Curieuses, nous épiant, les sombres vieilles rôdaient autour de nous.

L’une d’elles, plus hardie, surgit brusquement à nos côtés. Sans doute

elle avait pensé ainsi surprendre quelque chose de notre entretien.

Mais, s’excusant très humblement, elle dit à François qu’elle voudrait

bien lui recommander son fils, désireux de trouver un emploi aux

carrières... Il dut lui répondre. Je m’éloignai aussitôt... Et je pus

répondre ce soir-là aux pressantes questions de Fabien:

--Je l’ai revu...

--Eh bien?

--Je ne pense pas qu’il vienne jamais ici.

Alors Fabien s’emporta, déclarant qu’il ne pouvait rien comprendre à ce

refus et que j’avais évidemment présenté ma demande avec beaucoup de

sottise et de maladresse.

*

* *

Par les journées torrides comme celles que nous subissions alors, il

advient quelquefois que l’on voit tout à coup fumer et flamber le foin

mis en meule. Le moindre vent qui passe attise cet incendie que n’alluma

personne, gonfle, soulève, emporte les brindilles enflammées, et,

dangereusement, les répand au hasard. Ainsi, dans les petites villes

resserrées où fermente l’ennui, la calomnie naît sans cause; elle

grandit tout à coup, se disperse et retombe, et chacun examine le débris

qui s’est venu poser à sa fenêtre ou sur le banc de son jardin.

* * * * *

Celle qui commença sournoisement de réunir le nom de François et le

mien, dut se former ainsi de bien peu de chose, peut-être d’un

chuchotement de ces vieilles sortant de l’office et qui laissaient au

coin de leur bonnet blanc couler un avide regard... Peut-être seulement

de cette langueur traînant par toute la ville, inactive et fiévreuse,

tant de rêves malsains et de relents décomposés... Toujours est-il que

ce mauvais bruit commença de naître et de s’enfler, doucement d’abord,

si doucement que l’on n’y pouvait prendre garde.--Un soir, en rentrant,

Fabien me demanda, presque mécontent:

--Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu avais revu Landargues?

--Mais, répondis-je simplement, parce que je ne l’ai pas revu.

--Ah! par exemple! On m’a affirmé que vous étiez passés hier, tous les

deux, sur le chemin de la Bastide.

--Et qui donc affirme cela?

--Bernard, le vieux retraité, que j’ai soigné aujourd’hui. Il le tenait

du frère de la receveuse des postes.

--Ce n’est qu’une sottise.

Il me crut, et d’ailleurs il n’eût point jugé mauvaise cette rencontre.

Mais pourquoi les gens imaginaient-ils de raconter ce qui n’était pas

vrai? Cela prouvait bien qu’ils s’occupaient de nous, et d’une façon

maligne, que Fabien n’aimait pas. Et il demeura tout le soir inquiet et

étonné.

Il ne tarda point, toutefois, d’oublier cette petite chose comme je

l’avais oubliée moi-même; mais il se trouva que la semaine suivante,

dans la rue des Licornes que bordent seulement de hauts murs de jardins,

je rencontrai de nouveau François Landargues. Il demeurait en ce moment

dans sa maison de la place, et, plus malade chaque jour, sans force pour

monter bien souvent aux carrières, continuant comme il avait fait

pendant ses longues absences d’abandonner à Romain de Buires tout le

soin des affaires, il errait dans la ville au soir tombant, promenant

ses désœuvrements inquiets et son inquiète fébrilité. Guicharde le

croisait ainsi presque chaque jour et notre rencontre une fois de plus

n’avait rien que de naturel.

M’ayant aperçue et ne me laissant pas le temps de l’éviter, il marcha

vers moi rapidement et me prit par le bras en me disant bonjour. Je

voulus m’écarter; mais il me serrait avec force. A ce moment, Mlle

Tarride ouvrait la petite porte de son jardin; avec sa bouche toujours

ouverte, ses sourcils haut remontés dans son front bas et qui se plisse,

elle est fort sotte et sans bonté. Elle nous regarda, baissa les yeux

aussitôt et fila le long du grand mur.

--Elle emporte la nouvelle, dit François, la nouvelle que nous nous

donnons rendez-vous dans les petites rues désertes où ne s’ouvrent point

de fenêtres. Grands dieux!... vous aurais-je compromise!... Mais que

dira votre mari?... Est-il jaloux?... Alvère, dites-le... ce serait si

drôle! Gourdon jaloux!... Jaloux de moi!... Je me demande vraiment...

Il riait... Soudain il se tut. Une curiosité perverse, un rêve

dangereux, s’égaraient dans ses yeux mornes où brûlait la fièvre.

--Vos paroles sont de mauvais goût. Elles me déplaisent, lui dis-je

sèchement.

* * * * *

Je le quittai ainsi et, pour ne plus le revoir, prétextant de cette

chaleur qui me rendait un peu souffrante, pendant quelques jours je ne

sortis plus de la maison. Mais Guicharde m’apprit que François

Landargues, changeant de caprice, était retourné s’installer dans la

maison de la Cloche, et je m’en allais alors quelquefois, avec ma sœur,

m’asseoir au soir tombant dans le jardin de la maison Mondragone, qui

est ouvert pendant les beaux jours aux habitants de la ville. Dans l’air

trop lourd, la bonne odeur verte qui monte des feuillages nocturnes ne

parvenait pas à s’exhaler des buis métalliques et des platanes

desséchés. Quelques vieilles près de nous se ramassaient sur les bancs.

Je pensais quelquefois avoir leur âge. Guicharde, entre ses doigts,

tournait de petites feuilles craquelantes et consumées. Nous ne disions

rien.

Les quelques amis que nous pouvions avoir étaient partis pour la

montagne. La ville était vide. Rien ne paraissait plus traîner de ce

méchant bruit qui, mêlant mon nom à celui de François, s’en était allé

comme tant d’autres commérages... Pourquoi donc, dans cette grande

tranquillité, oppressante et morne, Fabien commença-t-il soudain de se

montrer tout plein d’une aigre inquiétude? Sans doute, il ne pouvait me

faire aucun reproche précis, et, paisiblement persuadé qu’il m’inspirait

tout l’amour nécessaire, il ne souffrait point dans sa jalousie; mais,

en rentrant, il m’interrogeait quotidiennement sur l’emploi de ma

journée avec une minutie âpre et qui m’eût impatientée si j’avais senti

moins de fatigue. Pendant les repas, il parlait à peine. Soudain ses

sourcils se contractaient, il baissait la tête; sans raison, son poing

tout à coup faisait trembler la table; avant même que nous eussions

terminé, se levant brusquement, il se mettait à marcher à travers la

salle et quelquefois son pied heurtait le sol si fortement que des

carreaux, tremblant dans leur alvéole de ciment, montait un petit nuage

de poudre rougeâtre et vaporeux.

--Mais qu’a-t-il donc? Que peut-il se passer? demandais-je à Guicharde

quand nous étions seules.

* * * * *

Elle s’étonnait et s’effrayait avec moi. L’irritation de Fabien était

telle que nous n’osions là-dessus lui dire aucune parole; elle croissait

chaque jour; ses gestes, mesurés d’ordinaire, devenaient brusques et

comme incohérents. Il renversait une chaise en voulant l’écarter. Un

soir, en se servant à boire, il brisa son verre. Une rage presque

haineuse, sournoise cependant et qui savait se contenir, luisait

quelquefois dans ses yeux, et son visage se gonflait alors et se tachait

de rougeurs enfiévrées.

--Il doit être malade, expliquait Guicharde; la route en ce moment brûle

les yeux, et il disait hier qu’en menant sa voiture il avait senti comme

un étourdissement.

*

* *

Ma sœur, à Lagarde, s’est fait une amie, une seule, mais qu’elle

affectionne. C’est une demoiselle Jeanniot, âgée de près de cinquante

ans, fort vive et intelligente, curieuse de tout. De longs bandeaux

coulent au long de son visage qui est lisse et paisible comme celui des

saintes en cire. Dans sa vieille maison de la rue Puits-aux-Bœufs, sur

la table du vaste et humide salon, une collation est toujours prête pour

les visiteurs toujours attendus. Ils sont nombreux, quotidiens, et lui

portent des quatre coins de la ville les nouvelles dont elle est avide,

mais qu’elle sait ensuite ne répandre que prudemment.

Guicharde, quand elle va la voir, s’y installe pour l’après-dîner. Or,

un jour de ce mauvais été qu’elle était partie ainsi, emportant son

ouvrage, elle me revint vers trois heures; et, sous la sueur qui luisait

à ses joues, son visage était tout animé d’une indignation qui me

surprit. Elle arracha son chapeau et le jeta sur la table; elle battit

l’air devant elle de son petit éventail noir, et elle me déclara:

--Ce François Landargues est un misérable.

Je ne fus pas étonnée. Il me semblait maintenant que, depuis quelques

jours, dans mon inquiétude, je ne cessais point d’attendre que l’on

prononçât ce nom. Je demandai simplement:

--Qu’y a-t-il encore?

Alors, s’asseyant, elle tira sa chaise tout près de moi et me rapporta

ce que Mlle Jeanniot connaissait depuis une semaine et s’était décidée à

lui apprendre. Elle le tenait d’un de ses neveux qui fréquentait des

amis de Landargues et de Romain de Buires, d’une autre personne encore

et d’une troisième. Mais ces petits détails ne sont plus dans mon

esprit. Je me rappelle seulement les paroles, et non point le chemin

qu’elles avaient dû prendre pour venir jusqu’à moi. Je tenais encore mon

aiguille. Toute machinale, regardant bien loin, j’en piquais à petits

coups la toile abandonnée sur mes genoux. Et dans la pénombre de la

pièce chaude, aux volets clos, j’entendais frémir à mon oreille la voix

de Guicharde.

* * * * *

François Landargues se vantait, paraît-il, de mon amour pour lui...

L’aventure, laissait-il entendre, était agréable, et il ajoutait en

riant que Fabien Gourdon n’était ou ne pouvait être un bien dangereux

obstacle. Ces calomnies, Mlle Jeanniot l’affirmait, ne dépassaient pas

un certain monde où l’on avait le bon goût de les juger indignes et de

les arrêter. Elles ne pouvaient me toucher, et l’impudent cynisme de

François Landargues était dans toute cette affaire la seule chose dont

on se scandalisât.

--C’est un misérable, répétait Guicharde, un misérable et un fou.

Comment peut-il parler ainsi?... Pourquoi?...

Mais je continuais de n’être pas étonnée. Je me rappelais ce regard

ennuyé de malade et ce que j’y avais vu soudain monter d’animation

perverse et de méchanceté grandissante, tandis que François me

demandait: «Votre mari est-il jaloux? Jaloux de moi... ce serait si

drôle!» Ce serait drôle, en effet, de savoir ce que deviendraient en un

tel cas la soumission et la déférence de ce Fabien Gourdon, dont on

pouvait, quand on s’appelait M. Landargues, se moquer si bien... Que

ferait-il? Tout le jeu était là. Et François jugeait bon d’y amuser ses

désœuvrements, se souciant peu que l’insulte m’atteignît, mais prenant

grand soin évidemment que tous les propos qu’il tenait vinssent aux

oreilles de Fabien. Oui, je comprenais cela... Je comprenais aussi

d’autres choses, et quand Guicharde répéta pour la dixième fois

peut-être:

--Il est fou! Que dirait Fabien s’il venait à savoir?

--Mais je crois qu’il le sait, dis-je d’une voix si lente qu’elle

paraissait tranquille.

--Allons donc! s’indigna-t-elle.

--Il sait... il sait...--et ma voix continuait de traîner parce qu’en

disant ces petit mots, je pensais à trop de choses...--Je le crois...

j’en suis même sûre... Mais il n’osera jamais rien dire à François

Landargues... jamais.

--Cependant... murmura-t-elle, plus effrayée peut-être de cette

supposition que de toutes les autres...

Mille petits bruits craquelaient le silence. Il semblait que l’on

entendît se fendre et grésiller sous le soleil les tuiles du vieux toit.

* * * * *

--Écoute... ce soir même... ce soir... devant lui... je ferai une

allusion à toutes ces vilenies... Nous verrons bien...

--Ah!... comme tu voudras.

Guicharde hésitait encore...

--Mais si c’est par moi, cependant, qu’il vient à apprendre...

qu’arrivera-t-il?

--Rien... rien... sois tranquille...

--J’ai presque peur.

--Et de quoi donc?

--Je ne sais pas...

--Alors?

De longues minutes passaient entre nos courtes phrases. S’éveillant tout

à coup, une colombe, captive dans sa cage d’osier, au mur de la maison

voisine, fit rouler dans l’air sa plainte obsédante et qui ne cessa

plus... Une angoisse singulière descendait sur nous...

*

* *

Le soir de ce jour-là, commença de se former à l’horizon la buée lourde

qui annonce les grands orages de l’automne; et quand nous fûmes à table,

Guicharde, pour n’être point tentée de dire tout de suite autre chose,

demanda d’abord à Fabien:

--Pensez-vous enfin que nous ayons la pluie?

--Je n’en sais rien, dit-il.

--Il serait grand temps...

--Évidemment.

Et, coupant son pain, il le fit avec une violence si maladroite qu’il

s’entailla le bout du doigt.

--Laisse donc! ordonna-t-il comme je me levais pour aller chercher un

bol et un peu de linge.

Rageusement, il tamponnait la plaie avec sa serviette que couvrirent

aussitôt de larges taches de sang. Guicharde était superstitieuse. Elle

me regarda, et je vis bien que maintenant, avant de parler, elle

hésitait davantage... Cependant elle avait aujourd’hui senti trop

d’indignation pour se pouvoir entièrement contenir. Ses gestes peu à peu

s’énervaient à leur tour. Au dessert enfin, comme Adélaïde venait de

quitter la salle, ayant posé sur la table un grand plat d’amandes

fraîches, elle se décida:

--Fabien, dit-elle résolument, savez-vous ce que l’on m’a raconté

aujourd’hui?...

Il parut inquiet et la regarda.

--C’est à propos de François Landargues, continua ma sœur... Il parle de

vous, paraît-il...

Aussitôt, le regard de Fabien, qui s’était détourné, revint sur elle;

cette fois, il était presque haineux, lourd de violences comme un coup

au visage.

--Taisez-vous, s’écria-t-il, taisez-vous!

Il se leva, mais il restait debout devant la table; une espèce de

frisson le secouait et, tout immobile qu’il fût, il avait l’air de se

débattre. Je l’observais tranquillement. Un papillon épais tournait

autour de la lampe, et ma pensée comme lui était incertaine et lourde

dans cette atmosphère de tourment et d’orage.

--... Vous êtes renseigné... je le vois.--Et Guicharde maintenant

n’était plus prudente, mais se laissait emporter.--Alors que pensez-vous

faire? Cela ne peut continuer.

--Taisez-vous! répéta Fabien.

Comme à son tour elle s’était levée, il marcha sur elle; il la prit aux

poignets; et sans que, tout effrayée, elle eût prononcé une parole:

--Taisez-vous! proféra-t-il une troisième fois, mais très bas, d’une

voix rauque et qui s’étranglait. Est-ce que vous perdez la tête? Vous ne

le voyez donc pas que, depuis des jours et des jours, je me contiens

pour ne pas faire un malheur...

Et, furieusement, il la repoussa. Il n’avait pas lâché sa serviette qui

pendait toute sanglante à sa main gauche. Soudain, la chiffonnant avec

rage, il la jeta à ses pieds, et son poing serré avait l’air de

s’abattre sur un visage exécré. Un instant il tourna sur lui-même,

haletant, hésitant, exaspéré. Enfin, claquant les portes, il alla

s’enfermer dans son cabinet... et nous écoutions dégringoler les menus

gravats, derrière le papier gonflé par la chaleur, le long des vieux

murs tout ébranlés par la violence de cette sortie.

--Oh! dit Guicharde, venant se presser contre moi... tu vois bien qu’il

fallait avoir peur... Qu’est-ce qui arrivera maintenant? Il avait la

mort dans les yeux...

Je demeurai tout indifférente.

--Ne t’inquiète donc pas... Je le connais trop... Ses emportements

signifient peu de chose.

Et tranquillement, commençant d’ouvrir quelques amandes, je mis un peu

de sel au coin de mon assiette pour qu’elles y prissent plus de goût.

*

* *

Malgré ce beau calme que je pensais avoir, il me fut, après une telle

scène, impossible de dormir. N’osant allumer la lampe par crainte de

réveiller Fabien, tout anéanti dans son lourd sommeil, j’implorai le

secours d’une rumeur au loin qui permît à mon esprit fatigué de se

distraire à la suivre. Vainement. Ces nuits de province sont les plus

mortes de toutes. Dans la campagne même, le froissement des feuilles,

l’aboiement d’un chien, le cri du mulot, la plainte argentée du grillon

sous les herbes, mettent, dans ces heures obscures, l’animation secrète

des mille petites vies qui s’inquiètent et qui veillent. Mais des

pierres et des murs, des grosses portes bien closes, des lourds volets,

ne monte, à travers le silence des rues désertes, qu’un plus pesant

silence.

* * * * *

Le subissant jusqu’à m’en sentir étourdie, je laissai donc, sans fermer

les yeux, se traîner cette trop longue nuit. Et voici que soudain, deux

heures venant de sonner, je fus comme soulagée d’entendre au loin, très

loin, un pas qui marchait vite et qui sonnait durement.

Je me dressai pour mieux l’entendre. Amoureux attardé ou travailleur

trop matinal? Délaissant un instant mes tourments, je m’amusais à de

petites imaginations. Le pas approchait rapidement. A présent il

semblait courir... Je n’imaginais plus rien... Une espèce d’angoisse

commença de me faire trembler... j’attendais... le pas allait-il venir

jusqu’à notre porte?

Il y vint et s’arrêta. Aussitôt le marteau retomba avec force trois fois

de suite, et je criai:

--Fabien!... Fabien!

Ce n’était pas la première fois que semblable réveil nous surprenait en

pleine nuit. Fabien, habitué à ces alertes, eut tout de suite les yeux

ouverts, le cerveau lucide.

--Eh bien! dit-il, on vient me chercher pour un malade. Ce n’est pas la

peine de crier comme une affolée.

Calme, il alluma la lampe. Tandis qu’il attendait avec une insupportable

patience que la petite flamme eût achevé de couronner la mèche ronde, le

marteau résonna de nouveau cinq ou six fois, et les coups précipités, ne

se détachant pas l’un de l’autre, faisaient un seul roulement bondissant

et tragique.

--Vite, Fabien, vite!

--Que tu es ridicule! dit-il simplement.

Il s’habilla, prit le temps d’ouvrir l’armoire pour y prendre un foulard

qu’il se noua autour du cou; il sortit enfin, emportant la lampe, et

descendit tranquillement, tandis que le marteau, sur la porte,

recommençait de frapper éperdument. Presque aussitôt, Guicharde, son

bougeoir à la main, entra dans ma chambre:

--Ah! me dit-elle, ton mari est descendu enfin. Je croyais qu’il

n’entendait pas. Et cependant quel tapage!

Je demandai:

--Il t’a réveillée?

--Je ne dormais pas, dit-elle.

Et elle vint s’asseoir sur mon lit.

Je me penchai vers son épaule; mais, comme mon front allait s’y appuyer,

elle tressaillit et se mit debout. Fabien en courant remontait

l’escalier. Il ordonna, d’une voix troublée et rauque:

--Mes chaussures... mon manteau... ma casquette... vite.

Je me levai en hâte. Son visage, éclairé seulement par la bougie de

Guicharde et tout creusé de grandes ombres, me paraissait redoutable.

Tout en me précipitant vers le cabinet de toilette, je demandai:

--Qui est malade?

Il répéta:

--Vite.

Et il s’appuyait tout haletant contre le mur.

--Voulez-vous que j’aille ouvrir la remise? proposa Guicharde.

Déjà il laçait à la diable, ne prenant qu’un crochet sur trois, les

grosses chaussures en cuir de bœuf que je venais de lui remettre et qui

servaient pour ses courses nocturnes.

--Je ne prends pas la voiture... c’est tout près... ou du moins... pas

loin.

Une émotion que je ne pouvais comprendre essoufflait sa voix et faisait

ses gestes désordonnés. Je demandai encore:

--Qui est malade?

Il me regarda; mais ses yeux un peu fixes ne me voyaient pas. Enfin ses

paupières battirent nerveusement, et se détournant sans me répondre:

--Ma trousse, dit-il, jetant cet ordre à Guicharde. La petite trousse

avec les aiguilles; et la boîte noire qui est dans le placard, derrière

le bureau. Voilà la clef.

--La noire? répéta Guicharde prudente, sachant que chacune des quatre

boîtes enfermées dans ce placard contenait des produits différents.

--Oui... la noire... vite.

Elle sortit. Je courus derrière elle. En bas, dans le vestibule, la

lampe posée sur une petite table éclairait un vieil homme qui se tenait

debout, les bras croisés. Bien qu’il y eût là trois chaises toujours

prêtes pour ceux qui attendaient, il ne voulait pas s’asseoir tant son

impatience était grande, et le talon de son gros soulier paysan ne

cessant de battre la dalle, cet homme semblait tout agité d’un

tremblement continu qui le secouait jusqu’aux épaules et jusqu’au bout

de ses grandes mains, stupidement pendantes à son côté et comme écartées

d’épouvante.

--Pardon, dit Guicharde en passant devant lui, j’ai besoin un instant de

la lumière.

Elle prit la lampe pour aller dans le cabinet de Fabien et je demeurai

dans l’ombre auprès de cet homme qui tremblait. Mon frisson, comme le

sien, ne cessait pas. Et le bruit continu de son talon sur les dalles

blessait mes nerfs au point que je crus dire très bas:

--Taisez-vous... oh! taisez-vous!

Sans doute, je ne prononçai pas ces paroles. Mais je demandai, et ce fut

aussi très bas:

--Qui est malade?

--M. François Landargues, dit l’homme brièvement. Une crise comme

jamais... J’ai couru chez M. Fardier... Il était avec un autre malade...

loin... dans les Iles... Alors M. Romain m’a dit qu’il fallait venir

ici.

Il eut un dernier coup de talon, plus furieux, et commença de marcher

vers la porte.

--Ah! mais qu’il se dépêche, le docteur!... Ces crises-là, on y reste,

si c’est pas soigné à temps.

--Il va venir..., dis-je, il vient.

Et je m’en allai vers la lumière qui passait sous la porte du cabinet.

J’entrai. Je m’appuyai au bord de la table.

--Guicharde... C’est pour François Landargues qu’on est venu le

chercher!...

Elle s’appliquait en ce moment à serrer une courroie qui liait ensemble

la boîte noire et la trousse. Elle leva brusquement la tête et

l’ardillon de la boucle se mit à danser devant les petits trous ronds

percés dans le cuir sans pouvoir entrer dans aucun d’eux.

--Oh!... dit-elle sourdement et tout épouvantée, mais c’est

impossible!... c’est une chose impossible!... Pourquoi est-on venu le

chercher?... Il y a d’autres docteurs à Lagarde... Mandel n’habite pas

bien loin... Il faut que cet homme aille jusque-là. Je vais lui dire.

Et, se précipitant aussitôt, elle heurta Fabien qui venait d’entrer; il

l’avait entendue.

--Qu’est-ce que vous alliez dire? demanda-t-il brutalement, et de quoi

donc vous mêlez-vous? Est-ce que tout est prêt?

Lui-même acheva de boucler la courroie, mais ses mains étaient plus

nerveuses encore et maladroites que les mains de Guicharde. Enfin ce fut

prêt. Il mit le paquet sous son bras, boutonna précipitamment son

manteau et, nous voyant l’une et l’autre tout interdites:

--Qu’est-ce que vous avez, cria-t-il, de quoi vous étonnez-vous?

Il s’éloignait. Il se retourna pour ajouter, presque solennel:

--Est-ce que ce n’est pas là mon devoir?

La porte du cabinet claqua derrière lui et, aussitôt après, la porte de

l’entrée. Je m’appuyai encore à la table et Guicharde était debout de

l’autre côté. La lampe, qui contenait peu de pétrole, commençait de

charbonner. Je regardais fixement sa mèche grésillante où se soulevait

par moment une pauvre flamme épuisée. Il en venait une odeur atroce qui

se mêlait à l’odeur de toutes les drogues et de tous les poisons

contenus dans le petit placard dont la porte était restée ouverte.

* * * * *

--Il est sublime! soupira enfin Guicharde avec son exaltation

habituelle.

--Qui cela? demandai-je, déconcertée.

--Mais ton mari, dit-elle, ton mari...

Et elle avança de trois pas pour venir me secouer.

--Tu dors, Alvère? Ne regarde donc pas la lumière de cette façon. Tu

seras ensuite tout éblouie.

Elle répéta, joignant et serrant ses mains maigres qui devenaient peu à

peu comme des mains de servante, avec une peau rude et de grosses veines

en saillie:

--Hier, il détestait cet homme... Je le voyais bien... il l’aurait

tué... Et maintenant... parce que c’est son devoir... Il a bien dit

cela, et c’est très beau.

Je ne bougeais pas. Alors, elle vint me prendre par le bras.

--Viens... Essayons de dormir un peu... Ah!... j’ai le cœur plus léger!

Il me semble que cela va tout arranger... François Landargues fera des

excuses... Fabien pardonnera.

* * * * *

Sa vive et simple imagination l’emportait déjà. Elle rentra dans sa

chambre et moi dans la mienne. Je me jetai sur mon lit.

Pour moi seule · 第 5 / 12 段