Or, cette femme impitoyable, de cœur si orgueilleux et dur dans ses

rancunes, pas plus qu’elle n’en prêtait à quoi que ce fût de nos humbles

vies, n’avait prêté d’attention à mon mariage. Elle avait eu l’insolence

de dire à Fabien qui le lui annonçait: «Ne me parlez pas de ces

personnes, je vous prie, si vous désirez rester de mes amis...» Depuis

cette parole il ne l’avait pas revue; il n’avait pas revu François,

voyageant en Espagne,--avec Julie Bérard, affirmait-on--et qui lui avait

envoyé sur sa carte quatre mots exactement de félicitations. Sans doute

il se vantait de rencontrer quelquefois au café un certain Romain de

Buires, neveu de François par sa mère, et qui, durant ses absences, le

suppléait dans la direction des carrières. Il disait, en parlant de ce

jeune homme: «Mon ami de Buires...» Mais cela était seulement un peu

ridicule. Et je voulais espérer que les Landargues maintenant seraient

ignorés de nous comme ils entendaient, avec tant de mépris, que nous le

fussions d’eux-mêmes.

Je ne pus donc, en écoutant Fabien, me tenir de m’exclamer. Il me

considéra avec une extrême surprise.

--Mais, me dit-il, elle s’est toujours montrée fort aimable à mon égard.

Je ne serai pas si sot que de laisser perdre une semblable relation.

Et ce furent, je crois bien, la simplicité, la sincérité avec lesquelles

il prononça cette petite phrase qui me firent le plus de mal.

--Et... elle t’a demandé de mes nouvelles?

Les larmes déjà me montaient aux yeux. Ma voix tremblait.

--Mais non, dit-il toujours simplement et sans ressentir l’offense pour

lui plus que pour moi-même. Que veux-tu? Elle est ainsi. Nous avons

parlé, absolument comme autrefois, d’histoire et de médailles. A ce

propos, elle m’a conseillé...

--Ah!... criai-je, tu ne comprends donc pas!...

Il haussa les épaules, en déclarant:

--Je comprends que tu penses seulement à tes susceptibilités et que cela

est ridicule. Il faut dans la vie avoir plus d’adresse.

Et, sans me laisser rien ajouter, il m’apprit aussitôt que François

était revenu d’Espagne, mais fort malade, et que Fardier l’avait engagé

à faire dans les montagnes un séjour qui pouvait être de longue durée. A

ce propos, haussant les épaules, il s’emporta contre ce vieil homme dont

les Landargues faisaient tant de cas, déclarant ses ordonnances

stupides, et qu’il était un âne; les pires malheurs pouvaient bien

arriver aux imbéciles capables de se remettre entre ses mains... Et

certes, je savais bien qu’il n’aimait pas Fardier, ni Mandel,

d’ailleurs, son autre confrère à Lagarde; mais jamais encore il ne

m’avait paru mettre dans ses jugements tant d’aigreur brutale et de

visible envie.--Enfin, il me quitta pour aller chercher le courrier dans

son cabinet et ce départ me fit du bien. Mais les joyeuses flammes de

tout à l’heure s’étaient éteintes derrière les hauts chenets rouillés.

Une âcre et sifflotante fumée montait des bûches noircies, et, serrant

contre ma poitrine mes deux bras croisés, je tremblais dans la pièce

sombre, entre les meubles pesants, d’un petit frisson interminable et

douloureux.

* * * * *

C’est ce jour-là, oui, ce jour-là, que je revis pour la première fois

mon mari tel qu’il n’avait point cessé d’être, avec son cœur courtisan,

son imagination petite et pesante, et toute la misère de ses moindres

sentiments. Mais que de jours encore il me fallut avant de revenir à la

désolante assurance que, bien réellement, il était ainsi! Que de luttes,

que de décourageantes certitudes, sans cesse plus nombreuses et

pressantes, venant tourner autour de moi, se faisant accepter malgré ma

défense et me laissant chacune sa blessure et son tourment! Hélas! il me

fallait bien voir maintenant que ce qu’il voulait m’apprendre par tous

ses conseils pour la bonne tenue de notre maison, c’était seulement

cette méfiance à l’égard des serviteurs, cette haineuse exigence, cette

espèce d’avarice enseignée par sa mère et qu’il entendait bien me faire

pratiquer. Ses recommandations au moment où j’allais faire ou recevoir

une visite étaient toutes pénétrées de la plus mesquine et de la plus

aigre vanité. Et je ne sais rien de plus lamentable que ses inquiétudes

quand, me parlant de lui-même et de ses talents abondants, il enrageait

de n’occuper pas à Lagarde la situation qu’il méritait et déclarait

qu’il y saurait bien parvenir... Il avait dans sa clientèle quelques

bourgeois riches et deux propriétaires importants de la plaine, et sans

cesse il rappelait leurs noms, soucieux de leurs plus vagues malaises et

si satisfait de les approcher que, volontiers, je le crois bien, il

n’eût accepté d’eux aucun payement. Mais il enrageait d’avoir surtout à

soigner de pauvres gens et se montrait avec eux d’une impitoyable

âpreté.

Deux fois par semaine avait lieu sa consultation. Alors il fallait qu’un

religieux silence occupât la maison. La femme qui nous servait devait

mettre un tablier à volants de dentelle comme dans les villes et, dans

la salle à manger où attendait l’humble clientèle aux faces brûlées, aux

mains noires, inquiète et respectueuse dans ses vêtements du dimanche,

il fallait que les quatre pièces d’argenterie que nous possédions

fussent bien en évidence au milieu de la table. Moi-même, si je

traversais la pièce, je devais retirer le petit tablier gris qu’il

m’obligeait de porter sur mes vieilles robes: elles étaient, dans la

maison, le seul négligé qu’il tolérât.

--Mais, lui disais-je, que veux-tu que tout cela fasse à ces pauvres

gens?

--Cela fait, riposta-t-il, qu’ils me croient riche et me permet de les

faire payer davantage.

Vainement je m’appliquai à découvrir chez lui la noblesse de quelque bel

emportement enthousiaste et généreux. Il n’éprouvait rien que de

médiocre et d’étroitement réfléchi. Son honnêteté même était de cette

qualité craintive et intéressée qui la rend insupportable. Et vainement

je voulais forcer mon amour de s’attacher à lui: il n’y trouvait rien

qui ne le repoussât. Alors les heures commencèrent souvent de me sembler

trop longues, et plus souvent, les voyant aussi régulièrement se lever,

tourner et disparaître, je suffoquais à leur passage comme au passage du

grand vent.

Fabien m’avait introduite dans une société supérieure à celle que, par

maman, j’avais pu connaître; mais on se visite peu à Lagarde, et les

gens y sont de mince intérêt. Je passais donc mes journées dans ma

maison, occupée à des rangements d’armoires ou des travaux de couture,

mais une mélancolie sourde et continue, une amertume découragée, se

mêlaient à tous mes actes et m’enlevaient jusqu’au goût des petites

satisfactions que je pouvais avoir. Or je savais depuis l’enfance que ma

vie serait humble et toute occupée par de simples besognes; le bonheur

que je tenais était, dans sa forme, bien supérieur à toutes les

ambitions que l’on m’avait permis d’avoir; et mon mal ne venait pas de

l’ennui ou du besoin des plaisirs.

Les journées d’hiver n’avaient point de gaîté, mais plus mélancoliques

encore étaient les longs jours du printemps. Alors j’ouvrais ma fenêtre.

L’odeur de la campagne et les bruits de la rue se mêlant autour de moi

m’apportaient leur apaisement. Un petit enfant riait. Une carriole

sautait sur les pavés aigus. Des femmes, vers le soir, allaient à la

fontaine; j’entendais le grincement de la pompe, le ruissellement de

l’eau dans les cruches de grès; mais je sentais de nouveau toute mon

inquiétude, quand je voyais sur le mur, en face de moi, l’ombre monter

peu à peu, comme un chat sournois qui s’étire et qui glisse, car je

redoutais maintenant les retours de Fabien et les récits qu’il m’allait

faire de sa journée, et tout ce que, durant l’interminable soirée, il

remuerait devant moi de petits projets, de petites rancunes et de

petites idées...

*

* *

Cependant, maman, chaque matin, quand j’allais la voir, aussi pénétrée

que le premier jour quand elle m’avait fait l’annonce merveilleuse de

mon mariage, ne cessait pas de me répéter:

--Tu es heureuse.

Et sa conviction était si profonde qu’il me fallait bien répéter avec

elle:

--Je suis heureuse.

Mais sa fragile santé ne cessait de s’affaiblir et elle prit mal sur la

terrasse un jour de grand vent. La fièvre en quelques heures devint très

forte et je vis bien qu’elle allait mourir. Vainement, désespérée, je

suppliai Fabien d’appeler en consultation, sinon l’un de ses confrères

de Lagarde, du moins quelque docteur de Valence ou de Lyon. Il me

déclara que le cas de la malade étant grave peut-être, mais fort simple,

il n’avait point à supporter cette humiliation; et maman elle-même me

désapprouvait, répétant de sa voix sans force que les soins de son

gendre étaient les meilleurs de tous et qu’elle n’en voulait point

d’autres. Il me fallut donc laisser ainsi se défaire cette chère vie...

Ce fut au petit jour, après une nuit plus tranquille. Guicharde et moi

étions seules auprès d’elle. Elle se tourna brusquement dans son lit et

nous regarda. Ma sœur, à genoux près du feu, tournait une potion qu’il

fallait prendre chaude et dans de la tisane; mais je me précipitai vers

ces yeux où l’âme se levait pour la dernière fois.

--Maman!

Elle voulut sourire.

--Garde... dit-elle très bas... garde bien ton bonheur.

Et ce fut fini dans le temps que Guicharde mit à faire dix pas pour

venir à côté de moi tomber en pleurant sur ce lit.

Ah! chère morte, comme vous deviez nous rester présente, et comme, dès

ce moment, et aujourd’hui encore, nous devions sentir que vous étiez

toujours là, chaude et gonflée de sang au fond de notre cœur!--Dans

notre désespoir nous ne cessions, Guicharde et moi, de parler d’elle.

Chacune de nous s’épuisait à rechercher ce que l’autre conservait de

souvenirs et d’images. Nous les mêlions en sanglotant; quelquefois aussi

avec d’attendris et désolés sourires. Et nous ne pouvions plus nous

séparer. Alors Fabien proposa que Guicharde vînt habiter avec nous. Je

fus bien touchée qu’il eût ainsi compris notre secret désir. Mais après

qu’il eut accepté mes remerciements, il acheva d’expliquer sa pensée.

--Cela me permettra, dit-il, de louer la maison de votre mère. Le

rapport en sera petit, mais rien n’est à dédaigner. Ensuite, il sera

d’un bon effet que nous n’abandonnions pas ta sœur à sa solitude. Mme

Périsse m’a posé hier à ce sujet plusieurs questions qui m’ont bien

montré l’opinion générale et clairement indiqué ce qu’il est convenable

de faire. Enfin Adélaïde la suivra sûrement. Cette fille est honnête;

elle se contente de petits gages et cela nous permettra de réaliser sur

le service une intéressante économie.

*

* *

La présence de Guicharde ne devait pas seulement me soutenir dans mon

désespoir. Elle me fut bonne aussi dans cette autre peine qui commençait

de ne plus me quitter. Un peu vieillie, plus maigre avec des yeux plus

beaux, toujours autoritaire, exaltée, douloureuse, elle me réconfortait

par cette admiration passionnée, cette envie généreuse et enchantée que

ne cessait pas de lui inspirer mon bonheur. Elle trouvait ma maison

vaste, mes meubles beaux, mes ressources abondantes; elle trouvait

surtout,--et c’est par là qu’elle m’était secourable,--Fabien plein de

sagesse, tendre autant qu’on le peut souhaiter et fort remarquable dans

ses moindres paroles; car, satisfaite des apparences, elle ne

s’inquiétait jamais d’aller derrière elles chercher ce fond de l’âme qui

est la suprême et seule réalité. Elle me dépeignait donc mon mari tel

qu’elle savait le voir à travers les tourments de sa solitude et dans la

sagesse ou la simplicité de son esprit; je l’écoutais docilement et, ne

cessant de me répéter qu’elle avait raison, il m’arrivait d’en être

persuadée. Alors je goûtais un grand contentement à reconnaître que de

ma sottise seulement, de mon ignorance et des maladresses de mon pauvre

jugement venaient toutes les raisons de ma peine, et ranimant ainsi ce

misérable amour qui m’était nécessaire, je parvenais quelquefois encore

à en tirer un peu de joie.

*

* *

Il y avait deux ans que maman était morte quand la vieille Mme

Landargues mourut à son tour. Fabien, assez souvent, l’avait revue, mais

il n’osait plus m’en parler; il apprit la nouvelle sur la route, un

jour, en rentrant de ses visites, et, me l’apportant aussitôt, feignit

de ne vouloir me la dire qu’avec ménagement. Quand il vint enfin au bout

de ses phrases prudentes et déjà consolatrices, je le regardai tout

étonnée:

--Eh bien! dis-je, elle est morte. D’autres, qui sont meilleures, vivent

moins longtemps. Croyais-tu que j’allais me mettre à pleurer?

Il riposta:

--Quelques larmes seraient décentes: c’était la mère de ton père.

Marchant à travers la chambre, soucieux et la tête basse, il

s’interrogeait gravement.

--Je me demande s’il convient que tu paraisses aux obsèques. Elles vont

être fort belles.

--Aux obsèques de cette femme!...

--Mon Dieu, dit Fabien, que tu es donc ridicule avec tes surprises et

tes exclamations! Tu es de son sang, n’est-ce pas? Et puisque la voici

morte, elle ne peut plus s’opposer à ce que tu le proclames un peu plus

haut que tu n’as pu le faire jusqu’à présent. Cela ne nuirait ni à toi,

ni à moi.

Il comprit cependant que je ne céderais pas, et il en fut mécontent;

mais cette mort faisait se lever en lui trop de pensées importantes et

agitées pour qu’il s’acharnât sur une seule.

--Soit, condescendit-il, j’assisterai seul à la cérémonie, mais tu dois

bien te rendre compte que cette mort forcément changera certaines

choses... Je ne parle pas de la fortune. Ton père s’est arrangé assez

sottement pour qu’il n’y ait rien à attendre; je le savais en t’épousant

et je ne te reproche rien... Mais il faut profiter de cette circonstance

pour bien montrer à tout le monde que la famille Landargues est notre

famille, et tu vas me faire le plaisir de préparer ton deuil.

--Mon deuil!

Je m’indignai cette fois jusqu’à la révolte.

--Je ne veux pas... je ne veux pas... Elle nous détestait tous, et je la

détestais...

--Oh! pour cela, dit Fabien venant sur moi et me fixant avec dureté, je

tiendrai bon, et d’autant plus que cela ne coûtera pas un sou, puisque

tu as encore les robes noires que tu portais pour ta mère.

... Ce n’était pas le premier feu de l’année qui brûlait aujourd’hui

dans la cheminée, mais le dernier sans doute, car le temps était doux;

déjà, le matin, par la fenêtre du grenier, j’avais pris à notre acacia

quelques fleurs odorantes. Et, considérant ces flammes inutiles, je dis

à Fabien, désespérément, comme je le lui avais dit un autre soir:

--Tu ne comprends donc pas!

--Qu’il est irritant, cria-t-il, de s’entendre toujours répéter:

«Comprends donc!» par une femme qui ne sait jamais rien comprendre!

* * * * *

Il insista de telle sorte, il m’ordonna enfin avec tant de violence

d’aller prendre dans l’armoire une de mes robes noires et d’examiner

immédiatement quelles réparations pouvaient y être nécessaires, qu’il me

fallut bien me soumettre. Et je sus que, dans les jours suivants, il

disait à tout le monde en parlant de moi:

--Elle a été très affectée par la mort de sa grand’mère, Mme Landargues.

*

* *

L’étoffe de ma robe était déjà vieille, elle commençait de rougir sous

le grand soleil; cela humiliait Fabien quand il sortait avec moi, et, ne

voulant pas faire la dépense de m’acheter une autre robe, qui servirait

peu, il me permit au bout de trois mois de quitter le deuil.

J’obéis une fois de plus, simplement et sans ajouter là-dessus aucune

parole. Mais les entretiens de Guicharde, l’indulgence satisfaite de ses

jugements ne pouvaient plus maintenant m’être d’aucun secours tandis

que, par les longues heures de l’été pesant, assise auprès d’elle, je

laissais trop souvent l’aiguille reposer entre mes mains inactives.

Toute craquelante de soleil, la maison, pour se défendre, tenait ses

volets clos sur les chambres obscures. La sécheresse en cette fin d’août

ravageait la terre. Dans les champs, les grands millets à graine noire

se desséchaient comme s’ils eussent été touchés par la flamme. Les

paysans étaient pris de fièvres subites et quelquefois d’une folie qui

les menait sur les routes, hurlants et tournoyants, ou les abattait avec

des plaintes animales dans l’herbe roussie des fossés. Un air trop

lourd, que ne rafraîchissaient point les nuits éclatantes, ne cessait

d’oppresser et de brûler les poumons; et le malaise du corps, se mêlant

à celui de l’âme, faisait les journées pleines d’angoisse.

C’est à ce moment que je retrouvai François Landargues un jour, chez Mme

Livron à qui j’étais allée rendre visite. Elle n’est point des clientes

de Fabien et se contente de lui recommander ses fermiers ou quelques

pauvres gens que soutient sa charité; mais il se satisfait de cela, en

attendant mieux, et m’enjoint de témoigner à cette vieille dame les plus

grands égards.

La maison de Mme Livron, au bas de la côte, possède une terrasse qui est

célèbre dans tout le pays. Par-dessus les balustres de pierre blanche et

de briques, on voit le Rhône bleu courir et se gonfler. La plaine est au

delà avec ses saules gris, ses peupliers souples, ses herbes pâles, et,

quand un souffle de vent passe, courbant dans un même élan la campagne

tout entière, frissonnante et couleur d’argent, elle semble courir avec

le fleuve et se précipiter dans la mer.

Mme Livron se tenait sur cette terrasse, dans l’ombre épaisse que font

six grands platanes mêlant leur branches et leurs feuilles, avec deux

dames amies venues d’Avignon pour la voir; et François Landargues était

auprès d’elles. Depuis mon mariage, n’ayant guère cessé de voyager pour

ses plaisirs ou sa santé, il vivait loin de Lagarde et je ne l’avais pas

revu. Je ne l’avais pas revu depuis le soir d’automne où, près d’un

petit feu de feuilles mortes dont tournoyait vers nous la piquante

fumée, il m’avait dit: «A demain!» Et j’avais si bien cessé de penser à

lui, après tant de joies vaines et de vaines angoisses, que j’éprouvais

seulement à le retrouver un peu de surprise, de l’ennui peut-être, mais

nulle autre chose.

Toujours élégant et gardant ce charme irritant qui ne me touchait plus,

il avait toutefois beaucoup vieilli. Ses cheveux commençaient de

blanchir; il était plus maigre et plus las; et chacun des os de son

visage formait, quand il parlait, une luisante et mouvante saillie sous

la peau sèche et mince. Ses yeux, plus larges, avaient pris une espèce

de fixité fiévreuse et dure. Sa bouche était plus blanche et serrée, et

le sourire d’autrefois, qui ne l’avait pas quittée, la tordait

aujourd’hui d’une espèce de grimace crispée et continue. A le regarder

mieux, il m’effraya presque et je lui trouvai l’air méchant.

* * * * *

M’ayant saluée, il me demanda cérémonieusement de mes nouvelles et

répondit à mes questions polies qu’il était extrêmement malade; mais il

en avait assez des voyages et ne bougerait plus désormais. A ce moment,

Mme Livron s’étant levée pour emmener ses amies jusqu’au bout de la

terrasse, d’où la vue est plus belle, il vint aussitôt s’asseoir auprès

de moi. Et, désinvolte autant que si notre séparation eût daté de la

dernière semaine:

--Eh bien! Alvère, me demanda-t-il, êtes-vous heureuse?

--Très heureuse.

--Ah! remarqua-t-il, vous vous êtes appliquée pour le dire, et cela se

voit. Vous ne saurez donc jamais bien dissimuler, ma pauvre enfant.

Cependant, vous aurez bientôt trente ans, si je ne me trompe, et vous

devriez avoir plus de finesse.

Son ton était bien celui d’autrefois, mais il dédaignait et blessait

davantage. Et il se fit plus blessant et dédaigneux encore pour

prononcer:

--Votre mari va bien?

--Très bien.

--Content des affaires? Je veux dire... enfin, oui, content?

--Assez.

--La saison est excellente pour lui. Savez-vous que par cette sécheresse

les «launes» se vident, les poissons y meurent et pourrissent dans la

vase? Il commence à venir de là des émanations pestilentielles et l’on

nous annonce, si ce temps continue, les pires maladies. Voilà de quoi

réjouir un médecin qui, comme lui, sait bien entendre son métier.

Ayant insolemment prononcé ce dernier mot, il se tut et commença de me

regarder. Mais il vit bien que désormais je n’entendrais plus ce que

disait ce regard. Alors, tout irrité, se vengeant aussitôt, et riant

d’un petit rire dur qui sautait dans sa gorge:

--J’espère bien que vous avez oublié,--en oubliant tant d’autres

choses,--les réflexions que j’ai pu vous faire sur lui. Elles étaient

peu indulgentes, me semble-t-il, et je vous en demande pardon... mais je

ne pouvais pas prévoir...

Je me levai sans lui répondre et comme Mme Livron me conviait à goûter,

je m’approchai avec elle de la petite table où étaient servis, avec du

vin muscat et des galettes sèches, les premiers raisins. François

Landargues nous suivit, mais il refusa de rien prendre et se retira

presque aussitôt.

*

* *

Fabien, quand je revenais de mes visites à Mme Livron, m’interrogeait

avec minutie. Il me fallut donc bien lui dire que j’avais rencontré

François Landargues et il en parut fort satisfait.

--C’est un heureux hasard, déclara-t-il, très heureux... Romain de

Buires que j’ai vu l’autre jour m’avait bien dit qu’il devait revenir,

mais je ne pensais pas que ce fût aussi tôt, et je ne pensais pas

surtout que tu aurais la chance d’être là le jour même qu’il ferait sa

première visite à Mme Livron... Les choses s’arrangent au mieux.

Tirant sa chaise devant la table mise, il ajouta:

--J’avais d’ailleurs prévu tout cela depuis longtemps.

Pendant le repas, il réfléchit et parla peu. Ensuite, renversé dans le

fauteuil de paille à dossier dur où il se tenait chaque soir, il

continua de se taire. Guicharde, ayant un peu de migraine, dormait déjà.

Nous étions seuls. Par la fenêtre entrait cet air brûlant que rien ne

pouvait alléger, plus chargé chaque jour de toutes les odeurs malsaines

qu’il laissait stagner dans les ruelles étroites; et, dans le bleu

nocturne du ciel, où éclatait la lune jaune, se continuait une ardeur

sans repos. Fabien souriait longuement aux fumées de sa pipe. Enfin il

déclara:

--Tout est bien simple maintenant. Tu vas t’arranger pour revoir

François, ce qui n’est pas bien difficile, et tu lui demanderas de venir

te rendre visite. Mme Landargues seule empêchait ce rapprochement entre

nos familles; mais elle est morte et son intransigeance avec elle. Rien

ne s’oppose plus à ce que ton cousin--le mien par conséquent,--fréquente

chez nous désormais.

Dans son regard s’affirmait cette volonté bornée et tenace contre quoi

toutes mes révoltes étaient inutiles. Je dis simplement:

--Tu te rappelles qu’autrefois...

--Je sais, dit-il, avec quelque impatience, que tu plaisais à François,

ce qui est bien naturel, et que vous avez fait ensemble quelques

promenades. Mais vous avez été fort convenables et prudents en somme, et

je crois bien être la seule personne du pays qui vous ait jamais

rencontrés. Tout cela est loin maintenant et ces petites amours ont peu

d’importance. Elles s’oublient vite, mais elles laissent généralement

derrière elles une sympathie qu’il faut avoir l’intelligence de savoir

exploiter. Comprends bien que Fardier est très vieux maintenant et au

bout de sa course. Mandel intrigue déjà pour le remplacer et non point

seulement auprès des Landargues... mais on tient par ceux-là toute la

clientèle importante du pays... Eh bien! si nous savons être adroits, ce

n’est pas Mandel qui l’emportera, ce sera moi... Comprends cela aussi,

et encore...

Il parlait... Je le laissai dire sans plus lui répondre. Mais lasse à la

fin et tout irritée:

--Bien... c’est entendu... n’insiste plus. Je demanderai à François de

venir ici... je le lui demanderai.

Et certes, je n’entendais point tenir cette promesse. Mais voici que

Fabien prit l’habitude chaque soir en rentrant de me chercher par toute

la maison avec une grande impatience. Et il me demandait aussitôt:

--Quoi de nouveau?... L’as-tu revu?

Alors, l’exaspération m’empêcha de plus réfléchir. Je ne cherchai point

à éviter François Landargues, et, le jour qu’il se retrouva devant moi,

je lui parlai comme il m’était ordonné de le faire. C’était une fois de

plus sur la place ronde et près de l’ormeau. Une cloche, à petits coups

engourdis et comme étouffés dans l’air chaud, sonnait la fin de l’office

du soir. Des vieilles sortaient de l’église, obscures et chuchotantes,

faisant lever la poussière à leurs glissantes semelles. Et le son épais

de cette cloche, celui de ces pas traînants, restent mêlés pesamment à

l’humiliation qui m’écrasa quand, m’ayant entendue, François posa sur

moi son impitoyable regard.

Les calculs de Fabien, son exigence, ma faible révolte, et mes

soumissions résignées, il pénétrait aussitôt tout cela; il en tirait une

gaîté violente et cruelle. Et souhaitant qu’elle me fût évidente,

souriant de son méchant sourire, il prit bien soin de laisser d’abord le

silence se prolonger entre nous.

--Mais certainement, dit-il enfin, j’irai vous voir... c’est-à-dire...

Il désigna sa maison.

--J’irai, quand il vous plaira, vous rendre la visite que vous deviez me

faire... et que j’attends toujours.

Pour moi seule · 第 4 / 12 段