fiévreusement le retour de Guicharde. Elle parut enfin, alla jusqu’à la
fenêtre, s’assura que les volets tenaient bien et que le vent, s’il se
levait cette nuit, ne les pourrait rabattre.
--Eh bien! dit-elle, ayant achevé d’accomplir toutes ces petites
besognes, nous montons?
Je croyais bien maintenant être tout impatience. Je croyais ne pouvoir
assez rapidement me séparer d’elles, et cependant je suppliai:
--Pas encore.
--Oh! si! déclara maman. Je n’en puis plus, mes petites; mes yeux se
ferment.
Déjà elle se soulevait dans son fauteuil et Guicharde, debout, préparait
nos bougeoirs au coin de la table. Je les regardai l’une et l’autre, et
je suppliai tout bas:
--Ne me laissez pas sortir ce soir... ne me laissez pas sortir...
Maman se pencha sur le bras d’acajou couvert de vieux velours, qui nous
séparait l’une de l’autre.
--Sortir!... Tu avais donc l’intention de sortir?... à cette heure-ci!
Mais à Guicharde, les mauvais rêves de la journée avaient donné de
subtiles et amoureuses clairvoyances. Elle gronda, toute haletante de
trouble et de sévérité:
--Pour aller retrouver qui?
--Alvère! cria maman.
Et malgré que je tinsse mes yeux fermés, je sus toute l’horreur qui lui
jaillissait au visage. La tête droite, sans me cacher de mes deux mains
qui demeuraient jointes au bord de la table, je pleurais en silence, et
le tremblement incessant de mes épaules, secouant mon être tout entier
faisait passer sous mon front d’insupportables douleurs. Je ne sais
combien de minutes cela put durer et je ne sais ce qu’elles purent à ce
moment comprendre, ces deux femmes silencieuses que pénétrait ma
souffrance... Je ne sais ce qu’elles purent comprendre, l’une avec ses
souvenirs, l’autre avec ses regrets, chacune avec sa peine, qui venait
de l’amour. Maman dit très bas:
--Ma pauvre petite...
--Ma petite, dit Guicharde.
Chacune me touchait au bras et je dus écarter mes deux mains pour les
leur donner. Je tenais toujours mes yeux serrés, je pleurais toujours.
Cependant je m’apaisais peu à peu, et c’est elles maintenant dont je
sentais les pauvres doigts trembler passionnément dans les miens.
*
* *
La pluie tombe depuis huit jours. Nous serons bientôt en décembre. Une
odeur froide, qui semble venir des pierres trempées d’eau et prêtes à se
dissoudre,--pierres des vieux murs ruisselants, pierres des pavés entre
lesquelles bondissent de petits flots ininterrompus, monte de toute la
ville. Une danse enragée et lourde, qui menace de tout enfoncer, ne
cesse de bondir et de piétiner là-haut les tuiles du vieux toit. Il y a
dans ce bruit, pressé et continu, je ne sais quelle monotonie affolée
qui étourdit, engourdit, et mêle à la somnolence un insupportable
malaise.--Automne tout pareil à celui d’alors, à l’automne qui suivit ce
soir où je n’allai pas chez François Landargues, pour supporter le mal
qui vient de vous, il faudrait être au fond de soi très riche ou d’une
entière pauvreté. Mais je suis également loin de la force et de la
stupeur. Les médiocres comme moi ne savent que sentir.
... Nul jour ne se détache entre les mornes jours qui suivirent. Je ne
vois pas ce temps derrière moi comme une suite d’heures formant des
semaines avec leurs dimanches. C’est une seule masse grise et pesante
comme ces vapeurs qui roulent en novembre sur les prairies
crépusculaires. Le temps était mauvais; la nuit tombait vite. Émue
encore des confidences que j’avais dû lui faire, maman me considérait
trop souvent avec une frayeur désolée. Et puis elle fermait les yeux, et
la méditation qu’il lui fallait subir creusait en quelques minutes son
visage si pâle et si fin. C’est elle, dans ces moments, qui portait mes
remords et elle ne se consolait point de tout ce que sa chair et son âme
avaient mis en moi de faible et de passionné.--Elle ne me parlait de
rien d’ailleurs. J’avais supplié qu’il en fût ainsi, elle admettait ma
prière, et le nom des Landargues qui, dans nos heures provinciales,
revenait jusqu’alors assez souvent entre nous, n’était plus jamais
prononcé.
Je ne me plaignais d’aucune peine, je n’en voulais point éprouver, et,
m’appliquant à rire souvent, je mettais toute ma bonne volonté à
m’occuper sans cesse et utilement, aidant au ménage comme à la couture,
pliant le linge et préparant les pommes et les figues pour les conserves
de l’hiver. Mais ma souffrance, que semblaient écarter tant de petits
gestes, dès qu’ils s’interrompaient revenait aussitôt se serrer contre
mes épaules, et tout mon mal, se remuant avec force, étirait ses griffes
au dedans de moi. D’une imagination ou d’une mémoire tout à la fois
inlassable et épuisée, je cherchais François, ses phrases durant nos
rencontres, ses regards et ses gestes. Et souvent je chérissais tout de
lui, ses tristesses et ses sourires, et jusqu’à son cœur sec, jusqu’à
ses méchancetés douloureuses; mais souvent aussi, le comprenant plus
clairement, je n’avais plus pour lui que de la répulsion.
Deux fois déjà, dans la rue Puits-aux-Bœufs et sur le quai du Rhône, je
l’avais revu. On ne me permettait plus de sortir seule, je ne le
demandais pas; Guicharde chaque fois marchait auprès de moi. Et, sans
presser ni ralentir le pas, il avait salué, d’un geste indifférent,
laissant toutefois s’attacher sur moi un regard d’où ne venaient ni
regrets ni prière, mais seulement, blessante de cette façon aiguë qu’il
savait trop bien faire sentir, la plus méprisante ironie. M’aimait-il,
m’avait-il aimée? Était-ce de l’amour, ce que moi-même j’avais éprouvé
pour lui?... Mais les jours passèrent et je commençais de ne plus bien
connaître les causes de ce grand tourment qui m’occupait encore...
Lui-même peu à peu s’en allait de moi. Et je me rappelle, comme le
printemps allait venir, les belles heures que je passais à la fenêtre de
ma chambre, qui était la plus petite au bout du couloir blanchi à la
chaux. Quel bonheur me venait alors de mon cœur vide, paisible et léger!
Le soleil disparaissait derrière les monts de l’Ardèche, et devant moi,
du ciel où s’étaient dissous les derniers rayons au fleuve qui le
recevait avec eux, la couleur du miel occupait tout l’espace.
Pauvres âmes que les petites et les ignorantes comme la mienne, tour à
tour paisibles et brûlées, savourant leur folie, appréciant leur
sagesse, et ne sachant jamais bien où il leur convient de s’établir!
*
* *
Le printemps fut aigre et changeant comme il est souvent dans nos pays,
avec des coups de vent glacé qui secouent sur leur tige et font tomber
les fleurs naissantes, et des soleils si chauds que le blé vert semble
s’allonger dans la minute que l’on met à le regarder. Je recommençais de
sortir seule dans les petites rues qui tournent autour de la maison et
j’apercevais quelquefois le docteur Gourdon. Il venait là pour soigner
l’enfant d’un charpentier, atteint de tuberculose osseuse et auquel
s’intéressait Mme Livron qui est fort riche, et grande amie de la
vieille Mme Landargues. Il me saluait avec un grand respect et me
regardait longuement.
Un jour, il me parla. C’était devant la «Maison des Têtes», où trois
seigneurs et quatre dames, du temps du roi François Ier, sculptés
merveilleusement dans la pierre brunie, penchent au-dessus des fenêtres
à croisillons leurs têtes coiffées de plumes ou de perles. La rue est
malpropre et fort étroite. Au moment que je passai auprès du docteur, je
glissai sur une pelure de pomme et manquai de tomber. Il étendit le bras
pour me retenir et, comme je le remerciais, en riant de ma maladresse,
il rit avec moi. Ensuite, il me demanda si ma santé était bonne, et
s’informa avec un grand intérêt de ma mère qu’il apercevait quelquefois
le dimanche et qu’il trouvait, me dit-il, un peu pâle et fatiguée. Je
répondis qu’elle était, en effet, d’une santé fragile, et nous
demeurions l’un devant l’autre, ne sachant plus bien ce qu’il fallait
ajouter.
Alors, ayant, me parut-il, hésité légèrement, il me demanda:
--Y a-t-il longtemps, mademoiselle, que vous n’avez vu M. François
Landargues?
La question n’était que banale. Elle me troubla cependant, car je ne
l’attendais point et je répondis: «Très longtemps», avec une
indifférence excessive et maladroite. Fabien Gourdon ne fut point assez
délicat pour ignorer mon trop visible malaise:
--Oh! dit-il, baissant un peu la voix, je vous demande pardon d’avoir
réveillé des souvenirs...
--Il n’y a pas de souvenirs, ripostai-je.
--A la bonne heure! approuva Gourdon.
Et il soupira, parce qu’il supposait sans doute que j’avais le cœur gros
et qu’il tenait à me rendre évidente toute sa sympathie:
--Que voulez-vous!... Il était bien à prévoir que Mme Landargues, si
intransigeante, ne permettrait pas à son petit-fils de se marier selon
sa tendresse!
Avait-il donc pu croire que François désirait m’épouser? Je fus touchée,
et cela me flatta de découvrir chez quelqu’un cette pensée qui ne
m’était jamais venue. Je regardai mieux Gourdon. Il était admiratif,
pitoyable et sincère. Alors je pensai qu’il était honnête de cœur et de
cerveau, et je le fus sans doute moins que lui, car, ayant fait un geste
vague qui pouvait marquer un grand détachement pour ces choses déjà
lointaines, je ne le détrompai pas.
*
* *
Quelques jours plus tard, maman, ayant rendu visite à Mme Périsse qui
était veuve d’un notaire de Vaizon et lui montrait de la sympathie, en
revint tout agitée: elle avait rencontré là le docteur Gourdon qui, fort
aimablement, lui avait demandé la permission de la venir voir. Elle ne
pouvait comprendre cet événement dont elle ne cessa plus de discuter
avec Guicharde, et toutes deux, aidées d’Adélaïde, commencèrent de
grands nettoyages dans notre salon qui était une pièce humide et sombre,
où nous n’entrions jamais, meublée d’un canapé d’acajou, de quatre
fauteuils et d’un petit guéridon.
Mais Fabien Gourdon ne leur laissa pas le temps de le mettre en état; il
arriva dès le surlendemain, et nous dûmes le recevoir sur la terrasse et
lui offrir simplement une de nos chaises de paille que, d’ailleurs, il
déclara très confortable. Il dit aussi que notre vue était la meilleure
du pays, notre jardin le mieux soigné, et il ne cessait d’appeler maman
«madame Landargues», mettant à prononcer ce nom une déférence qui la
flattait extrêmement. Je vis tout de suite qu’il lui plaisait beaucoup
et qu’il plaisait à Guicharde. Il s’en aperçut de son côté, et,
prolongeant sa visite qui dura plus de deux heures, il nous apprit dès
ce jour-là complaisamment sur lui-même tout ce qu’il était possible d’en
savoir.
Il nous parla de ses fatigues, de ses malades, et de son dévouement. Il
nous parla de sa famille, de son enfance, de sa mère, qui, restée veuve
très jeune, l’avait élevé. Ses vertus, nous déclarait-il, et sa bonne
entente de toutes choses étaient remarquables. «C’était une femme
d’ordre; chez nous une servante n’aurait pu manger un croûton de pain en
sus de sa ration sans qu’elle s’en aperçût.» Il déclarait encore:
«C’était une femme pratique.» Et il nous racontait comment, quand il
avait dix-huit ans, elle avait discuté avec lui du choix d’une carrière,
comme ils avaient pesé les moindres dépenses, escompté dans les
bénéfices que le pays est assez malsain, en somme, avec la chaleur et le
grand vent et que ces chauds et froids qui font longtemps tousser les
malades autorisent le médecin à de fréquentes visites. Ces calculs lui
inspiraient une grande admiration et il les offrait à la nôtre. On
voyait bien qu’il continuait de les pratiquer et menait tous ses actes
avec une prudence étroite et réfléchie.
J’enviais ma mère et ma sœur de savoir si bien l’écouter, avec toutes
les marques d’un contentement sincère, un peu penchées et modestement
repliées sur elles-mêmes, et les mains jointes au bord de leurs genoux.
Pour moi, pendant ce temps, j’étais tout occupée de me défendre contre
un souvenir, le souvenir du jour où Fabien Gourdon m’avait saluée pour
la première fois, dans l’ombre ronde du gros orme où François Landargues
était à mes côtés...
Les paroles de François à ce moment, le rire de François m’obsédaient au
point que, pour ne plus les entendre, il me venait l’envie de presser
mes deux mains contre mes oreilles. Sentant peut-être au fond des jours
futurs ce qui se préparait pour moi, j’aurais voulu supplier Fabien
Gourdon de ne point parler ainsi quand certaines de ses phrases, plus
déplaisantes que les autres, me semblaient trop bien justifier d’autres
phrases ironiques et dédaigneuses... Et ce fut surtout quand, revenant à
sa famille, il se mit à parler de tous ces Gourdon, établis à Lagarde
depuis plus de trois cents ans.
--Noblesse bourgeoise, affirma-t-il, mais plus ancienne que bien
d’autres, et de très grand mérite.
Et, non sans orgueil, il entreprit de nous conter l’histoire des plus
considérables d’entre ces ancêtres. L’un d’eux, médecin, attaché pendant
six mois à la personne d’un marquis de Saint-Restitut, qui fut
ambassadeur du roi en Italie, l’accompagna dans ses voyages, et Fabien
visiblement en sentait encore la gloire. Un autre, notaire, eut, vingt
ans durant, la confiance d’un puissant descendant des seigneurs de
Mornas. Et cela paraissait au docteur beau comme une légende... «Petites
gens, avait dit François, petites vanités, grandes platitudes...» Et, me
les dépeignant avec son rire mauvais tels qu’il me fallait bien les
connaître aujourd’hui, serviles et médiocres, ne cessant de tourner,
dans leur avidité vaine, autour de la puissance et de la richesse,
n’avait-il pas dit encore: «La race est immuable et celui-ci leur
ressemble»?...
Souvenirs détestables! Sur la terrasse paisible que baignait le soleil
d’avril, aux côtés de maman et de Guicharde si doucement satisfaites, je
continuais de me défendre contre eux. Et de toute ma force, imitant la
sagesse de mes chères femmes, je m’appliquais à considérer tout ce que
cet homme nous apprenait de sa famille et de lui-même, selon les
apparences qu’il en voulait donner et qui étaient excellentes.
*
* *
Maman prit à cette visite tant de plaisir qu’elle osa prier le docteur
de revenir. Il le fit la semaine suivante et désormais fréquenta chez
nous très régulièrement. Selon ses occupations, il arrivait quelquefois
à l’heure de midi quand, par les beaux jours de printemps, la maison la
plus modeste sent les fraises et le pain chaud. Il venait plus souvent
vers le soir, quand les rondes chauves-souris commencent de tourner et
de palpiter autour du figuier, pareilles à de petits cœurs obscurs et
frémissants. Un matin qu’Orphise nous avait offert une poule encore
savoureuse, maman le pria de partager notre repas. Un soir il resta si
longtemps qu’on ne pouvait plus voir quand il partit les maisons de la
plaine; il n’y avait plus d’éveillé devant nous que le grand Rhône et sa
course bondissante qui voulait emporter avec elle, mais ne savait que
briser en éclats la douceur des étoiles.
Après qu’il était parti, Guicharde et maman demeuraient silencieuses.
Elles évitaient de me parler de lui et je voyais bien qu’une espérance
trop belle les oppressait l’une et l’autre. Cependant elles
s’inquiétaient si je paraissais rêver à mon tour et Guicharde me disait:
--Allons à la feuille.
Car pour augmenter de quelques dizaines de francs nos petites rentes,
elle avait décidé, comme on dit à Lagarde, de «faire des vers à soie.»
Elle avait acheté trois onces de graine et les magnans venaient
d’éclore. Nous avions installé les «canisses» qui les portaient dans un
petit bâtiment de la terrasse où mon grand-père autrefois avait son
atelier; nous y faisions de grands feux de broussailles et de branches
et trois fois le jour, dans les champs inclinés qui couvrent la colline,
nous allions prendre aux mûriers ronds leur feuille épaisse et tendre
qui nous mouillait les doigts.
La terre était toute frissonnante de sa vie nouvelle; pour aller d’un
arbre à l’autre, nous devions prendre bien garde de ne pas fouler l’orge
et le blé nouveaux qui sortaient de terre. L’acacia aux fleurs fragiles,
le micocoulier qui, pendant quelques jours, dans son immense et neigeux
épanouissement, semble n’avoir plus de feuilles, le roncier rose et les
quelques fleurs de grenadier qui rayonnent çà et là dans les jardins
provençaux étaient tout éclatants de leurs belles couleurs et d’un
tumulte d’abeilles. «Écoute-les, disais-je à Guicharde, écoute les
abeilles.» Et nous entendions aussi, de l’autre côté du fleuve, sur la
grande route, les sonnailles nostalgiques des longs troupeaux qui de la
Camargue remontent vers les Alpes pour y passer la saison chaude. Elles
résonnent de l’aube au soir pendant ces jours de printemps. Et la
poussière que font lever tant de bêtes en marche traîne au-dessus des
platanes réguliers et semble dans le grand soleil un nuage plus bas que
les autres et comme alourdi d’un or plus pesant.
... Or, un jeudi de grande lessive où Guicharde avait dû rester à la
maison, j’étais allée seule à la feuille et portant au bras le grand
panier où s’entassait ma récolte, je revenais lentement par le roide
chemin qui monte à la ville. J’eus la surprise de voir ma sœur qui
descendait ce chemin presque en courant. Sans doute elle venait
au-devant de moi, car elle s’arrêta en me voyant. Elle avait sa blouse
de toile qu’elle portait seulement dans la maison et point de chapeau.
Elle me cria:
--Viens vite!
--Qu’est-ce qu’il y a donc?
Sa présence et son agitation m’effrayaient. Quand je fus près d’elle,
elle me saisit le bras; et elle riait en me regardant avec des larmes
plein les yeux.
--Non! n’aie pas peur. Viens vite, maman t’attend.
--Mais qu’y a-t-il?
--Maman te dira.
Dans notre marche rapide, je sentais les bonnes odeurs du printemps
glisser sur mon visage comme deux mains qui l’eussent enfermé. Nous
entrions dans la ville. Le bleu qui coulait du ciel pénétrait par les
fenêtres ouvertes jusqu’au fond des maisons. Les miroirs accrochés le
recueillaient pour en répandre la bienfaisance à travers les sombres
pièces; de beaux cuivres luisaient sur les meubles luisants.
--Guicharde, c’est du bonheur?
--Tu vas savoir.
Quand nous fûmes à notre porte, elle cria: «La voilà!» et j’entendis
maman qui courait dans la salle. Elle se jeta dans mes bras, elle
m’entraîna; et quand Guicharde eut refermé la porte derrière nous:
--Alvère!... le docteur Gourdon est venu tout à l’heure te demander en
mariage.
Elles se mirent à pleurer l’une et l’autre, tandis que, m’appuyant au
bord de la table, je tournai les yeux vers le beau ciel qui pénétrait
aussi notre maison.
--Un mari pour toi, un mari! disait maman, grave jusqu’à la ferveur et
joignant les mains.
--Un mari!... répétait Guicharde.
Elles me pressaient contre elles, puis, s’écartant un peu, me
regardaient tout éblouies. On eût dit qu’un miracle avait passé sur moi.
--Tu l’aimes, n’est-ce pas, tu l’aimes? demandait Guicharde.
Et maman disait gravement:
--Ah! comme il te faudra l’aimer!
Il devait, me dirent-elles, revenir le soir même pour chercher ma
réponse, dont il ne doutait pas. Avant qu’il fût là et comme la nuit
déjà commençait de descendre, je m’en allai dans notre jardin et je
m’assis au bord du bassin sur la margelle de briques. Tout mon cœur
désirait se remplir d’espérance; cependant mes paupières étaient lourdes
et je baissais les yeux. La lune reposait comme une perle au fond de
l’eau noire et, quand un souffle passait, elle tremblait et semblait se
dissoudre en petits flots pressés et magnifiques.
*
* *
... A ce point où j’en suis de mon pauvre récit, il faudrait raconter,
je le comprends, ce que furent les premières semaines et les premiers
mois de notre mariage, et comme d’abord, en dépit de tout ce que j’avais
pu redouter, il me parut bien que j’étais heureuse, Fabien peut-être me
répétait un peu trop souvent: «François Landargues t’aimait, n’est-ce
pas... il t’aimait?» Et peut-être dans ces moments-là, cette admiration
passionnée que je lui inspirais, cette tendresse violente, cet amour
emporté prenaient plus de passion, de violence et d’emportement. Mais
négligeant tout, oubliant tout, il semblait au long des journées ne plus
pouvoir se séparer de moi; la douceur d’être aimée empêchait qu’il me
fût possible de connaître nulle autre chose; et quand Fabien commença de
reprendre ses visites et d’aller depuis le matin à travers la campagne,
il me faut bien me rappeler que j’occupais seulement mes journées à
l’attendre et qu’entre tous les bruits du soir aucun ne me plaisait
autant que le halètement pressé du petit moteur qui emportait sur les
routes et ramenait vers moi sa voiture grise, un peu basse et lourde,
pareille à quelque gros cloporte roulé dans la poussière.
... Oui, maintenant sans doute il me faudrait dire tout cela... Mais ce
temps dura peu. Ce que Fabien appelait sa raison lui revint aussi
rapidement que l’eau des marais recouvre le sable un instant tiédi et
délivré par le soleil et le grand vent, et tout aussitôt, recommençant
de me vanter les sèches vertus de sa mère et ne cessant plus de me les
donner en exemple, il organisa notre vie selon cette prudence et ces
petits calculs qui menaient non seulement ses moindres actes, mais tout
ce qu’il pouvait avoir de pensées et de sentiments.
Quoi qu’il demandât cependant, et quoi que valussent ses conseils, il
m’était doux encore de n’examiner rien et de lui marquer de
l’obéissance, et je m’appliquais à bien considérer qu’il avait raison en
toutes choses... Mais peu à peu cette bonne volonté qui comblait tout
mon cœur, ce cher aveuglement auquel je m’obstinais, allaient se
défaisant malgré tout mon effort... Peu à peu... peu à peu... Ah! pour
bien expliquer cela, sans doute faudrait-il avoir lu plus de choses,
connaître plus de mots et, dans ce ténébreux et délicat domaine des
exigences secrètes et des blessures indéfinies, savoir se conduire avec
moins d’inquiétude et de maladresse... C’est un mot, une fois, que l’on
voudrait n’avoir pas entendu; l’imprudence, un autre jour, de demander:
à quoi penses-tu? et d’apercevoir, quand cette pensée vous est dite dans
sa sincérité, tout ce qu’elle a de vulgaire et de déplaisant. Et c’est
enfin, après tant de froissements, la révélation plus précise de cette
misère d’âme que depuis tant de jours on se défendait si tristement de
connaître ou de soupçonner...
L’automne était à son milieu; les jours de pluie déjà s’emmêlaient aux
beaux jours, et, dans la même minute, le souffle qui passait, remuait,
avec toute l’ardeur des derniers soleils, l’acidité piquante du froid
qui allait venir. Comme le soir tombait, le vent du nord commença de
tordre et de dresser à la cime de notre acacia les petites feuilles
sèches; il secoua durement les portes, glissa aux fentes trop larges des
volets et, déjà frissonnante, j’allumai dans ma chambre un grand feu de
bois, le premier feu de l’année. La pièce morne aussitôt en fut tout
embellie: une âme claire dansait au flanc lourd des vieux meubles; la
mélancolie inquiète que je commençais quelquefois de sentir et qui
m’avait tenue tout le jour se dissipa; et j’attendais Fabien au coin de
ce feu aussi tendrement, je pense, que je l’avais attendu, pendant nos
semaines amoureuses, à ma fenêtre ouverte sur le beau temps.--Mais il
arriva tout agité, et, me racontant sa journée, il m’apprit aussitôt
que, passant devant la Cloche, il y était entré pour rendre visite à la
vieille Mme Landargues et qu’elle l’avait fort bien reçu.