--Le plat personnage! dit-il en haussant les épaules. Honnête homme

certes et très scrupuleusement... mais plat... plat jusqu’à la bassesse

et jusqu’à la sottise. Je ne puis souffrir cela et je ne puis souffrir

cette admiration qu’il affecte d’avoir,--qu’il a peut-être

réellement,--pour moi, pour ma famille, nos amis, notre fortune. Il

comprend tous mes goûts, il les apprécie, il les partage. Il n’est pas

riche et tient à son argent assez âprement. Cependant le voici

maintenant qui fréquente chez mon bottier, et il le fera bientôt sans

doute chez mon tailleur, quitte à souper pendant un mois de tomates et

de pois chiches. Ce garçon n’est point un sot, mais la mesquinerie de

son esprit, la misère de ses ambitions me sont insupportables.

Savez-vous quel est le rêve de Gourdon? le but de sa vie? la hantise de

ses jours? Savez-vous qu’elle est pour lui la forme de la gloire?...

Devenir mon médecin, celui de ma grand’mère et des quelques personnes

importantes de la contrée qui sont de nos amis. Cela vous fait

sourire... C’est que vous ne connaissez pas encore bien la province et

ces vieilles familles de petites gens chez qui la même âpreté, la même

ténacité se poursuivent à travers les siècles. Il y a trois cents ans

qu’on trouve le nom des Gourdon sur les registres de Lagarde. Je connais

un peu leur histoire et je m’amuse à constater qu’ils se ressemblèrent

tous, petits notaires, petits magistrats, petits médecins, médiocres,

prudents, serviles, plats devant la noblesse d’alors comme celui-ci est

plat devant moi, s’accrochant à elle comme celui-ci voudrait s’accrocher

à nous, et recevant, si besoin en était, les coups de pied, chapeau bas,

comme celui-ci reçoit l’ironie en plein visage. Vous l’avez vu... Il

sait quand je lui parle ne point entendre le ton, mais seulement les

paroles qui sont évidemment selon la politesse.--Et il ne bronche pas

quand je lui vante Fardier qui me soigne depuis ma naissance et qu’il

déteste, dont il compte les années, observe la lassitude, attend la

mort...

Tout en parlant, avec une volubilité presque fiévreuse, âpre, mordant,

méchant et se réjouissant de l’être, François Landargues continuait de

rire et de hausser les épaules. Brusquement, il s’interrompit.

--Ah! dit-il, laissons tout cela, et ces gens de Lagarde si ennuyeux!...

Je m’ennuie, si vous saviez, je m’ennuie!

Une mélancolie soudaine, et qui le faisait plus charmant, apaisait tout

son visage.

--Vous me parlerez de Paris, n’est-ce pas? Je n’ose pas y retourner

parce que j’ai la peur absurde, honteuse, d’y mourir tout d’un coup,

seul, comme est mort mon père. Mais vous en arrivez, vous le sentez

encore.

Ses narines pâles s’élargissaient et son visage, penché vers mon épaule,

était tout près du mien.

--Dites-moi, n’allez-vous jamais sur le chemin de Saint-Étienne? Il

longe le Rhône. Personne n’y passe jamais et l’on s’y croirait aux

premiers temps du monde.

--J’y suis allée une fois.

--Il faut y retourner... Jeudi, par exemple, vers cinq heures, n’est-ce

pas? Quand la chaleur commence à tomber.

--Guicharde se fâchera.

--C’est votre sœur? Elle ne me plaît pas, je l’ai aperçue deux fois et

je lui trouve l’air méchant. Vous n’avez besoin de rien lui dire.

--Cependant...

--Ah! que d’hésitations, fit-il avec impatience. Quel âge avez-vous

donc?

--Vingt-quatre ans.

--Alors, vous êtes vraiment un peu ridicule. Mais vous êtes aussi tout à

fait charmante, et je vous pardonne. C’est bien entendu, n’est-ce pas:

jeudi, sur le chemin de Saint-Étienne? Au revoir, Alvère... Ne vous

scandalisez point une fois de plus. «Mademoiselle» est bien cérémonieux

entre gens de la même famille qui renoncent aux hostilités, et «ma

cousine» sent par trop sa province.

--Au revoir.

--Appelez-moi François, je vous prie.

--Au revoir, François.

--Et dites-moi à jeudi.

--Je ne le dirai pas.

--Soit, mais vous viendrez, et c’est l’essentiel. A jeudi, Alvère.

Il partit, désinvolte et las, souple dans sa démarche, mais courbant

malgré sa jeunesse ses épaules trop étroites. Un instant, je demeurai

sous le vieil ormeau dont l’ombre était ronde à mes pieds comme le

cercle magique des enchantements...

Et cette rencontre-là fut suivie de toutes les autres.

*

* *

J’allai le jeudi sur ce chemin de Saint-Étienne qui semble un chemin des

premiers temps du monde, tant le fleuve tumultueux et les arbres pressés

y ont de désordre et de sauvagerie, et je retournai peu de jours après

dans la vallée où repose la Chartreuse abandonnée; mais cette fois je

n’étais plus seule et je n’observais plus l’ombre bourdonnante, les

pierres sèches où glisse la couleuvre. François Landargues tenait mon

bras et s’y appuyait quelquefois. Il ne me parlait pas d’amour, il ne

m’en a jamais parlé; mais, chaque jour plus confidentiellement, cela du

moins me paraissait ainsi, nous nous entretenions un peu de moi et

beaucoup de lui-même.

Il ne croyait à rien, ni en lui, ni hors de lui, ni sur la terre, ni

ailleurs. Je crois qu’il était très intelligent; je crois aussi que sa

maladie, affectant tout à la fois le cœur et les nerfs, lui donnait une

grande amertume et des irritations par lesquelles s’était détruit tout

ce qu’il pouvait avoir de tendresse. Et je crois enfin qu’il restait

seulement capable, dans ses goûts et ses désirs, d’une certaine violence

sèche et passionnée. Mais comment le juger aujourd’hui et que pouvait

valoir mon petit jugement d’alors? Je sais seulement que certaines de

ses phrases et de ses façons me déplaisaient jusqu’à ne pouvoir le

cacher, et je sais que j’en rapportais d’autres au fond de ma pensée

pour en entretenir jusqu’au moment de le revoir ce trouble émoi qu’il

m’inspirait.

Il disait trop souvent avec une trop parfaite sincérité:

--Il ne m’est possible d’aimer personne. Mes parents moins que les

autres, parce que je les connais mieux. Et je n’ai pour moi-même que peu

de sympathie.

Mais il disait aussi:

--Je ne suis qu’un malheureux. J’ai des heures d’abattement qui vont

jusqu’au désespoir. Cela me fait du bien, Alvère, ces promenades avec

vous, et de voir votre indignation si gentille quand je dis ce que je

pense, et d’entendre quelquefois vos petits mots raisonnables.

Je rentrai chez moi toute incertaine et enfiévrée. Maman était assise

dans son fauteuil. Avec des bouts de laine de toutes couleurs, achetées

par écheveaux dépareillés aux bonnetiers ambulants, elle nous tricotait

pour l’hiver d’étranges pèlerines; nous ne pourrions évidemment les

mettre que dans la maison, mais elles seraient chaudes et peu

salissantes. Elle me demandait:

--D’où viens-tu encore, ma petite fille? Je n’aime pas à te voir courir

seule et si tard dans la campagne. J’ai peur pour toi des mauvaises

rencontres.

--Laissez donc! intervenait Guicharde. La campagne est sûre et Alvère, à

pied, ne peut aller bien loin; la marche lui fait du bien. Voyez comme

ses yeux brillent et comme elle est animée!

Le regard qu’elle posait sur moi était tout plein d’une tendresse déjà

maternelle; quelquefois, il se mêlait à cette tendresse une espèce de

pitié douloureuse et je connaissais alors que Guicharde était dans ses

mauvais jours. A trente ans passés, elle souffrait de ne pas avoir connu

de joie et de n’avoir pas de joie devant elle. Le plus souvent elle

triomphait de cette amertume; mais il advenait parfois qu’elle en fût

tout envahie et suffoquée. A sa peine se mêlait je ne sais quelle fureur

de l’éprouver qui faisait ses yeux presque effrayants. Alors,

n’imaginant ma vie que semblable à la sienne, elle étranglait de

sanglots en me regardant. J’étais elle-même avec dix ans de moins, et je

ne sais vraiment sur laquelle de nous deux elle s’apitoyait le plus.

Mais alors, elle se fondait toute d’indulgence et de douceur et je la

chérissais plus pour ces instants éperdus que pour toute sa raison qui

cependant nous était précieuse.

--Laissez... Cela lui fait du bien... Où as-tu été ce soir, Alvère?

Je le disais, et toujours avec franchise, mais je ne disais pas qui

j’avais rencontré. Le soir seulement, me glissant auprès de maman déjà

couchée, tandis que Guicharde vérifiait en bas la fermeture des portes

et des volets, j’avouais tout bas:

--J’ai revu François Landargues.

--Encore!... s’émerveillait ma pauvre maman. A-t-il au moins été bien

aimable?

*

* *

Un jour vint cependant où je sentis que cette confidence ne m’était plus

possible: le jour où, pour la première fois, les lèvres de François

touchèrent ma joue, puis mes lèvres, là-bas, près des ruines abandonnées

de cette villa où tint sa cour le beau cardinal Julien de La Rovère.

Alors mes promenades dans la campagne devinrent plus fréquentes, mais je

cessai d’en indiquer l’endroit. Si j’étais montée vers les sauvages

collines, je vantais au contraire les chemins humides et bas qui vont

retrouver les ruisseaux de la plaine; et si j’étais allée dans la

plaine, je parlais des rochers de Mornas et de leurs belles couleurs de

cuivre rouge et blond. Je mentais et je n’en avais point de déplaisir.

Je n’avais pas de bonheur non plus. Une espèce de révolte me soulevait,

mais je la tournais vers ma mère et vers Guicharde, et c’est d’elles que

je jugeais nécessaire de me défendre.

Ainsi passèrent le mois d’août et les jours de septembre. François

devenait plus avide de me voir et moi de le retrouver, et, si nous

marchions côte à côte dans les chemins brûlés par l’été finissant, ou si

nous allions nous asseoir dans les bois sur la terre odorante et

broussailleuse, il nous advenait de laisser se prolonger entre nous un

redoutable silence. Il m’oppressait soudain; j’avais l’impression de m’y

débattre, et, voulant qu’il se dissipât, je disais au hasard n’importe

quelle petite phrase brusque et ridicule. Alors, François me regardait

avec son irritant et douloureux sourire, et il me prenait dans ses bras.

*

* *

Il voulut une fois me mener dans ces bois d’où la vue est si belle et

qui s’étendent au delà des carrières.

Je le retrouvai à la fontaine de Tourde. Il n’avait pas voulu prendre sa

voiture, ne se souciant pas qu’un de ses serviteurs pût connaître nos

rendez-vous, et nous gagnâmes le sommet de la montagne par un chemin

pierreux et roide où les sauterelles abondantes qui se levaient sous nos

pas faisaient en retombant le bruit de la grêle. Les petits chênes à cet

endroit étaient durs et rabougris. Aucune ombre ne nous protégeait et je

voyais se soulever les épaules de François qui haletait un peu sous le

pesant soleil.

Enfin nous aperçûmes les grandes carrières montrant leurs blancheurs

fraîches et leur profondeur sombre dans le rocher déchiré. Mais mon

compagnon ne me conduisit pas de ce côté et je le suivis sur le chemin

d’où l’on voit la plaine avec ses villages nager dans une vapeur bleue.

Bientôt nous entrâmes dans le bois. La terre était couverte déjà de

feuilles tombées. Il se levait de leur amas des souffles brûlants et

l’on eût dit que, toutes craquelantes et sèches, elles n’étaient point

consumées par les ardeurs du ciel, mais par un feu qui continuait de

brûler sous la terre. François semblait triste et las et, me taisant

avec lui, je laissais doucement sa main trop chaude caresser mon bras

nu.

Or, dans cette solitude profonde, comme nous traversions une sorte de

clairière, je fus surprise d’apercevoir un homme qui fouillait la terre

d’un long bâton ferré. Il était vêtu misérablement d’un vêtement amolli

qui avait la couleur flétrie des feuilles tombées. Et sous son feutre

aux bords fatigués, avec ses bottes déformées, blanchâtres et

fendillées, j’eus d’abord bien de la peine à reconnaître le docteur

Fabien Gourdon. Mais François n’eut point cette hésitation. Une joie

cruelle éclaira soudain son visage souffrant. Il s’approcha; et

savourant bien la confusion de l’autre, honteux d’être surpris ainsi

dans sa tenue misérable de braconnier:

--Eh bien! docteur, demanda-t-il, elles sont bonnes, les trouvailles

d’aujourd’hui?

--J’arrive seulement, dit Fabien Gourdon.

Il souffrait dans sa vanité si visiblement qu’il en avait rougi.

Cependant son regard, déférent toujours quand il se levait sur mon

compagnon, m’enveloppait de cette déférence et il s’y mêlait une espèce

d’admiration sincère et presque violente. François, impitoyable,

examinait le vieux feutre, les vieilles bottes, le vieux vêtement.

--Bonne chance, dit-il enfin sans s’attarder davantage. Songez, docteur,

et le pli se formait à sa bouche ironique, que l’Académie de Privas

attend votre mémoire. Ne la faites donc pas languir.

Et sous les petits chênes, quand nous nous fûmes éloignés, il se mit à

rire méchamment comme il avait ri déjà sur la place ronde où sont les

maisons des chanoines.

--Ah..., disait-il, ce Gourdon!... que de qualités!... Économe, n’est-ce

pas, je vous l’avais bien dit, prétentieux et économe, avare peut-être

même, le charmant garçon! Il ne se soigne point pour lui-même, mais pour

l’impression qu’il veut produire. Quand il pense n’avoir personne à

étonner, il se néglige honteusement. Vous avez pu l’admirer... Le

moindre de mes gardes, dans les bois de Valbonne, est mieux tenu que

lui... Ah! qu’il était vexé, qu’il avait raison de l’être et que cela

est bien fait! Vous avez remarqué ses bottes, Alvère... Sûrement,

celles-ci ne viennent pas de chez Luscassé, puisque la maison n’est

ouverte que depuis dix ans.

Marchant devant moi, de sa canne il frappait les ronces pour les rompre

et que je pusse passer; et il continuait de rire nerveusement. Soudain

il se tut, réfléchit un peu, et se retournant:

--Savez-vous, Alvère, me dit-il, je crois bien que le docteur Gourdon

est amoureux de vous.

--Amoureux!... dis-je bien étonnée, et pourquoi serait-il amoureux de

moi?

--Parce que je vous aime, déclara François avec une nonchalance

insolente.

Nous étions maintenant au pied de quelques ruines qui furent autrefois,

sur cette hauteur, un château formidable, et nous nous assîmes à leur

ombre, déjà longue devant nous. Une espèce de langueur qui venait du

temps orageux et de notre fatigue nous pénétrait, et, les membres

abandonnés, nous fermions les yeux à demi, dans l’air pesant où les

odeurs mêlées de la menthe et du thym étaient lourdes comme un baume.

François était très pâle dans la grande lumière, et je crois bien qu’à

ce moment sa maladie le faisait souffrir. Un frisson passait quelquefois

sur sa joue maigre; ses mâchoires se serraient jusqu’à la crispation.

Je le devinais, ou je l’imaginais, triste aujourd’hui jusqu’à

l’angoisse, et je dis très doucement:

--François.

Il se tourna, me regarda en silence, puis brusquement:

--Alvère, me demanda-t-il, est-ce que vous n’en avez pas assez de nos

sottes rencontres dans la campagne et de nos promenades d’écoliers?

--Assez?... répétai-je.

Et je ne pouvais pas le comprendre, car je voyais bien à l’ardeur de ses

yeux que cet «assez» ne voulait point exprimer la lassitude.

--Oui, poursuivit-il avec cette impatience, cette espèce d’avidité qui

suivaient ses minutes indifférentes, n’aimeriez-vous point, comme moi,

que nous puissions nous voir avec plus de tranquillité?... Voici

l’automne, les nuits promptes, et les grandes pluies vont venir...

Écoutez,--et sa fiévreuse parole ne me laissait pas le pouvoir de

réfléchir,--vous connaissez, sur la place où est l’ormeau, notre vieille

maison. Ma grand’mère n’a pas voulu que j’attende sa mort pour en

pouvoir disposer: cette maison m’appartient.

--Je sais...

Avec le jour déclinant, les humides odeurs de l’automne commençaient à

monter des sous bois, et, dans le ciel, d’un bleu verdâtre et très pur,

s’étendaient de paisibles grèves de sable lumineux vers lesquelles

nageaient d’autres nuages, d’apparence tourmentée, qui portaient de

longues plaies rouges dans leurs masses violettes.

--La bicoque, continuait François, est assez curieuse. Les fenêtres ont

encore leurs petits carreaux épais à travers lesquels se déforme le

paysage. Vous verrez...

Sa phrase prudente, une seconde, demeura en suspens.

--Vous verrez, au premier, dans la grande salle, la cheminée avec les

deux faunes et de petites salamandres ciselées sur chaque pierre. J’ai

fait là ma bibliothèque. Ma chambre est à côté. Je suis capricieux.

Quelquefois il me semble mieux respirer dans cette maison que dans

l’autre, où nous habitons. Alors je viens m’y installer pour huit jours

ou davantage. Tout est prêt pour me recevoir...

Il hésitait encore. Puis brusque, tout à coup, et suppliant:

--Vous viendrez, n’est-ce pas? Dites que vous viendrez, Alvère,

dites-le... Ah! je suis malade, ce soir, malade et triste. Depuis deux

mois nos rencontres sont toute ma joie et le mauvais temps bientôt va

les empêcher... Vous viendrez pour que je ne sois pas trop malheureux.

Ce serait si simple... le soir, parce que dans le jour on pourrait vous

voir entrer; mais le soir, la ville est si sombre... On doit se coucher

de bonne heure, chez vous?

Les grands nuages, au-dessus de nos têtes, continuaient d’étirer leurs

formes sanglantes. Je les regardai longuement, et, me levant pour

partir:

--... Comment voulez-vous?...

--Oh! que vous êtes empruntée! Y a-t-il donc à vos portes des serrures

qui grincent très fort? Que redoutez-vous? Vous sortirez et vous pourrez

rentrer un peu plus tard sans que personne entende rien. Si vous avez

peur, je vous accompagnerai... Vous viendrez... Il faut avoir pitié. Il

me semble quelquefois que vous me comprenez bien et cela m’est si

doux!... Vous ne savez pas comme je vais les attendre tout le long des

journées, ces petits instants du soir que vous voudrez bien me donner!

Vous viendrez... vous viendrez...

Sa véhémence savante, toute mêlée d’ailleurs de sincérités douloureuses,

m’étourdissait un peu et il le voyait bien.

--Quel jour? dites-moi quel jour?

--Ah! ne fixons pas de jour, m’écriai-je.

Déjà je courais dans le chemin. François marchait derrière moi, mais

paisiblement et sans me poursuivre. Quand je fus dans le bois, j’eus

peur de me perdre. Je m’arrêtai pour l’attendre. Je me retournai. Et

l’air de contentement que je vis sur son visage me blessa d’une façon

que je devais me rappeler bien souvent.

*

* *

Je me rappelle aussi, deux semaines après ce jour-là, un autre jour...

François m’avait dit: «Je vous attends demain!» Et ce demain était venu.

Il pleuvait. C’était une de ces pluies d’automne abondantes et furieuses

qui défoncent les routes et font s’écrouler dans la campagne les maisons

fragiles, aux murs de terre et de cailloux. Je pensais:

--Si cela continue, je n’irai pas. Je ne pourrai pas y aller, et il le

comprendra. On reconnaîtrait demain la trace mouillée de mes pas dans le

couloir. On s’étonnerait de mes vêtements mouillés.

Et de chaque rafale, de chaque ruissellement plus fort s’écrasant sur le

toit, giflant les murs, menaçant de crever les vitres, je tirais une

espèce d’apaisement. Mais, vers le milieu de la journée, les gros nuages

qui se précipitaient en remontant vers le Nord, cessèrent d’être suivis

par d’autres nuages. Une teinte d’un gris doux et vite blanchissant

s’égalisa dans le ciel. Le vent tomba. Avec une angoisse qui suspendait

ma vie, je regardais s’éclaircir ces dernières brumes; bientôt, le bleu

pur du ciel transparut au-dessous; peu à peu, les taches qu’il formait

s’étendirent, se multiplièrent, et ce terrible azur, l’emportant enfin,

remplit tout mon horizon, des toits les plus proches, ruisselants encore

et lumineux jusqu’aux lointains sommets dont les chemins, et les arbres,

et les pierres même, semblait-il, devinrent visibles.

Adélaïde ouvrit les fenêtres. Une odeur délicieuse montait de la plaine.

On y retrouvait les aromes mêlés de la terre pénétrée d’eau et de toutes

les herbes, mais par-dessus leur délicatesse la saveur plus forte de la

menthe humide semblait perceptible aux lèvres et les faisait

s’entr’ouvrir.

Je sortis sur la terrasse, et Guicharde vint avec moi. Le soleil déjà

bas, qui maintenant se montrait, envoyait vers nous d’insoutenables

brûlures, et l’ardeur qu’il avait tenue cachée durant cette triste

journée cherchait en ces dernières minutes à se dépenser toute. De nos

trois figuiers aux platanes de la route se répondaient des oiseaux

éperdus. Mais bientôt sifflèrent au loin les petites chouettes

crépusculaires. Bientôt le croissant pâle de la lune devint plus clair

que le ciel.

Guicharde soupira:

--La nuit sera belle.

Elle avait son visage tourmenté, ses yeux durs des mauvais jours. Et je

lui en voulus, car toute cette souffrance qu’elle me laissait trop bien

voir me permettait d’imaginer en ce moment que n’importe quelle autre

souffrance lui serait préférable. Très bas au-dessous de nous, la

vieille Mélie marchait dans son jardin étroit: elle s’arrêtait et

secouait la tête devant les petits choux d’hiver, plantés de la veille,

et tout écrasés par la pluie. Plus bas encore, sur la route, une petite

fille menait au bout d’une corde une chèvre grise. La bête affamée se

cabrait au long des haies, ruisselantes encore, et secouait les branches

avec une fureur avide.

--Cette enfant est trop sotte, remarqua Guicharde. Elle devrait attendre

que la feuille et l’herbe soient plus sèches pour mener paître sa

chèvre. Elle la fera crever. Si j’étais sur la route, je le lui dirais.

J’admirais comme de petits soucis la pouvaient facilement distraire de

ses tristesses. Même quand l’emportaient des rêves un peu désordonnés,

son bon sens demeurait toujours là et lui portait secours aussitôt.

A son exemple, je cherchais, moi aussi, dans tout ce qui nous entourait,

quelque chose à quoi pût s’attacher mon attention. Mais je vis

seulement, derrière la petite gardeuse de chèvre, trois hommes qui

marchaient sur la route. C’étaient des ouvriers de la carrière; je le

reconnus à leurs chaussures et à leurs vêtements qu’avaient blanchis les

poudres de la pierre, et je ne pus que penser:

--Sûrement, avec cette grande pluie, il ne sera pas allé là-bas

aujourd’hui. Il est resté chez lui, dans cette maison; il m’a

attendue... il m’attend.

Hélas! tout me ramenait vers lui et il n’y avait plus à me défendre. De

la salle à manger, maman, qui mettait le couvert avec Adélaïde, nous

cria:

--Prenez garde aux moustiques!

Et quoique je n’en eusse pas senti un, je répondis:

--Vous avez raison. Je rentre. On ne peut pas tenir ici...

Je montai dans ma chambre; je mis une blouse fraîche et me recoiffai

avec soin. Pauvre toilette naïve, pendant laquelle mon cœur battait avec

tant de force que je croyais l’entendre!... Quand je fus assise à table,

maman remarqua ces recherches et Guicharde dit en riant:

--As-tu l’intention, Alvère, de suivre la mode anglaise et de t’habiller

chaque soir avec tant de soin?

Puis elle observa raisonnablement:

--Cette blouse est charmante, mais elle se chiffonne vite. Tu aurais

mieux fait de la conserver fraîche pour dimanche.

--On pourra la repasser de nouveau.

--Oui, dit maman, mais cela finit par brûler le fil.

Elles discutèrent à ce propos des avantages de l’amidon cuit sur celui

qui ne l’était pas et comparèrent la durée des tissus de toile et des

étoffes de coton. Durant tout le repas, nous nous entretînmes ainsi de

petites choses, et cela m’était bon. Mais que ce repas fut bref! Jamais

il ne m’avait paru aussi misérable qu’après le potage on pût se nourrir

d’un légume seulement et de quelques fruits. Vingt minutes! notre souper

ne durait que vingt minutes! Ensuite, la table desservie, Guicharde

prenait son carnet de comptes et maman son tricot. Elles se taisaient.

Et j’avais peur de ce silence qui allait venir; je le sentais se former

autour de moi, tout plein de pensées redoutables, d’émotions trop

violentes, de résolutions immédiates et que je ne connaissais pas

encore.

--Guicharde, suppliai-je, si nous faisions une partie de loto?

--Demain, mon petit. Ce soir, j’ai mon relevé de la quinzaine et je

voudrais pourtant me coucher de bonne heure.

--Moi, dit maman, j’ai déjà sommeil. On dort bien par ces premiers

froids.

Il me fallut donc prendre un livre et je m’assis entre elles. L’heure

passa. Les longues aiguilles de maman se mouvaient lentement entre ses

mains somnolentes. Enfin, Guicharde serra son carnet dans la poche

profonde de son tablier noir: elle se leva pour mettre à leur place, au

coin de la cheminée, l’encrier et la plume, et puis elle sortit pour

aller fermer la grosse porte du vestibule et la petite porte de la

cuisine. Éperdument je prêtais l’oreille. Mais les serrures, chez nous,

toujours huilées avec soin, ne faisaient aucun bruit. Cette complicité,

prévue cependant, me parut étonnante; elle préparait, appelait et

décidait tout.

--Comme ce sera facile de sortir! pensai-je... comme il sera simple de

rentrer!

Et désormais il me parut que je n’hésitais plus.

Pour moi seule · 第 2 / 12 段