ANDRÉ CORTHIS
POUR MOI SEULE
ROMAN
PARIS
ALBIN MICHEL, Éditeur
22, RUE HUYGHENS, 22
DU MÊME AUTEUR
Chez FASQUELLE, Bibliothèque Charpentier.
_Gemmes et Moires_ (poésies).
_Mademoiselle Arguillès_ (roman).
_Le Pauvre amour de doña Dalbine_ (roman).
_Le Pardon Prématuré_ (roman).
EN PRÉPARATION:
_L’Entraîneuse_ (roman).
Chez PIERRE LAFFITTE.
_Petites vies dans la Tourmente_
A PARAITRE:
_Les Rameaux rouges_ (roman).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
10 exemplaires sur papier du Japon
numérotés à la presse de 1 à 10
25 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse de 1 à 25
Tous droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by ALBIN MICHEL 1919.
A ma chère Maman
je dédie ce livre
POUR MOI SEULE
Sur le toit de tuiles rousses que je vois de ma fenêtre, une fumée
voudrait monter, que rabat le grand vent. Elle bouillonne au sortir de
la cheminée noire comme un jet d’eau sans force; elle se couche et
s’échevèle. En la regardant, je pense à beaucoup de choses que je ne
saurais pas bien dire. Certes, j’ai de l’instruction. A Paris, j’ai
suivi des cours. Je lis quelquefois. Et l’on m’a toujours affirmé que je
fais bien les lettres. Mais il est difficile de connaître ce que l’on
éprouve et de l’exprimer exactement.
Je voudrais cependant m’y appliquer. Les journées sont longues et ma
sœur Guicharde me décharge de tout le soin de la maison. En ce moment
(c’est aujourd’hui samedi), elle s’occupe en bas à changer le papier
bleu sur les planches du buffet. Elle est prompte dans ses gestes, et
les vaisselles déplacées font en se heurtant un tapage qui inquiéterait
bien mon mari, plus ménager que moi-même, et qui devrait peut-être
m’émouvoir.
Seule dans ma chambre, devant ce papier que je viens de prendre, je me
trouve toute sotte, comme on dit ici. Et qu’est-ce que je vais raconter,
puisqu’il ne s’est rien passé qui ne fût au dedans de moi? Cependant, je
voudrais essayer... Ce sera bien ordinaire sans doute, et tourné
maladroitement, mais personne n’en pourra rire et le feu seul connaîtra
ces pages, quadrillées de bleu, après que mon écriture les aura
couvertes.
... Notre maison est sombre et froide avec un seul étage et de très
grands greniers. Point de jardin. Une cour seulement, par derrière, nous
sépare de la chapelle désaffectée d’un ancien couvent; un acacia maigre
y puise un peu de vie. Ses branches balancées touchent à nos fenêtres et
s’allongent de l’autre côté jusqu’aux petits vitraux jaunes et bleus;
ses fleurs, flétries presque en naissant mais cependant odorantes,
recouvrent au printemps avec la même abondance notre toit aux fortes
lucarnes et le toit ovale que surmontent encore la cloche et la croix.
Pas de vue de ce côté et pas de vue sur la rue, qui est étroite. Elle
s’appelle la rue des Massacres en souvenir d’horribles choses qui
s’accomplirent là pendant les guerres de religion... Mais ce n’est pas
ainsi que je dois commencer.
Il y a cinq ans que je suis venue dans cette ville, il y en a quatre que
je suis mariée et que j’habite cette maison. Les premiers jours...
Ah! ce n’est point encore cela. Vais-je enfin y parvenir? Tout à l’heure
ils m’appelleront pour le souper et je n’aurai pas écrit quatre lignes.
Il me faudrait les premières phrases; le reste sera bien facile... Cette
fois, j’ai trouvé; voici qui est vraiment pour moi le commencement de
tout:
Je me souviendrai ma vie entière du jour où maman nous raconta son
histoire.
*
* *
Nous étions à Paris alors, quelques mois après la mort de mon père, et
nous occupions rue des Feuillantines ce petit appartement propre et
triste où j’avais toujours vécu. Un brouillard vert, traversé d’or,
flottait entre les branches des arbres lointains où commençaient de
naître les premières feuilles. Penchée à la fenêtre ouverte, je les
regardais; je regardais le ciel, bleuâtre sous ses voiles gris étirés
déjà et prêts à se rompre, et je dis tout à coup:
--Maman, n’est-ce point cette année que nous irons à la campagne dans
votre pays?
--Ferme la fenêtre, Alvère, dit maman. Je m’enrhume et tu vas prendre
froid.
--Mais il ne fait plus froid... c’est le printemps.
Cependant j’obéis. Guicharde, avec des ciseaux qui grinçaient, taillait
sur la table un corsage d’étoffe noire. Nous étions dans la salle à
manger où se passaient nos journées, car il n’y avait pas de salon et
nos deux chambres étaient obscures et petites. Je me rappelle ces
pauvres meubles que nous avons dû vendre, car ils ne valaient pas ce que
leur transport eût coûté, le bureau de mon père, dans un coin, avec le
papier à lettres et les livres de comptes, les six chaises dont le cuir
très usé commençait à blanchir, et la petite étagère à côté du buffet
bas où les vieux journaux étaient rangés soigneusement, près de quelques
boîtes ayant contenu des poudres ou de la mercerie, vides, mais fort
nettes, et qui pouvaient servir un jour.
--J’aimerais bien aller dans votre petite maison, maman. J’ai rêvé cette
nuit des trois figuiers autour du bassin et du potager en terrasse d’où
l’on voit toute la plaine avec le Rhône, et les Alpes au loin quand
l’air est bien limpide, après les grandes pluies.
--Avec nos pauvres rentes, dit Guicharde, nous pourrions là-bas vivre
mieux qu’à Paris. J’ai payé les œufs quatre francs ce matin et nous
n’aurons pas de dessert à dîner parce que les châtaignes se finissent et
que les confitures ont augmenté encore.
--Hélas! soupira maman, ce serait mieux sans doute. Oui, ce serait
mieux...
Elle secouait la tête. Une détresse profonde qui montait de son cœur
serré à son pauvre visage faisait trembler et se crisper chaque muscle
sous la peau mince et pâle. Des larmes montaient à ses yeux toujours
beaux.
--Ce serait mieux, je me le répète souvent. Mais je n’ose pas retourner
là-bas. J’ai peur de «les» revoir. «Ils» lui ont fait trop de mal. «Ils»
m’ont trop fait souffrir.
Elle parlait des parents de mon père, nous le savions. Nous savions que
la misère de notre vie était due à cette laide colère qu’ils avaient
sentie en voyant un des leurs épouser une fille pauvre et de naissance
presque ouvrière. Et, sans les avoir jamais vus, comme nous les
haïssions, ces Landargues, de Saint-Jacques, directeurs des grandes
carrières de Saint-Jacques au bord du Rhône où mon père aurait dû faire
sa fortune comme chacun des fils de cette famille y faisait la sienne
depuis plus de deux cents ans! Cependant nous ne redoutions point de
nous trouver en leur présence. Guicharde, rancunière et point timide,
souhaitait le plaisir insolent de les bien regarder et puis de détourner
la tête en gonflant une bouche méprisante, et moi je ne jugeais pas
qu’ils valussent ce sacrifice que nous leur faisions, de n’occuper point
une maison qui nous venait des parents de maman et dont le loyer ne nous
coûterait rien.
--Vraiment, dit ma sœur, interrompant son ouvrage et s’asseyant au bord
de la table, le temps serait venu, je crois, de prendre une décision.
Pourquoi nous obstiner à rester ici et que pourrions-nous regretter de
Paris? Nous ne voyons jamais personne, nous ne prenons pas un plaisir,
et nous mangeons très mal, quoique dépensant pour notre nourriture
beaucoup d’argent.
--Je sais, continuait de soupirer maman, je sais bien.
J’insistai à mon tour.
--Le jardin nous donnerait quelques légumes. Nous pourrions porter des
souliers de toile avec des semelles en corde, qui ne coûtent pas bien
cher. Et le bon air de Lagarde nous ferait à toutes tant de bien!
--Oui, oui, disait maman... l’air est bon... mais les gens ne le sont
pas...
--C’est ridicule, s’exclama Guicharde, tout à fait ridicule. Ces
Landargues, en somme, ne sont pas tout le pays.
--Mais, dit maman, et jamais elle ne m’avait paru si humble et si
découragée, ce ne sont pas seulement les Landargues, c’est tout le pays
que je redoute.
--Tout le pays, répéta Guicharde,--et comme elle n’éprouvait rien
qu’avec violence, elle n’était pas en ce moment surprise, mais
stupéfaite.--Vous redoutez tout le pays!... Et pourquoi cela?
--Parce que tu étais déjà au monde depuis plusieurs années quand je me
suis mariée, ma petite fille, et que là-bas, les gens le savent bien.
* * * * *
Maman dit cela sans baisser la voix. Elle avait porté son secret trop
longtemps et maintenant elle le laissait aller devant nous, simplement,
parce que le cœur s’ouvre de lui-même comme font les mains quand elles
sont trop lasses et que toute la volonté ne peut plus servir de rien.
Elle ne parut pas gênée du silence qui suivit ses paroles, et le petit
soupir qu’elle poussa était comme de soulagement... Je la regardais, et,
dans cette seconde, me rappelant toutes les sévérités de notre
éducation, les livres défendus, les coiffures sans fantaisie, les belles
phrases impérieuses sur l’honneur féminin, je sentais, je le crois bien,
plus de trouble encore que de désespoir et je ne pouvais plus rien
comprendre... Mais Guicharde avait dix ans de plus que moi. Elle posa
doucement ses ciseaux. On eût dit qu’elle écoutait quelque chose, et
sûrement se lamentaient autour d’elle toutes les détresses qui s’étaient
un jour levées autour de notre mère. Et puis elle se jeta vers elle,
l’enveloppa de ses deux bras, et glissant sur les genoux:
--Oh! maman, ma pauvre maman! gémit-elle, sur un ton de tendresse que
n’avait jamais eu sa voix un peu rude.
*
* *
Maman appuya sa tête sur l’épaule de Guicharde et se laissa bercer
ainsi. Dans le silence, j’entendais rouler une lente et lourde voiture
sur les pavés de notre rue. Un fouet claquait allégrement, mais on
devinait bien qu’il ne touchait pas aux bêtes et rythmait seulement
au-dessus de leur fatigue une chanson entraînante. La fenêtre était
demeurée ouverte. Un petit souffle faisait doucement trembler sur la
table l’étoffe que tout à l’heure taillait Guicharde.
--Vous comprenez, disait maman rêvant à mi-voix, tout inconsciente et
apaisée, quand je suis entrée à l’usine pour y tenir certains comptes,
ils étaient tous très aimables pour moi. Il y avait le père Landargues
qui vivait encore; mais il ne s’occupait plus de grand’chose et il n’a
pas tardé à mourir. Et puis Mme Landargues qui faisait tout marcher.
Elle avait déjà les cheveux blancs, à cette époque, et aussi étincelants
que peut l’être au soleil la cime du mont Ventoux, et la figure bien
fraîche, mais pas trop bonne, avec une bouche toute serrée et sans
lèvres, et des yeux gris, très durs. Il y avait aussi Robert, le fils
aîné qui était veuf et déjà bien malade, et puis son fils à lui, le
petit François.
Elle réfléchit et calcula:
--Il doit bien avoir plus de trente-cinq ans aujourd’hui. C’est lui qui
sera l’héritier de tout.
Je m’étais rapprochée d’elle, moi aussi; je m’appuyais maintenant à son
fauteuil et, moins effrayée, quelquefois, doucement, j’embrassais ses
cheveux. Elle continuait, lentement et comme heureuse que nous fussions
enfin ses confidentes:
--Ils étaient bien aimables pour moi au début, oui, et même ils avaient
l’air assez simple et de ne pas trop s’en croire. Ils m’ont invitée deux
fois à déjeuner... Mais après, oh! après! quand ils ont vu que Georges
devenait amoureux de moi...
Tout maigre et consumé que fût son visage, tout enveloppé de misérables
cheveux gris, qu’il paraissait jeune en ce moment, avec cette flamme qui
se levait soudain au fond des yeux, ces yeux de maman, un peu gris, un
peu bleus, verdâtres quelquefois, d’une couleur indécise, hésitante,
eût-on dit, et timides comme l’était ce cher être tout entier! qu’il
paraissait jeune, ce visage, à ce tourner ainsi vers l’amour
d’autrefois!
--Alors, voilà, vous comprenez, mes petites... Moi, vous le savez,
j’étais la fille d’un menuisier, bien artiste, c’est vrai, et qui aimait
les livres, et qui savait parfaitement réparer les vieux meubles, avec
leurs pieds tordus et toutes leurs petites sculptures, mais enfin, un
ouvrier tout de même, et qui employait seulement deux ouvriers. Et
Georges, c’était M. Georges Landargues, le second fils des Landargues,
de Saint-Jacques... Alors, ses parents à lui, n’est-ce pas, c’était bien
naturel qu’ils ne soient pas très contents... Après seulement ils
auraient pu être moins méchants. Oh! oui... après... parce que voilà...
Quand Guicharde a été sur le point de venir au monde, nous sommes partis
tous les deux pour Paris à cause du scandale... tout le monde savait...
et nous ne pouvions plus rester au pays. Ma mère était bien en colère.
Elle m’aurait gardée cependant, je le crois, parce que... le mal, c’est
avec un Landargues que je l’avais fait, et les Landargues, dans notre
région, vous ne pouvez pas savoir ce que c’est comme importance... Mais
c’est mon père qui ne pardonnait pas... Une fille bien élevée comme
j’avais été, avec de l’instruction et toutes ces habitudes de dame qu’on
m’avait données...
--Maman, disait Guicharde quand elle se taisait, la tenant toujours
serrée comme un enfant et lui caressant la joue de ses lèvres, ma petite
maman.
--... Oh! ma grande... si tu savais... la honte... comme ça peut faire
du mal, mal comme de se couper ou de se brûler, aussi fort... seulement
ça ne guérit pas... Alors nous sommes venus à Paris, dans une petite
chambre d’abord, presque misérable. Georges n’avait pas voulu demander
un sou à ses parents parce qu’ils lui avaient dit sur moi et sur lui de
trop vilaines choses... Il a travaillé, mais il connaissait seulement
les carrières et comme il faut commander à trois cents ouvriers. Dans
les tissus, il n’y entendait rien, et dans la porcelaine non plus, ni
dans l’ameublement. Il a essayé de tout ça. Il ne gagnait pas
grand’chose. Un hiver nous étions trop malheureux. Il a écrit à sa mère.
Elle a répondu: Si tu renonces à tes droits sur mon héritage, que tu ne
mérites pas, et si je dois n’entendre plus jamais parler de toi, je veux
bien te donner cent mille francs... Naturellement il a renoncé à tout...
Cent mille francs... pensez donc...
--Tout de même, dit Guicharde qui était pratique.
--Ah! il fallait voir où nous en étions... A cause de ces cent mille
francs, pendant quelques mois nous avons été bien heureux. Georges me
disait: je cherche une bonne affaire, et j’y entrerai comme associé. Je
ne sais pas bien être employé. Je n’ai pas été dressé à ça... mais comme
patron, tu vas voir... Et il a bien trouvé l’affaire: seulement, elle
était mauvaise et les cent mille francs ont failli être perdus. On a pu
en sauver la moitié; mais nous avions eu si peur... si peur, que nous ne
voulions plus risquer rien. Nous les avons placés en fonds d’État pour
être tranquilles et votre père a trouvé chez Marpeau cette petite place
de caissier où il est resté plus de vingt ans, jusqu’à sa mort...
Nous savions certains de ces détails, mais les plus familiers
aujourd’hui étaient pour nous comme les inconnus et nous écoutions avec
un étonnement triste et passionné cette histoire nouvelle...
Guicharde baissa la voix pour demander:
--Et alors, maman... votre mariage?...
--Voilà, dit-elle. C’est quand mon père allait mourir. Il ne voulait pas
me revoir et j’en avais du chagrin... Georges,--il était si doux... et
un: peu craintif aussi... comme moi!--il espérait toujours que sa mère
pardonnerait, et qu’elle autoriserait notre mariage. Comme il avait été
très bien élevé, et ne pouvait pas se passer de ce consentement... Il me
le disait et je le comprenais bien. Mais il a fini par se rendre compte
qu’elle le détestait pour la vie et que sa colère contre lui, rien ne
pouvait la faire plus grande. Alors, un jour, après en avoir bien parlé,
nous sommes partis tous les deux pour la mairie et pour l’église sans
rien dire à personne. Comme à Paris on m’appelait déjà Madame
Landargues, ça n’a rien changé; mais tu te rappelles bien, Guicharde?
c’est ce matin où, quand nous sommes rentrés, nous t’avons apporté la
belle poupée avec sa robe rose, et il y avait un gâteau pour le dessert
tout couvert de crème glacée et de fruits confits.
--Mais oui, dit Guicharde, je me rappelle très bien... J’étais si
contente!... Ah! c’était pour cela le gâteau et la poupée... On ne sait
pas comprendre quand on est petit.
Maman se redressa dans son fauteuil, et regardant par la fenêtre le ciel
et ces vilains toits gris qui commençaient de devenir bleus:
--Voilà, dit-elle encore... voilà... Vous comprenez, mes petites,
pourquoi je vous ai élevées comme j’ai fait. Deux heures tous les matins
dans une petite pension du quartier. Et je vous conduisais moi-même, et
j’allais vous chercher. Comme instruction, c’était bien suffisant
puisque je ne voulais pas que vous fassiez aucun travail qui vous aurait
éloignées de moi... Ah! non! j’avais trop peur... Dans toutes ces
maisons où l’on emploie des jeunes filles, dans tous ces bureaux, c’est
mon histoire qui recommence... Non!... non!... Je ne voulais pas...
J’aimais mieux que vous ne gagniez aucun argent. J’aimais mieux notre
misère et vous garder là, près de moi, toujours... Alors, si je vous ai
élevées bien sévèrement, si j’avais peur de tout, des amies, des livres,
des théâtres, de la rue, si vous vous êtes toujours bien ennuyées, vous
comprenez, maintenant, il ne faut pas m’en vouloir...
Elle n’avait pas su nous dire de bien grands mots et elle n’attendait
pas que nous lui en disions. Mais je crois que depuis longtemps elle
éprouvait un grand besoin de ne plus nous mentir sur elle-même, et
presque vieille déjà, languissante et affaiblie, de se remettre entre
nos mains. Elle se pressait maintenant contre Guicharde, et quelquefois
contre moi, avec une tendresse touchante et rassurée. Nous étions
désormais ses confidentes et son soutien. Et quand, ce même jour, un peu
plus tard, ma sœur, dans sa sagesse, eut décidé qu’un passé aussi
lointain, suivi des années les plus honorables, ne pouvait vraiment nous
empêcher d’organiser notre vie selon la raison et l’économie, elle
approuva aussitôt, obéissante et résignée.
*
* *
La maison de mon grand-père le menuisier était au cœur même de la très
vieille ville. D’autres maisons la pressaient; son toit se confondait
parmi des toits inégaux. Le soir de notre arrivée, au sortir de la
petite gare, quand maman étendant le bras nous dit: c’est là! nous ne
vîmes rien d’abord au flanc de la colline qu’un enchevêtrement de
tuiles, couleur d’amandes brûlées, sur de petits murs couleur de rouille
et de miel. Le clocher carré de l’église portait, visible à tout le ciel
dans une belle couronne de fer forgé, sa plus grosse cloche, et toutes
les cheminées des maisons s’élevaient vers lui, surmontées chacune de
deux briques, inclinées et unies par leur pointe comme sont les doigts
roides des saintes en prière dans les sculptures primitives et dans les
tableaux d’autrefois.
C’était à la fin d’avril et, comme le vent soufflait, il faisait encore
froid. La nuit tomba dans le temps que nous gravissions le chemin qui
monte. Par les petites rues tournant sous des voûtes, par les petites
places qui s’empanachent d’un gros orme ou de trois acacias, nous
gagnâmes la ruelle où s’ouvre notre maison. Le vent plus fort y coulait
comme une lame et déchirait les poumons. Nos valises liées de cordes et
le gros sac de moleskine où étaient nos provisions de route, tout
alourdi de verres et de bouteilles qui résonnaient à brinqueballer ainsi
et à se heurter les uns contre les autres, nous coupaient les doigts. Et
personne ne nous attendait que la simple maison mise en état par une
servante de quinze ans que Guicharde avait engagée par lettres adressées
à la mairie deux semaines auparavant.
Il fallut heurter trois fois, et cette fille enfin se décida à nous
ouvrir. Elle avait l’air niais et bon, la gorge déjà hardie dans un
corsage à raies roses, et de fausses pierres vertes, enchâssées de
cuivre, pendeloquaient à ses oreilles. En nous voyant, elle demeura
bêtement à rire sur le seuil sans même songer à nous débarrasser. Mais
déjà, dans les autres maisons, des rideaux se soulevaient derrière les
vitres verdâtres des petites fenêtres. Une porte s’entr’ouvrait.
Quelqu’un, d’un balcon, se penchait vers nous. Une voix souffla:
--La femme de Georges Landargues, avec ses deux filles.
--Entrons, dit maman, entrons vite.
Et elle passa la porte, toute roide et violente de gestes, avec une
sorte de courage désespéré. Mais Guicharde, sur le seuil, demeura
derrière elle: elle fixa les fenêtres derrière lesquelles frissonnait
sournoisement une curiosité sans bienveillance et j’eus l’impression que
son dur et hardi regard faisait se détourner, derrière les rideaux
fanés, d’autres regards invisibles. Ensuite elle entra à son tour et la
petite servante referma la porte. Je dis tout bas:
--Nous sommes chez nous.
Je regardais le couloir que remplissait l’escalier de bois, les deux
portes ouvertes, à gauche sur la salle qu’enfumait une lampe coiffée de
jaune, à droite sur la cuisine où flambaient de menues branches dans une
large et noire cheminée... Déjà Guicharde relevait la mèche de la lampe,
ouvrait les placards, s’inquiétait de la façon dont passeraient par
l’escalier trop étroit nos malles que l’on devait porter le lendemain.
Maman se taisait. Il me semblait qu’elle baissait la tête et serrait les
épaules. Elle s’approcha d’une fenêtre qui devait donner sur le jardin
et regarda la nuit. Elle tremblait doucement. Peut-être elle pensait à
ces rideaux soulevés sur son arrivée, et peut-être ce qui se chuchotait
à cette heure, dans les maisons obscures, venait jusqu’à elle.
--Je n’aurais pas dû revenir ici, dit-elle.
--Mais puisqu’il était impossible de faire autrement, remarqua
Guicharde, avec son bon sens un peu brusque.
Et elle demanda une bougie pour monter aux chambres.
Maman soupira:
--C’est vrai!
Résignée, elle s’assit devant la table où le couvert était mis. Elle
avait retiré sa jaquette noire garnie de faux astrakan, mais elle
conservait son petit chapeau de crêpe tout déformé et déplacé par le
voyage. Je le lui fis remarquer.
--Enlevez-le, maman. On dirait que vous n’êtes pas chez vous, et que
vous allez repartir.
Aussitôt elle obéit avec une tranquillité douce.
--C’est vrai, tout de même, dit-elle, que je suis chez moi... m’y voici
donc revenue, dans ma maison.
Elle me montra dans un coin une chaise de paille, très basse, dont le
simple dossier portait en relief trois abeilles sculptées dans une
couronne d’olivier.
--Tu vois, c’est là que je m’asseyais quand j’étais toute petite.
Et elle me montra encore, près de la fenêtre, une table carrée avec des
pieds en torsade qui luisaient sous la lampe:
--C’est là que j’écrivais mes devoirs. J’y ai préparé mon certificat
d’études. Après, je faisais surtout des comptes. C’est mon oncle Jarny
qui m’apprenait. Il avait été caissier à Paris dans une grande maison de
tissus.
Elle se tut, regardant de nouveau la fenêtre, et ce qu’elle voyait
maintenant, je le savais bien, était au delà des meubles et des murs...
Sa tristesse, en ce moment, me pénétra jusqu’au désespoir. Son pauvre
cœur saignait et pleurait dans mon cœur, et, doucement, je passais ma
main sur la petite main si pâle. Mais Guicharde entrait à grands pas.
Parlant des malles, elle déclara:
--Elles passeront, mais il faudra prendre garde à ne pas érafler le mur.
Derrière elle venait la servante Adélaïde portant la soupière et nous
prîmes place pour le repas. Nous n’avions pas grand’faim. La lampe
continuait de fumer et d’éclairer mal. A travers l’odeur de sa mèche
grésillante l’odeur humide et morte des vieilles pierres et des vieux
plâtres tenus trop longtemps dans l’ombre nous devenait sensible. La
grande force du vent, se pressant contre les murs, menaçait de faire
crouler cette pauvre demeure. Dans son grondement des lanières
claquaient, qui, semblait-il, retombaient sur nos cœurs tressaillants.
Par instant, il semblait s’apaiser. Mais de ces silences nous venait une
oppression plus grande, car nous sentions bien qu’il était toujours là,
couché sur la maison, l’enveloppant de sa force pour bondir et siffler
de nouveau dès qu’il aurait bien pris son repos effrayant. La fatigue
maintenant pesait sur nous au point que nous ne pouvions plus parler. Et
cependant il fallait s’y efforcer, car dans le silence insupportable
nous étions sur le point de sangloter.
--Vous verrez demain, disait maman, la vue est très belle.
Et elle disait aussi, toute fiévreuse de la honte retrouvée ici, vivante
encore après ces trente années, et ne redoutant pour nous, parmi toutes
les misères, et ne souhaitant pour nous, parmi tous les bonheurs, que le
mal ou le bien qui nous pouvaient venir du formidable jugement d’autrui:
--Votre vie désormais doit être si sérieuse et si retirée que personne
ne puisse jamais rien dire de vous. Il est bien certain que personne ici
ne songera à vous épouser. Vous n’avez donc pas à vous inquiéter des
jeunes gens. Vous aurez peu de plaisir, mes pauvres petites, mais si
vous pouvez un jour être considérées comme j’aurais tant voulu continuer
de l’être, vous serez tout de même bien heureuses.
Ainsi ne cessait-elle, par toutes ses paroles et par l’horreur de son
exemple, de nous enseigner la sagesse... Et je comprenais bien que cette
prudente morale selon laquelle depuis l’enfance était réglée toute notre
vie, irait, dans cette ville étroite, se resserrant chaque jour
davantage autour de mes scrupules et de mes docilités...
*
* *
Les premiers jours à Lagarde ne furent pas aussi tristes que nous le
pouvions redouter. Toutes nos fenêtres ouvraient sur la campagne et le
beau paysage habitait avec nous. Cela nous amusait d’avoir un jardin,
suspendu sur la plaine, d’où l’on voyait la route, et le Rhône un peu
plus loin, et les longues et sèches collines qui changent de couleur
tout le long du jour. Enfin l’accueil que nous recevions des petites
gens et de la modeste bourgeoisie où fréquentait de son vivant ma
grand’mère maternelle, curieux sans doute, n’était point hostile. Comme
l’avait dit Guicharde, cette pauvre histoire était bien lointaine et
tant de dignité avait suivi!
Maman cependant préférait ne point sortir. Elle prit l’habitude de le
faire seulement le dimanche pour se rendre à la première messe, par
convenance, car elle avait peu de religion. Guicharde, ayant de suite
pris en main la direction de la maison, décidant de tout et le faisant
bien, se rendait au marché chaque matin avec cette petite fille qui nous
servait et ne faisait guère d’autre promenade. Et je m’en allais seule à
la découverte de la ville, dédaignant les rues neuves, la mairie
blanche, l’école avec ses vitres claires, mais recherchant dans le vieux
quartier aux pavés aigus les palais où vécurent des cardinaux et des
capitaines dont les plus pauvres gens savaient me dire les beaux noms
sonores, les ruelles où de petites portes cintrées s’ornent d’un visage
dont le temps avide a mangé les lèvres ou d’une acanthe fruste, les
places étroites, les balcons de fer forgé portant dans leurs entrelacs
des initiales ou des devises. Une fois pourtant, je descendis tout le
faubourg, je passai devant la Cloche qui est la propriété des
Landargues, et j’aperçus la longue et haute maison où je n’entrerais
jamais, à travers des grilles, des arbres et des fleurs.--Une autre
fois, sur la route, Mme Landargues, ma grand’mère, passa près de moi
dans sa voiture basse que traînaient deux chevaux blancs. Je vis ses
cheveux de neige, ses yeux durs, son voile en dentelles... Et ce furent
les seuls événements de ma vie à Lagarde jusqu’au jour où je rencontrai
pour la première fois mon cousin François Landargues.
*
* *
Je l’avais quelquefois aperçu de loin, marchant sur le cours ou sur le
quai du Rhône; on m’avait dit son nom, et je savais le reconnaître; mais
je lui parlai seulement quatre mois après mon arrivée, sur la place, le
jour de la foire. Auprès de la fontaine, un platane étêté laissait
couler le soleil, et l’eau brasillante ne se pouvait regarder; mais,
tout autour, les beaux arbres pressaient leurs feuilles abondantes et
les vendeuses de légumes étaient assises là, sur de petits bancs ou sur
des sacs pliés, avec leurs paniers éclatants rangés devant elles. Un peu
plus loin, les marchands forains avaient disposé leurs tentes et leurs
tréteaux. Des jupons roses et bleus, des corsages à rayures, à pastilles
ou à fleurs, des chemises solides, des rubans violents, des ceintures à
boucles, pavoisaient les petits éventaires criards et gais, immobiles
dans l’air lourd, tout imprégnés, semblait-il, de chaleur et de beau
temps. On vendait aussi des colliers et des broches, des chaussures de
cuir ou de corde, des couteaux, des parfums... Et je traversais le
cours, dans l’ombre qui dansait parce qu’un petit souffle venait de se
lever au milieu des feuilles épaisses. Il y avait tant de monde et l’on
se pressait si bien que personne aujourd’hui ne faisait attention à
cette fille de Georges Landargues que tant de curiosités d’habitude
continuaient de suivre. Je la revois s’en aller ce matin-là, avec sa
robe à pastilles et son simple chapeau rond. Elle ne me semble pas être
moi-même. Elle n’est pas devenue ce que je suis. Et souvent, malgré les
années passées, il me semble qu’elle est toujours là, dans le soleil
d’un matin de juillet, au milieu d’une grande foule de gens qui la
heurtent et la dédaignent, et que, jusqu’à ma vieillesse, jusqu’à ma
mort, elle restera ainsi, craintive et s’émerveillant du beau temps, et
laissant son cœur battre en attendant de vivre.
Parmi tous ces marchands, certains venaient du Nord et d’autres de
l’Alsace, et d’autres d’un Midi plus lointain que le nôtre. J’en vis
même un qui était d’Espagne et qui offrait des dentelles. Je m’approchai
de celui-là, non pour lui acheter rien, car j’avais juste dans ma bourse
deux francs donnés par Guicharde pour faire emplette d’un petit panier
d’osier à une bohémienne qui se tenait près du pont, mais cela m’amusait
de voir onduler ces grandes dentelles, fixées à des cordes tendues par
quelques épingles ou par des pinces de bois. L’homme était brun, avec de
beaux yeux, et, dans ses phrases engageantes et prestes, mêlait de la
plus divertissante manière quelques mots du parler de Provence à tous
les mots de son pays. Près de lui se tenait une petite femme au chignon
luisant et tressé qui portait aux oreilles de grands anneaux d’argent.
La voiture qui les menait sur les routes était derrière eux, avec sa
fenêtre carrée dont un ruban rouge serrait les rideaux blancs... Et
j’imaginais cette voiture passant un beau soir la frontière lointaine et
s’en retournant vers les villages dorés sur la terre qui brûle et ne
porte point de verdure...
A ce moment, la foule me rapprocha d’une jeune femme qui habitait au bas
de la ville et s’appelait Julie Bérard. Elle n’avait pas une conduite
sérieuse, portait des chapeaux singuliers qui laissaient bien voir ses
cheveux éclatants, et maman m’avait bien recommandé de toujours
détourner la tête quand je passerais à ses côtés. J’avançai donc d’un
pas pour m’éloigner d’elle. Elle glissa derrière moi et je l’entendis
qui disait, répondant à quelqu’un:
--Voyons, François... vous vous moquez! Vous savez bien que vous n’avez
plus de cadeaux à me faire... Tenez: offrez donc plutôt de ces dentelles
à votre petite cousine Alvère Landargues, qui les examine avec tant de
soin.
Cela fut dit contre mon oreille et je ne pus me tenir de me retourner.
J’entendis le rire de Julie Bérard qui s’éloignait bien vite et je vis
devant moi l’héritier des Landargues de Saint-Jacques, le petit-fils de
ma grand’mère arrogante, mon cousin François. Il était assez grand, très
maigre, d’allure élégante. Je savais que sa santé, comme celle de son
père, était mauvaise; mais, me trouvant aujourd’hui l’examiner de si
près, je m’étonnais cependant que son visage rasé, très pâle, fût déjà
marqué de rides profondes. La bouche un peu forte et longue avait de
l’arrogance dans le gonflement de sa lèvre et de l’amertume au pli de
ses coins un peu tombants. Le regard un peu voilé ne se pouvait définir.
Et tout ceci d’ailleurs ne le faisait point déplaisant.
Présentés comme nous venions de l’être par cette folle de Julie Bérard,
je crois bien que nous étions aussi mécontents l’un que l’autre. Mais,
nous étant regardés encore, il nous devenait bien impossible de nous en
aller sans rien dire. François Landargues, qui avait naturellement plus
de hardiesse, parla le premier:
--Eh bien! ma petite cousine, demanda-t-il avec une désinvolture
aimable, ne nous dirons-nous pas bonjour?
Je prononçai, les lèvres serrées:
--Bonjour, monsieur.
Il continua poliment:
--Ma tante Georges est-elle en bonne santé? Et votre sœur?
--Elles vont bien, merci.
Deux femmes, s’approchant pour acheter des dentelles, me repoussaient
vers le milieu du cours où la circulation est plus libre. Dans ma gêne,
je ne voulais pas m’arrêter et François Landargues marchait auprès de
moi.
--Vous êtes ici depuis deux mois, je crois?
--Depuis quatre mois.
--Pour l’été?
--Pour toujours.
Il s’étonna:
--Pour toujours!... A votre âge... Comme vous allez vous ennuyer!
Il me regardait avec une attention plus indiscrète. Il regardait ma
taille et tout mon visage.
--... C’est gentil, n’est-ce pas? de nous être rencontrés. Cela me fait
plaisir. Et j’espère bien que nous nous reverrons.
A ce moment, le docteur Fabien Gourdon, que je ne connaissais pas encore
et qui est aujourd’hui mon mari, traversait le cours avec un de ses
amis. Je sus plus tard que cet ami remarqua:
--Elle n’est vraiment pas laide, cette petite Landargues, la fille du
pauvre Georges.
--L’ai-je déjà vue? dit dédaigneusement Fabien Gourdon. En tout cas, je
ne l’ai pas même regardée.
--François Landargues n’y met point tant de mépris. Il la regarde; il
lui parle même, et fort aimablement.
--Monsieur François Landargues parle à ces femmes! s’étonna le docteur.
Et je sus aussi que tout de suite, et malgré qu’à cette distance il ne
put bien juger de moi, il ajouta:
--En vérité, celle-ci est charmante. Monsieur François a d’ailleurs le
goût fort bon.
*
* *
Guicharde s’emporta quand elle connut cette rencontre, mais maman, après
les premières exclamations, n’ajouta plus mot. Pendant le repas, elle
fut distraite jusqu’à se couper trois fois du pain, tandis que les
morceaux intacts demeuraient devant elle. Un peu plus tard, ayant à
écrire une lettre pour que l’on nous portât un chargement de bois, elle
demeura plus d’une heure devant sa table parce que les petites pensées
consacrées à cette besogne étaient bousculées dans son esprit et mises
de côté par d’autres pensées. Et dans la journée, profitant d’un moment
où ma sœur était absente, elle vint s’asseoir auprès de moi. J’étais sur
la terrasse avec mon métier à dentelle et, pratiquant le seul art que
l’on m’eût appris, je tissais les points délicats du vieux Flandre avec
soixante fuseaux de buis.
--Alors, demanda maman, après avoir hésité plus de cinq minutes, c’est
bien vrai qu’il t’a parlé de moi avec politesse et qu’il a demandé de
mes nouvelles?
Elle n’avait besoin de nommer personne. Je tordis quatre fils, piquai
une épingle à leur entrecroisement et je pus répondre avec calme:
--Mais oui, maman, bien vrai, je vous assure.
--C’est étonnant, dit-elle.
Et je vis, malgré toute son application à l’indifférence, qu’une petite
joie orgueilleuse montait à son visage.
Un peu plus tard, et bien que le silence entre nous eût été assez long
pour qu’elle eût tout le loisir de changer de pensée, elle demanda
encore:
--Et... tu es bien sûre qu’en parlant de moi il n’a pas dit «votre mère»
ou «madame Georges»... mais bien... «ma tante»?
--Tout à fait sûre. Cela m’a surprise... et en même temps...
--Oui, dit-elle, n’est-ce pas, cela t’a fait plaisir... Oh!...
d’ailleurs.
Tout heureuse, elle rapprocha sa chaise de la mienne.
--Lui est très simple, tu sais, et très gentil. Je suis sûre qu’il nous
verrait bien, si ce n’était sa grand’mère. Tout enfant, je me rappelle,
il me riait sur le cours quand je le rencontrais, et quand je suis
devenue veuve, je sais qu’il voulait m’écrire, mais Mme Landargues le
lui a défendu. Il est assez aimé dans le pays. Les gens parlent de lui
comme ils parlaient autrefois de ton père. C’est-à-dire, pas tout à
fait... tu comprends... mon Georges était encore plus simple... mais
enfin...
Parce qu’elle me parlait ainsi, j’osai dire:
--Il m’a plu...
Elle ne parut point du tout choquée de cette libre opinion.
--Si tu le rencontres encore, sois bien aimable, ma petite fille. N’aie
pas l’air de courir après lui, naturellement. Il faut garder sa dignité.
Mais il ne faut pas non plus être désagréable. S’il te salue, réponds
avec un petit sourire; s’il veut s’arrêter pour te parler, arrête-toi
aussi et ne passe pas comme une qui fait semblant de mépriser le monde.
Certainement, je ne ferai jamais d’avance aux Landargues, mais, s’ils
veulent se remettre avec nous, il serait maladroit de leur tourner le
dos...
Petites paroles de maman, pauvres mots ingénus et remplis d’imprudence,
quel encouragement vous étiez à ce que, déjà, je désirais secrètement,
et comme je me rappelle, mêlée à ma trouble joie de ce soir-là, l’odeur
des pauvres jacinthes qui fleurissaient en bordure de nos cardons et de
nos choux!
*
* *
Je fus trop lasse le dimanche qui suivit le jour de la foire pour me
lever de bon matin et me rendre à la messe de sept heures, et ma
lassitude était un mensonge; mais les paroles de maman empêchaient que
j’en eusse trop de confusion. François Landargues, généralement,
assistait à la grand’messe; et me retrouver devant François Landargues,
n’était-ce pas désormais pour moi comme une espèce de familial devoir?
Je le revis donc et je vis aussi pour la première fois d’assez près ma
grand’mère, Mme Landargues.
C’était une très vieille femme, fort belle et pas attirante, avec ces
cheveux éblouissants dont maman nous avait parlé, cette bouche droite et
serrée, ces yeux sans bonté. Tout mon cœur se souleva contre elle plus
violemment encore qu’il n’avait jamais fait. François se tenait à ses
côtés, attentionné à la soutenir. Dans la confusion de la sortie, il ne
parut pas m’apercevoir et ne me salua pas. Et je m’en revins tout
humiliée par la rue solitaire de la Tête-Noire et par la rue des
Quatre-Vents, me méprisant aussi fort que mon orgueilleux cousin avait
pu le faire. Je me jugeais maintenant si sotte que je ne me pouvais plus
supporter. Tous mes sentiments, tout moi-même était envahi d’une
irritation qui me faisait mal et je ne tournais pas au fond de moi une
pensée qu’il ne m’en vînt une espèce de brûlure. La résolution même de
ne plus m’occuper de François Landargues ne m’était d’aucun apaisement.
Et peut-être est-ce pour cela que je ne m’y arrêtai pas...
Certes, je ne retournai plus le dimanche à la grand’messe; mais s’il
fallait aller chercher un panier de fraises ou de prunes chez cette
Orphise qui possède, sur le chemin des carrières, un si fécond verger,
je ne permettais point que cette peine fût prise par Guicharde ou par
Adélaïde. Et je m’attardais chez la maraîchère à entendre ses bavardages
plus longtemps sans doute qu’il n’était nécessaire. Devant sa porte le
chemin qui monte est défoncé par les voitures des carriers. Dans la boue
durcie par l’été, écrasée çà et là et réduite en poussière, parmi les
traces lourdement appuyées des gros chevaux de trait, il advenait
souvent qu’un sabot plus fin avait frappé son croissant
léger.--«Évidemment, pensais-je, c’est en voiture que François
Landargues se rend aux carrières, c’est en voiture qu’il en revient.» Et
j’écoutais, croyant entendre sonner ce sabot étroit derrière les yeuses
aux troncs noirs et tourmentés. Je me rappelle... je me rappelle... Et
je me rappelle aussi comme j’allais souvent me promener dans les bois de
la Chartreuse où les Landargues possèdent autour d’une maison isolée
qu’habite un vieux garde plusieurs dizaines d’hectares plantés en
rouvres et en acacias. Je marchais seule et lentement. La terre était
rouge entre les sombres feuilles dures des arbres bas et des buissons
serrés. J’atteignais la vallée ronde et bien fermée au fond de laquelle
la Chartreuse repose dans le mystère de son abandon. Je m’asseyais sur
quelque tronc abattu; je voyais au-dessous de moi les petites cellules
régulières, leurs toits couverts en tuiles vernissées, brunes et bleues,
et miroitant comme de beaux pigeons; leurs jardins délaissés tout
comblés et débordants de sauvages verdures. Et, ne pouvant me décider à
rentrer encore: «Cet air est bon à respirer», me disais-je à moi-même
pour me justifier d’être là...
*
* *
... Ce n’est pas sur le chemin des carrières que je devais revoir
François Landargues, ni dans les bois de la Chartreuse, mais un jour où,
par hasard, je ne pensais pas à lui, sur la place ronde et silencieuse
autour de laquelle se recueillent les maisons des chanoines. Il sortait
d’une de ces maisons, inhabitée aujourd’hui, mais où, je le savais, Mme
Landargues naquit et passa sa jeunesse. Au-dessus du portail de bois
peint en brun et percé d’un petit judas, les pierres du mur s’élèvent
pour former un arceau roman. La serrure de fer forgé, très vieille et
très noire, est fixée par des clous taillés à facettes. François
Landargues fit jouer une grosse clef dans cette serrure, puis, l’en
ayant tirée, mais la gardant à la main sans doute pour ne pas déformer
les poches de son veston en fine étoffe grise, il se tourna et se trouva
juste en face de moi.
Je vis bien que d’abord, la main levée vers sa tempe, il pensait
simplement me saluer; cependant, m’ayant bien regardée et souriant de
voir que j’avais rougi, il s’arrêta; et tout de suite familier:
--Bonjour, dit-il, ma petite cousine.
Puis tendant la main:
--Allons, nous sommes amis, donnez-moi la vôtre.
J’obéis. François sourit encore. Il y avait dans ce sourire quelque
chose qui déplaisait et attirait en même temps, il y avait de la
satisfaction et du dédain, une ironie sans bonté qui demeurait le fond
même de son âme, une tristesse de malade qui n’était pas moins sincère.
Aujourd’hui, retrouvant ce sourire dans ma pensée qui le conserve
exactement, je sais l’expliquer, me semble-t-il, mais je sais bien aussi
qu’à ce moment, je ne pouvais le comprendre, et que, passant sur moi, il
faisait toutes confuses mes petites pensées.
--Profitons de cette seconde rencontre pour faire un peu mieux
connaissance. Le voulez-vous? Venez donc vous asseoir sur le banc du
vieil ormeau; personne ne nous verra. La place est déserte, les
chanoines sont à l’office, et si leurs servantes nous guettent en ce
moment, derrière les grilles de ces fenêtres, elles racontent tant de
choses, les dignes femmes, que personne n’y fait plus attention.
Peut-être plus que moi, à cause de cette rupture si profonde entre nos
familles, se préoccupait-il en ce moment de ce qui se pourrait dire.
S’étant rassuré lui-même à ses rassurantes paroles, il répéta:
--Venez.
Un banc circulaire tournait autour de l’ormeau gigantesque, vieux de
trois cents ans, que l’on avait dû ceinturer de fer pour que son écorce
vide et crevassée n’achevât pas de s’ouvrir et qu’il ne mourût point.
François alla s’y asseoir, mais je demeurai debout devant lui. Alors, me
pénétrant d’un regard aigu et trouvant tout de suite les paroles qui me
pouvaient retenir, il déclara:
--J’ai parlé de vous à ma grand’mère.
Ceci me toucha en effet, mais en me blessant, et ce fut peut-être parce
que s’autorisant de notre parenté pour me traiter aussi familièrement,
il n’allait pas cependant jusqu’à dire «notre» grand’mère. Ma bouche se
serra. Je regardais fixement à l’autre bout de la place une petite fleur
jaune qui montait entre deux pierres.
--Vous en êtes fâchée. Pourquoi?
Il me reprit la main. La sienne était chaude et maigre, très sèche, et
ses doigts caressants glissaient sur mon poignet. Je ne sus pas tout de
suite me dégager.
--Pourquoi? Ma grand’mère a été dure envers les vôtres, je le sais. Mais
elle est très âgée maintenant. Il faudra la comprendre, et lui
pardonner.
Le demandait-elle? Je ne pus empêcher cette espérance de se lever dans
mes yeux et je suis bien sûre à présent que François comprit mon regard
et qu’il s’en amusa.
--Il le faudra... oui, il faudra... un jour... plus tard. Pour
l’instant, aux premiers mots que j’ai dits de notre rencontre, elle
s’est emportée si fort que je n’ai pas osé continuer.
Alors, pourquoi me parler d’elle? J’allais, je crois, le demander; mais
à ce moment, d’une maison qui est celle où j’habite aujourd’hui, dans la
rue des Massacres, un homme sortit et monta vers nous: le docteur Fabien
Gourdon.
Plusieurs fois déjà je l’avais rencontré sur le cours ou dans les
ruelles, sans prêter à sa personne plus d’attention qu’il ne m’en
accordait à moi-même, et je remarquai seulement aujourd’hui son visage
large et brun, un peu lourd, que ne parvenait pas à affiner la barbe
noire taillée en pointe, et sa façon de marcher, assurée certes, mais
d’une assurance sans désinvolture et, semblait-il, un peu appliquée. Son
vêtement de coutil brun était extrêmement soigné, sportif, avec une
ceinture serrant bien la taille, et les guêtres qu’il portait sur de
fortes chaussures étaient trop belles, d’un cuir trop neuf, trop jaune
et trop éclatant. Déjà tout près de nous, avant que de sourire ou de
saluer, se redressant encore, frappant le sol avec plus de force, il
observait François, puis moi-même, et les fenêtres autour de la place
d’où peut-être on le regardait. Et il y avait dans toute sa personne,
contrastant singulièrement avec sa robustesse un peu lourde, quelque
chose d’inquiet et de prétentieux.
--Monsieur Landargues, dit-il,--et d’abord cet homme si dédaigneux de
moi m’avait saluée très bas,--je vous ai vu de ma fenêtre et je n’ai pu
résister au plaisir de venir vous serrer la main.
--Trop aimable, docteur, dit François.
--Votre santé est bonne?
--Excellente. Mon bon vieux Fardier,--il parlait avec nonchalance, mais
il me parut que son œil fin s’égayait d’une ironie presque méchante,--me
soigne parfaitement, vous le savez.
--Je sais... je sais, dit Gourdon.
Un peu de rouge était monté à ses joues brunes, mais il ajouta aussitôt,
presque humblement:
--La valeur de mon excellent confrère est grande... très grande.
L’ironie de François n’était pas demeurée dans ses yeux: elle relevait
maintenant le coin de sa bouche pâle. Ayant respiré un peu plus fort et
regardé une fois encore tout autour de lui, Gourdon continuait, et le
ton de ses moindres paroles marquait une politesse extrême:
--Je veux espérer que Mme Landargues, elle aussi, se porte bien. J’ai
fait l’autre dimanche quelques trouvailles nouvelles qui, je crois,
pourraient l’amuser.
--Eh bien! docteur, il faut les lui porter.
Et se tournant vers moi, mon cousin daigna expliquer:
--Le docteur Gourdon est un archéologue remarquable. Il fait chaque
dimanche dans les bois qui sont derrière les carrières des fouilles qui
donnent, ma foi, de bons résultats. Il trouve des poteries et des
médailles. Les médailles surtout amusent ma grand’mère. Elle dit
toujours à Gourdon qu’il devrait faire un rapport à l’Académie de
Privas.
--Elle me fait cet honneur, dit le docteur.
--C’est entendu, conclut François, tendant la main, et lui donnant son
congé. Portez vos petites machines à la Cloche un de ces jours. Je vais
annoncer votre visite et si par hasard je me trouve là, je vous ferai
goûter de mon châteauneuf. Au revoir, Gourdon.
Mais comme l’autre, m’ayant de nouveau respectueusement saluée, allait
s’éloigner, François le retint, et, du bout de sa canne, touchant les
guêtres trop neuves:
--Dites-moi... si je ne suis pas indiscret... où donc les avez-vous
achetées? Elles sont superbes.
--Chez Luscassé, à Avignon, dit négligemment le docteur.
--Ah! parfait... Je me disais aussi... il me semblait reconnaître le
modèle.
Il l’accompagna longuement de son regard moqueur. L’ayant vu disparaître
sous la voûte profonde de la rue des Quatre-Vents, il se mit à rire et
son rire était méchant.