Je suis persuadé que les comptoirs ou bazars franco-chinois qui seront

organisés sur les bases et d'après la méthode que j'ai indiquées plus

haut feront d'excellentes affaires si les associés sont sérieux,

entreprenants, s'entendent bien et ont à cœur de réussir. Rien

n'empêchera, d'ailleurs, ces associations d'étendre par la suite le

champ de leurs opérations en s'occupant aussi d'exportation, soit pour

leur propre compte, soit simplement pour celui d'autres maisons.

Les diverses provinces de l'Empire, principalement celles qui forment

le bassin du Yangtseu, et notamment le Sseu-Tchuen, offrent une grande

variété de matières premières et de produits manufacturés fort prisés

à l'étranger, et dont le trafic est par conséquent rémunérateur. On

n'ignore point qu'en dehors des soies et soieries, des tresses de

paille, des thés, des pelleteries et fourrures, des curiosités et des

porcelaines, qui font depuis longtemps l'objet d'un commerce plus

ou moins considérable avec notre pays, nombre d'autres marchandises

chinoises ont trouvé également chez nous, ces dernières années, un

écoulement facile, grâce à d'intelligentes initiatives: l'albumine

et le jaune d'œuf; les poils et les cheveux; les plumes, les fibres

(ramie, chanvre et jute); cornes de buffles, musc, camphre, noix de

galle, rhubarbe, antimoine, le suif animal et végétal, l'huile de bois

(wood oil), le sésame et les arachides, etc.

Quelques maisons françaises font à Hankeou et à Changhai l'exportation

de ces matières, mais ce trafic peut considérablement augmenter.

Les Japonais, pour leur importation en Chine, ont, les premiers,

eu recours aux procédés des annonces destinées à faire connaître

leurs produits. Ces dernières années diverses maisons américaines

et anglaises ont suivi leur exemple, et elles n'ont pas eu lieu

de s'en repentir. On peut voir aujourd'hui, collées aux murs par

centaines, dans les rues les plus fréquentées des principaux marchés

de l'intérieur, et même dans les villages, de grandes feuilles ornées

de dessins aux couleurs vives représentant telle ou telle marque

étrangère, et sur laquelle se détachent très nettement quelques

caractères chinois renseignant le public sur la nature et l'origine

des produits mis en vente et en faisant l'éloge. Quelques-unes de ces

affiches sont composées avec goût et attirent tout particulièrement les

regards des passants. Il est évident que c'est là un puissant moyen de

réclame: il permet aux fabricants étrangers de répandre leurs marques

par toute la Chine; celles-ci s'imposent fatalement à l'attention

des consommateurs qui finissent par se laisser tenter. Je ne puis

que conseiller à nos négociants d'adopter à leur tour ce procédé si

pratique. Si les Japonais continuent à dépenser de grosses sommes en

affiches chinoises illustrées, c'est qu'apparemment ils y trouvent leur

profit.

Quant aux catalogues de marchandises, il faut qu'ils soient en anglais

et en chinois: c'est ce que comprennent fort bien les Allemands et les

Belges qui inondent la Chine et le Japon de catalogues et d'annonces en

anglais et en chinois ou japonais. Les prix-courants de même doivent

être en chinois avec les prix en monnaie ayant cours en Chine.

Au reste, partout on reconnaît la supériorité commerciale des Belges;

il n'y a qu'à voir leurs sociétés Chine-Belgique, et Japon-Belgique.

Ce ne sont pas des assemblées de voyageurs, d'artistes et de

collectionneurs: ce sont des sociétés commerciales; les renseignements

les plus complets et les annonces y sont en français, en anglais, en

chinois ou japonais, et ce sont des annonces et des renseignements

commerciaux; les bulletins sont imprimés non pas sur papier de luxe,

mais en grand nombre et distribués partout, jusque sur les paquebots

d'Extrême-Orient.

L'envoi d'échantillons aux maisons chinoises honorablement connues et

qui sont susceptibles de faire des commandes devrait exister sur une

grande échelle, sur une très grande échelle. Et c'est justement à quoi

nos maisons de commerce répugnent; je me rappelle avoir demandé une

fois des échantillons de drap pour une maison chinoise très sérieuse;

on les lui a fait payer! Le résultat ne s'est pas fait attendre.

Stupéfaite du procédé, elle a payé les échantillons, mais s'est

adressée en Angleterre pour avoir ce qu'elle voulait.

Il ne faut pas, en expédiant des échantillons, se contenter d'envoyer

des boîtes, des flacons minuscules, insignifiants, qui ne permettent

généralement pas au client de se rendre un compte exact de la valeur

de la marchandise. Qu'on fasse les choses plus largement, avec moins

de parcimonie, afin que les indigènes soient mieux à même d'établir

des comparaisons entre les divers produits qui leur sont offerts, et

aussi pour qu'ils aient, de suite, une bonne opinion de la maison qui

cherche à entrer en rapport avec eux. Ce à quoi il faut viser avant

tout, c'est à inspirer confiance et à asseoir une fois pour toutes la

renommée d'un produit. Voilà la suprême habileté commerciale. Qu'on

s'impose donc pour atteindre ce précieux résultat quelques sacrifices

si c'est nécessaire. Qu'on distribue dans les ports ouverts, qu'on

fasse distribuer dans l'intérieur du pays des paquets, des caisses

d'échantillons et que ceux-ci, je le répète, au lieu d'être de

dimensions réduites, représentent exactement la marchandise telle

qu'elle sera livrée à l'acheteur. La dépense sera nécessairement assez

forte, mais elle sera sûrement compensée par de nombreuses commandes.

Tandis que la distribution de modèles insignifiants risquera fort de ne

laisser derrière elle aucune trace; on n'aura fait, au bout du compte,

que gaspiller et son temps et son argent. En somme, il ne faut point

perdre de vue qu'on ne saurait faire trop d'avances aux futurs clients

et ne jamais hésiter à les relancer jusque chez eux, de manière à leur

imposer pour ainsi dire la marchandise.

IV.--Les jeunes Français qui viennent s'établir en Chine pour y tenter

quelque entreprise commerciale devraient se mettre, dès leur arrivée

dans le pays, à étudier la langue mandarine ordinaire, c'est-à-dire

la langue non littéraire, que l'on parle dans la bonne société et

que, dans toutes les provinces, de Pékin à Canton, de Changhai

à Tchong-King la majeure partie des commerçants comprennent; la

connaissance d'un dialecte local a beaucoup moins d'utilité. Il est

moins difficile qu'on ne le pense d'arriver à posséder suffisamment

cet idiome pour pouvoir conclure soi-même un marché, se passer

d'interprète en voyage, etc... Il suffit généralement pour cela de

deux années de travail assidu. La plupart des jeunes employés de

commerce allemands s'astreignent, dès qu'ils ont mis le pied sur le sol

chinois, à étudier la langue du pays et, après une année de séjour,

ils sont déjà en mesure de soutenir une conversation facile avec un

indigène. Quant aux chefs de maisons allemandes, presque tous parlent

chinois couramment. Aussi réussissent-ils là où d'autres échouent.

C'est à cette connaissance de la langue, qui leur donne une grande

supériorité sur leurs rivaux, qu'ils doivent certainement une part de

leur succès. Sachant s'exprimer en chinois, et étant par conséquent

tout à fait au courant des mœurs, des usages, des rites chinois, ils

peuvent, à l'imitation des Japonais qui sont passés maîtres en cet

art et en retirent le plus grand profit, entrer en rapports suivis

avec le haut commerce chinois, gagner sa confiance et son estime.

Ils sont mieux considérés, on ne les regarde plus, dans ce monde un

peu fermé, comme des étrangers, mais comme des amis, on cause avec

eux des questions locales ou générales susceptibles d'influencer le

marché. Ils connaissent mieux que personne les besoins de la place;

ils sont informés les premiers des occasions favorables qui peuvent

se présenter; ils achètent, par suite, à meilleur compte que leurs

concurrents et obtiennent des commandes plus facilement qu'eux. Et

c'est surtout quand il y a une transaction importante à conclure, une

affaire délicate à régler, qu'ils ont lieu de se féliciter de pouvoir

se passer d'intermédiaires. Nos jeunes négociants feront donc bien de

suivre l'exemple que leur donnent les Japonais et les Allemands, et,

depuis peu, quelques Américains sur les conseils de leurs chambres de

commerce. C'est là une condition du succès.

Depuis longtemps déjà des conseils de ce genre, et de tout genre,

d'ailleurs, ont été donnés à nos négociants. Trop peu d'entre eux les

ont suivis; la France occupe une situation infime dans le commerce

chinois: elle achète des soies qu'elle exporte, mais n'importe à peu

près rien[19].

[Note 19: Il n'y a, d'ailleurs, pour se convaincre de notre

infériorité, qu'à lire les statistiques du commerce extérieur: en

1890 notre commerce extérieur atteignait 8.190 millions; en 1905

il a atteint 9.438 millions; mais pendant le même temps, celui

de l'Allemagne passait de 9.342 millions à 15.924, et celui de

l'Angleterre de 17 milliards à 22 milliards; pendant la même période

les transactions des États-Unis doublaient.

J'estime que c'est faire œuvre de bon Français que de dénoncer toujours

et partout notre laisser-aller. Si cela seulement pouvait être utile!]

En somme, à l'heure actuelle, l'Européen peut trafiquer dans toute la

Chine, et notamment sur le Yang-tseu; depuis son embouchure jusqu'au

Sseu-Tchuen, de nombreux ports ouverts lui permettent soit d'importer

ses marchandises, soit d'exporter les produits du pays; une province,

la dernière ouverte aux étrangers, a surtout attiré les vues des

puissances, et cette province est le Sseu-Tchuen qu'on se figure, à

tort ou à raison, renfermer des trésors et contenir une population

riche capable d'absorber une quantité relativement grande de produits

européens. Mais le Sseu-Tchuen n'est pas pour le moment abordable aux

vapeurs et, le fût-il jamais, il est bien évident que ce ne sera pas

immédiatement, ni du reste dans un avenir très rapproché. Aussi les

puissances les plus proches du Sseu-Tchuen par leurs possessions,

l'Angleterre et la France, ont-elles eu l'idée de détourner le commerce

de Tchong-King et Tchen-Tou par le Yunnan à l'aide de la voie ferrée.

Déjà les Français ont atteint Yunnan-Fou avec le rail, et il suffirait

maintenant pour eux de continuer la ligne vers Souifou sur le Yangtseu;

mais en dehors des difficultés politiques avec la Chine qui entend dès

maintenant construire elle-même les voies ferrées sur son territoire,

il y a la question des difficultés matérielles, et elles sont

considérables. Si nos ingénieurs ont déjà eu de la peine à atteindre

Mong-Tseu, ils auraient encore bien plus de travail à accomplir pour

atteindre, par delà Yunnan-Fou, à Tong-Tchuan, le bassin du Yangtseu.

D'ailleurs, je ne crois pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, que,

même achevé et marchant régulièrement, ce chemin de fer détourne

jamais le commerce du Sseu-Tchuen sur Haiphong; il préférera toujours

la voie fluviale, moins chère pour aller à Changhai, port central de

l'Extrême-Orient, à la voie ferrée, beaucoup plus chère, pour gagner

Haiphong, port fort mal situé et n'étant pas, ne devant jamais être, à

cause de sa situation même, un marché très fréquenté.

De notre côté donc, il y a peu de chose à espérer.

Du côté anglais, par Bhamo, Teng-Yueh, Yong-Tchang-Fou et Tali, il y

aurait peut-être plus à faire si les immenses chaînes de montagnes

qui bordent les deux rives de la Salouen et du Mékong parvenaient à

être franchies. C'est là, en effet, le point difficile, la pierre

d'achoppement du projet des Anglais. Depuis des années leurs ingénieurs

étudient le passage de Teng-Yueh à Tali. Arrivé à Tali, l'établissement

de la ligne n'offrirait plus de difficultés insurmontables; évidemment

ce ne serait pas sans beaucoup de temps et d'argent, mais enfin la

ligne se ferait, et alors, de Tchong-King par Tali, Teng-Yueh et Bhamo,

le chemin de fer irait rejoindre Rangoon en attendant que par Mandalay

et Chittagong il puisse aller gagner Calcutta. Il est probable que la

réalisation de ce projet est dans les contingences futures, et alors le

commerce du Sseu-Tchuen aurait évidemment tout intérêt à suivre cette

voie qui lui épargnerait un parcours énorme. Mais les montagnes de la

Salouen et du Mékong pourront-elles être bientôt franchies? Tout est là.

Quoi qu'il en soit, la situation de l'Angleterre, malgré notre chemin

de fer de Yunnan-Fou, est en fin de compte meilleure que la nôtre;

elle pourrait, en effet, voir ses lignes de chemin de fer de l'Inde

rejoindre celles de la Chine et ne faire qu'un grand tronçon direct de

Bombay à Changhai.

CHAPITRE XVII

I. Corporations, clubs et sociétés secrètes en Chine.--II. Les Taiping

dans le Yangtseu.--III. Conclusion.

I.--Nul pays plus que la Chine, à mon sens, ne pratique le système des

associations, associations de parenté, d'intérêts, de professions,

voire de non-professions, puisque les mendiants eux-mêmes sont

associés. Les associations de parenté sont des réunions des gens

portant le même nom de famille et unis pour défendre leurs intérêts

familiaux et de clan. Les corporations d'ouvriers se réunissent

pour délibérer sur tout ce qui intéresse leur métier; celles de

négociants sur tout ce qui regarde leur commerce: prix courants, taux

des salaires, célébration des fêtes de leurs patrons. Mais les plus

intéressantes sont les associations de gens de la même province vivant

dans une autre province; dans toutes les grandes villes de l'Empire,

souvent même dans des villes de moindre importance mais où il se

fait un certain commerce, les voyageurs et les marchands d'une même

province, qui parlent le même dialecte, observent les mêmes usages

et ont les mêmes intérêts construisent un local plus ou moins vaste,

plus ou moins riche, suivant leurs ressources; ils s'y rassemblent

pour traiter de leurs affaires, prendre une tasse de thé et de temps

en temps donner des fêtes. Si des compatriotes de la même province se

trouvent de passage, sans logement, sans hôtel, ils trouvent là le

gîte et le couvert, et les malheureux sont toujours certains d'y être

secourus. Quelques-unes de ces maisons ou _houei kouan_ (maison de

l'assemblée, club, pourrait-on dire) sont réellement très luxueuses;

dans les grandes villes comme Changhai, Hankeou, ce sont de vastes

bâtiments bien aménagés à l'intérieur, et où les chambres sont ornées

de peintures et de sculptures souvent jolies. A Hankeou notamment, le

houei kouan du Chen-Si-Kansou est peut-être le plus beau monument de la

ville.

Toutes ces associations sont, bien entendu, absolument pacifiques;

cependant, dans telle circonstance où l'autorité leur semble avoir

dépassé ses droits, elles ne craindront pas de résister, et elles

triompheront souvent du mauvais vouloir des mandarins. Jamais

cependant elles ne susciteront ni révolte ni querelle sans motifs, et

elles feront toujours entendre tranquillement mais fermement leurs

réclamations à l'autorité.

Il n'en est pas de même des sociétés secrètes qui, à l'abri de rites

impénétrables, et dans un but religieux en apparence, mais politique

en réalité, ont souvent menacé l'existence de l'Empire. La Chine

est le réceptacle des sociétés secrètes: conspirateurs, fanatiques,

mécontents, ambitieux, malfaiteurs, tout ce monde se réunit sous la

bannière de diverses sociétés redoutables, en dépit de leurs noms

inoffensifs. La plus ancienne est celle du «Nénuphar blanc» (Pei lien

kiao) qui aurait, d'après ses adeptes, deux mille ans d'existence.

Chaque postulant est soumis à un serment avant d'y être admis: il jure

de croire et de pratiquer au prix de son sang et de sa vie tout ce

qui lui sera enseigné ou commandé, et il se voue, s'il venait à être

parjure, à la mort et à la malédiction éternelle des frères. Beaucoup

de femmes font partie de cette société; celle-ci a sa hiérarchie,

tout comme la franc-maçonnerie en Europe, à laquelle elle ressemble

d'ailleurs en tant qu'organisation; elle possède des _experts dans les

rites, des sous-préfets, des docteurs de la loi, un président de la

justice_; enfin le chef suprême porte le nom de _Wouang, le roi_. Dans

chaque province elle a des maisons de réunion, et si les femmes y ont

accès, du moins ne sont-elles pas admises aux dignités et aux emplois.

Le Pei lien kiao, au commencement de ce siècle, alluma l'incendie

et provoqua la révolte dans une partie de l'Empire sous le règne de

Kia-King (1796-1821), et pendant dix ans résista à ses troupes. La

société de la Triade ou des Trois points (San tien houei) est du

même genre. C'est elle qui, au début, prêta son appui à la fameuse

insurrection des Taiping qui prit naissance dans la province du

Kouang-Si vers 1850, sous la direction d'un certain Hong-Sieou-Tsouen,

et qui s'étendit comme une traînée de poudre sur la Chine entière,

principalement dans les provinces bordant le Yang-Tseu-Kiang. Ce

Hong-Sieou-Tsouen fut-il un illuminé ou joua-t-il l'illuminé pour

s'attirer des disciples? Toujours est-il qu'il exerçait sur eux un

charme qui les entraîna loin. Il était lui-même fils d'un fermier et

était né en 1813. En 1833 il essaya de passer un examen à Canton, mais

il fut refusé. Pendant qu'il résidait dans cette dernière ville, il eut

l'occasion d'avoir entre les mains un certain nombre de brochures sur

le christianisme, mais il négligea de les lire. Désespéré de son échec

aux examens, il tomba malade et crut voir dans son délire un homme qui

lui remit un sabre pour combattre et détruire tous les êtres humains

qui s'étaient écartés de la bonne voie. Ce songe devait avoir une

grande influence sur sa vie future.

Vers 1843 il se présenta de nouveau aux examens; mais il fut une

seconde fois refusé; c'est alors qu'il se décida à lire les brochures

chrétiennes, petits tracts protestants, qu'il avait depuis si longtemps

en sa possession. Il y vit une corrélation avec le songe qu'il avait

eu, et se crut dès lors destiné à être le souverain de la Chine. Il

imagina une sorte de christianisme spécial et se mit à détruire les

idoles; il prêcha et convertit un nommé Yun-Chan. Ce dernier obtint

un brillant succès et en peu de temps fit deux mille convertis. Tous

deux préparaient en silence leurs plans de révolte; mais les choses,

malheureusement pour eux, furent brusquées par les mandarins eux-mêmes,

qui voyaient d'un mauvais œil les réunions provoquées par les deux amis.

Alors commença la destruction des temples, la lutte contre l'autorité.

Deux commissaires, Sai-Song a et Ta-Hong a furent désignés pour

réprimer la révolte; mais les troupes impériales furent battues

partout; les Taiping s'emparèrent de Nankin en 1853, et en firent leur

capitale.

[Illustration: _Mandarins en grand costume._]

II.--Cette rébellion des Taiping est l'une des plus sérieuses et des

plus longues qui aient éclaté en Chine dans les temps modernes, et

les provinces de la vallée du Yangtseu ont eu particulièrement à

en souffrir. Le premier acte de révolte fut, en 1850, la prise de

la petite ville de Lien-Tcheou, dans le Kouang-Si, que les rebelles

fortifièrent; mais ils s'aperçurent bien vite que cette place ne leur

serait d'aucune utilité et ils l'abandonnèrent pour occuper Tai-Tsoun.

L'ordre et la discipline qui au début régnaient parmi les Taiping

attirèrent dans leurs rangs de nombreux adhérents, et notamment les

chefs de la société _Les trois points_. Ces derniers, cependant, ne

restèrent pas longtemps des alliés fidèles; car ils n'avaient pas pour

but, comme les Taiping, de renverser la dynastie régnante.

C'est à Tai-Tsoun que Hong-Sieou-Tsouen lança ses premières

proclamations comme fils du Ciel; il s'empara ensuite de la ville de

Yan-Ngan et essaya de marcher sur la capitale du Kouang-Si, Kouei-Lin,

d'où il fut repoussé par les troupes impériales et qu'il renonça à

occuper; il détourna ses troupes vers le Hounan et s'empara d'une place

forte qui lui donnait le commandement de toute la région arrosée par

la rivière Siang. Il parvint très rapidement à Tchang-Cha-Fou et de là

envahit le Yang-Tseu-Kiang. Ayant, en effet, essayé en vain pendant

trois mois de prendre la ville murée de Tchang-Cha, il la laissa

derrière lui après avoir ravagé et dévasté le pays aux environs et,

franchissant le lac Tong-Ting, il lança ses bandes sur Wou-Tchang et

Han-Yang qui furent occupées sans grande résistance. Rien alors ne

s'opposa plus aux progrès des Taiping; poursuivant leur chemin le long

du grand fleuve, ruinant tout, détruisant tout sur leur passage, ils

s'emparèrent de Ngan-Kin (province du Ngan-Houei) et de Kieou-Kiang

(province de Kiang-Si) et finalement, le 8 mars 1853, ils entrèrent

dans Nankin dont, ainsi que je l'ai mentionné plus haut, ils firent

leur capitale.

Les succès des Taiping avaient été extraordinaires; il est vrai de dire

que les troupes impériales, mal conduites et sans organisation aucune,

n'opposaient qu'une bien faible résistance aux insurgés. Hong, en

effet, put envoyer plusieurs milliers d'hommes à la conquête de Pékin,

et cette armée arriva près de Tien-Tsin, après avoir battu toutes les

troupes impériales envoyées contre elle, et avoir en six mois traversé

quatre provinces, pris vingt-six villes, semé la ruine et la famine

partout où elle passait.

Cependant Pékin ne fut pas pris et les rebelles regagnèrent le Yangtseu

en 1855, après avoir tout saccagé autour de la capitale. La division

s'était mise dans leurs rangs, et ils s'étaient forcément affaiblis;

ils pouvaient se battre et conquérir, non organiser, et ils n'avaient

rien à mettre à la place du système de gouvernement qu'ils prétendaient

renverser. Un an après leur retour dans le Yangtseu, ils ne possédaient

plus que Nankin et Ngan-King, où ils étaient assiégés par les troupes

impériales. Ils firent cependant, le 6 mai 1860, un nouvel effort,

battirent leurs assiégeants, les dispersèrent et allèrent s'emparer

de Sou-Tcheou dont ils massacrèrent la population avec la plus atroce

barbarie. Ils s'avancèrent alors sur Changhai qui, grâce aux Européens,

fut hors de leur atteinte.

C'est alors que le gouvernement impérial, sentant son impuissance

et sa faiblesse vis-à-vis des rebelles, demanda l'assistance des

Européens pour venir à bout des Taiping. Un américain, nommé Ward,

réunit une petite armée et reprit Song-Kiang, près de Changhai; il fut

tué dans la bataille, mais un compatriote prit sa succession dans le

commandement de la petite armée qui, à cause des prouesses accomplies

par elle fut surnommée: _l'armée toujours victorieuse_. Il fallait en

finir; le colonel anglais Gordon fut chargé de poursuivre les insurgés;

en juillet 1864 il réoccupait Nankin et, dans l'espace d'un an, les

Taiping chassés de partout se débandèrent et n'offrirent plus aucune

résistance. La révolte était réprimée.

Neuf provinces avaient été ruinées; des millions de vies humaines

avaient été sacrifiées. Les Taiping étaient vaincus mais non les

sociétés secrètes; et on le vit bien, il y a dix ans, lorsqu'en 1900

la société des Boxeurs (Yi-Kiuen-Houei) voulut recommencer à Pékin ce

que les Taiping avaient fait à Nankin. (Il est vrai qu'ici ils étaient

soutenus, non combattus par le gouvernement, lequel d'ailleurs aurait

été culbuté s'ils avaient réussi.)

Ces sociétés ont des rites secrets inconnus aux simples mortels, et

les grands chefs font croire aux adeptes une foule de stupidités et

d'insanités très bien acceptées par les âmes naïves. Ainsi les chefs

boxeurs avaient persuadé à leurs troupes qu'elles étaient invulnérables

à la suite de certaines incantations et de certaines cérémonies, et

qu'elles pouvaient se présenter sans crainte aux coups de fusils! Leur

persuasion a dû être de courte durée; mais à l'époque de la révolte,

on citait à Pékin des faits de ce genre: des soldats boxeurs s'étaient

exposés bénévolement au feu de leurs camarades, les uns et les autres

convaincus que les balles s'aplatiraient sur leurs poitrines; et

la mort des uns était expliquée par les autres d'une façon toute

naturelle: ils n'avaient pas procédé aux incantations selon les rites.

La grande artère de la Chine: le Yangtseu · 第 18 / 19 段