Les chrétiens en général sont fort bien considérés par eux, et le

mahométan chinois n'a pas à leur égard l'aversion du musulman turc ou

arabe. Persécuté lui-même dans son propre pays, il incline à considérer

les chrétiens comme les sectateurs d'une religion assez semblable à la

sienne, puisque l'une et l'autre foi, la musulmane et la chrétienne,

ont pour principe l'adoration de Dieu unique créateur et maître du

monde. A ce propos je puis citer un fait très curieux qui s'est passé

à Nankin en 1891: alors que j'étais dans le Yang-Tseu-Kiang, au moment

des émeutes, les églises catholiques de Wou-Hou avaient été brûlées et

des bandes de brigands s'apprêtaient à incendier celle de Nankin. Ayant

appris la chose, les musulmans de Nankin, qui étaient en bons rapports

avec les Pères Jésuites, vinrent à la mission en masse, armés, et la

protégèrent contre les fureurs de la foule. C'est grâce aux musulmans

que la mission catholique de Nankin a été sauvée en 1891.

En revanche, ils méprisent profondément les bouddhistes; et, contre

les mandarins, on sent chez eux, dans toutes leurs paroles, une haine

sourde. Le fait est qu'ils ont été horriblement décimés il y a une

quarantaine d'années, et qu'aujourd'hui encore ils sont tenus en

défiance, puisqu'il ne leur est pas permis d'habiter l'intérieur des

villes. Ils doivent demeurer hors de l'enceinte murée.

Dans le district de Tali les musulmans sont plus nombreux. C'était

autrefois un de leurs grands centres et ils y étaient tout puissants.

La répression exercée par le fameux Yang-Yu-Ko, au nom de l'Empereur,

les a réduits comme nombre et leur a enlevé toute espèce d'influence.

Ils n'ont plus le droit d'avoir de maisons de prière communes; leur

plus belle et leur plus grande mosquée, tout près de la porte sud de

Tali, a été transformée en temple confucéiste: ils sont obligés de se

livrer aux exercices de leur culte dans des maisons particulières.

Au reste, actuellement, le petit nombre demeure à Tali; ils habitent

surtout les villages environnants et exercent les professions de

muletiers, bouchers, selliers, c'est-à-dire tout ce qui concerne le

métier des cuirs; ils pratiquent aussi l'élevage des bœufs, des chèvres

et des moutons.

Beaucoup d'entre eux, à l'exemple de quelques dissidents du Kan-Sou,

se sont enrôlés à Tali dans les troupes de la garnison; et il est fort

probable qu'ils marcheraient contre leurs coreligionnaires, comme l'ont

fait en 1897 les musulmans enrôlés au nombre de six à sept mille dans

l'armée de Tong-Fou-Siang lors de la petite révolte du Kan-Sou.

A Yunnan-Sen ils sont également nombreux, mais, comme à Tali, bien

diminués par la répression féroce de Ma-Jou-Long qui exterminait à

Yunnan-Sen pendant que Yang-Yu-Ko massacrait à Tali. Le séjour de la

ville, ici comme partout ailleurs, leur est interdit. Ils n'ont le

droit que d'y venir, non celui d'y résider. Aussi c'est dans les

environs, hors des remparts et dans les villages avoisinants, qu'on

les rencontre. Pas de mosquée, pas de lieu de réunion; ils possèdent

quelques imans, quelques mollahs, connaissant fort bien l'arabe: mais

je n'en ai pas vu un seul ayant fait le pèlerinage de la Mecque.

La plus forte agglomération de musulmans vit dans la cité de Tong-Hai,

au sud de Yunnan-Sen. Tong-Hai est le grand marché de distribution de

marchandises pour tout le Yunnan. C'est de là que partent les caravanes

se dirigeant vers Yuen-Kiang et Sseu-Mao; Yunnan-Sen, Tchou-Chiong et

Tali; Yunnan-Sen, Tchao-Tong, Soui-Fou. C'est de là aussi que s'en vont

les caravanes vers Mong-Tseu et Kai-Hoa. Or, les musulmans exerçant le

métier de muletiers transporteurs se trouvent nécessairement en grand

nombre à ce point central de Tong-Hai.

Quel est le chiffre de la population musulmane au Yunnan? Je n'ose

me risquer à en donner un même approximatif. Cependant on peut dire

que si la population du Yunnan tout entière est d'environ 5.000.000

d'habitants, le tiers peut-être est musulman. Et ce ne sont plus les

musulmans d'autrefois, puissants, riches, batailleurs et décidés à se

créer un royaume au Yunnan. Actuellement ils sont sans force aucune:

les autorités chinoises les surveillent très étroitement et il leur

serait impossible, y songeraient-ils d'ailleurs, de se soulever à

nouveau. Les musulmans n'ont plus en Chine aucune puissance. Depuis la

terrible répression, et les menaces dont ils ont été l'objet de 1872 à

1875, ils sont brisés et incapables, à l'heure qu'il est, de retrouver

de nouvelles forces pour une action commune.

La Chine est la même du nord au sud, en général: cependant on

conviendra que le Yunnan est une province qui diffère essentiellement

des autres et qui a gardé un reste d'originalité. C'est pourquoi je me

suis si longuement étendu sur son histoire.

IV.--Comme personne ne l'ignore, il a été, pendant ces dix dernières

années, fort question du Yunnan. Les conventions signées entre la

France et la Chine d'un côté, entre la France et l'Angleterre de

l'autre, à propos, soit de questions de frontières, soit de questions

commerciales ou industrielles, ont mis cette province de l'Empire du

Milieu tout à fait à l'ordre du jour. On en a dit beaucoup de bien; on

en a dit beaucoup de mal; quelques enthousiastes, dans l'Indo-Chine

française, ont vu luire de grandes espérances de ce côté; et c'est

facilement compréhensible. Quand de la chaleur lourde et humide du

Tonkin on arrive en quelques heures au sommet d'une montagne, sur le

plateau de Mong-Tseu, on croit être dans le paradis. D'autres, plus

réfléchis, n'y ont vu qu'un avenir médiocre. Peut-être ces derniers

sont-ils plutôt dans le vrai.

Le Yunnan forme la frontière franco-anglaise avec la Chine au nord du

Tonkin et sur le Mékong. La France et l'Angleterre se trouvent donc,

par suite, en continuelles relations avec la Chine. Peuvent-elles en

tirer grand profit par la province du Yunnan? C'est ce que je vais

examiner.

Sur le Mékong, du côté de Pou-Eurl et de Sseu-Mao, le Yunnan est très

pauvre, très peu peuplé, et ne produit rien qui puisse faire de la

ville ouverte de Sseu-Mao un centre commercial important. Dans cette

partie du Yunnan, en effet, comprise entre Lin-Ngan, Yuen-Kiang,

Ta-Lang et Sseu-Mao; Pou-Eurl et Wei-Yuen-Tcheou d'une part; Sseu-Mao

et Xieng-Hong d'autre part: il n'y a rien à faire; ce ne sont que

hautes montagnes boisées, enchevêtrées, sans vallées étendues, se

continuant au Laos, par une succession de mamelons dénudés. Aucune

route; seulement quelques sentiers fréquentés par les muletiers qui

circulent pendant la saison sèche. Les villages sont d'ailleurs rares

et habités par de non moins rares autochtones, dont 60 pour 100 sont

goîtreux. Les caravanes que l'on rencontre du mois de novembre au

mois d'avril et qui cessent tout trafic dès le début de la saison

des pluies, viennent en général de Yunnan-Sen et de Tong-Hai ou de

Tali-Fou, et ne font que traverser Pou-Eurl et Sseu-Mao pour se diriger

vers la Birmanie anglaise par Xieng-Long, ville des États Shan anglais,

et Xieng-Mai, grand marché au nord du Siam. Ces caravanes apportent

généralement aux Thai habitant ces régions des objets de toilette

chinois, des chapeaux de paille du Sseu-Tchuen, des marmites à cuire

le riz; et aussi de menus objets, tels que lacets, bâtonnets, bols et

plateaux de laque commune; elles vont ensuite chercher à Mandalay et à

Moulmein des cotonnades et des objets de fabrication européenne.

Ce commerce est, d'ailleurs, insignifiant; les employés de la douane à

Sseu-Mao ont été unanimes à me dire qu'ils ne voyaient aucun avenir de

ce côté. Toutefois une chose m'a frappé: c'est que le peu de commerce

qui se fait passe par les pays anglais, jamais par les pays français.

Tandis que les Anglais ont créé des centres à Xieng-Tong, à Bhamo,

ont mis en communication soit par eau, soit par voie ferrée, soit

par route, les points extrêmes de la Birmanie avec la mer, et ont su

attirer les clients par la facilité des transports, les Français,

eux, n'ont jusqu'à ce jour, rien fait vers le Laos et la frontière

yunnanaise pour les mettre en communication avec Pnom-Penh et Saïgon.

Que viendraient donc chercher en pays français les caravanes du Yunnan?

Les seules transactions un peu actives de la région de

Sseu-Mao-Pou-Eurl sont celles qui ont pour objet le thé connu

généralement sous le nom de thé Pou-Eurl. Au reste le pays d'Ivou et

Ibang où pousse le thé, le seul qui se boive au Yunnan, appartient à la

Chine, qui ne s'en est dessaisie ni au profit des Anglais, ni au profit

des Français.

Mohei, près de Pou-Eurl, fournit le sel gemme; c'est, avec le thé, le

trafic le plus considérable. Aussi tout le long des sentiers, dans la

montagne, rencontre-t-on des bandes de cent et de deux cents mulets

chargés de galettes de thé ou de blocs de sel et marchant à la queue

leu leu.

V.--Du côté de Yunnan-Fou et de Mong-Tseu il y a peut-être plus à

faire. C'est du reste de ce côté que les Français ont porté tous leurs

efforts et qu'ils ont construit une voie ferrée qui relie l'Indo-Chine

au Yunnan. Si, en effet, le commerce par lui-même n'est pas non plus

très brillant de ce côté, on compte sur les mines de charbon, de cuivre

et d'étain auxquelles le chemin de fer créera un débouché facile, si

toutefois les réalités répondent aux espérances. Il avait été question

de poursuivre la voie ferrée actuelle jusqu'à Soui-Fou par Tong-Tchouan

et Tchao-Tong, et de relier ainsi au Yunnan et à l'Indo-Chine la riche

province du Sseu-Tchuen. Je crois que l'entreprise est faisable, mais

je pense aussi qu'on se leurre sur les résultats à atteindre. En effet,

le trafic du Sseu-Tchuen, malgré une voie ferrée qui le transporterait

vers Haiphong, prendra, selon moi, toujours la voie du Yang-Tseu-Kiang,

bien meilleur marché, et qui le conduit directement au port de

Changhai, le plus admirablement situé des ports de l'Extrême-Orient; et

il ne se détournera pas sur Haiphong qui, en admettant même que nous en

fassions un port de tout premier ordre, aura toujours le désavantage

énorme de sa situation au fond du golfe du Tonkin, loin et en dehors de

la route fréquentée par les navires.

Si maintenant nous remontons plus au nord vers Tali-Fou, nous

rencontrons plus de mouvement et plus de trafic, surtout entre

Yunnan-Sen, Tchou-Chiong et Tali; mais ce n'est toujours qu'un commerce

purement local d'approvisionnements pour les Chinois qui descendent du

Sseu-Tchuen et viennent coloniser le Yunnan.

Les Anglais ont fait ouvrir, il y a quelques années, au commerce

étranger la ville de Teng-Yueh, à l'ouest de Tali, sur la frontière

birmane, avec l'espérance de relier un jour Bhamo à Tali par une

voie ferrée qu'ils pousseraient ensuite de Tali au Sseu-Tchuen; mais

les difficultés à surmonter pour l'établissement de la ligne sont

telles qu'on ne voit pas encore à quelle date sera réalisé ce projet

évidemment séduisant de nos voisins.

On peut se rendre compte par ce que je viens d'exposer que le Yunnan

est un pays très pauvre; et, au point de vue de la fertilité de la

terre, c'est certainement une des provinces les moins favorisées

de l'Empire. Je sais bien que les indigènes disent qu'avant

l'insurrection musulmane le pays était très prospère et les habitants

plus nombreux; mais ce sont là des affirmations qui me paraissent ne

pas devoir être acceptées sans contrôle. Or, si j'ai vu des villes

détruites, des bourgs ruinés, et si j'ai pu constater qu'effectivement

quelques-uns de ces centres devaient être plus brillants et plus

peuplés autrefois qu'aujourd'hui, j'ai également parcouru la campagne

du Yunnan; depuis Mong-Tseu je suis allé jusqu'à Sseu-Mao; de cette

dernière ville j'ai atteint Tali-Fou en passant par Mong-Houa et

King-Tong; j'ai fait la route de Tali à Yunnan-Sen, et de cette

dernière ville je suis allé rejoindre Mong-Tseu. Parlant chinois, il

m'était facile de me renseigner et de questionner. Eh bien, la vérité

est que dans cet amas de montagnes arides qu'est le Yunnan, sans larges

vallées, sans rivières navigables, seuls quelques grands centres

chinois sur les plateaux ont pu être plus prospères avant la révolte

musulmane, mais la campagne partout ailleurs n'a jamais rien produit de

plus que maintenant, pour la bonne raison qu'il n'y peut rien pousser

qu'un peu de riz rouge, de patates, et que le bétail et la volaille y

sont rares parce qu'on ne peut les nourrir. Par suite la population

est forcément très clairsemée. Que de fois, arrivant le soir dans des

villages où je devais passer la nuit, n'ai-je pu trouver un œuf ou un

morceau de porc à mettre dans la poêle! Même à Sseu-Mao, je n'ai pas

toujours eu de quoi varier le menu, qui généralement se composait de

porc et de riz, et parfois, mais rarement, de bœuf, quand un musulman

avait abattu une bête à cornes qui ne pouvait plus faire de service.

La ville de Mong-Tseu, la plus importante parmi celles où les

étrangers sont admis, a été ouverte au commerce européen en 1886; c'est

une sous-préfecture qui peut avoir de population fixe 15.000 habitants;

actuellement, avec le chemin de fer, il y a une grosse population

flottante. La ville est murée, mal construite, sale et dans bien des

parties à moitié en ruines. Aujourd'hui, à côté de la ville chinoise,

une véritable ville européenne s'est élevée; des hôtels s'y sont

construits et, grâce à la voie ferrée, les Français de l'Indo-Chine

peuvent aller se reposer et respirer l'air tant désiré par eux du

plateau yunnanais.

Au point de vue de l'agrément, le chemin de fer est donc

incontestablement une grosse affaire pour la colonie française du

Haut-Tonkin; il reste à savoir, et ce n'est que le temps qui peut nous

l'indiquer, si le commerce du Yunnan va de suite prendre un essor

considérable. Il n'est pas douteux que le chemin de fer, atteignant

Yunnan-Sen, ne supprime les caravanes qui portaient le fret à Mong-Tseu

et ne prenne leur place sur toutes les stations de leur parcours entre

Mong-Tseu et la capitale, de même qu'entre Mong-Tseu et Man-Hao, petit

port sur le fleuve Rouge où les caravanes venaient apporter l'étain

et prendre en retour des cotonnades. Mais pour faire un wagon de

marchandises il faut beaucoup de caravanes! On importe à Mong-Tseu des

shirtings anglais, des cotonnades italiennes teintes, des flanelles de

coton, simples, teintes et coloriées de dessins divers; des velours

et veloutines, des couvertures de coton; des torchons, des peignes et

des allumettes de fabrication japonaise; des filés de coton indien,

japonais, tonkinois; il y a quelques années les filés de coton de nos

usines du Tonkin avaient réussi à exclure presque ces filés anglais,

et de gros négociants chinois de Mong-Tseu en avaient fait de fortes

commandes; mais les fabriques du Tonkin ne pouvant fournir la quantité

suffisante, il était à craindre que les filés anglais ne reprissent le

dessus; aujourd'hui ce sont les filés indiens qui tiennent la première

place, le filé tonkinois ne venant à Mong-Tseu que dans la proportion

de 7 p. 100.

Comme objets de laine on importe à Mong-Tseu des couvertures, un peu de

drap, de la flanelle unie et rayée; enfin un peu de soie, des boutons,

de la porcelaine, des teintures d'aniline, des lampes, des fruits secs,

des glaces et miroirs, des produits pharmaceutiques, des aiguilles, du

pétrole, du papier, du bois de santal, du tabac, des parapluies.

Comme exportation nous avons: jambons (de Li-Kiang et Ho-Kien), des

peaux, des cornes de buffle et de vache; des médecines, des patates, de

l'alcool de riz, du sucre brun, de la cire, et enfin surtout du thé de

Pou-Eurl et de l'étain de Ko-Tsiou.

C'est principalement le port de Hong-Kong qui profite des transactions

du Yunnan par Mong-Tseu; et l'étain et le thé, qui sont les deux

principales marchandises d'exportation, vont à Hong-Kong. Si nous

voulons détourner au profit d'un de nos ports indo-chinois le commerce

du Yunnan, ce n'est pas à Haiphong qu'il faut faire aboutir la voie

ferrée de Yunnan-Sen, mais à Saïgon; il faut que le chemin de fer aille

sans arrêt et sans bifurcation de Yunnan-Sen à Saïgon et qu'il y ait à

Saïgon un port moderne. Quoiqu'on fasse, il faudra en arriver là; c'est

Saïgon qui doit être le centre commercial de l'Indo-Chine, tant par sa

situation géographique que par son importance économique.

Sseu-Mao, est, à l'extrême sud-ouest du Yunnan, la seconde ville

ouverte aux étrangers; elle a été déclarée ouverte en 1895. C'est,

au point de vue administratif, un _ting_, c'est-à-dire une ville ne

rentrant pas dans le système général d'administration chinoise. Les

_ting_ sont des portions de territoires frontières où l'élément chinois

n'est qu'un colonisateur et où l'élément indigène domine; ce sont des

pays non encore complètement chinoisés; aussi les _ting_ sont-ils

nombreux sur les frontières du Yunnan. Les fonctionnaires mis à la tête

d'un ting tiennent le milieu entre les préfets et sous-préfets.

La ville de Sseu-Mao est située dans une cuvette entourée de hautes

montagnes et n'offrant qu'une superficie relativement petite. La

plaine est arrosée par un ruisseau donnant juste assez d'eau pour les

rizières, lesquelles prennent toute l'étendue de la terre cultivable;

quelques villages entourent Sseu-Mao au bas des montagnes ou au flanc

de coteaux.

La ville elle-même, limitée par des murailles délabrées, bâtie de

maisons en pisé, n'offre qu'un aspect pitoyable, la partie comprise

dans les murailles est presque déserte; elle renferme les _Ya-Meun_

du sous-préfet, du général commandant les troupes de la frontière, du

télégraphe; quelques _Houei-Kouan_ ou clubs indigènes; mais la partie

la plus peuplée de la ville se trouve hors des murs, dans le marché.

Toute la journée c'est là que sont le mouvement et l'activité. Le

matin, les indigènes des environs apportent des légumes, du bois à

brûler, du charbon de bois; ce sont eux qui approvisionnent Sseu-Mao,

qui, tout compté, dans les murs et hors des murs, peut avoir 12.000

habitants.

La douane chinoise, qui est installée ici comme dans tous les ports

ouverts, ne fait presque rien comme recettes; le seul commerce un peu

important est celui du thé; du reste le trafic en ce pays est suspendu

d'avril à octobre. Personne ne sort en cette saison: les pluies

torrentielles défoncent les pauvres sentiers, des herbes immenses

poussent partout; les rivières, les torrents ont des crues effrayantes

et terribles, et par suite, toutes les communications sont coupées.

Seuls les malheureux courriers continuent leur service, et combien

d'entre eux ont perdu leurs sacs de dépêches quand ce n'était pas leur

vie, au passage d'un torrent. Dans ces conditions et étant donnée la

nature du pays, le commerce ne peut être qu'insignifiant. Il est, du

reste, bien facile de s'en rendre compte en parcourant le marché de

Sseu-Mao: cotonnades chinoises, cotonnades anglaises, fil, aiguilles,

boutons en métal, lacets, petites glaces de toilette, petites boîtes en

fer-blanc, allumettes japonaises. Comme autres marchandises chinoises,

en dehors des cotonnades, on trouve du cuivre venant de King-Tong sur

la haute-rivière Noire, des objets de pacotille venant de Canton et du

Yunnan, et c'est tout.

Veut-on de la farine? il faut la faire venir de Hanoi ou de Tali-Fou;

du sucre? il faut attendre que des caravanes en apportent de Yunnan-Sen

ou de Tali; des fruits? les oranges viennent d'Ivou et d'Ibang; les

noix, les jujubes, les poires, de Tali et de Yunnan-Sen. A Sseu-Mao il

n'y a rien.

La construction du chemin de fer de Yunnan-Sen à Soui-Fou

amènerait-elle le développement ultérieur de toutes les parties du

Yunnan que je viens de passer en revue? Évidemment non. Le Yunnan

n'aurait rien à fournir au Sseu-Tchuen; quant aux produits du

Sseu-Tchuen, ils ne viendraient pas non plus au Yunnan puisque personne

ne pourrait les acheter. Le Yunnan est un pays de transit, non un pays

d'achats à l'importation ou de vente à l'exportation; il est pauvre

et restera tel, à moins qu'on y développe une industrie minière très

rémunératrice, avec des capitaux européens et la main-d'œuvre du

Sseu-Tchuen.

VI.--La ville de Tali, ancienne capitale des musulmans du Yunnan,

et qui avant la terrible répression de Yang-Yu-Ko devait être très

florissante, est un rectangle assez développé situé dans la plaine

qui s'étend de Chia-Kouan, au sud du lac, à Chang-Kouan, au nord du

même lac, un des côtés regardant le Eurl-Hai, l'autre étant adossé aux

contreforts de la haute montagne grise et nue qui, d'une hauteur de

3.000 mètres, domine l'ensemble de la ville.

L'aspect général en est misérable: les rues sont désertes et de

nombreux champs de fèves, bordés de cactus, remplacent les maisons

détruites. La population musulmane est encore en nombre assez

considérable à Tali, mais elle n'y a plus aucune influence. Bien plus,

les musulmans ne peuvent plus exercer leur culte et n'ont pas le droit

d'avoir de mosquée en ville. Ils ne peuvent se livrer à la prière que

dans des maisons particulières, et leur grande mosquée de Tali a été

transformée en temple dédié à Confucius.

Une partie des troupes de la garnison est musulmane et il semble

qu'aucune velléité de liberté ou d'indépendance n'existe plus parmi la

communauté islamique.

Au point de vue commercial, il paraît y avoir très peu d'activité,

sauf peut-être pendant les foires. Mais ces foires, qui se tiennent à

époques fixes et dont il m'a été donné de voir plusieurs, ne comportent

qu'un commerce local d'échange de marchandises chinoises, venues par la

voie de Yunnan-Sen ou du sud du Thibet. Les marchandises européennes

ne sont pas représentées sur le marché, sauf la bimbeloterie que nous

avons déjà rencontrée à Sseu-Mao et à King-Tong.

Tali, toutefois, est le lieu de centralisation du commerce qui se fait

par Teng-Yueh (Momein) sur Bhamo; mais jusqu'à présent ce commerce est

peu de chose; les routes sont d'ailleurs très difficiles et, comme

dans tout le reste du Yunnan, c'est la mule qui est le seul moyen de

transport. Les deux grands marchés de la région sont Chia-Kouan et

Chang-Kouan. Des deux, c'est Chia-Kouan qui est le plus important,

quoiqu'on n'y trouve, comme dans les autres villes du Yunnan, que des

produits locaux. J'ai vu Chia-Kouan un jour de grand marché: légumes

et fruits, blé, orge, riz, maïs; un peu de coton venu de Birmanie;

des ustensiles venus de Canton par Nanning, Kai-Houa et Yunnan-Sen;

des chapeaux de paille et de grandes marmites du Sseu-Tchuen; du sel

de Mohei, du thé de Pou-Eurl, du sucre de King-Tong. Les marchandises

étrangères y étaient représentées toujours par les petites glaces,

les boîtes en fer-blanc, les peignes, les aiguilles, les allumettes

du Japon et la pauvre petite pacotille des bazars. En somme, tout est

encore à créer ici comme ailleurs, et, étant donnée la configuration

géographique du pays et la hauteur des montagnes qui le séparent des

régions voisines, peut-on espérer y réaliser jamais quelque chose de

brillant?

Je ne veux pas quitter Tali-Fou sans raconter la légende fort poétique

que rappelle le grand lac Eurl-Hai:

Aux temps où le Yunnan était divisé en plusieurs royaumes thai, le

roi de Li-Kiang étant venu voir son voisin le roi de Tali, fut ébloui

de la beauté de la fille de ce dernier et la demanda en mariage. Mais

la jeune fille avait fait vœu de virginité et refusa la proposition

du prince. Elle fut, malgré toutes les avances de son royal amoureux,

absolument inflexible. Au moment de retourner dans ses états, le roi de

Li-Kiang exprima le souhait qu'elle consentît du moins à l'accompagner

dans une promenade sur le lac, afin de graver ses traits dans sa

mémoire à jamais. Elle accueillit favorablement ce désir. Mais au

moment où ils arrivaient au milieu du lac, le roi de Li-Kiang voulut se

permettre quelques privautés, et la jeune vierge indignée et ne voulant

pas être surprise se précipita dans les flots; jamais elle ne reparut.

La grande artère de la Chine: le Yangtseu · 第 14 / 19 段