pourrions croire qu'il a existé un important état thai au Yunnan,
de 629 à 1252; mais si nous contrôlons les chroniques par le peu
d'histoire que nous ont laissé les Birmans et par les différentes
traditions des Thai, il paraît bien plus probable qu'il n'y a jamais
eu de pouvoir thai très centralisé et que, au contraire, ce que les
Chinois appellent Nan-Tchao, et les Birmans Ko-Shan-Pyi, royaume de Mao
ou royaume de Pong, était une réunion de tribus semi-indépendantes les
unes des autres, et obéissant vaguement au chef de la plus puissante
d'entre elles. La nature du pays rendait, du reste, leur indépendance
facile vis-à-vis les unes des autres, et explique bien leur manque de
cohésion.
Mais quelle était l'origine de ces Thai, et d'où venaient-ils? Ils
étaient au Yunnan bien avant les Chinois, puisque Khoubilai-Khan les
soumit en 1552, et que, dès 90 ans après J.-C., les princes thai
de Tali-Fou avaient des relations avec la Chine. Les annales de la
dynastie des Tang nous apprennent, en effet, que les Chinois avaient
des relations continues avec les Thai ou Ai-Lao de Tali-Fou, dans
le premier siècle de notre ère. Vers 90 ou 97, un nommé Yang-Yu,
roi de Tan, y est-il dit, envoya un tribut en Chine par le gracieux
intermédiaire du prince des Ai-Lao. Quel était ce royaume de Tan? il
est impossible de le dire; peut-être était-ce la Birmanie ou l'Assam.
A cette époque, les Thai de Tali étaient donc connus sous le nom de
Ai-Lao; ce n'est que plus tard que les Chinois leur donnèrent celui
de Nan-Tchao, et il ne peut y avoir aucun doute sur l'identification
des noms; il s'agit bien des mêmes peuples thai et nous savons que
les Annamites, aujourd'hui encore, désignent les Laotiens et les Thai
du Haut-Siam par le nom de Ai-Lao; nous retrouvons du reste ce nom de
Ai-Lao attaché à une ville du Laos, à l'ouest de Hué.
Les chroniques chinoises aussi nous disent que le Nan-Tchao était le
prince du sud (Nan) parmi les six princes thai, et elles ajoutent que
tchao est la transcription du mot kiao, lequel est, toujours d'après
elles, un mot barbare qui signifie prince. Les mêmes chroniques nous
rapportent que le Nan-Tchao touchait au Magadha, ce qui expliquerait
pourquoi les princes Kshatrya de l'Inde pouvaient se frayer un passage
jusqu'à la Birmanie.
Au sud-ouest venaient les Pyu (les Birmans). Pendant le VIIIe siècle,
les Tou-Kin ou Tou-Fou, c'est-à-dire les Thibétains, luttèrent avec la
Chine pour la maîtrise du Nan-Tchao; mais ils furent battus de même que
les Chinois, et le prince du Nan-Tchao, Kolofong, annexa le royaume de
Pyu et l'Assam.
Avant toutes ces luttes, d'ailleurs, les Chinois avaient pris contact
avec les Thai. Environ cent ans avant l'ère chrétienne, un empereur
de Chine de la dynastie des Han envoya une expédition à Tien; or Tien
est actuellement encore en chinois le nom littéraire du Yunnan. On
peut donc affirmer que le roi de Tien était un thai. La capitale était
Pengai, ville qui, huit cents ans plus tard, demeurait un centre très
important. Ce roi de Tien devint d'ailleurs l'allié des Chinois et les
aida même à anéantir la tribu des Kouen-Ming.
Kouen-Ming est encore aujourd'hui le nom d'un lac près de Yunnan-Fou;
le pays de Tien devait donc se trouver non loin de Yunnan-Fou et
touchait évidemment la Chine, était en contact avec elle, probablement
par le Yang-Tseu-Kiang.
Vers l'an 50 après J.-C., le roi Ai-Lao ou thai, Chien-li, pendant
qu'il guerroyait contre une tribu voisine, viola le territoire chinois;
les armées chinoises le repoussèrent, lui et son armée, et il devint
tributaire de la Chine. Puis, non contents de cette soumission, les
Chinois continuèrent leurs exploits et soumirent de nombreuses tribus
voisines pouvant former un total de 500.000 âmes, qu'ils groupèrent
ensemble pour former la préfecture de Yong-Tchang-Fou. Un des premiers
gouverneurs de Yong-Tchang-Fou fit un traité avec les Thai d'après
lequel chaque homme devait payer un tribut consistant en une mesure de
sel, et en deux vêtements ayant un trou au milieu pour y passer la
tête. Mais la paix ne dura pas longtemps et les Thai se révoltèrent
souvent contre les Chinois; de nombreuses guerres de frontières
s'ensuivirent.
Quand l'Empire chinois, vers 220 après J.-C., fut divisé et tomba
dans l'anarchie et la désorganisation, il ne fut plus question des
Ai-Lao; on les perd de vue pendant plusieurs siècles et les annales
chinoises n'en parlent plus jusqu'à l'époque où la dynastie des Tang
eut réorganisé l'Empire et l'eut rétabli dans sa cohésion. Cependant,
même vers l'époque citée plus haut, un célèbre général, Tchou-Ko-Leang
(il mourut en 232 après J.-C.), malgré la faiblesse de l'Empire, ne
cessa de batailler au Yunnan; on parle encore de lui au Sseu-Tchuen
comme s'il était disparu seulement de la veille, et aujourd'hui même,
non loin de Teng-Yueh (le Moméin des Birmans) on montre les ruines de
la ville de Tchou-Ko-Leang.
Mais, à part cet épisode, les Ai-Lao, c'est-à-dire les Thai, sont
oubliés. La Chine a à s'occuper chez elle; pendant près de quatre
siècles, nous n'avons aucune donnée sur les tribus thai du Yunnan, et
c'est vers 629, d'autres disent 657, que nous les voyons reparaître
dans les chroniques chinoises, sous le nom de Nan-Tchao.
Ce Nan-Tchao était fort étendu: il avait touché, ainsi que je l'ai
déjà dit, d'après les Birmans, au Magadha à l'ouest, et bien que
les relations des Birmans et des Thai avec l'Inde soient rapportées
d'une façon plutôt fabuleuse, elles sont néanmoins, en principe, tout
à fait réelles, une fois dépouillées de tout fatras légendaire. Au
nord-ouest, le Nan-Tchao atteignait le Thibet d'où les ethnographes et
philologues font sortir les Birmans: au sud était le royaume gouverné
par une femme ou «état du prince femelle» comme on appelait alors le
Cambodge, dont la reine avait épousé un aventurier venu de l'Inde; ce
nom donné au Cambodge par les Thai n'avait, d'ailleurs, chez eux, rien
de méprisant, car on rencontre chez eux aussi des tribus gouvernées par
des femmes, quoique cependant, une fois mariées, elles cèdent leurs
droits à leur mari.
Au sud-est du Nan-Tchao étaient les Tonkinois et les Annamites, et
il dut y avoir, entre ces derniers et les Thai, de nombreuses luttes
où les derniers n'ont pas toujours eu le dessus; car on retrouve
jusque vers les sources du fleuve Rouge et de la rivière Noire des
souvenirs annamites; et même sur la route de Tali-Fou à Yunnan-Sen,
j'ai traversé un petit village nommé An-Nan-Kouan, barrière d'Annam.
L'Annam s'étendit vraisemblablement fort au nord, à un moment donné, au
détriment des Thai.
Au sud-ouest du Nan-Tchao étaient les Pyu ou Birmans; quant au nord
et au nord-est, les annales de la dynastie des Tang ne citent aucune
frontière, évidemment parce que, à cette époque, les royaumes et tribus
thai du Yunnan étaient considérés par les Chinois comme faisant partie
intégrante de la Chine. Les villes capitales du Nan-Tchao étaient
situées sur l'emplacement actuel ou à peu près des villes modernes
de Tali-Fu, de Yong-Tchang-Fou et de Yunnan-Sen. Les villes les plus
importantes étaient Pengai, capitale du roi de Tien; Mong-Cho (le
moderne Muong-Kang) et Tai-Ho (moderne Tali-Fou); une autre ville
aussi, Kouen-Ming, près de l'emplacement de Yunnan-Fou.
Les Thai connaissaient l'art de tisser le coton et d'élever les vers
à soie. Dans l'ouest du pays il y avait beaucoup de malaria (elle y
sévit encore à l'heure actuelle). Les puits de sel étaient ouverts pour
tout le monde; on trouvait l'or un peu partout, dans le sable et dans
les carrières. Les chevaux de Teng-Yueh étaient renommés, ils le sont
également aujourd'hui.
Les princes et les princesses avaient, comme signes distinctifs, un
nombre plus ou moins considérable de parasols, comme en ont encore
actuellement les princes thai du Siam ou du Laos; comme marque spéciale
d'honneur les grands dignitaires portaient une peau de tigre; les
cheveux des femmes étaient réunis en deux tresses roulées ensuite en
chignon; leurs oreilles étaient ornées de perles, de jade et d'ambre.
Les jeunes filles étaient libres d'elles-mêmes avant le mariage, mais
obligées à la plus grande fidélité une fois mariées. C'est encore ce
qui se passe de nos jours au Laos. La charrue était connue de tous:
nobles et peuple se livraient à l'agriculture; personne n'était soumis
à une corvée quelconque, mais tout homme payait une taxe équivalente à
deux mesures de riz, tous les ans.
L'histoire de la dynastie chinoise des Tang donne une liste des
rois thai du Yunnan; cette liste est complète à peu près, depuis le
commencement du VIIe siècle de notre ère. Il apparaît dans cette
nomenclature que chaque successeur prenait, comme première syllabe de
son nom, la dernière syllabe du nom de son père et prédécesseur; ainsi
Ta-Lo; Lo-Cheng-Yen; Yen-Ko. Cela me paraît une fantaisie de l'écrivain
chinois; car chez les Thai le nom du fils se choisit absolument en
dehors de toute espèce d'allusion au nom du père, et nous sommes ici
en présence d'une des nombreuses imaginations chinoises au sujet des
Thai.
Toujours est-il que, vers le milieu du VIIIe siècle, un certain roi
thai, nommé Ko-Lo-Fong, résidait à Tai-Ho (Tali-Fou); il était,
semble-t-il, vassal de la Chine, qui lui conféra un titre, et il
succéda à son père vers 750. Cependant il entra en lutte avec son
suzerain, en raison de la conduite trop sévère que suivit à son égard
un gouverneur chinois, et le résultat fut que Ko-Lo-Fong se déclara
indépendant et s'allia aux Thibétains. Ces derniers lui donnèrent
un sceau avec le titre de Bsampo-Tchong ou «jeune frère» venant
immédiatement après le roi du Thibet. Ko-Lo-Fong fit, dit-on, graver
sur une stèle les motifs de sa révolte et de son alliance avec les
Thibétains, et M. Rocher, dans son histoire du Yunnan, dit que la stèle
existe encore près de Tali-Fou. Je l'ai cherchée en vain lors de mon
séjour à Tali-Fou; peut-être mon guide n'a-t-il pas su la découvrir. Au
moment où Ko-Lo-Fong régnait sur les tribus thai, la Chine était aux
prises avec les Turcs; aussi, profitant de cette occasion, il annexa
différents pays environnants, notamment celui des Pyu ou Birmans,
et celui des Soun-Tchen qui paraît être une tribu d'Assam, chez
laquelle les gens revêtaient des feuilles d'écorce. On trouve encore
aujourd'hui, au nord de la Birmanie, des tribus sauvages, tout en haut
des montagnes, qui portent le même genre de vêtements. Les Chinois
essayèrent plusieurs fois de soumettre Ko-Lo-Fong, mais essuyèrent
des défaites continuelles. A sa mort, il eut pour successeur son fils
Yimeou-Siun, dont la mère était une sauvage tou-kin, probablement
thibétaine. Mais lui-même, tout jeune, avait été éduqué et instruit
par un lettré chinois, ce qui tendrait à prouver que la civilisation et
les lettres chinoises pénétraient déjà l'aristocratie thai. Il essaya
donc, sur les conseils de son tuteur, de se rapprocher de la Chine, en
trouvant, du reste, les Thibétains d'un voisinage trop turbulent et
trop hautain; il fit des ouvertures à un certain Wei-Kao, gouverneur
chinois de Tcheng-Tou, et lui envoya une lettre pour se plaindre de la
tyrannie des Thibétains; il essaya d'excuser et d'expliquer la conduite
de son père, et proposa à la Chine de faire alliance avec les Turcs
Ouigours contre les Thibétains.
Cette correspondance se termina par l'élaboration et la conclusion d'un
traité, lequel, dit la chronique, fut scellé au pied de la montagne
Tien-Tsang qui domine la ville moderne de Talifou; quatre copies en
furent faites; une fut envoyée à l'Empereur de Chine, une fut placée
dans le Temple royal, une dans la pagode publique, et la quatrième fut
jetée dans la rivière.
Yi-Meou-Siun fit prendre et tuer tous les chefs thibétains qui se
trouvaient dans ses états et défit l'armée thibétaine dans une grande
bataille au pont de fer (peut-être le pont de fer sur la Salouen).
L'Empereur de Chine lui envoya alors un sceau d'or comme récompense,
et le reconnut roi de Nan-Tchao. L'envoyé chinois lui apportant ces
bonnes nouvelles fut reçu en grande pompe à Tali-Fou, alors Tai-ho.
Les soldats thai bordaient la route, recouverts de leurs plus belles
armures, et Yi-Meou-Siun portait une cotte de mailles d'or et une peau
de tigre; il était escorté de 12 éléphants, il se prosterna devant
l'envoyé et jura fidélité éternelle à l'Empereur de Chine.
Libre du côté de la Chine, Yi-Meou-Siun commença une carrière de
conquêtes et entreprit d'abord de réunir toutes les tribus thai en
une seule; puis il annexa nombre de pays avoisinants, sans doute la
Haute-Birmanie et quelques peuplades thibétaines; il envoya ses fils
étudier à Tcheng-Tou la culture chinoise et devint de plus en plus lié
à la Chine. Il défit plusieurs fois les Thibétains et leur fit des
prisonniers parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d'Arabes et
de Turcomans de Samarcand. A peu près vers cette époque, du reste, un
général coréen au service de la Chine avait porté les armes chinoises à
Balti et au Cachemire, et les khalifes abassides avaient des relations
régulières avec les Chinois; on peut donc en déduire que l'islamisme
s'était introduit à Tali-Fou avant l'époque de Khoubilai.
Yi-Meou-Siun mourut vers 808 et eut pour successeurs ses fils et
petits-fils qui, d'ailleurs, périrent tous rapidement. Un de leurs
généraux fit une incursion sur Tcheng-Tou et emmena nombre d'ouvriers
chinois et d'artistes qu'il installa à Tai-Ho comme instructeurs.
En 859, un nommé Tseu-Long devint chef du Nan-Tchao, déclara la guerre
à la Chine, assiégea Tcheng-Tou et massacra des milliers d'habitants.
Cependant il ne prit pas Tcheng-Tou et fut obligé de se retirer; il
tourna ses armes contre l'Annam et s'empara de Kesho (Hanoi moderne).
Mais ces guerres continuelles poursuivies par lui et ses successeurs
ruinèrent le Nan-Tchao, et, en 936, après que plusieurs dynasties
éphémères eurent régné sur ces débris, un général chinois s'établit roi
de Tali. Il paraît à peu près certain que, à partir de cette époque,
le Nan-Tchao n'existait plus que de nom; tout le pays autour de Tali
était devenu de plus en plus chinois, tandis que la partie ouest
restait plus thai et se divisait en une foule de petits états, unis
de temps à autre, quand se rencontrait un homme énergique à la tête
de l'un d'eux. Khoubilai conquit l'état de Tai-Ho en 1252, donna des
titres et des honneurs aux chefs thai du pays et les laissa gouverner
le pays à condition qu'ils lui fussent soumis. C'est le système que
nous voyons encore en vigueur aujourd'hui dans les districts thai du
Yunnan où n'a pas encore pénétré absolument l'administration chinoise.
Les Thai furent à la longue tout à fait incapables de tenir contre
les troupes plus nombreuses et mieux disciplinées des Chinois, et ils
cédèrent devant la pression venue du nord. Ils se dispersèrent vers le
sud et l'ouest et allèrent fonder les royaumes du Laos, Luang-Prabang,
Nan et Xieng-Mai et aussi, sans nul doute, le royaume Thai ou Siam.
Les derniers princes thai ont été décapités à Nankin en 1380, et Mgr
Pallegoix place la formation du royaume thai au Siam en 1350.
Il est donc bien évident, par tout ce qui précède, que le Yunnan est
chinois depuis peu; il est le dernier venu dans l'Empire et n'est pas
encore assimilé complètement. La Chine, cependant, continue petit à
petit son absorption, bien que, par suite de la pauvreté du pays, le
colon chinois ne soit pas trop attiré vers ces régions. Ce sont surtout
les habitants du Sseu-Tchuen qui franchissent le Yang-Tseu-Kiang pour
venir s'installer au sud du fleuve, et les villes de Tchao-Tong,
Tong-Tchouan, Yunnan-Sen, Anning, Tchou-Chiong, Tali, Teng-Yueh, et
Meung-Houa sont des villes absolument chinoises, bien que, par suite
d'un mélange avec les indigènes, le type chinois ne soit plus aussi
pur. La langue chinoise elle-même (le dialecte mandarin), qui s'y
parle, a subi des modifications qui constituent une espèce de patois
local, auquel on s'habitue d'ailleurs assez vite. Le sud de la province
actuelle du Yunnan est plus long à coloniser, et les Chinois ont peur
de s'y rendre à cause des fièvres qui y règnent en permanence; aussi
les villes de Pou-Eurl, Talang, Yuen-Kiang, Sseu-Mao sont misérables,
la campagne tout autour est habitée par des thai, auxquels les Chinois
donnent toutes sortes de noms, mais qu'ils désignent sous le nom global
de _Pai_.
Les Chinois ont tellement peur de quitter les villes où ils sont
installés pour aller dans la campagne qu'il est difficile de trouver
des coolies si l'on veut faire une excursion. Et de fait les Chinois
prennent facilement la fièvre dès qu'ils sortent; je me rappelle avoir
laissé en route tous mes coolies dans un petit voyage de Sseu-Mao à
Muong-Ou, et ils sont rentrés péniblement, tous malades du paludisme.
Seuls les Thai résistent.
Le lecteur trouvera peut-être un peu long cet exposé; cependant, c'est
avec intention que je m'étends sur ce sujet: la province du Yunnan
intéresse d'une façon toute particulière nos compatriotes résidant en
Indo-Chine, et les renseignements contenus dans les pages qui précèdent
leur seront, j'en suis certain, de quelque utilité.
Actuellement tous les Thai qui subsistent sont très divisés; les
uns vivent en territoire chinois, les autres sous la protection
de la France, enfin une troisième partie sous le protectorat de
l'Angleterre. Leur langue même, qui autrefois devait être une, a subi
des modifications comme leur vêtement. Ceux qui habitent en Chine,
dans les états thai du Yunnan, portent le costume chinois, les hommes
du moins. Ils ont la queue qu'ils roulent autour de la tête et qu'ils
recouvrent d'un turban. Le costume des femmes diffère suivant les
régions; près des centres chinois, elles portent à peu près les mêmes
vêtements que les Chinoises, pantalon et veste de cotonnade bleue, mais
si on s'éloigne et qu'on se dirige vers le Mékong, on les trouve vêtues
de jupons multicolores et de petits corsages de couleurs voyantes. Leur
tête est entourée d'un lourd turban. Dans les états Lu du Haut-Laos,
vers Muong-Ou, hommes et femmes portent le costume laotien très peu
modifié; quant aux Thai de la rivière Noire ou du fleuve Rouge, ils
adoptent des vêtements noirs ou blancs, de coupe chinoise.
Les plus curieux que j'aie rencontrés sont les Thai vivant dans les
montagnes près de Yuen-Kiang; leurs femmes portent de petits cotillons
descendant jusqu'aux genoux, en grosse étoffe brodée de dessins
multicolores et fort seyants. Elles ressemblent tout à fait par leur
costume aux femmes Katchins que j'ai vues au nord de Bhamo, vers
Teng-Yueh;--quant à ceux qui vivent du côté de la Birmanie anglaise,
ils ont pris le costume birman et on ne les distingue que par leur type
et leur langage.
Ces descendants des Thai n'ont à notre époque aucune écriture propre,
et on se demande si jamais leurs ancêtres en ont possédé une. Il est
fort probable que, s'ils s'étaient servis d'une écriture spéciale,
ils nous auraient laissé des chroniques et des traditions écrites. Or
nous n'avons rien de cela. Nous sommes obligés de nous baser, pour
l'histoire thai, sur les documents chinois. Cependant on a retrouvé
au Yunnan des stèles gravées d'une écriture inconnue; les caractères
ressemblent soit au tamoul, soit au birman, mais tendraient plutôt à se
rapprocher du javanais.
Sommes-nous là en présence de l'écriture thai, ou bien n'est-ce
pas plutôt quelque mémorial de chef indien, puisque aussi bien les
relations du Yunnan avec l'Inde étaient fréquentes? L'année 1906,
lorsque j'étais en Birmanie, le regretté général de Beylié m'a parlé
d'une inscription en langue inconnue qu'il avait vue à Pagan. Serait-ce
là une inscription thai? Je ne puis me prononcer; mais il n'y aurait
aucune impossibilité à cela, puisque les Thai ont conquis le royaume de
Pyu (Birmans) dont la capitale était Pagan.
A l'heure actuelle les Thai vivant sous la domination chinoise parlent
chinois et emploient les caractères chinois, bien que conservant
toujours leur langage et le parlant entre eux. Les Laotiens et les Lu
ont un alphabet imité du Siamois; alphabet siamois qui est lui-même
sorti du cambodgien. Quant aux Thai de la Salouen et de l'Irawaddy,
ils ont pris l'alphabet birman qu'ils emploient avec quelques petites
modifications. On peut dire aujourd'hui: autant de tribus thai, autant
de dialectes; mais l'unité de la langue se reconnaît toujours en ce
sens que si on connaît le Siamois, on peut sans difficulté parcourir
tous les pays thai.
En Chine, les Thai sont administrés par leurs chefs sous le contrôle
d'un mandarin chinois qui ne réside même pas au milieu d'eux; un
chef portant le nom chinois de Tou-Sseu (administrateur indigène),
et quelques-uns d'entre eux, notamment sur les bords du Mékong, dans
l'ouest du Yunnan, district de Tche-Li-Tcheou, donnent encore de
sérieux embarras au général chinois commandant à Pou-Eurl.
Tous ces pays du Yunnan sont très pauvres, ce qui explique le peu
d'empressement des Chinois pour s'y installer; cette région est formée
d'un amas de montagnes enchevêtrées, elle ne possède comme cours d'eau
que des torrents resserrés dans d'étroites gorges, nul grand fleuve
arrosant des vallées fertiles; les pluies arrêtent toute communication
pendant six mois; il n'est pas étonnant que le Yunnan soit resté un peu
en dehors de l'action chinoise et que son développement ait été si lent.
III.--J'ai parlé un peu plus haut du Mahométisme au Yunnan; il est
nécessaire d'y revenir. Le Yunnan en effet est la province de Chine qui
compte, avec celle du Kan-Sou, le plus de musulmans, et, s'ils sont
aujourd'hui sujets soumis de l'Empereur, c'est par suite d'un massacre
effroyable, qu'en ont fait pendant une suite de dix années les généraux
envoyés par Pékin; car l'Islam révolté voulait fonder au Yunnan un
royaume indépendant, et la rébellion ne fut complètement réprimée qu'en
1875.
Vers la fin du Ve siècle, les Turcs apparurent sur les frontières
occidentales de la Chine; il se fit alors entre eux et les Chinois un
commerce d'échange qui augmenta d'année en année.
C'est par ce même chemin évidemment que s'est introduit l'islamisme,
car c'est précisément dans ces provinces chinoises de la frontière
qu'il s'est développé. Il existe au Yunnan une population musulmane
d'aspect complètement chinois au point de vue extérieur, mais
absolument différente de ses congénères de l'Empire du Milieu au point
de vue moral. Cette population a été pendant longtemps un gros souci
pour l'Empire, mais aujourd'hui elle est entièrement soumise et ne
donne plus à Pékin aucun sujet de crainte.
A Sseu-Mao seize familles qui, d'ailleurs, sont toutes unies par les
liens de la parenté, vivent dans une enceinte unique, sur un petit
mamelon hors de la porte de l'Est. Comme lieu de réunion servant de
mosquée ou plutôt de lieu de prière, ils ont, dans ladite enceinte, une
vaste chambre à la chinoise, décorée simplement de versets du Coran sur
papier rouge, et, trois fois le jour, ils s'y réunissent pour la prière.
La maison des musulmans est reconnaissable aux sentences arabes tracées
sur la porte; la plus commune est celle qu'on peut appeler le Credo
des musulmans: _la Allah ilah Allah ou Mohammed ressoul Allah_, qu'ils
inscrivent en lettres arabes dans un petit cercle de papier blanc ou
rouge, sur la porte principale; ou bien, simplement dans un carré de
papier rouge ils inscrivent le nom d'Allah.
Il est bon de noter le papier rouge; habitude chinoise. Le rouge en
Chine présage le bonheur.
En Chine les musulmans ne se distinguent des autres Chinois par aucune
coiffure ou costume spécial; ils vivent exactement comme tout le monde,
mais ils suivent, au point de vue moral et matériel, tous les préceptes
du Coran. Ainsi, ils se livrent très exactement à la prière suivant les
usages fixés par la loi. Ils s'abstiennent de porc, et c'est même grâce
à eux que les Européens peuvent se procurer de la viande de bœuf; ils
s'abstiennent également de vin et d'alcool, et en général observent
fidèlement leur religion.
A Sseu-Mao ils possèdent une petite bibliothèque de vingt volumes
environ, en arabe, contenant l'explication de la doctrine. Et ils ont
un fort bel exemplaire du Coran qu'ils n'ont jamais voulu me laisser
voir autrement qu'à l'extérieur.
Je les ai fait lire alors dans d'autres livres et j'ai vu qu'ils
lisaient facilement. Comprennent-ils tout? C'est une autre question.
Quelles sont les idées, quelle est l'attitude des Chinois musulmans
vis-à-vis de leurs compatriotes bouddhistes ou chrétiens?