Plus près de la frontière du Yunnan, vivent d'autres Miao-Tseu, dont

le vêtement diffère un peu de celui des précédents. La forme de ce

vêtement le fait ressembler à un sac muni de manches très larges,

lesquelles sont fendues jusqu'au coude; par-dessous ils portent une

petite veste de différentes couleurs; les coutures sont ornées de

toutes sortes de petites coquilles que l'on ramasse dans les lacs du

Yunnan. Le couvre-chef ne diffère pas de celui des précédents. La

matière de ces vêtements est une espèce de gros fil de chanvre ou de

jute; c'est probablement la même matière première qu'on emploie pour

faire les tapis dont j'ai parlé plus haut, et qui est tantôt tissée

tout unie et d'une seule nuance, tantôt à petits carrés de diverses

couleurs.

Parmi les instruments de musique dont ils jouent, on en voit un composé

de plusieurs flûtes insérées dans un plus gros tuyau, muni d'une sorte

d'anche; le son en est plus doux et plus agréable que celui du _kin_

chinois, c'est comme une espèce de petit orgue à main, qu'il faut

souffler. Ils savent danser en cadence et leur danse exprime fort bien

des sentiments de gaîté, de tristesse... Tantôt ils s'accompagnent

d'une sorte de guitare; d'autres fois d'un instrument composé de

deux petits tambours opposés: ils le renversent ensuite comme s'ils

voulaient le jeter et le mettre en pièces.

Ces peuples n'ont point parmi eux de bonzes ou prêtres de Bouddha; mais

ils ont une sorte de religion fétichiste comme tous les Thai et les

Shan, les Pou-Lao et autres tribus non chinoises du Yunnan.

Il y a, en fait, une foule de Miao-Tseu, et si les Chinois leur ont

donné ce nom générique, ils les distinguent cependant entre eux par des

noms spéciaux, généralement des noms méprisants. Ainsi, ceux qui se

trouvent sur la frontière du Kouei-Tcheou et du Kouang-Si sont nommés

Li-Jen ou Yao-Seu, Pa-Tchai, Lou-Tchai, etc...

Tous ces indigènes vont pieds nus et, à force de courir sur les

montagnes, ils ont la plante des pieds tellement dure qu'ils grimpent

sur les rochers les plus escarpés et sur les terrains les plus

pierreux avec une vitesse incroyable et sans en être le moins du monde

incommodés.

Si les hommes ont une coiffure très peu significative, la coiffure

des femmes a quelque chose de grotesque et de bizarre, surtout dans

certaines tribus. En général, leur chevelure est toujours arrosée

d'une huile qui fait tenir les cheveux raides et les colle pour ainsi

dire; elles les arrangent en un chignon qu'elles ornent de plaques

d'argent, d'épingles, de cercles d'argent; quelques-unes mettent dans

leurs cheveux une planchette d'un pied de long autour de laquelle

elles les enroulent; puis elles les appliquent bien avec de l'huile

ou de la graisse. Cette coiffure dure plusieurs mois, et les femmes

Miao-Tseu ne la renouvellent guère que quatre à six fois par an. Il

est d'ailleurs bien évident qu'avec ces modes de coiffures, il serait

absolument impossible de se peigner tous les jours. Mais, lorsqu'elles

deviennent âgées, elles se contentent de ramener leurs cheveux en

toupet sur le haut de la tête et de les nouer avec des tresses. J'ai vu

moi-même ces différentes coiffures, et je dois dire qu'elles produisent

un effet étrange, notamment celle qui consiste en une petite planchette

autour de laquelle les cheveux s'enroulent. La langue de tous ces

peuples paraît être la même dans toutes les provinces, sauf quelques

différences insignifiantes.

Tous les Miao-Tseu sont méprisés des Chinois qui les traitent de

barbares et de voleurs de grand chemin. Cependant, ceux des Européens

qui ont été en contact avec eux, dans quelque province que ce soit, les

ont trouvés, au contraire, très hospitaliers et très respectueux de la

propriété d'autrui. Quand j'ai voyagé au milieu d'eux, j'ai toujours

été bien accueilli, et ils ne craignaient qu'une chose: l'escorte de

soldats chinois qui m'accompagnait et qui les traitait plutôt durement.

Aussi comprend-on que les Miao-Tseu aient leurs raisons de n'être pas

satisfaits des Chinois. Ceux-ci leur ont enlevé tout ce qu'ils avaient

de bonnes terres et continuent à les traiter, à l'heure actuelle,

avec le plus grand sans-gêne quand ils se sentent les plus forts. Par

suite, les Miao-Tseu n'aiment pas plus les Chinois, que les Chinois

n'aiment les Miao-Tseu; ceux-ci regardent leurs conquérants, et non

sans raison, comme des maîtres très durs. Il est toutefois à remarquer

qu'aujourd'hui les Miao-Tseu vivant sur les montagnes sont laissés à

peu près indépendants, et que l'administration chinoise ne se préoccupe

guère de ce qui se passe chez eux.

CHAPITRE XII

I. La province du Sseu-Tchuen (Szechuen); description.--II. Les

salines.--III. Les puits à pétrole.--IV. Bronzes; coutellerie;

chapeaux de paille; peaux; musc; vernis et suif.--V. Médecines.--VI.

L'attention des Européens attirée vers le Sseu-Tchuen.--VII.

Commerce du port ouvert de Tchong-King (Chung-King), importation et

exportation.--VIII. Produits du Thibet exportés par Tchong-King.--IX.

Considérations sur le transport des marchandises et les voies

commerciales.--X. La capitale Tcheng-Tou (Cheng Tu) et ses environs;

promenades; le mont Omei.

I.--La province du Sseu-Tchuen est l'une des plus belles et des plus

grandes provinces de l'Empire: le Yang-Tseu-Kiang la traverse tout

entière; elle est très riche, non seulement par la quantité de soie

qu'elle produit, mais encore par ses mines d'étain, de plomb, de fer;

par son ambre et ses cannes à sucre, par ses pierres précieuses, et,

dit-on, aussi par ses mines d'or. Elle abonde en musc, surtout dans

sa partie occidentale qui touche au Thibet, pays du musc. On y trouve

quantité d'orangers et de citronniers; des chevaux très recherchés

quoique de petite taille, mais fort vifs et énergiques; des cerfs, des

daims, des perdrix, des perroquets; une variété de poules à plumes

douces comme la laine, petites et basses sur pattes, que dans toutes

les provinces, les habitants s'amusent à élever en cage. C'est de la

province du Sseu-Tchuen qu'on tire la meilleure rhubarbe.

Considérée par les étrangers aussi bien que par les Chinois comme

une des plus riches sinon la plus riche province de l'Empire, le

Sseu-Tchuen est en outre la plus peuplée, et sa superficie égale à

peu près celle de deux autres provinces. Elle fut le grenier des

Empereurs quand ces derniers avaient leur capitale à Si-Ngan-Fou, dans

le Chen-Si, et sa ville principale, Tchen-Tou, fut au IIIe siècle la

capitale des Han.

Le Sseu-Tchuen est arrosé par quatre rivières qui, courant du nord

au sud, viennent toutes se jeter dans le Yangtseu en suivant la même

direction, et forment par suite quatre thalwegs tout à fait parallèles;

ces rivières sont le Kialing, le Lo, le Min et le Yaloung, la plus

grande de toutes, qui part du Thibet et qui vient se confondre avec

le Yangtseu sur la frontière du Yunnan et du Sseu-Tchuen. La rivière

Min descend dans la plaine de Tcheng-Tou, où ses eaux se divisent

en une quantité de bras ou canaux qui contribuent à la grande

fertilité de cette partie de la province. Il ne faudrait d'ailleurs

pas considérer le Sseu-Tchuen sous un seul aspect; en effet, si,

depuis Kouei-Tcheou-Fou, ville frontière à l'est, vers le Houpe,

jusque sur les rives de la rivière Min, à Tchen-Tou et Kiating, le

sol est productif et la province bien peuplée; depuis le Min jusqu'à

la limite occidentale il n'en est pas de même. Là les contreforts

du Thibet s'avançant en rangs serrés, offrant des hauteurs de 2.500

à 3.000 mètres, occupent la majeure partie du terrain, qui est, de

ce fait, impropre à la culture et fort peu habité. C'est, du reste,

de ce côté que vivent éparses sur les hauteurs quelques tribus de

Lolos, aborigènes non encore assimilés et qui ont jusqu'à présent été

absolument réfractaires à la culture chinoise. Quand on parle donc de

la fertilité, de la richesse du Sseu-Tchuen, il faut entendre d'une

partie de la province.

II.--En fait de richesses naturelles, en dehors de celles que j'ai déjà

citées, on peut noter l'une des plus importantes et qui fait l'objet

d'une industrie locale très active: ce sont les puits d'eau salée.

Les Sseu-Tchuennais font évaporer l'eau pour avoir ensuite le sel

qu'ils expédient un peu partout à dos de bœufs. Ces puits de sel sont

exploités, depuis des générations, d'une façon absolument primitive,

mais qui fait honneur à la patience et à l'ingéniosité des Chinois.

Avec les moyens dont ils disposent, ils mettent généralement trois ans

pour creuser un puits. Quand il s'agit de tirer l'eau, ils descendent

dans le puits un tube en bambou au fond duquel se trouve une espèce de

soupape; lorsque le bambou est au fond du puits, un homme, au moyen

d'une corde, imprime des secousses; chaque secousse fait ouvrir la

soupape et monter l'eau. Quand le tube est plein, un grand cylindre

en forme de dévidoir, de seize mètres de circonférence, sur lequel

roule la corde, est tourné par deux, trois ou quatre buffles ou bœufs,

et le tube monte; l'eau qu'on en recueille donne à l'évaporation un

cinquième, quelquefois un quart de sel. Ce sel est très amer et n'a

pas la force du sel marin. Ces salines, dont les plus connues et les

plus renommées se trouvent à Tseu-Lieou-Tsing, sont exploitées depuis

des générations soit par des compagnies, soit par des familles, et

à l'heure actuelle c'est toujours la vieille méthode qui triomphe;

personne n'admet d'innovation, et celui qui introduirait les procédés

d'extraction à l'européenne serait immédiatement en butte aux

tracasseries, à la haine même de ses compatriotes et obligé de quitter

le pays. Les corporations qui vivent des salines sont si nombreuses

et si puissantes qu'on se demande à quelle époque pourra se faire

l'exploitation normale et rapide par nos moyens mécaniques.

III.--A côté des puits salants, se trouvent les puits de feu (Ho

tsing). On s'en sert pour éclairer les exploitations la nuit. Un

petit tube en bambou ferme l'embouchure des puits et conduit l'air

inflammable où l'on veut; on l'allume et il brûle sans s'arrêter.

La flamme est bleuâtre et donne une lumière très douce. Ces flammes

proviennent évidemment des nappes de naphte souterraines qu'on a

dernièrement découvertes au Sseu-Tchuen, mais qui n'ont jamais été

mises en exploitation.

Pour évaporer l'eau et cuire le sel, les Chinois se servent de

grandes marmites en fonte, qu'ils emplissent au fur et à mesure de

l'évaporation, de sorte que le sel, quand l'eau est complètement

évaporée, remplit la cuvette à pleins bords et en prend la forme. Le

bloc de sel est dur comme la pierre; on le casse en trois ou quatre

morceaux pour qu'il soit plus facilement transporté à dos de mulets ou

de bœufs. Pour chauffer les chaudières on emploie soit le charbon, soit

le feu naturel. Les couches de charbon sont quelquefois assez épaisses

et descendent à une grande profondeur, mais on n'exploite qu'à la

surface; on n'ose pas ouvrir de grandes mines, car on ne peut employer

la lumière à cause du grisou, et les ouvriers, la plupart du temps,

vont à tâtons ou s'éclairent avec un mélange de sciure de bois et de

résine qui brûle sans flamme et ne s'éteint pas.

Pour l'emploi du feu naturel, quand on peut y avoir recours, c'est

infiniment plus simple: à trente centimètres sous terre, sur les quatre

faces du puits, sont plantés quatre gros tubes de bambou qui conduisent

l'air sous les chaudières. Un seul puits fait chauffer plus de trois

cents chaudières. Chaque chaudière a un tube de bambou à l'extrémité

duquel est adapté un tube de terre glaise qui empêche le bambou de

brûler; le système, on le voit, est très simple et, pour éclairer

l'exploitation la nuit, on creuse d'autres trous dans lesquels on

fixe de longs bambous; on a alors des torches permanentes et donnant

toujours la même lumière. Les nappes souterraines, qui fournissent

ainsi un gaz inflammable, sont évidemment des fleuves de pétrole,

et ils sont tellement abondants qu'avec une exploitation européenne

raisonnée, la Chine pourrait s'éclairer sans avoir recours aux pétroles

d'Amérique et du Caucase; mais la grosse difficulté est de convaincre

toute cette population qui vit des puits de sel et des puits de feu. Ce

sera très long et il sera nécessaire d'agir avec beaucoup de prudence.

IV.--En dehors de cette industrie toute spéciale, le Sseu-Tchuen

fabrique des bronzes renommés, mais je crois cependant que les

beaux bronzes du Sseu-Tchuen ont surtout été fondus autrefois; car

aujourd'hui on n'en trouve guère. La soie y est travaillée et ouvrée.

La coutellerie de Tcheng-Tou est renommée; de même aussi la fabrication

de chapeaux de paille; d'ailleurs les tresses de paille du Sseu-Tchuen

et particulièrement de Tcheng-Tou sont expédiées par gros chargements

sur Changhai, à destination d'Europe, et deux maisons françaises de

Changhai en exportent chaque année de grandes quantités sur Paris.

Le Sseu-Tchuen est aussi le marché des laines et des peaux de chèvre et

de yack provenant du Thibet; du musc qui devient une marchandise rare

et très frelatée; de la cire animale ou tchang pela, c'est-à-dire cire

blanche des insectes. Ce sont de petits insectes qui la forment. Ils

sucent le suc d'une espèce d'arbre, et à la longue ils le changent en

une sorte de graisse blanche qu'ils fixent aux branches de l'arbre; on

la récolte en râclant les branches en automne, puis on la fait fondre

sur un feu doux, enfin, on la passe pour en chasser les impuretés

et on la verse dans l'eau froide où elle se fige. Elle est polie et

brillante, on la mêle avec de l'huile et on en fait des chandelles. On

trouve cette sorte de cire au Hounan également, ainsi qu'au Yunnan;

mais celle qu'on récolte au Sseu-Tchuen est supérieure. L'arbre

qui porte l'insecte distillant cette cire est un arbre à feuilles

persistantes; il donne des fleurs blanches en grappes au mois de mai

et de petits fruits en forme de baie, ressemblant assez à de petites

noix; les Chinois le nomment tong tsin chou. Les insectes sont blancs

quand ils sont jeunes, et c'est à ce moment qu'ils font la cire. Quand

ils ont rempli leurs fonctions, ils deviennent gris; ils se réunissent

alors en forme de grappes et s'accrochent aux branches de l'arbre;

au printemps ils font leurs œufs et construisent des nids comme les

chenilles; chacun de ces nids contient plusieurs centaines de petits

œufs blancs, lesquels, une fois éclos, livrent passage à une nouvelle

génération d'insectes. Ainsi tous les ans, le même arbre donne une

récolte de cire. Il faut avoir bien soin de surveiller l'arbre et

d'empêcher l'invasion des fourmis qui mangeraient les insectes et

détruiraient la récolte.

V.--Mais ce que le Sseu-Tchuen produit avec abondance, ce sont les

médecines, et c'est de ce fait que la province a une célébrité spéciale

parmi les Chinois; car le Chinois prend des médecines à tout propos et

hors de propos. Or le Sseu-Tchuen lui en fournit abondamment. Rhubarbe

et herbes médicinales de toutes sortes, cornes de cerf, os de dragon,

et quantité de drogues extraordinaires, de mixtures sans nom, tout cela

vient du Sseu-Tchuen. Les jonques qui partent de Tchong-King en amènent

des chargements considérables à Hankeou et à Changhai, d'où ils sont

dirigés dans toute la Chine.

VI.--La province qui nous occupe en ce moment a été l'objet de

l'attention générale vers 1895 et les années qui ont suivi. Ce devait

être l'eldorado rêvé. Tous les Européens s'accordaient à reconnaître

au Sseu-Tchuen une valeur commerciale énorme; je crois qu'aujourd'hui

on en est un peu revenu. D'abord l'accès de la province est

particulièrement difficile et restera tel tant qu'une voie ferrée ne

reliera pas Tchong-King et Tcheng-Tou à Hankeou et à Changhai, et puis,

il faut bien le dire aussi, plus la Chine s'ouvrira, moins l'Européen

aura de chances, surtout dans l'intérieur; car l'intelligence du

Chinois s'ouvrira en même temps et le commerce restera dans les mains

chinoises. Il n'y a qu'à voir la situation actuelle des grands centres

comme Changhai et Hankeou; les maisons européennes s'y livrent une

concurrence effrénée et sont de plus en plus battues en brèche par les

maisons chinoises qui commencent à travailler directement; les profits

sont loin d'être ce qu'ils étaient autrefois, et l'Européen en Chine

doit fournir un travail considérable. Que sera-ce dans l'intérieur du

pays? Seuls les Japonais pourront tenir quelque temps, mais le Chinois,

une fois bien outillé et au courant des affaires de l'Occident, finira

par laisser loin derrière lui tous les étrangers.

VII.--Le commerce total de Tchong-King pour l'année 1908 s'élève à la

somme de 31.180.995 taels, contre environ 28.000.000 de taels en 1907

et 28.000.000 également en 1906. La ville de Tchong-King, qui est en

même temps le port ouvert aux étrangers, est le centre commercial non

seulement du Sseu-Tchuen, mais de la Chine occidentale et du Thibet

chinois. La ville s'élève sur l'extrémité d'une colline assez haute et

rocheuse, formant presqu'île au confluent de la rivière Kialing avec

le Yangtseu. Elle est entourée, comme toutes les villes chinoises,

d'un mur crénelé, percé de neuf portes. Le climat de Tchong-King, sans

être malsain, est très lourd l'été à cause de la chaleur humide; quant

à l'hiver qui est parfois très frais, il est désagréable à cause des

brouillards épais qui s'élèvent du fleuve tous les matins. Sur la rive

gauche du Kialing, en face de Tchong-King, se trouve la petite ville

de Kiang-Pe-Ting, laquelle, avec Tchong-King, forme une agglomération

d'environ 300.000 âmes. C'est en 1891 qu'a été ouvert le port de

Tchong-King; vers 1893-1894, un Français est allé s'y installer et

a assez bien réussi; aujourd'hui plusieurs maisons étrangères y ont

établi des succursales, mais tout le commerce est entre les mains des

indigènes. La Compagnie française des Indes et de l'Extrême-Orient

y entretient un agent. Le gouvernement français, les missionnaires

catholiques et protestants subventionnent également des hôpitaux

et des écoles à Tchong-King et à Tcheng-Tou; enfin, un Japonais, M.

Ishidzuka, a entrepris la construction d'une manufacture pour la

préparation des cuirs du Sseu-Tchuen à Tcheng-Tou.

La situation commerciale de la province du Sseu-Tchuen, au cours de

l'année 1908, a été, grâce à un ensemble de conditions favorables,

particulièrement prospère[15]. La totalité du trafic qui a été contrôlé

par l'administration des douanes chinoises de Tchong-King représente

une valeur de 31.180.995 taels (environ 110.000.000 de francs), soit

une augmentation de 15.000.000 de francs sur l'année 1907. Comme on

estime qu'un cinquième seulement du commerce de la province passe par

les douanes maritimes, la majeure partie des marchandises dirigées sur

le Bas-Yangtseu, par les maisons chinoises de la place, acquittent

les droits aux octrois indigènes ou _likin_. La valeur brute du

commerce de Tchong-King peut être évaluée à 500 millions de francs. Ce

chiffre semble d'abord considérable; il n'a cependant rien qui puisse

surprendre si l'on considère que cette ville est le seul port ouvert

d'une province qui compte plus de 40.000.000 d'habitants. Ce chiffre a,

d'ailleurs, dû être de tout temps le chiffre normal des transactions

du Sseu-Tchuen; seulement, comme autrefois nous n'avions aucune

statistique pour nous en rendre compte, nous l'ignorions. Les produits

de toute la Chine occidentale, du Yunnan septentrional, du Kouei-Tcheou

même, ne trouvant leur débouché qu'à Tchong-King, il n'y a pas lieu de

nous étonner.

[Note 15: D'après les documents du ministère des Affaires

étrangères.]

Le nombre des jonques affrétées s'est élevé à 2.567, et le prix

moyen du fret par picul à la montée a été de 80 francs d'Itchang

à Tchong-King, et de 25 francs à la descente. La plus forte crue

du Yangtseu n'a été que de 52 pieds, alors qu'au cours des années

précédentes on avait fréquemment enregistré 80 et même 100 pieds.

L'argent s'est maintenu au taux moyen de 930 taels de Tchong-King pour

1.000 taels de Changhai. Toutefois, en automne, l'envoi de quantités

importantes de numéraire aux grandes salines du Tseu-Lieou-Tsing,

et surtout dans les marchés thibétains, pour payer les dépenses de

l'expédition militaire chinoise, a eu pour résultat une hausse subite

de l'argent. Les banquiers qui échangeaient 930 taels de Tchong-King

contre 1.000 taels de Changhai n'en donnèrent plus que 890. Cette

crise dura près d'un mois et causa quelque malaise sur le marché.

Cependant il n'y eut aucune faillite à signaler. En somme, malgré la

crise monétaire, l'année a été bonne; l'agriculture, au reste, a été

également favorisée, et le prix des denrées est resté peu élevé, à tel

point qu'on a pu exporter du riz et des céréales au Houpe.

La plus grande partie du commerce d'importation et d'exportation est

entre les mains des maisons chinoises, lesquelles ont des représentants

à Hankeou, Itchang et Changhai. Les articles importés sont des articles

de vente courante, dits articles de bazar; la plus grande partie de ces

articles viennent, comme toujours, du Japon ou de l'Allemagne; ils sont

de fabrication et de qualité inférieure, mais ils ont l'avantage d'être

à la portée de toutes les bourses. L'article allemand, très ordinaire

surtout, se vend beaucoup.

Les produits français sont très appréciés, mais ils coûtent trop cher.

On les trouve seulement dans les comptoirs de la Compagnie française

des Indes et de l'Extrême-Orient, rarement dans les magasins tenus par

les Chinois. Les articles suivants se vendent bien: verrerie de Bohême

(vases à fleurs), passementerie, parfums et savons, montres, vins de

champagne bon marché, liqueurs douces. Mais toutes ces marchandises,

ce sont les Allemands et les Japonais qui les vendent, parce que

seuls ils peuvent les livrer à un bon marché auquel nous ne saurions

atteindre. Il en est de même de tous les articles de fer-blanc ou

d'émail. Ces objets sont d'un emploi courant chez les habitants de

cette province, mais les Allemands ont le monopole de la vente. Outils,

charnières, clous, vis, pointes, fils de fer, tout cela est allemand,

quoique cependant on voie sur le marché certains articles de provenance

française. Il en est de même pour les machines à coudre; quelques-unes

sont d'origine française, mais la grande majorité vient d'Allemagne. Il

n'y a guère que dans les soieries de Lyon que nous trouvions une vente

rémunératrice; elles commencent à être appréciées des gens riches et

aussi des chefs indigènes lolos ou Miao-Tseu; il s'en est vendu 815

piculs (1 picul = 60 kgs.) en 1908, contre 478 piculs en 1907.

Le pétrole donne une importation de 300.000 gallons en 1908, et il est

tout entier livré par la Standard Oil Cº de New-York.

Le coton est également importé en grande quantité. Les filés de coton

indiens ont subi une diminution de 56.922 piculs; par contre les filés

de coton chinois provenant des manufactures de Wou-Tchang sont passés

de 42.000 piculs en 1907 à 75.000 en 1908; et les filés japonais dont

il n'avait été importé que 210 piculs en 1907 ont atteint cette année

10.000 piculs. Tchong-King est le grand centre de transit pour les

filés de coton envoyés au Yunnan, au Kouei-Tcheou et au Thibet. Les

tissus écrus arrivent à Tchong-King; on teint dans la proportion de 600

pièces sur 1.000 ceux qui sont destinés au Yunnan et au Kouei-Tcheou;

quant aux tissus dirigés sur le Thibet, ils sont habituellement teints

à Yo-Tcheou.

Comme exportation le Sseu-Tchuen fournit:

Les soies de porc qui constituent le principal article d'exportation

des maisons européennes de Tchong-King; les soies noires sont toutes

expédiées en Europe; quant aux soies blanches, le Japon en achète tous

les ans une certaine quantité.

La quantité de musc expédiée chaque année de Ta-Tsien-Lou peut être

d'environ 1.000 livres chinoises ou _Kin_ (le Kin vaut 600 grammes);

ainsi que je l'ai noté plus haut, le négociant européen fera bien de

vérifier les poches de musc avant d'en prendre livraison; car très

souvent il est fraudé.

La rhubarbe croît ici en grande quantité, soit cultivée, soit sauvage;

la rhubarbe cultivée provient des montagnes de l'ouest et du sud de la

province; la rhubarbe sauvage se trouve dans les marches thibétaines;

une quantité considérable est exportée tous les ans vers les autres

provinces chinoises.

La grande artère de la Chine: le Yangtseu · 第 11 / 19 段