Le thé pousse, en général, à mi-hauteur des collines; on met les jeunes

plants en pépinières jusqu'à ce qu'ils aient à peu près un an et qu'ils

aient atteint de 0.30 à 0.40 centimètres, puis on les repique en lignes

parallèles, séparées par de larges bandes de terrains, où l'on plante

des légumes divers. Cette disposition rappelle celle des vignes dans le

Centre et le Midi de la France. On commence à récolter les feuilles dès

que le pied a atteint sa troisième année révolue, et, à l'âge de quinze

ans, il est usé et épuisé. Le thé croissait autrefois en Chine à l'état

sauvage, et ce n'est guère que depuis mille ans, que les indigènes en

ont fait une boisson. La coutume de payer à l'Empereur, tous les ans,

le tribut du thé, a commencé au temps de la monarchie des Tang (618 ap.

J.-C.). Les espèces de thé dont les auteurs anciens font mention sont

particulièrement celles qui étaient en usage pendant la monarchie des

Tang, elles étaient en nombre presque infini et distinguées chacune par

un nom spécial. Il faut, disent les Chinois, boire le thé chaud et en

petite quantité, surtout il ne faut pas le boire à jeun et quand on a

l'estomac vide. Autrefois, le thé était pour les Chinois une véritable

médecine (comme, du reste, il l'était encore en France il n'y a pas si

longtemps); ainsi, la feuille du thé, disent les auteurs chinois, est

bonne pour les tumeurs qui viennent à la tête, pour les maladies de la

vessie, elle dissipe la chaleur ou les inflammations de poitrine. Elle

apaise la soif, elle diminue l'envie de dormir, elle dilate et réjouit

le cœur, elle dégage les obstructions et aide à la digestion. Elle est

bonne, quand on y ajoute de l'oignon et du gingembre. Elle est utile

contre les échauffements et chaleurs d'entrailles, et elle est l'amie

des intestins; elle purifie le cerveau et éclaircit la vue, elle est

efficace contre les vents qu'on a dans le corps et guérit la léthargie.

Elle guérit aussi les fièvres chaudes; quand on la fait bouillir dans

du vinaigre, et qu'on la donne à boire à un malade qui a la dysenterie,

elle le guérit. Enfin la feuille de thé était autrefois un remède

universel; je ne sais s'il réussissait toujours; dans tous les cas il

était bien facile à prendre.

La préparation du thé noir, de celui qu'on vend pour l'exportation,

n'est pas aussi simple que l'on pourrait croire. On fait d'abord la

part du déchet, en mettant de côté toutes les feuilles flétries et

jaunies; puis on place les bonnes feuilles sur des claies de bambous

en les étendant avec soin, et on les expose pendant plusieurs jours

au grand air, afin de les faire sécher; on les roule avec la main ou

même avec le pied, après quoi on les met dans de grands bassins en fer

bien chauffés et que l'on secoue en tous sens pour qu'elles grillent

uniformément. Puis, on les roule à nouveau avec les pieds, en pressant

très fortement, et on en extrait ainsi l'huile âcre qu'elles peuvent

alors contenir. On les grille encore une fois après les avoir fait

sécher de nouveau au soleil, et on les met ensuite dans des récipients

chauffés à une température moyenne où elles achèvent de se sécher;

enfin elles sont bonnes à emballer.

Quant au thé vert, qu'on n'exporte guère qu'en Amérique, on ne le

grille qu'une fois au-dessus de plaques de tôle et après l'avoir fait

baigner dans un liquide mélangé de safran et d'indigo, ce qui lui donne

sa couleur verte. Ce thé, qui n'est grillé qu'une fois, a conservé

toutes les propriétés excitantes de son huile essentielle et il est

très énervant. Il ne peut convenir qu'à des tempéraments lymphatiques.

Parmi les thés noirs, la généralité porte le nom de _Congou_, ou «bien

travaillé», nom qui a suppléé celui de _Bohea_ dont on se servait pour

le désigner il y a quelque deux cents ans; ou bien _Pekoe orange_,

c'est-à-dire parfum supérieur; Pekoe pur, c'est-à-dire couleur des

cheveux de Lao-Tseu; Sou chong et Pou chong, remarquables par la

petite dimension de leurs feuilles; Hyson, Siao chow, Ta chow, fleur

du printemps, petites perles, grandes perles; puis une infinité de

noms dont le sens est: langue de moineau, griffe de dragon, parfum de

l'oléa, etc...

Le thé est venu en Europe en 1591, importé par les Hollandais; depuis

on en boit dans le monde entier, et malgré les plantations de l'Inde,

de Ceylan et d'autres pays, le thé de Chine est toujours le thé

supérieur; cela tient sans doute à son habitat et à la culture spéciale

dont l'entourent les Chinois.

XI.--Il est très difficile de se rendre un compte exact, d'après

les statistiques douanières chinoises, de la valeur respective qui

appartient à chaque nation dans le commerce d'un port chinois, parce

que tout ce qui vient de Hong-Kong est porté au compte du pavillon

britannique ou à peu près. Il s'ensuit qu'on ne peut tabler sur les

«trade reports» avec certitude. Mais il est facile d'indiquer quelles

sont les nations qui font le plus de commerce avec Hankeou. C'est

d'abord le Japon qui importe pour environ 5 à 6 millions de taels, mais

qui exporte pour une quarantaine de millions.

L'Angleterre est le gros importateur; puis viennent les États-Unis,

l'Allemagne; la Russie n'exporte que son thé et n'importe absolument

rien, la Belgique importe du matériel de chemin de fer et des machines.

Quant à la France, elle est représentée à Hankeou par quelques maisons

(sept ou huit) qui font surtout de l'exportation de peaux, albumine

et jaunes d'œufs, musc, sésame, noix de Galle, soies de porc, etc...

Elle importe quelques soieries. En somme, nous venons à Hankeou, comme

partout ailleurs, bien après les autres, et nous n'y faisons pas un

trafic appréciable. Le commerce de la Chine semble plein d'avenir pour

le Japon qui fabrique à bon marché et peut vendre à des prix minimes.

Quant aux autres puissances, elles pourront encore pendant quelque

temps y placer des produits de grande industrie, comme chemins de

fer, machines à vapeur, blindages, canons et bateaux de guerre, mais

le Japon les gagnera vite et il est probable qu'avant peu il sera le

fournisseur attitré de son colossal voisin.

XII.--Les compagnies qui font un service régulier sur le Yangtseu entre

Changhai et Hankeou sont:

L'Indo-China steam navigation Cº (Jardine Matheson and Cº), 4 vapeurs;

La China navigation Cº (Butterfield and Swire), 4 vapeurs;

Geddes and Cº, 4 vapeurs;

Ces trois compagnies sont anglaises.

China merchant steam navigation Cº (compagnie chinoise), 5 vapeurs;

Osaka shô sen kwaisha (japonaise), 5 vapeurs;

Nippon you sen kwaisha (japonaise), 2 vapeurs;

Norddeutscher Lloyd (allemande), 3 vapeurs;

Hamburg Amerika linie (allemande), 2 vapeurs;

Compagnie asiatique de navigation (française), 2 vapeurs.

Les compagnies anglaise, chinoise et japonaise ont également des

vapeurs sur Itchang et une compagnie japonaise, la Konan Kiten Kaisha

en a un sur Tchang-Cha-Fou au Hounan. Les trois compagnies japonaises

marchent d'accord et reçoivent une subvention du gouvernement japonais.

Les maisons françaises établies à Hankeou sont:

La Banque de l'Indo-Chine;

E. Bouchard (importations, commissions; affaires industrielles);

Compagnie française des Indes et de l'Extrême-Orient (importation,

exportation);

A. Grosjean et Cie (albuminerie, exportation);

Olivier et Cie (exportation);

Racine, Ackermann et Cie (exportation);

Simonin (commission).

Ces maisons, à part celle de MM. A. Grosjean et Cie, sont des

succursales de maisons françaises établies à Changhai; la maison

Racine, Ackermann et Cie est propriétaire de la ligne de bateaux à

vapeur faisant, sous pavillon français, le service des ports du fleuve

entre Changhai et Hankeou.

Au point de vue industriel, la nouveauté la plus remarquable à Hankeou

a été, à la fin de 1908, la mise en marche des métallurgies du Yangtseu

(exactement Yangtse engineering works) qui, dès cette époque, purent

exécuter les commandes qu'elles recevaient. Cet établissement se trouve

à quelques kilomètres en aval de Hankeou; il occupe une superficie de

plusieurs hectares et compte s'étendre encore. Toutes les machines

y sont mises en mouvement par l'électricité, et on y construit un

dock où les bateaux à faible tirant d'eau pourront être réparés.

Actuellement on y exécute des travaux de toutes sortes, mais surtout

des ponts métalliques. Un Anglais y est employé comme ingénieur, toute

l'administration restant dans les mains des Chinois, et le directeur

en est M. Li qui est aussi le directeur général des hauts-fourneaux de

Hanyang. Tout semble montrer que cet établissement prendra peu à peu un

développement sérieux.

Le second fait à noter dans les annales industrielles du port de

Hankeou, c'est l'exportation en 1908 de 26.000 tonnes de saumon de

fonte au Japon et de 3.000 tonnes aux États-Unis. En 1907 déjà,

les Américains avaient exporté un peu de fer tout prêt à subir

la conversion en acier, et ils avaient trouvé que ce fer était

d'excellente qualité; ils l'expédièrent au Canada; les saumons de

fonte exportés en 1908 étaient également destinés au Canada. Malgré

la longueur du voyage et les droits de douane très élevés, les mines

de Hanyang peuvent trouver du bénéfice à ces transactions, et il est

démontré que le fer de Hanyang peut être envoyé sur le marché américain

à un prix qui lui permet de lutter avec les produits du Steel trust.

Évidemment cela tient à ce qu'un bon ouvrier chinois est payé, pour

douze heures de travail, de 15 à 40 piastres mexicaines par mois (de

37 fr. 50 à 100 francs), ce qui serait pour un Américain absolument

inacceptable. Dans ces conditions, et tant qu'elles existeront, comme

le minerai se trouve être excellent et à profusion, ce produit pourrait

prendre une place en vue sur le marché du fer et de l'acier soit

au Canada, soit sur la côte américaine du Pacifique; ce n'est plus

pour les ouvriers de Hanyang qu'une question de capital et de bonne

administration.

Ainsi l'établissement des usines métallurgiques de Hanyang, après

tant de vicissitudes, se met enfin à fonctionner normalement. Il

y a tout lieu de croire qu'il ne fera que prospérer, surtout s'il

reste longtemps encore sous la direction de l'éminent ingénieur

luxembourgeois, M. Ruppert qui, seul, il y a quelques années, a remis

tout sur pied et a réorganisé complètement cette immense entreprise.

Mais que de millions de taels perdus depuis le début de l'affaire?

L'argent que Tchang-Tche-Tang a dépensé dans cette tentative ne sera

jamais retrouvé, et on peut dire qu'une grande partie, que probablement

la plus grande partie a été gaspillée. Il ne faudrait pas que la Chine

imitât souvent les procédés du vice-roi Tchang pour s'européaniser, car

le trésor de ses provinces n'y suffirait pas!

CHAPITRE IX

I. Chache (Shasi) et Kin-Tcheou (Kin-Chow).--II. Itchang (Ichang),

ouverture au commerce étranger; situation de la ville; montagnes

et forêts; gorges et vallées.--III. La communauté marchande.--IV.

La pêche à la loutre.--V. Promenades aux environs d'Itchang.--VI.

Les jonques; la population; la navigation sur le Haut-Yangtseu; les

rapides.

I.--Chache (Shasi) a été ouvert au commerce étranger à la date du 1er

octobre 1896, suivant le traité sino-japonais conclu à Shimonoseki en

1895. Ce port est à environ 85 milles en aval d'Itchang, et se trouve

situé au point d'intersection de deux importantes routes commerciales

du centre de la Chine. La population terrienne et fluviale peut

s'élever à environ 100.000 habitants. On a été déçu dans le rendement

commercial que l'on s'attendait à trouver ici, et il ne s'y fait

qu'environ 200.000 taels d'affaires. Les quelques petits vapeurs qui

exécutent le service entre Hankeou et Itchang jettent l'ancre devant

Chache, mais ne vont pas à quai. Les Anglais, qui y entretenaient

un consul, ont supprimé ce poste consulaire depuis 1899; seuls les

Japonais ont un représentant officiel ainsi qu'une concession, et le

commerce étranger se trouve concentré dans leurs mains.

Chache est, on peut le dire, le port de Kin-Tcheou (Kin-Chow), ville

murée et autrefois importante. Elle est, d'ailleurs, assez jolie,

et les lacs qui l'environnent contribuent à rendre son territoire

fertile et agréable. Les conquérants tartares l'avaient divisée en deux

parties, et dans l'une d'elles avaient mis une forte garnison, car

Kin-Tcheou était considérée comme la clef de la Chine centrale.

II.--Itchang (Ichang) est l'un des quatre ports qui furent ouverts

au commerce étranger le 1er avril 1877, suivant les accords stipulés

dans la convention anglo-chinoise de Tche-Fou (Chefoo) en 1876; il

est à environ 1.000 milles de la mer et à 400 milles de Hankeou. Ici

le sol et le climat changent complètement et il est très différent de

celui des plaines basses du Houpe, autour de Hankeou, Wou-Tchang et

Hanyang. La région d'Itchang, située au pied des massifs montagneux de

l'ouest, est, au point de vue agricole, une zone spéciale, mi-tempérée,

mi-tropicale. Sur les hauteurs viennent le blé et l'orge, les pommes

de terre et les patates, et, dans les vallées abritées, poussent le

riz, les oranges, les pamplemousses, les citrons et les mandarines.

Dans les plus hautes régions, on rencontre les essences forestières

que nous avons dans nos montagnes d'Europe, chênes et châtaigniers,

et de nombreux conifères; les arbres se font rares, comme partout

ailleurs, bien que, dans certaines parties des districts de Pa-Tong

et de Li-Tchuen, on trouve encore assez de bois de construction. En

avril 1894, époque où je suis allé pour la première fois à Itchang, il

y avait, comme Européens, le consul d'Angleterre et quelques employés

de la douane chinoise, plus deux ou trois missionnaires franciscains,

belges, et un orphelinat de sœurs franciscaines françaises. Le

séminaire de la mission, pour former les jeunes prêtres indigènes

était, sous la direction d'un franciscain allemand, établi de l'autre

côté de la rivière, en face d'Itchang, dans la gorge de Che-Lieou-Hong,

véritable ermitage rempli d'un charme pénétrant. Toutes les gorges

qui entourent Itchang, d'ailleurs, sont, au printemps, délicieuses à

visiter. La floraison des orangers et des citronniers embaume l'air, et

les arbres à feuilles persistantes égayent la nature parfois sauvage de

ces vallées. C'est un véritable enchantement pour celui qui a résidé

longtemps dans les plaines du Bas-Yangtseu. Mais, par contre, l'été

est très chaud, plus sec, il est vrai, que vers Hankeou ou Changhai,

mais plus brûlant; ainsi, en juin 1894, la température est montée à

111° Fahrenheit, ce qui fait 44° centigrades; tous les thermomètres

éclataient au soleil; l'hiver est comme l'automne, absolument

délicieux; il en est ainsi, du reste, dans toute la vallée du Yangtseu;

seulement à Itchang, l'air est plus sec et plus vif.

III.--La communauté marchande est représentée actuellement dans le

port ouvert par les agents des trois compagnies de bateaux qui font le

service avec Hankeou, et par trois maisons de commerce: une allemande,

une anglaise et une française. Cette dernière est la Compagnie

française des Indes et de l'Extrême-Orient. Le commerce d'Itchang est,

du reste, plutôt un commerce de transit. La ville est située dans une

contrée montagneuse, très pauvre, et dont la population n'a, par suite,

pas beaucoup d'argent à dépenser pour s'offrir des objets d'Europe.

Le commerce qui se fait ici est un commerce de détail; il n'y a ni

grande banque, ni marchand en gros; Itchang est le point de départ et

d'arrivée de tout ce qui va au Sseu-Tchuen ou en revient; c'est là sa

seule importance.

IV.--Ce pauvre petit port a, lui aussi, sa spécialité: c'est la

pêche à la loutre. Voici comment les pêcheurs procèdent: de petits

bambous, gros comme des lignes de pêche, sont fixés à la rive et à

leur extrémité, au-dessus de l'eau, est attachée une loutre, au moyen

d'une chaîne de fer fixée en arrière des pattes de devant, tout autour

du corps. Le pêcheur veut-il prendre du poisson? Il descend son filet

(sorte d'épervier) au fond de la rivière et, par une ouverture béante

à la partie supérieure, il lance la loutre qui fait sortir le poisson

de toutes les crevasses et cachettes où il se dissimule; puis, après

quelques instants, filet, loutre et poissons sont remontés, et la

loutre est récompensée d'un poisson frais.

V.--Les promenades autour d'Itchang offrent toutes un intérêt au

voyageur qui vient de passer de longs jours dans les plaines monotones

et sans verdure qui se déroulent invariables depuis Changhai. En

arrière de la ville, du côté opposé au fleuve, on peut visiter, au

sommet d'une colline, un temple auquel les Chinois attachent une

importance considérable. Cette construction, en effet, qui a subi des

réparations et des additions en 1898, est destinée à contrebalancer

l'influence du feung chouei de la colline en forme de pyramide, qui se

trouve juste en face sur l'autre rive du fleuve.

Cette rive, également, présente de charmants aspects, et si l'on a

parfois un peu de peine à gravir quelques pentes brusques, on est bien

récompensé par la vue de la nature presque alpestre qui s'offre à tout

instant: rocs et cascades, torrents roulant sur des cailloux fins,

entre des berges bordées de bambous et de pamplemousses; on se croit

transporté dans une autre partie du monde, sauf à être désillusionné

quand on tombe sur un pauvre village chinois sale et délabré, comme le

sont malheureusement tous ceux que l'on rencontre.

Le Long-Wang-Tong, ou la grotte du roi Dragon, mérite d'être visité;

pour y arriver, une petite excursion est nécessaire. Non loin de là se

trouve le Wen-Fo-Chan, ou montagne du Bouddha de la littérature, au

milieu d'un amas de rocs escarpés qui semblent rendre les abords du

temple complètement inaccessibles.

Le Yun-Wou-Chan, ou montagne du nuage et du brouillard (ou bien du

brouillard nuageux) présente également de l'intérêt. Il est situé au

fond d'une vallée à l'entrée de la gorge d'Itchang, et pour y arriver,

il faut suivre la vallée, puis faire une ascension assez longue. C'est

l'un des plus beaux endroits des environs d'Itchang.

VI.--Toutes les barques qui font le commerce avec le haut-fleuve

jusqu'à Tchong-King, s'arrêtent à Itchang, et, pour le plus grand

nombre d'entre elles, c'est le port d'attache.

Celles qui arrivent du Sseu-Tchuen débarquent ici leurs marchandises,

lesquelles sont chargées sur les vapeurs destinés à les transporter

vers Hankeou; les autres font, en sens contraire, le chargement des

marchandises pour les ports de la haute rivière. Cependant, malgré

les facilités offertes par la vapeur, bon nombre de jonques venant du

Sseu-Tchuen descendent leurs marchandises jusqu'à Hankeou, et même

jusqu'à Changhai; c'est que, pour le Chinois, le temps ne compte pas;

la rapidité n'est qu'un vain mot.

La population flottante est par suite assez forte à Itchang, et il est

impossible d'en savoir le chiffre, car elle est très variable. Mais la

population stable d'Itchang peut être évaluée à 60.000 habitants.

Le commerce total, en 1908, était d'environ 8.000.000 de taels.

C'est à partir d'Itchang que la navigation du Yang-Tseu-Kiang, si elle

devient moins rapide et plus difficile, est toutefois beaucoup plus

intéressante. D'ici à Tchong-King, en effet, il faut aller en barque

chinoise; ces barques, d'ailleurs faites et construites en vue de cette

navigation du haut-fleuve, sont très solides et très confortables.

Tout l'arrière est destiné aux passagers et à leurs bagages; divisées

par des cloisons, les chambres sont évidemment assez exiguës, mais

on peut y installer un matelas et y dormir confortablement au milieu

des tentures de papier rouge collées sur toutes les parois, et des

fleurs et des oiseaux sculptés sur les poutres. La salle à manger et la

cuisine où coucheront les domestiques se trouvent au centre, et l'avant

est réservé au poste d'équipage. Tout à l'arrière, près du gouvernail,

le chef (en même temps pilote) a sa petite chambre dans les flancs

du bateau, et même, la plupart du temps, il loge là avec sa famille.

Ces jonques sont, du reste, longues et larges, mesurant de 15 à 25

mètres de long sur 4 à 5 de large, et bien assises sur l'eau; elles ne

naviguent que le jour, et, le soir arrivé, vont mouiller à l'abri de

quelque crique où elles peuvent être en sûreté par tous les temps.

La première station que l'on passe est Ping-Chan-Pa, à l'entrée de la

première gorge; il y a là un ponton où un douanier solitaire compte les

heures tristement. Il est vrai qu'on ne le laisse là que trois mois;

chacun y stationne tour à tour, et ce tour doit encore arriver souvent,

car le personnel de la douane d'Itchang n'est pas nombreux.

En quittant Ping-Chan-Pa, le fleuve est encaissé entre deux hautes

falaises à pic et coule paisiblement: on ne se douterait pas que

quelques kilomètres plus loin, l'eau, par suite des rapides, bouillonne

avec furie. On franchit ainsi les premiers rapides, Pa-Tong et Yang-Pe,

puis le Sin-Tan (_tan_ veut dire _rapide_ en chinois) et le Yé-Tan,

le plus terrible aux hautes eaux. Que de barques ont sombré corps et

biens, dans ces passages dangereux! Les accidents sont fréquents, et

pour tâcher de venir en aide aux malheureux qui sont ainsi éprouvés,

des barques de sauvetage, peintes en rouge et battant pavillon

impérial, croisent en amont et en aval des rapides. Ces barques de

sauvetage existent, d'ailleurs, partout sur le fleuve, aux endroits

dangereux. Il y en a à Hankeou, à l'embouchure de la Han, dans le grand

fleuve, et les jours de gros vent ou de tempête, elles font le service

de bacs entre Hankeou, Hanyang et Wou-Tchang.

La région intéresse par son caractère de sauvage grandeur; tantôt le

Yangtseu coule, calme et tranquille, ayant à peine 20 mètres de large,

entre deux hautes montagnes; le soleil ne pénètre jamais dans ces

endroits resserrés, et il y fait sombre et froid; puis, tout à coup,

une vallée fraîche et riante se présente, le fleuve s'élargit, s'étale,

et l'on entend au loin le bruit d'un rapide, semblable au tonnerre. Un

des passages des plus saisissants se trouve aux approches des gorges

de Feung-Chien où la vallée se rétrécit; on aperçoit de grands bancs de

roche et des villages, des hameaux plutôt, perchés sur les hauteurs;

les artistes chinois ont souvent représenté les sites agrestes et

en même temps si attrayants du cours du Haut-Yangtseu, et plus d'un

kakemono nous montre les temples couronnant les sommets des falaises,

tandis qu'au bas le fleuve coule dans le brouillard, et qu'un pêcheur

en barque jette ses filets.

La partie la plus pénible de la navigation commence à Itchang et finit

à Kouei-Tcheou-Fou, petite préfecture d'environ 30.000 habitants,

à la limite des provinces du Houpe et du Sseu-Tchuen. A partir de

Kouei-Tcheou, la navigation devient plus aisée, et une fois que l'on a

franchi le rapide de Chang-Chou-Long, lequel est encore assez périlleux

et demande parfois une journée de travail à la corde, on peut se

reposer de ses peines, quoique cependant on ne soit pas hors de toute

difficulté. Toutefois, le plus pénible est fait, et c'est sur un fleuve

parfaitement calme qu'on aborde à Tchong-King.

CHAPITRE X

I. La province du Hounan; les rivières qui l'arrosent.--II. Caractère

rude de la population.--III. Fertilité du sol.--IV. Les bois du

Hounan.--V. Les richesses minières.--VI. Les industries.--VII. Routes

commerciales.--VIII. Yo-Tcheou (Yochow) ville ouverte au commerce

étranger; ses transactions.--IX. Tchang-Cha-Fou (Chang-Sha-Fu)

capitale du Hounan; son commerce; difficultés rencontrées par les

Européens pour y résider.--X. La fête du dragon.--XI. Les monts

Nan-Ling et les aborigènes.

La grande artère de la Chine: le Yangtseu · 第 9 / 19 段