IV.--Kieou-Kiang est l'une des villes les plus agréables à habiter

parmi toutes celles qui sont bâties sur les bords du Yangtseu. Quand

le voyageur arrive en bateau en remontant le fleuve, il passe d'abord,

avant d'arriver à Kieou-Kiang, devant la petite île de Siao-Kou-Chan

(le petit orphelin) très élégante et chargée de monastères blanchâtres,

qui la font ressembler à un pain de sucre; puis il arrive à

l'embouchure du lac Po-Yang, où se dresse, adossé à une éminence et

regardant l'entrée du lac, le port de Houkeou; de cette dernière ville,

par-dessus le lac, on aperçoit une chaîne de collines assez élevées

et dont les versants, descendant vers le Po-Yang, sont couverts de

verdure en buissons et de quelques arbres isolés. Cela fait contraste

avec les rives plates que l'on rencontre partout ailleurs; en effet,

depuis l'embouchure du Yangtseu jusqu'aux gorges d'Itchang, on ne voit

aucune verdure; l'indigène imprévoyant a abattu toute la forêt et

ne lui a pas donné le temps de repousser. Par delà les prairies où

coule majestueusement le grand fleuve, depuis des siècles, toute trace

d'arbres a disparu et on ne voit que des collines nues et grisâtres.

Aussi la vue se trouve-t-elle égayée quand on arrive en face de

Kieou-Kiang. La ville en elle-même n'a rien de plus remarquable qu'une

autre ville chinoise, et les Européens qui habitent la concession

sont en très petit nombre; seulement les agents de la douane, les

représentants des compagnies de navigation et quelques missionnaires.

Cependant, grâce aux montagnes dont elle est entourée, elle a un

cachet particulier que n'ont pas les autres villes du Yangtseu, même

les plus grandes. Aussi, les Européens qui résident dans les ports

proches de Kieou-Kiang, notamment ceux de Hankeou, ont-ils construit

sur les hauteurs du Lou-Chan (ainsi se nomme la chaîne de Kieou-Kiang)

une véritable petite ville où ils vont prendre le frais et se reposer

des chaleurs torrides de l'été du Yangtseu. Autrefois seule la douane

de Kieou-Kiang possédait un bungalow dans un coin de montagnes nommé

Ta-Chan-Pei, et les Russes, marchands de thé à Hankeou, une autre

maison à Ma-Ouei-Chouei; mais en 1899 un missionnaire américain

découvrit le sommet de Ku-Ling et s'y installa. L'idée lui vint de

construire des maisons de rapport et il lutta avec les mandarins du

Kiang-Si pour obtenir une certaine quantité de terrain. Ce fut dur,

ce fut long, mais sa patience fut récompensée, et à l'heure qu'il est

Ku-Ling est une véritable ville européenne perchée sur le sommet du

Lou-Chan. De tous les points du Yangtseu on y vient, et les habitants

de Changhai eux-mêmes, qui autrefois allaient se reposer au Japon, ne

dédaignent pas de s'y installer malgré les trois jours de navigation

sur le fleuve.

V.--Nous sommes ici dans la province du Kiang-Si, bornée au nord par le

Houpe et le Ngan-Hoei; à l'est, par le Tche-Kiang et le Fou-Kien; au

sud, par le Kouang-Tong; à l'ouest, par le Hounan. Les montagnes qui

se trouvent au nord de la province et auxquelles Kiu-Kiang est adossé

sont relativement peu hautes et par suite très abordables; mais celles

qui sont au midi et qui se réunissent aux montagnes des provinces du

Kouang-Tong et du Fou-Kien sont presque inaccessibles, quoique l'on y

découvre de fort belles vallées.

Les campagnes sont très bien cultivées; cependant la province est si

peuplée que, toute fertile qu'elle est, elle ne fournit pas beaucoup

plus de riz qu'il n'en faut pour nourrir ses habitants; aussi ont-ils

la réputation d'être très économes, voire avares, et leur épargne

sordide leur attire souvent la raillerie de leurs compatriotes.

Le Kiang-Si est bien arrosé; sa principale rivière est le Kan-Kiang qui

prend sa source près de Sin-Fong, et après avoir passé à Kan-Tcheou,

Kingan et Nan-Tchang, se jette dans le lac Poyang près de Nan-Kang.

Cette rivière ainsi que les petits ruisseaux qui s'y jettent est

remplie de toutes sortes de poissons, notamment truites et saumons; à

une certaine époque de l'année, généralement en avril, les esturgeons

remontent le fleuve et sont pris en grande quantité dans le lac Poyang.

La tortue comestible à carapace molle est également très abondante

au Kiang-Si. Ainsi que je l'ai dit plus haut, les montagnes dont la

province est entourée sont couvertes de bois, ce qui en fait une oasis

au milieu de la nudité des autres provinces.

Outre que la terre produit ici tout ce qui est nécessaire à la vie et

que rivières et lacs fournissent amplement le poisson, la province du

Kiang-Si est très riche en mines d'or, d'argent, de plomb, de fer et

d'étain. On y exploite une mine de charbon dans le sud, à Ping-Chiang;

on y fabrique également de belles étoffes et on y distille un vin de

riz très renommé.

Mais l'industrie la plus célèbre du Kiang-Si est celle de la

porcelaine. On la fabrique à Kin-Te-Tcheng, petite ville située sur

la rivière Tchang, dans une plaine entourée de hautes montagnes; la

ville a beaucoup souffert de la rébellion des Tai-Ping, mais elle

reprend peu à peu son activité; elle est peuplée surtout d'ouvriers

porcelainiers et décorateurs, et bien qu'elle ne soit pas ville murée,

mais pour ainsi dire simple village, c'est l'une des plus grandes cités

de la province comme population. C'est à Kin-Te-Tcheng que la Cour de

Pékin commande la porcelaine dont elle a besoin; et il n'y a pas lieu

d'insister pour faire comprendre que le commerce de vases, plats et

bols d'espèces variées est la principale affaire de cette partie du

Kiang-Si; un grand nombre de marchands de toutes les provinces viennent

s'y approvisionner; car la porcelaine qui se fait à Canton et dans

les provinces de Fo-Kien est loin d'être aussi estimée; beaucoup de

marchands indigènes du Kiang-Si chargent aussi de grandes barques et

vont à petites journées vendre leur produit dans les villes le long du

Yangtseu.

Kieou-Kiang a été ouvert au commerce étranger; c'était en effet

l'un des ports où pouvait aborder le thé dont les Anglais faisaient

autrefois un grand commerce; il avait été question, au lieu d'ouvrir

Kieou-Kiang, de choisir Houkeou, à l'embouchure du Poyang dans le

Yangtseu; mais je crois que ce dernier port n'aurait pas été plus

florissant que Kieou-Kiang, qui a trompé toutes les espérances fondées

sur lui; il n'a jamais été en effet un marché pour les thés dont le

trafic a toujours été concentré à Hankeou.

Kieou-Kiang a une population de 60.000 habitants; la ville a bien perdu

de son importance d'autrefois, depuis qu'elle a été prise et saccagée

en 1853 par les rebelles Tai-Ping; elle est à peine relevée de ses

ruines, et une grande partie de la ville murée est une véritable forêt

vierge.

Son commerce pour l'année 1908 s'élevait à 30.093.412 taels.

VI.--Selon toute probabilité Kieou-Kiang restera toujours un port

secondaire et ne prendra jamais de grandes proportions au point de vue

du trafic. Peut-être, une fois les communications rendues plus faciles

par les voies ferrées, la province du Kiang-Si, dont Kieou-Kiang est le

débouché sur le Yangtseu, arriverait-elle à un plus grand développement

par l'exploitation de ses richesses naturelles; elle possède en effet

quelques produits assez recherchés, tels que le thé, le tabac, les

haricots, la ramie, le coton, voire même le camphre, et ses récoltes

en riz et en blé sont généralement fort abondantes. La population, qui

peut être estimée à 25.000.000, est intelligente et fine; le travail

des ouvriers du Kiang-Si est très apprécié, et ce qui sort de leurs

mains, comme les objets de porcelaine, le papier, les étoffes de ramie,

prouve infiniment de goût et d'habileté. Il y a en outre dans la

province beaucoup de mines de charbon, des mines de cuivre et de fer.

Mais tout cela ne peut être mis en exploitation sérieuse que par des

capitaux considérables, et à condition que les voies de communication

soient faciles et rapides, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui.

On a déjà eu bien de la peine à achever la construction du chemin de

fer qui relie Kieou-Kiang à Nan-Tchang-Fou, capitale de la province, et

il est probable qu'après cet effort, les choses vont encore rester pour

de longues années en l'état actuel.

[Illustration: _Brouette chinoise._]

CHAPITRE VIII

I. Hankeou (Hankow), sa situation; la province du Houpe.--II.

Hankeou et Hanyang; ouverture de Hankeou au commerce étranger:

anglais, russes et français.--III. Concessions russe, française,

allemande et japonaise.--IV. L'essor de Hankeou; le vice-roi

Tchang-Tche-Tong et les usines de Hanyang.--V. Établissements

industriels à Wou-Tchang-Fou.--VI. Le chemin de fer Hankeou-Pékin:

les lignes nouvelles projetées.--VII. Les Japonais à Hankeou et dans

le Yang-Tseu-Kiang.--VIII. L'agriculture au Houpe; les forêts, les

mines.--IX. Le commerce; importation et exportation.--X. Le thé,

principal article d'exportation.--XI. Parts afférentes aux diverses

nations dans le commerce de Hankeou; la part de la France.--XII.

Compagnies de vapeurs, maisons françaises; nouveautés industrielles et

commerciales de Hankeou.

I.--Hankeou est situé dans la province du Houpe, sur les bords

du Yang-Tseu-Kiang, qui traverse la province de l'ouest à l'est.

Autrefois, Hankeou était un simple marché, dépendant de la

sous-préfecture de Hanyang dont il est séparé par la rivière Han,

affluent du grand fleuve. Hankeou signifie, du reste, en chinois

«embouchure de la Han». Le Jésuite du Halde, en 1735, décrivait ainsi

la province du Houpe, laquelle, à cette époque, formait avec le Hounan

la vaste province du Hou-Kouang: «La plus grande partie de cette

province est un pays plat qui consiste en de rases campagnes arrosées

de toutes parts de ruisseaux, de lacs et de rivières. On y pêche une

infinité de toutes sortes d'excellents poissons, et l'on prend grand

nombre d'oiseaux sauvages sur les lacs.

«Les campagnes y nourrissent des bestiaux sans nombre; la terre y

produit toutes sortes de grains et de fruits, surtout des oranges et

des citrons de toutes les espèces. Les montagnes sont très abondantes

les unes en cristal, d'autres en simples et en herbes médicinales... On

y trouve des mines de fer, d'étain et de semblables minéraux.

«Il s'y fait quantité de papier des bambous qui y croissent et l'on

voit dans les campagnes beaucoup de ces petits vers qui produisent de

la cire de même que les abeilles produisent le miel.

«Enfin, elle est si abondante en toutes sortes de choses qu'on

l'appelle communément le grenier de l'Empire, et c'est un proverbe,

parmi les Chinois, que la province de Kiang-Si peut fournir un déjeuner

à la Chine, mais que celle de Hou-Kouang a seule de quoi la nourrir

tout entière.»

Il y a là, je crois, quelque exagération, et si la province du Hounan

peut être considérée comme assez riche, par contre, le Houpe est

certainement une des pauvres provinces de Chine. Malgré cela, le marché

de Hankeou était déjà important à l'époque où écrivait le Père du

Halde; car c'était le rendez-vous du commerce de la Chine centrale.

Le Père Huc, au reste, en parle aussi avec enthousiasme lors de son

passage à son retour de Lhassa. C'est que, par la Han d'un côté et par

le Yangtseu de l'autre, toutes les marchandises arrivant du nord et de

l'ouest viennent se réunir à Hankeou.

II.--Actuellement Hankeou a grandi et a surpassé de beaucoup Hanyang

qui est devenue une ville morte. La population y est estimée de 800.000

à 1.000.000 d'habitants. Ces chiffres sont forcément approximatifs, car

les recensements du gouvernement chinois sont plus ou moins sujets à

caution; il n'en est pas moins vrai que Hankeou est une des villes les

plus peuplées de la Chine.

Elle a été ouverte au commerce étranger en 1861, et, de suite, les

Anglais s'y installèrent et y créèrent le «British Settlement» qui

devint rapidement une petite ville fort gracieuse et élégante, munie

d'un quai d'environ un kilomètre de long, tout planté d'arbres, et

qui est la promenade habituelle des résidents. Les Anglais, à cette

époque, prenaient de forts chargements de thé à destination de Londres,

et ils continuèrent ainsi à envoyer jusqu'à Hankeou, aux hautes eaux,

des vapeurs de 7 et 8.000 tonnes. Ils cessèrent vers 1897-1898, alors

que les plantations de Ceylan, de l'Inde et de l'Assam, étant en plein

rapport, purent fournir le Royaume-Uni de tout le thé dont il avait

besoin.

Les Russes, eux aussi buveurs de thé, ne tardèrent pas à s'installer

à Hankeou; ils construisirent leurs résidences dans la concession

anglaise, la seule existante, et ouverte à tous les Européens; puis

ils y élevèrent des fabriques pour y préparer le thé en briques à

destination de la Sibérie, du Thibet et de la Mongolie. C'est en effet

sous cette forme qu'il est facile d'importer le thé dans ces pays,

en le faisant circuler à dos de chameaux; les briques et briquettes

fabriquées à Hankeou par les Russes sont divisées en carrés par des

lignes creusées dans les comprimés, afin de pouvoir chez les Thibétains

et les Mongols servir d'échange. Aujourd'hui les Anglais ont à peu près

cessé tout commerce de thé, et seuls les Russes en exportent encore du

Houpe.

C'est trois ans après l'ouverture du port au commerce étranger

qu'Anglais et Russes vinrent s'y installer. A cette époque (1864) il y

avait également une quinzaine de Français, mais ils n'y restèrent pas,

et ce n'est qu'en 1895 qu'ils commencèrent à y reparaître.

III.--Après la guerre sino-japonaise, la Chine, vaincue et obligée

d'ouvrir de nouveaux ports et d'accorder de nouvelles concessions,

dut, en même temps qu'elle cédait aux prétentions du Japon, agréer

les demandes des autres puissances. C'est ainsi que la Russie et

l'Allemagne exigèrent des concessions à Hankeou, à côté de la

concession britannique. Mais la France avait déjà, précisément à la

suite de la concession britannique, le droit (acquis en 1861) d'établir

une concession. Il s'ensuivit quelques difficultés qui furent, au bout

d'un temps assez long toutefois, réglées d'une façon amicale, et les

concessions furent délimitées en laissant à la Russie les terrains que

ses sujets avaient depuis longtemps acquis, en dehors et à côté de la

concession britannique, pour y construire de nouvelles fabriques de thé

qui étaient, au moment de la discussion, en plein rapport.

Mais une autre difficulté s'élevait pour la France. Ayant négligé en

1861 de prendre effectivement possession de la concession qui lui était

octroyée, elle n'y avait élevé qu'un consulat, et les Anglais s'étaient

approprié les terrains à l'entour pour en faire un champ de courses.

Le consulat de France était donc au milieu du champ de courses. On

ne saura jamais les tracas, les ennuis, la peine que j'ai eus à faire

revivre la concession française, mais j'ai été récompensé de mes luttes

de trois années, car j'ai réussi[13].

[Note 13: «La concession française existait en principe depuis

longtemps, mais n'existait qu'en principe. C'est à l'initiative de

notre consul actuel, M. Dautremer, qu'elle doit d'avoir pu passer à

l'état de réalité. La France doit d'autant plus lui en savoir gré que

cet établissement n'a pu se faire sans rencontrer bien des difficultés,

suscitées soit par des intérêts personnels ou des convoitises plus ou

moins inavouables, soit aussi par des susceptibilités nationales.» (_Le

Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien_, par le P. CHEVALIER.)

«Le travail que vous présente ici la municipalité française, et que

vous nous faites l'honneur d'inaugurer aujourd'hui, est un monument

de longue persévérance. A mon prédécesseur, M. Dautremer, revient le

mérite de l'avoir entrepris il y a trois ans. Il fallait alors avoir

une foi solide en l'avenir. Notre concession n'était guère plus qu'un

terrain vague et rien ne faisait prévoir le spectacle d'activité, de

progrès, de succès qu'elle offre aujourd'hui. Je regrette donc que

M. Dautremer n'ait pu se trouver ici pour assister à l'achèvement de

l'œuvre qu'il avait presque poussée jusqu'au bout et dont il conservera

justement l'honneur. Il avait eu confiance. Il fallait avoir confiance

au moment où la Chine entière se troublait.» (_Discours de M. de

Marcilly_, consul de France, à l'inauguration du quai de la concession

française, 17 mai 1901.)]

Quant aux Allemands, ils choisirent un emplacement en dehors de la

ville et les Japonais s'établirent à leur suite sur les bords du fleuve.

Hankeou prenait donc un développement considérable: Anglais, Russes,

mais surtout Allemands et Français venaient y fonder des maisons de

commerce et des industries. Des fabriques d'albumine s'élevèrent

bientôt; des machines pour traiter les minerais d'antimoine, de plomb,

de zinc furent importées. Des filatures de coton et de soie, de chanvre

et de jute, furent construites; une tannerie également. Il existe

aujourd'hui à Hankeou, dans les concessions européennes, plusieurs

centaines d'étrangers de toutes nationalités.

IV.--L'essor de Hankeou fut, il faut le dire, grandement aidé par

un vice-roi très actif quoique un peu brouillon et sans méthode,

Tchang-Tche-Tong. Mort il y a quelques années à Pékin où il avait

été appelé au conseil privé de l'Empereur, Tchang-Tche-Tong occupa

pendant de longues années le poste de vice-roi du Houpe et du Hounan.

Vieux Chinois, imbu des idées littéraires les plus pures (il était

membre du Han-Lin ou académie chinoise), il comprenait néanmoins que

la Chine avait besoin d'une éducation nouvelle, et il avait résolu de

prendre à l'Europe ce qui faisait sa force, l'instruction militaire

et l'industrie. Des Allemands avaient été chargés de lui créer une

armée, et des Belges furent appelés, en 1891, pour élever à Hanyang des

hauts-fourneaux et des ateliers afin d'y fondre les minerais et d'y

fabriquer des armes et des rails. En effet, à ce moment déjà, était en

germe l'idée du chemin de fer de Hankeou à Pékin.

L'établissement d'une semblable entreprise devait être long; aussi

ce fut par à-coups qu'elle fut montée, l'argent manquant souvent, et

on put croire à un moment donné que l'opération était au-dessus des

forces du vice-roi. En décembre 1892, des millions avaient déjà été

engloutis dans l'affaire, et les assises sortaient à peine de terre;

pour se procurer des fonds on cherchait à vendre à Changhai le minerai

qu'on extrayait de la montagne de Ouang-Tseu-Kiang, à 60 milles en aval

de Hanyang, minerai qui était destiné aux fonderies. En même temps

il fallait aussi d'autres capitaux pour ouvrir la mine de charbon

du mont Tié-Chan, à Ouang-Tchang-Tseu, près de Ouang-Tseu-Kiang,

charbon destiné à alimenter les hauts-fourneaux. Au Tié-Chan, pour

l'exploitation des mines tant de charbon que de minerai, se trouvaient

six Allemands, tandis que les Belges avaient la direction des ateliers.

Mais, en 1894, alors qu'on croyait pouvoir faire marcher l'usine,

on eut une autre déception: les charbonnages ne fournissaient qu'un

anthracite sulfureux incapable de produire le coke nécessaire, et

il fallut faire venir du Cardiff en attendant de trouver une autre

mine capable d'alimenter les hauts-fourneaux. Or les fonds manquaient

toujours malgré une aide sérieuse de Li-Han-Tchang, alors vice-roi

de Canton, frère de Li-Hong-Tchang. Tchang-Tche-Tong aux abois

songea alors à former une société privée qui aurait pris en mains la

continuation de l'affaire qu'il sentait bien lourde pour ses épaules.

Des négociants chinois, tous très riches, vinrent exprès de Canton pour

examiner les travaux et finalement refusèrent de s'engager.

Le vice-roi se trouvait donc dans une situation embarrassante: plus

d'argent et pas de charbon sur place. C'est alors que la Banque

asiatique allemande (Deutsch asiatische bank) offrit ses services, et

elle avança au vice-roi une somme considérable, plusieurs millions

de taels (on parlait à cette époque d'une somme de vingt millions de

francs) avec garantie prise sur la fabrique d'armes. Les Allemands

étaient donc dans la place qu'ils convoitaient depuis longtemps,

et peu à peu tous les Belges furent remerciés. Cependant il arriva

que les administrateurs allemands voulurent se passer des collègues

chinois qui leur étaient adjoints, et se considérèrent un peu trop

comme les maîtres absolus. L'union ne devait pas tarder à être brisée

et le vice-roi, mécontent, après un essai des Allemands pour mettre

entièrement la main sur l'entreprise et en faire une œuvre allemande,

rappela des Belges. Aujourd'hui, après bien des vicissitudes, les

usines fonctionnent et sont toujours dirigées par des Belges, tandis

que les Allemands continuent à administrer les mines de fer et de

charbon du Tié-Chan. Elles fournissent des rails aux chemins de fer

chinois et fondent des canons et des fusils.

V.--En dehors de cette grosse entreprise, Tchang-Tche-Tong a créé à

Wou-Tchang, la capitale du Houpe, en face de Hanyang et de Hankeou,

sur l'autre rive du Yangtseu, un hôtel des monnaies où l'on frappe les

sapèques de cuivre et la monnaie divisionnaire d'argent, pièces de 10

cents et de 20 cents.

Il établit également une fabrique d'aiguilles à coudre, dont la Chine

fait une grande consommation et qu'elle achète ordinairement en

Angleterre et en Allemagne.

Il créa une filature de coton et de lin, une filature de soie. Il fit

venir des professeurs du Japon pour enseigner à l'école d'agriculture

qu'il avait fondée. Enfin, son activité ne connaissait pas de bornes.

Beaucoup de ces institutions eurent des débuts pénibles, mais

actuellement, reprises par des capitalistes chinois, elles semblent

devoir prospérer.

VI.--Mais ce qui a contribué à donner à Hankeou l'essor commercial

et industriel, ce qui en a fait définitivement le grand marché du

centre de la Chine, c'est, sans contredit, le chemin de fer qui

relie cette dernière ville à Pékin. Le projet de cette voie ferrée,

destinée à traverser toute la Chine depuis Pékin jusqu'à Canton, en

passant par Hankeou, était en germe dès 1891, mais la difficulté

d'avoir des fonds, puis la guerre avec le Japon avaient éloigné la

réalisation de ce plan. Ce ne fut qu'en 1897, avec des capitaux

français, sous la direction d'ingénieurs belges, que les travaux

furent commencés. Je dirai peut-être quelque jour comment toute cette

affaire fut menée à ses débuts, mais le moment n'est pas encore venu.

Actuellement le chemin de fer est construit de Hankeou à Pékin et

fonctionne régulièrement; des trains de luxe, fournis par la Compagnie

internationale des wagons-lits, y circulent, et le gouvernement

chinois a, l'année dernière, racheté la ligne au moyen d'un emprunt

par l'intermédiaire de la banque française de l'Indo-Chine. Quant à la

ligne Hankeou-Canton elle est toujours à l'état de projet.

La seule voie ferrée de la province, en dehors de la grande ligne de

Hankeou à Pékin, est une petite ligne industrielle de 25 kilomètres

environ reliant les mines du Tié-Chan au Yangtseu. Elle n'est, du

reste, pas ouverte aux voyageurs ni aux marchandises.

Les lignes projetées sont donc actuellement: le chemin de fer de

Hankeou à Canton qui, dans la province, suivra la rive droite du fleuve

de Wou-Tchang à Yo-Tcheou; et le chemin de fer du Sseu-Tchuen qui

partira de Hanyang et passera par Cha-Yang, King-Meun et Itchang; à

partir d'Itchang, son itinéraire doit suivre la rive gauche du Yangtseu

et aboutir à Kouei-Fou. Cette ligne aura deux embranchements: l'une de

Cha-Yang à Cha-Che; l'autre de King-Meun à Siang-Yang-Fou.

Mais la réalisation de ces deux projets est sans doute encore loin

de nous; aucun n'a reçu un commencement d'exécution, les Chinois

prétendant établir avec leurs propres ressources ces deux voies

ferrées dont la construction est difficile et coûteuse.

VII.--Au milieu de la concurrence que se font entre elles les

puissances européennes en Chine, est apparu depuis longtemps déjà,

mais s'est affirmé surtout après la guerre sino-japonaise et la guerre

russo-japonaise, un adversaire qui devient redoutable sur le marché

chinois, c'est le Japon. Ce nouveau venu désire prendre sa part et il y

montre une énergie et une persévérance rares.

Le nombre est incalculable des articles importés notamment dans les

ports du Yangtseu. Kieou-Kiang et Hankeou en sont inondés et ces

articles, se vendant à des prix excessivement peu élevés (ce que

recherche avant tout le Chinois), sont choisis de préférence aux objets

similaires d'Europe. L'explication de ceci, au reste, est fort simple:

le Japon est à quelques heures de Changhai; il a à son service une

compagnie de navigation qui dessert directement les ports du Yangtseu

en venant en ligne droite du Japon; par suite ses objets de trafic

payent peu de transport; en outre la main-d'œuvre au Japon est bien

moins élevée qu'en Europe; enfin le fabricant et le commerçant japonais

se contentent d'un bénéfice infiniment moindre que celui que recherche

un Européen qui tient à faire fortune rapidement et dont la moyenne de

dépenses est dix fois supérieure à celle d'un Japonais[14].

[Note 14: Voir _L'Empire japonais_, par J. Dautremer, page 190, IX.]

Voici les différents articles japonais importés avec succès dans

l'Empire du Milieu:

Cotonnades de toutes sortes et de toutes couleurs;

Lampes à pétrole;

Verres de lampes et mèches;

Allumettes genre suédois;

Objets les plus divers en fer-blanc, tels que bouilloires, boîtes à

thé, seaux, lanternes, etc.;

Verres à vitres;

Verres à boire, carafes, stores en verroterie et tous les objets de

verre en général (fabriqués à Tokio);

Chapeaux de feutre (fabriqués à Osaka);

Chapeaux de paille (fabriqués à Osaka);

Bas et chaussettes de coton et de laine (fabriqués à Osaka et à Tokio.)

La grande artère de la Chine: le Yangtseu · 第 7 / 19 段