X.--Le revenu total de l'année 1908 montre une moins-value de 1.393.727

taels, soit 12,60% comparé au total de 1907, et cependant moindre que

la moins-value constatée en cette même année 1907. Elle porte surtout

sur les importations: 1.154.281 taels; les droits sur l'opium et le

likin 219.104 taels. Quant aux droits de tonnage et aux droits de

cabotage, ils ne sont pas changés et restent sensiblement les mêmes.

Les droits d'exportation donnent une plus-value de 58.494 taels, et

les droits de transit 11.885 taels. En somme, depuis 1903, c'est la

plus mauvaise année qui soit au point de vue du revenu douanier. Il y

a une chute de 16.000.000 de taels dans le total brut des importations

étrangères. Bien que ce chiffre ne représente que la moitié du déficit

de 1907, il ne faudrait pas en conclure qu'il y a amélioration dans

le trafic. Le marché est encore encombré de l'immense quantité de

marchandises accumulées en 1905, et qui continuent à se solder à

l'encan; de plus, la trop grande variation du change de l'argent a

beaucoup gêné le marché, et la confiance n'a pas précisément régné.

Enfin la dépréciation subie par la sapèque de cuivre a réduit

considérablement les moyens d'achat de la classe ouvrière et paysanne

qui ne possède guère d'autre monnaie; les achats doivent en effet être

majorés de 20 à 25%, ce qui est énorme.

Les Russes ont essayé d'introduire sur le marché quelques cotonnades

de diverses espèces. Par suite du développement des différentes

industries, les métaux ont donné une plus-value de 1.720.455 taels.

Le fer en barres donne 60.324 piculs de plus qu'en 1907; autres

ferrailles, 37.207 piculs; saumon de plomb, 33.481 piculs; les pétroles

américains continuent leur marche ascendante et donnent un surplus de

1.559.183 gallons (1 gallon = 4 litres) en gros, et 2.190.270 gallons

en caisses. Le pétrole russe a réapparu sur le marché avec 1.391.377

gallons; quant au pétrole de Bornéo, il décline de 5.125.025 gallons,

et celui de Sumatra de 557.168 gallons. Les bois et le sucre ont subi

une diminution dans l'importation, et la farine a diminué de 1.479.720

piculs par suite du bon marché du riz.

La crise financière que l'on avait crainte a été arrêtée par suite

de la baisse continue du change qui a beaucoup encouragé le commerce

d'exportation. De plus, les moissons, heureusement bonnes, ont aidé à

la stabilisation de la situation. Il y a une plus-value de 12.000.000

de taels au chiffre de l'exportation, qui est due à la demande de

plus en plus forte de la soie et de ses produits. La prompte reprise

des affaires aux États-Unis après la crise financière de 1907 a amené

une demande considérable, et les prix se sont bien maintenus. Mais

néanmoins, beaucoup de plaintes s'élèvent tous les ans sur les défauts

de la soie, par suite des procédés défectueux de l'élevage chinois. Il

faudrait ici un établissement comme celui fondé à Phulongthuong par

les Français, et où les Annamites reçoivent l'instruction nécessaire

pour sélectionner les œufs suivant la méthode de Pasteur. Le district

séricicole de Tai-Hou n'aurait eu qu'à gagner à une telle organisation.

L'exportation du coton brut donne une diminution de 301.650 piculs sur

les chiffres de l'année dernière. Le moment de la récolte fut contrarié

par le mauvais temps et il y eut un déficit d'environ 20%.

Les fils locaux ont tendance à remplacer les fils importés. Les

filatures sont très occupées et réalisent de gros bénéfices, mais elles

ont dû s'adresser à l'Inde faute de matière première. La récolte des

thés a été de 20 pour 100 meilleure qu'en 1907 et l'exportation des

thés verts a, dans l'année étudiée, été faite presque tout entière sur

Batoum. Cependant on dit que les producteurs ont perdu beaucoup par

suite de la modicité des prix; on constate une diminution de 28.989

piculs sur les thés noirs, mais ceci est sans importance puisque le

gros commerce des thés se fait à Hankeou.

Le transit intérieur donne le chiffre de 319.460 taels et consiste

surtout en pétroles de la province du Tche-Kiang et en charbon japonais

pour les filatures de Tsong-Ming et de Tong-Tcheou. Les communications

rendues faciles par le chemin de fer avec le district séricicole de

Tai-Hou ont amené une plus-value de 450.186 taels sur le transit

intérieur de la soie. Chao-Hing, gros marché cotonnier de la province

du Tche-Kiang, continue à envoyer ses produits à Changhai par jonque.

Les compagnies de navigation n'ont pas eu une année brillante, et les

frets ont été très bas par suite de la concurrence très forte et aussi

de la stagnation commerciale.

Quant à l'opium, la réduction de son importation est évidente, et

celle-ci arrivera à être supprimée. Depuis la promulgation du premier

édit contre la culture du pavot et l'habitude de fumer l'opium,

édit qui parut le 20 septembre 1906, il y eut une activité marquée

de la part des mandarins civils et militaires pour faire respecter

les ordres de l'Empereur, en menaçant de châtiments sévères ceux

qui continueraient à fumer la drogue. Les lettrés également, aidés

du nouvel élément «_étudiant_», ont déployé une grande énergie

pour influencer l'opinion, en répandant brochures et discours pour

convaincre les masses que l'opium abîme la race et abrutit l'homme; des

sociétés contre l'opium se sont formées, et des instruments sortis des

fumeries d'opium, pipes et accessoires, ont été brûlés en public. Les

nouveaux édits de 1907 et de 1908 ne font qu'encourager cette campagne

méritoire. A Changhai les fumeries furent fermées à la date du 20 juin

1907 et dans les concessions étrangères, à la date du 1er juillet 1908,

il fut procédé à la fermeture par séries de tous ces établissements.

L'institut de Chas. B. Town pour le traitement des fumeurs d'opium fut

ouvert le 24 octobre dernier, et jusqu'au 31 décembre 100 cas furent

soignés avec succès. Mais toute médaille a son revers, et les fumeurs

invétérés ont maintenant, faute d'opium, recours à la morphine ou à

d'autres dérivés de l'opium. Beaucoup d'opium entre dans les pilules

ou tabloïdes, dites stimulantes, fabriquées par les droguistes locaux

et se vendant en quantités énormes. La codéïne, la cocaïne et d'autres

drogues importées sous prétexte de guérir de l'opium ne sont que des

substituts de l'opium.

D'ailleurs, si l'importation de l'opium du Bengale et de Bombay a

diminué sur le marché chinois, par contre, l'importation à Changhai de

l'opium indigène n'a cessé d'augmenter, ainsi qu'il est facile de s'en

assurer par le petit tableau ci-après:

Années Quantité Valeur

1904 10.285 piculs 4.678.291 taels

1905 13.981 -- 5.233.239 --

1906 13.068 -- 6.068.355 --

1907 10.413 -- 4.396.437 --

1908 19.053 -- 9.540.464 --

Pendant que tous les ports d'Extrême-Orient avaient été plus ou

moins atteints par la peste[11], Changhai était resté indemne.

Malheureusement, en 1909, la peste est entrée à Changhai, et même y a

été contractée par un chauffeur du vapeur _Leongwo_ en partance pour

Hankeou. L'homme, bien portant, était descendu à terre à Changhai avec

quelques amis pour s'amuser; avant d'arriver à Hankeou il a été pris de

la peste et il est mort le même jour. Comment cette maladie a-t-elle

pénétré à Changhai, il est assez difficile de le dire, mais on suppose

qu'un rat infecté sera parti d'un navire et aura donné l'infection aux

autres rats sur le port, c'est la seule explication. Le premier rat

infecté de la peste fut trouvé à Changhai le 8 décembre 1909.

[Note 11: La peste, d'après les théories actuelles, vient de la

terre, et ce sont les rats qui sont les premiers atteints. Le rat mort,

les puces qu'il nourrissait le quittent et vont porter la peste aux

humains.

Cette maladie a deux caractères: elle est bubonique et donne au patient

des bubons aux aines et sous les bras; ou bien pneumonique. Cette

dernière forme est la plus grave.

Elle se déclare généralement au printemps et a vite atteint une grande

intensité épidémique. En 1902, à Long-Tcheou, j'ai vu mourir des

familles entières de dix personnes en une seule journée; le docteur

du Consulat, Dr Gaymard, a réussi à sauver, avec le sérum Yersin,

quelques malades pris à temps, et l'inoculation préventive faite sur

nos domestiques les a tous préservés. J'ai constaté, en accompagnant

le docteur, sur les morts, d'énormes boules de sang coagulé qui se

formaient sur la tête, et, quand on les perçait, il en sortait un

liquide noirâtre.

L'hiver n'empêche pas l'éclosion de la maladie; seule la grosse chaleur

en a raison. A l'heure où j'écris ces lignes, il y a une fort violente

épidémie de peste en Mandchourie, et cependant, dans ce pays, le

thermomètre descend jusqu'à - 20° au-dessous de zéro.

En Chine, la peste a pris naissance au Yunnan dans les années

quatre-vingts (de 1885 à 1889), à Mong-Tseu principalement. De là, elle

a gagné Canton et Hong-Kong, puis les différents ports du Nord. Elle

s'est dirigée ensuite vers Bombay, où elle a été terrible, et a gagné

l'Indo-Chine et la Birmanie. Chose curieuse, depuis qu'elle a atteint

tout l'Extrême-Orient, le Yunnan, d'où elle est sortie, en est à peu

près indemne.

Rarement les Européens contractent cette maladie; cependant, il y a

quatre ans, j'ai vu un missionnaire français, le P. de Chirac, des

Missions Étrangères, souffrir, à Rangoon, de la peste sous ses deux

formes: bubonique et pneumonique. Il guérit à la profonde stupéfaction

de tous, car ceux qui en reviennent sont bien rares.]

CHAPITRE VI

I.--Sou-Tcheou (Soochow); son aspect.--II. Population, commerce et

industrie.--III. Instruction publique; écoles professionnelles.--IV.

Tchen-Kiang (Chin-Kiang); sa situation, son commerce; son

industrie.--V. Nankin; sa situation, sa grandeur et sa décadence.--VI.

Historique de Nankin.--VII. L'ouverture au commerce étranger;

le chemin de fer.--VIII. Établissements publics; commerce et

industrie.--IX. L'Exposition de Nankin.

I.--Sou-Tcheou, capitale de la province actuelle du Kiang-Sou, n'était

autrefois que la seconde ville de la grande province du Kiang-Nan

dont Nankin était le chef-lieu. C'est l'une des plus belles et des

plus agréables villes de l'Empire chinois; les premiers Européens qui

l'ont visitée l'ont comparée à Venise, avec cette différence toutefois

que c'est une Venise d'eau douce. On s'y promène aussi bien par eau

que par terre, et la ville est coupée de canaux et de bras de rivière

qui peuvent porter les barques les plus lourdes; de la ville même à

la mer, une barque peut se rendre en deux jours au maximum. Elle est

reliée à Changhai par un beau canal et aussi, depuis peu de temps, par

la ligne du chemin de fer de Changhai à Nankin. La cité, murée comme

toutes les villes chinoises de quelque importance, est un rectangle,

qui couvre une superficie d'environ 18 kilomètres carrés. Tout près

se trouve le grand lac Ta-Hou; et une fois les murailles franchies,

on rencontre également le grand canal, commencé sous les Tang au VIIe

siècle, continué par les Mongols au XIIIe et achevé au XIVe siècle

par les Ming; c'est un canal qui unit le Yang-Tseu-Kiang au Hoang-Ho,

et passe devant Sou-Tcheou, et, dans la province du Tche-Kiang, relie

Hang-Tcheou, à Tchen-Kiang; non loin de cette dernière ville, près

du Kin chan (la montagne d'or, l'île d'or), se trouve précisément la

principale entrée du canal sur le Yangtseu. Autrefois déjà, Sou-Tcheou

faisait un commerce considérable avec toutes les provinces de l'Empire

et même avec le Japon.

Il n'y a point de pays plus riant; le climat en est délicieux; tout y

pousse, riz, blé, et toutes sortes de fruits; aussi Sou-Tcheou, très

riche et très agréable à habiter, a-t-elle toujours été considérée

comme une ville de plaisir, et le proverbe chinois l'a consacrée

en disant que «en haut il y a le ciel et en bas Sou-Tcheou.» Cette

grande ville n'a que six portes par terre et six portes par eau: c'est

un va-et-vient continuel de marchands qui s'y approvisionnent des

broderies et soieries si renommées dans toute la Chine.

En 1860, Sou-Tcheou fut pris par les Tai-Ping qui ruinèrent la ville

et massacrèrent les habitants avec d'atroces raffinements de cruauté.

Aussi, aujourd'hui, cette reine des villes chinoises au Kiang-Sou

a-t-elle beaucoup perdu de ses charmes et de ses agréments.

II.--Sou-Tcheou est en effet un centre manufacturier important et la

population dépasse 500.000 âmes. Malheureusement la rébellion des

Tai-Ping a couvert la ville de ruines, mais cependant, depuis 1863,

époque où elle a été délivrée de leur joug, elle a beaucoup repris, et

ses manufactures de soies et satins sont toujours renommées.

Jusqu'en 1896, Sou-Tcheou n'était pas ouvert au commerce européen,

et elle ne l'a été qu'à la suite de la guerre entre le Japon et la

Chine, le Japon vainqueur ayant exigé l'ouverture de plusieurs villes

au trafic étranger; c'est donc le 26 septembre 1896 que la déclaration

d'ouverture eut lieu et qu'un quartier européen, une concession, y fut

désignée, près de la muraille Sud, de l'autre côté du grand canal.

Sou-Tcheou est trop près du grand centre de Changhai pour avoir un

commerce considérable avec l'Europe et l'Amérique; en 1908 il se

montait à 3.872.298 taels; en fait d'Européens, il n'y a à Sou-Tcheou

que des missionnaires, des fonctionnaires des douanes et deux ou trois

négociants. Les Japonais y ont un consulat et une école de médecine.

Il existe à Sou-Tcheou des citernes à pétrole construites par la «_East

asiatic petroleum Cº_».

En 1908, la récolte des cocons fut moyenne et les prix varièrent,

au printemps et en été, de 110 à 130 taels. La filature SouKing

(Sooching), qui fait marcher 336 bassins, semble avoir fait ses

affaires; et l'ancienne filature Cheou t'ai (Shoutai) a rouvert ses

portes avec 200 bassins sous le nom de Tchong-Hing (Chung-Hsing);

la filature sino-européenne, affermée à un indigène, a chômé toute

l'année. Par suite de pertes, la filature de coton Sou-Louen (Sôo-Lun)

avait été fermée au printemps, mais elle a rouvert après qu'un nouveau

capital de 200.000 taels fut versé. Elle produit à peu près 20 piculs

de fil par jour, et on dit que vu la cherté de la matière première,

provenant de Changhai, Nan-Siang et Tong-Tcheou, il y a peu de

bénéfices.

Les thés exportés de Sou-Tcheou, et provenant du Tche-Kiang et du

Ngan-Hoei, sont mélangés avec du jasmin, du chloranthe et d'autres

fleurs, et sont réexportés vers les ports du Nord; ces dernières

années, vu le peu de métal monnayé à Nieou-Tchouang (New-Chwang) ce

commerce n'a pas donné de brillants résultats.

Le riz n'a pas non plus été abondant par suite de la trop grande

abondance de pluie.

Une usine électrique a été installée sur le grand canal, près de

Tchang-Meun (Chang-Men); la concession avait été accordée il y a six

ans. L'usine fournit la lumière à une partie considérable de la ville,

et aussi à beaucoup de maisons en dehors de la porte de Tchang-Meun.

C'est un ingénieur allemand qui a dirigé les constructions; les dynamos

donnent 2.200 volts capables de fournir la lumière à 6.000 lampes de 16

bougies.

Une manufacture de verres et de bouteilles a aussi été élevée en dehors

de Siu-Meun (Hsu men); imprimerie, fabrique de bougies, fabrique de

savons ont également été créées.

III.--L'instruction publique a pris une extension considérable à

Sou-Tcheou. Il y a 113 écoles de toutes sortes: 31 sont des écoles de

l'État, 53 de la province; il y a 22 écoles tenues par des particuliers

et 7 par des missionnaires; dans le nombre il se trouve 10 écoles de

filles, et il y a tout lieu de croire qu'on va en créer d'autres, car

les Chinois de cette province ont décidé de faire de grands sacrifices

pour l'instruction des filles. Dix professeurs étrangers sont employés

dans les écoles du gouvernement: on compte parmi eux huit Japonais, un

Américain et un Italien. Une école de médecine fonctionne également,

et elle est très fréquentée; beaucoup des jeunes gens qui ont appris à

soigner les maladies ou à traiter une fracture ou une blessure trouvent

des situations dans d'autres provinces. Les autorités ont également

élevé une école industrielle nommée Kong yi Kiu, où l'on enseigne à

des jeunes gens pauvres, au-dessus de seize ans, la menuiserie, la

cordonnerie et autres catégories de métiers. On a construit aussi des

marchés couverts afin de débarrasser la ville de l'encombrement et de

la saleté de tous les petits marchés qui se tenaient au coin des rues.

Ces innovations prouvent que les Chinois commencent à s'intéresser

chaque jour davantage à la civilisation européenne, et que décidément

quelque chose change en Chine.

IV.--Tchen-Kiang n'est pas une des plus grandes villes de la province;

mais elle a une activité commerciale assez considérable et elle est en

même temps une place de guerre; elle est située sur la rive méridionale

du Yangtseu, à environ 150 milles de son embouchure, et non loin des

entrées sud et nord du Grand Canal. A une faible distance de la rive

se voyait autrefois l'île d'Or, sur le sommet de laquelle s'élevait

une tour à plusieurs étages; elle était également couverte de temples

bouddhistes et de maisons de bonzes; aujourd'hui l'île n'existe plus

par suite du changement du cours du fleuve, elle s'est changée en

montagne; tous les temples ont été détruits lors de la rébellion des

Taiping.

Tchen-Kiang a été ouvert au commerce étranger par le traité de

Tien-Tsin en 1858; c'est une des jolies villes du bas Yangtseu par

suite de sa situation au milieu de collines peu élevées mais très

fraîches l'été, et les Européens de Changhai viennent souvent s'y

reposer et respirer un air un peu moins étouffant que celui de Changhai

au mois de juillet.

Au point de vue du commerce extérieur, Tchen-Kiang n'offre rien de

spécial: c'est surtout le commerce local qui y est actif; cependant les

vapeurs qui font le service du fleuve s'y arrêtent tous. En 1908 la

valeur totale des importations a été de 17.512.881 taels. Il n'y a pas

d'industrie locale, mais les compagnies américaines pour l'importation

du pétrole y ont installé des citernes. Il n'existe à Tchen-Kiang

aucun négociant européen, mais seulement les agents des douanes, des

compagnies de navigation et quelques missionnaires, parmi lesquels les

pères Jésuites, qui y possèdent un vaste établissement où les confrères

fatigués par les longs voyages à travers la province viennent refaire

leur santé.

Parmi les nouveautés à citer à Tchen-Kiang, il faut noter la «_Chin

Kiang electric light Cº_» qui éclaire la ville et la concession

britannique; elle est sous la direction d'un ingénieur anglais; il

est malheureux de penser que malgré cela la société ne se trouve pas

dans de brillantes conditions pécuniaires; car l'administration,

confiée aux Chinois, a, naturellement comme toujours, laissé péricliter

l'entreprise qui aura à faire face à de grandes difficultés.

Une fabrique de papier a été construite, et on constate un grand

mouvement dans le sens de la création de différentes industries; on

parle beaucoup de chemins de fer dans plusieurs directions, mais

tout cela n'est encore qu'à l'état de projet. Le seul chemin de fer

qui passe à Tchen-Kiang pour le moment est celui qui relie Changhai

à Nankin; mais les marchandises ne s'en servent pas, et préfèrent

toujours les vapeurs du Yangtseu qui sont bien meilleur marché.

V.--Si l'on en croit les anciens auteurs, Nankin était la plus belle

ville qui fût au monde; quand ils parlent de son étendue, ils disent

que si deux hommes à cheval sortent dès le matin par la même porte et

qu'on leur ordonne d'en faire le tour au galop chacun de son côté,

ils ne se rejoindront que le soir; il est certain qu'elle est la plus

grande de toutes les villes de Chine. Fondée par l'Empereur Hong-Wou,

le premier souverain de la dynastie essentiellement nationale des Ming

(1368-1403), elle a 5 lieues de tour; elle n'est pas exactement sur le

grand fleuve, mais en est éloignée de près de 6 kilomètres, et le petit

port qui la rattache au fleuve se nomme Chia-Kouan; les barques s'y

rendent par plusieurs canaux qui, du fleuve, aboutissent à la ville.

Une route toute nouvelle conduit aussi de Chia-Kouan à la ville.

Nankin est de figure irrégulière: les montagnes comprises dans ses

limites et la nature du terrain en sont la cause. Elle était sous les

Ming la capitale de l'Empire; mais depuis la conquête tartare elle

a perdu de son importance, et elle est bien déchue de son ancienne

splendeur; elle avait autrefois un palais magnifique dont il ne reste

aucun vestige, un observatoire, des temples, des tombeaux impériaux et

d'autres monuments superbes. Les Tartares ont démoli les temples et

le palais impérial, détruit les tombeaux et ravagé presque tous les

autres monuments. Le tiers de la ville aujourd'hui est entièrement

désert; les rues habitées sont assez belles, bien pavées et bordées de

boutiques propres et richement approvisionnées.

Nankin aux yeux des Chinois n'est plus la ville aux mille splendeurs;

tout s'est concentré à Pékin, et le nom même de Nankin a officiellement

disparu: la ville se nomme Kiang-Ning-Fou. Cependant, même après la

conquête tartare elle n'avait pas perdu complètement toute importance,

elle cultivait les sciences et les arts; elle fournissait beaucoup

de lettrés, de docteurs en lettres chinoises et de grands mandarins;

les bibliothèques y étaient nombreuses, les boutiques des libraires

bien fournies; l'imprimerie y était superbe et le papier qu'on y

fabriquait était le meilleur de l'Empire; on y travaillait les fleurs

artificielles d'une manière remarquable, et cet art s'est du reste

répandu aujourd'hui dans toute la Chine.

Malheureusement tout ce que les Tartares avaient épargné fut détruit

par les rebelles Taipings: la fameuse Tour de porcelaine, notamment,

la merveille de la Chine, fut entièrement démolie et l'on n'en voit

plus que les débris épars, parmi lesquels on peut trouver intactes

quelques tuiles vertes et jaunes que les touristes emportent comme

souvenir. Le tombeau de Hong-Wou, le fondateur de la dynastie, avec

son allée flanquée d'animaux gigantesques en granit, est aussi dans un

état pitoyable. Quant au palais impérial lui-même, il n'en reste que de

vagues traces.

VI.--Nankin, qui était la capitale des empereurs de la dynastie des

Ming depuis 1368 jusqu'à 1403, époque où l'empereur Yong-Lo transporta

à Pékin le siège de l'Empire, avait déjà été la capitale de l'un des

trois royaumes en 211; ensuite elle avait également été capitale depuis

317, sous le règne de Kien-Wou, de la dynastie des Tsin, jusqu'à 582,

sous les dynasties des Song du Nord, des Tsi, des Leang, des Tchen.

Autrefois, les empereurs transportaient leur capitale un peu partout

suivant leur bon plaisir, et dans l'histoire primitive de la Chine,

jamais un empereur ne résidait dans la ville où avait résidé son

prédécesseur; c'est ainsi que tour à tour Kai-Feng, Tai-Fuan, Si-Ngan,

Tchengtou, etc., avaient servi de résidence impériale.

Aujourd'hui, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, le nom de Nankin

(capitale du Sud), n'existe plus officiellement, bien que les étrangers

continuent à l'employer et ne connaissent pas d'autre nom. Les

Chinois, dans leurs rapports officiels, ne le désignent que sous le

nom de Kiang-Ning-Fou. Admirablement située sur la rive méridionale du

Yang-Tseu-Kiang, à 194 milles marins de Changhai, accessible de tous

côtés par terre et par eau, la ville était toute désignée pour une

résidence impériale. Quand Hong-Wou en fit sa capitale, il agrandit le

mur qui entourait la ville, et fit une si grande enceinte que jamais

elle ne fut complètement remplie. Cependant elle offrait, sous les

Ming, une apparence de brillante civilisation et il s'y élevait de

nombreux palais. Tout cela fut détruit par les Taiping en 1865, et

depuis ce temps, comme toutes les villes du Yangtseu qui sont tombées

entre les mains des rebelles, elle n'est plus que ruines.

La partie occupée par les Mandchous est séparée par un mur de la ville

purement chinoise; un canal assez profond conduit du fleuve jusque

sous les murs de l'Ouest, et il était souvent plus commode, avant ce

chemin de fer, de prendre un sampan et de suivre cette voie que d'aller

à pied dans les rues mal entretenues. Nankin possède quatre grandes

avenues très larges, coupées à angle droit par d'autres plus petites;

bien qu'elles ne soient pas mieux entretenues que celles de Pékin,

cependant elles sont peut-être moins sales que ces dernières, mais cela

tient évidemment à ce que Nankin est une ville presque abandonnée.

La grande artère de la Chine: le Yangtseu · 第 5 / 19 段