taels, soit 12,60% comparé au total de 1907, et cependant moindre que
la moins-value constatée en cette même année 1907. Elle porte surtout
sur les importations: 1.154.281 taels; les droits sur l'opium et le
likin 219.104 taels. Quant aux droits de tonnage et aux droits de
cabotage, ils ne sont pas changés et restent sensiblement les mêmes.
Les droits d'exportation donnent une plus-value de 58.494 taels, et
les droits de transit 11.885 taels. En somme, depuis 1903, c'est la
plus mauvaise année qui soit au point de vue du revenu douanier. Il y
a une chute de 16.000.000 de taels dans le total brut des importations
étrangères. Bien que ce chiffre ne représente que la moitié du déficit
de 1907, il ne faudrait pas en conclure qu'il y a amélioration dans
le trafic. Le marché est encore encombré de l'immense quantité de
marchandises accumulées en 1905, et qui continuent à se solder à
l'encan; de plus, la trop grande variation du change de l'argent a
beaucoup gêné le marché, et la confiance n'a pas précisément régné.
Enfin la dépréciation subie par la sapèque de cuivre a réduit
considérablement les moyens d'achat de la classe ouvrière et paysanne
qui ne possède guère d'autre monnaie; les achats doivent en effet être
majorés de 20 à 25%, ce qui est énorme.
Les Russes ont essayé d'introduire sur le marché quelques cotonnades
de diverses espèces. Par suite du développement des différentes
industries, les métaux ont donné une plus-value de 1.720.455 taels.
Le fer en barres donne 60.324 piculs de plus qu'en 1907; autres
ferrailles, 37.207 piculs; saumon de plomb, 33.481 piculs; les pétroles
américains continuent leur marche ascendante et donnent un surplus de
1.559.183 gallons (1 gallon = 4 litres) en gros, et 2.190.270 gallons
en caisses. Le pétrole russe a réapparu sur le marché avec 1.391.377
gallons; quant au pétrole de Bornéo, il décline de 5.125.025 gallons,
et celui de Sumatra de 557.168 gallons. Les bois et le sucre ont subi
une diminution dans l'importation, et la farine a diminué de 1.479.720
piculs par suite du bon marché du riz.
La crise financière que l'on avait crainte a été arrêtée par suite
de la baisse continue du change qui a beaucoup encouragé le commerce
d'exportation. De plus, les moissons, heureusement bonnes, ont aidé à
la stabilisation de la situation. Il y a une plus-value de 12.000.000
de taels au chiffre de l'exportation, qui est due à la demande de
plus en plus forte de la soie et de ses produits. La prompte reprise
des affaires aux États-Unis après la crise financière de 1907 a amené
une demande considérable, et les prix se sont bien maintenus. Mais
néanmoins, beaucoup de plaintes s'élèvent tous les ans sur les défauts
de la soie, par suite des procédés défectueux de l'élevage chinois. Il
faudrait ici un établissement comme celui fondé à Phulongthuong par
les Français, et où les Annamites reçoivent l'instruction nécessaire
pour sélectionner les œufs suivant la méthode de Pasteur. Le district
séricicole de Tai-Hou n'aurait eu qu'à gagner à une telle organisation.
L'exportation du coton brut donne une diminution de 301.650 piculs sur
les chiffres de l'année dernière. Le moment de la récolte fut contrarié
par le mauvais temps et il y eut un déficit d'environ 20%.
Les fils locaux ont tendance à remplacer les fils importés. Les
filatures sont très occupées et réalisent de gros bénéfices, mais elles
ont dû s'adresser à l'Inde faute de matière première. La récolte des
thés a été de 20 pour 100 meilleure qu'en 1907 et l'exportation des
thés verts a, dans l'année étudiée, été faite presque tout entière sur
Batoum. Cependant on dit que les producteurs ont perdu beaucoup par
suite de la modicité des prix; on constate une diminution de 28.989
piculs sur les thés noirs, mais ceci est sans importance puisque le
gros commerce des thés se fait à Hankeou.
Le transit intérieur donne le chiffre de 319.460 taels et consiste
surtout en pétroles de la province du Tche-Kiang et en charbon japonais
pour les filatures de Tsong-Ming et de Tong-Tcheou. Les communications
rendues faciles par le chemin de fer avec le district séricicole de
Tai-Hou ont amené une plus-value de 450.186 taels sur le transit
intérieur de la soie. Chao-Hing, gros marché cotonnier de la province
du Tche-Kiang, continue à envoyer ses produits à Changhai par jonque.
Les compagnies de navigation n'ont pas eu une année brillante, et les
frets ont été très bas par suite de la concurrence très forte et aussi
de la stagnation commerciale.
Quant à l'opium, la réduction de son importation est évidente, et
celle-ci arrivera à être supprimée. Depuis la promulgation du premier
édit contre la culture du pavot et l'habitude de fumer l'opium,
édit qui parut le 20 septembre 1906, il y eut une activité marquée
de la part des mandarins civils et militaires pour faire respecter
les ordres de l'Empereur, en menaçant de châtiments sévères ceux
qui continueraient à fumer la drogue. Les lettrés également, aidés
du nouvel élément «_étudiant_», ont déployé une grande énergie
pour influencer l'opinion, en répandant brochures et discours pour
convaincre les masses que l'opium abîme la race et abrutit l'homme; des
sociétés contre l'opium se sont formées, et des instruments sortis des
fumeries d'opium, pipes et accessoires, ont été brûlés en public. Les
nouveaux édits de 1907 et de 1908 ne font qu'encourager cette campagne
méritoire. A Changhai les fumeries furent fermées à la date du 20 juin
1907 et dans les concessions étrangères, à la date du 1er juillet 1908,
il fut procédé à la fermeture par séries de tous ces établissements.
L'institut de Chas. B. Town pour le traitement des fumeurs d'opium fut
ouvert le 24 octobre dernier, et jusqu'au 31 décembre 100 cas furent
soignés avec succès. Mais toute médaille a son revers, et les fumeurs
invétérés ont maintenant, faute d'opium, recours à la morphine ou à
d'autres dérivés de l'opium. Beaucoup d'opium entre dans les pilules
ou tabloïdes, dites stimulantes, fabriquées par les droguistes locaux
et se vendant en quantités énormes. La codéïne, la cocaïne et d'autres
drogues importées sous prétexte de guérir de l'opium ne sont que des
substituts de l'opium.
D'ailleurs, si l'importation de l'opium du Bengale et de Bombay a
diminué sur le marché chinois, par contre, l'importation à Changhai de
l'opium indigène n'a cessé d'augmenter, ainsi qu'il est facile de s'en
assurer par le petit tableau ci-après:
Années Quantité Valeur
1904 10.285 piculs 4.678.291 taels
1905 13.981 -- 5.233.239 --
1906 13.068 -- 6.068.355 --
1907 10.413 -- 4.396.437 --
1908 19.053 -- 9.540.464 --
Pendant que tous les ports d'Extrême-Orient avaient été plus ou
moins atteints par la peste[11], Changhai était resté indemne.
Malheureusement, en 1909, la peste est entrée à Changhai, et même y a
été contractée par un chauffeur du vapeur _Leongwo_ en partance pour
Hankeou. L'homme, bien portant, était descendu à terre à Changhai avec
quelques amis pour s'amuser; avant d'arriver à Hankeou il a été pris de
la peste et il est mort le même jour. Comment cette maladie a-t-elle
pénétré à Changhai, il est assez difficile de le dire, mais on suppose
qu'un rat infecté sera parti d'un navire et aura donné l'infection aux
autres rats sur le port, c'est la seule explication. Le premier rat
infecté de la peste fut trouvé à Changhai le 8 décembre 1909.
[Note 11: La peste, d'après les théories actuelles, vient de la
terre, et ce sont les rats qui sont les premiers atteints. Le rat mort,
les puces qu'il nourrissait le quittent et vont porter la peste aux
humains.
Cette maladie a deux caractères: elle est bubonique et donne au patient
des bubons aux aines et sous les bras; ou bien pneumonique. Cette
dernière forme est la plus grave.
Elle se déclare généralement au printemps et a vite atteint une grande
intensité épidémique. En 1902, à Long-Tcheou, j'ai vu mourir des
familles entières de dix personnes en une seule journée; le docteur
du Consulat, Dr Gaymard, a réussi à sauver, avec le sérum Yersin,
quelques malades pris à temps, et l'inoculation préventive faite sur
nos domestiques les a tous préservés. J'ai constaté, en accompagnant
le docteur, sur les morts, d'énormes boules de sang coagulé qui se
formaient sur la tête, et, quand on les perçait, il en sortait un
liquide noirâtre.
L'hiver n'empêche pas l'éclosion de la maladie; seule la grosse chaleur
en a raison. A l'heure où j'écris ces lignes, il y a une fort violente
épidémie de peste en Mandchourie, et cependant, dans ce pays, le
thermomètre descend jusqu'à - 20° au-dessous de zéro.
En Chine, la peste a pris naissance au Yunnan dans les années
quatre-vingts (de 1885 à 1889), à Mong-Tseu principalement. De là, elle
a gagné Canton et Hong-Kong, puis les différents ports du Nord. Elle
s'est dirigée ensuite vers Bombay, où elle a été terrible, et a gagné
l'Indo-Chine et la Birmanie. Chose curieuse, depuis qu'elle a atteint
tout l'Extrême-Orient, le Yunnan, d'où elle est sortie, en est à peu
près indemne.
Rarement les Européens contractent cette maladie; cependant, il y a
quatre ans, j'ai vu un missionnaire français, le P. de Chirac, des
Missions Étrangères, souffrir, à Rangoon, de la peste sous ses deux
formes: bubonique et pneumonique. Il guérit à la profonde stupéfaction
de tous, car ceux qui en reviennent sont bien rares.]
CHAPITRE VI
I.--Sou-Tcheou (Soochow); son aspect.--II. Population, commerce et
industrie.--III. Instruction publique; écoles professionnelles.--IV.
Tchen-Kiang (Chin-Kiang); sa situation, son commerce; son
industrie.--V. Nankin; sa situation, sa grandeur et sa décadence.--VI.
Historique de Nankin.--VII. L'ouverture au commerce étranger;
le chemin de fer.--VIII. Établissements publics; commerce et
industrie.--IX. L'Exposition de Nankin.
I.--Sou-Tcheou, capitale de la province actuelle du Kiang-Sou, n'était
autrefois que la seconde ville de la grande province du Kiang-Nan
dont Nankin était le chef-lieu. C'est l'une des plus belles et des
plus agréables villes de l'Empire chinois; les premiers Européens qui
l'ont visitée l'ont comparée à Venise, avec cette différence toutefois
que c'est une Venise d'eau douce. On s'y promène aussi bien par eau
que par terre, et la ville est coupée de canaux et de bras de rivière
qui peuvent porter les barques les plus lourdes; de la ville même à
la mer, une barque peut se rendre en deux jours au maximum. Elle est
reliée à Changhai par un beau canal et aussi, depuis peu de temps, par
la ligne du chemin de fer de Changhai à Nankin. La cité, murée comme
toutes les villes chinoises de quelque importance, est un rectangle,
qui couvre une superficie d'environ 18 kilomètres carrés. Tout près
se trouve le grand lac Ta-Hou; et une fois les murailles franchies,
on rencontre également le grand canal, commencé sous les Tang au VIIe
siècle, continué par les Mongols au XIIIe et achevé au XIVe siècle
par les Ming; c'est un canal qui unit le Yang-Tseu-Kiang au Hoang-Ho,
et passe devant Sou-Tcheou, et, dans la province du Tche-Kiang, relie
Hang-Tcheou, à Tchen-Kiang; non loin de cette dernière ville, près
du Kin chan (la montagne d'or, l'île d'or), se trouve précisément la
principale entrée du canal sur le Yangtseu. Autrefois déjà, Sou-Tcheou
faisait un commerce considérable avec toutes les provinces de l'Empire
et même avec le Japon.
Il n'y a point de pays plus riant; le climat en est délicieux; tout y
pousse, riz, blé, et toutes sortes de fruits; aussi Sou-Tcheou, très
riche et très agréable à habiter, a-t-elle toujours été considérée
comme une ville de plaisir, et le proverbe chinois l'a consacrée
en disant que «en haut il y a le ciel et en bas Sou-Tcheou.» Cette
grande ville n'a que six portes par terre et six portes par eau: c'est
un va-et-vient continuel de marchands qui s'y approvisionnent des
broderies et soieries si renommées dans toute la Chine.
En 1860, Sou-Tcheou fut pris par les Tai-Ping qui ruinèrent la ville
et massacrèrent les habitants avec d'atroces raffinements de cruauté.
Aussi, aujourd'hui, cette reine des villes chinoises au Kiang-Sou
a-t-elle beaucoup perdu de ses charmes et de ses agréments.
II.--Sou-Tcheou est en effet un centre manufacturier important et la
population dépasse 500.000 âmes. Malheureusement la rébellion des
Tai-Ping a couvert la ville de ruines, mais cependant, depuis 1863,
époque où elle a été délivrée de leur joug, elle a beaucoup repris, et
ses manufactures de soies et satins sont toujours renommées.
Jusqu'en 1896, Sou-Tcheou n'était pas ouvert au commerce européen,
et elle ne l'a été qu'à la suite de la guerre entre le Japon et la
Chine, le Japon vainqueur ayant exigé l'ouverture de plusieurs villes
au trafic étranger; c'est donc le 26 septembre 1896 que la déclaration
d'ouverture eut lieu et qu'un quartier européen, une concession, y fut
désignée, près de la muraille Sud, de l'autre côté du grand canal.
Sou-Tcheou est trop près du grand centre de Changhai pour avoir un
commerce considérable avec l'Europe et l'Amérique; en 1908 il se
montait à 3.872.298 taels; en fait d'Européens, il n'y a à Sou-Tcheou
que des missionnaires, des fonctionnaires des douanes et deux ou trois
négociants. Les Japonais y ont un consulat et une école de médecine.
Il existe à Sou-Tcheou des citernes à pétrole construites par la «_East
asiatic petroleum Cº_».
En 1908, la récolte des cocons fut moyenne et les prix varièrent,
au printemps et en été, de 110 à 130 taels. La filature SouKing
(Sooching), qui fait marcher 336 bassins, semble avoir fait ses
affaires; et l'ancienne filature Cheou t'ai (Shoutai) a rouvert ses
portes avec 200 bassins sous le nom de Tchong-Hing (Chung-Hsing);
la filature sino-européenne, affermée à un indigène, a chômé toute
l'année. Par suite de pertes, la filature de coton Sou-Louen (Sôo-Lun)
avait été fermée au printemps, mais elle a rouvert après qu'un nouveau
capital de 200.000 taels fut versé. Elle produit à peu près 20 piculs
de fil par jour, et on dit que vu la cherté de la matière première,
provenant de Changhai, Nan-Siang et Tong-Tcheou, il y a peu de
bénéfices.
Les thés exportés de Sou-Tcheou, et provenant du Tche-Kiang et du
Ngan-Hoei, sont mélangés avec du jasmin, du chloranthe et d'autres
fleurs, et sont réexportés vers les ports du Nord; ces dernières
années, vu le peu de métal monnayé à Nieou-Tchouang (New-Chwang) ce
commerce n'a pas donné de brillants résultats.
Le riz n'a pas non plus été abondant par suite de la trop grande
abondance de pluie.
Une usine électrique a été installée sur le grand canal, près de
Tchang-Meun (Chang-Men); la concession avait été accordée il y a six
ans. L'usine fournit la lumière à une partie considérable de la ville,
et aussi à beaucoup de maisons en dehors de la porte de Tchang-Meun.
C'est un ingénieur allemand qui a dirigé les constructions; les dynamos
donnent 2.200 volts capables de fournir la lumière à 6.000 lampes de 16
bougies.
Une manufacture de verres et de bouteilles a aussi été élevée en dehors
de Siu-Meun (Hsu men); imprimerie, fabrique de bougies, fabrique de
savons ont également été créées.
III.--L'instruction publique a pris une extension considérable à
Sou-Tcheou. Il y a 113 écoles de toutes sortes: 31 sont des écoles de
l'État, 53 de la province; il y a 22 écoles tenues par des particuliers
et 7 par des missionnaires; dans le nombre il se trouve 10 écoles de
filles, et il y a tout lieu de croire qu'on va en créer d'autres, car
les Chinois de cette province ont décidé de faire de grands sacrifices
pour l'instruction des filles. Dix professeurs étrangers sont employés
dans les écoles du gouvernement: on compte parmi eux huit Japonais, un
Américain et un Italien. Une école de médecine fonctionne également,
et elle est très fréquentée; beaucoup des jeunes gens qui ont appris à
soigner les maladies ou à traiter une fracture ou une blessure trouvent
des situations dans d'autres provinces. Les autorités ont également
élevé une école industrielle nommée Kong yi Kiu, où l'on enseigne à
des jeunes gens pauvres, au-dessus de seize ans, la menuiserie, la
cordonnerie et autres catégories de métiers. On a construit aussi des
marchés couverts afin de débarrasser la ville de l'encombrement et de
la saleté de tous les petits marchés qui se tenaient au coin des rues.
Ces innovations prouvent que les Chinois commencent à s'intéresser
chaque jour davantage à la civilisation européenne, et que décidément
quelque chose change en Chine.
IV.--Tchen-Kiang n'est pas une des plus grandes villes de la province;
mais elle a une activité commerciale assez considérable et elle est en
même temps une place de guerre; elle est située sur la rive méridionale
du Yangtseu, à environ 150 milles de son embouchure, et non loin des
entrées sud et nord du Grand Canal. A une faible distance de la rive
se voyait autrefois l'île d'Or, sur le sommet de laquelle s'élevait
une tour à plusieurs étages; elle était également couverte de temples
bouddhistes et de maisons de bonzes; aujourd'hui l'île n'existe plus
par suite du changement du cours du fleuve, elle s'est changée en
montagne; tous les temples ont été détruits lors de la rébellion des
Taiping.
Tchen-Kiang a été ouvert au commerce étranger par le traité de
Tien-Tsin en 1858; c'est une des jolies villes du bas Yangtseu par
suite de sa situation au milieu de collines peu élevées mais très
fraîches l'été, et les Européens de Changhai viennent souvent s'y
reposer et respirer un air un peu moins étouffant que celui de Changhai
au mois de juillet.
Au point de vue du commerce extérieur, Tchen-Kiang n'offre rien de
spécial: c'est surtout le commerce local qui y est actif; cependant les
vapeurs qui font le service du fleuve s'y arrêtent tous. En 1908 la
valeur totale des importations a été de 17.512.881 taels. Il n'y a pas
d'industrie locale, mais les compagnies américaines pour l'importation
du pétrole y ont installé des citernes. Il n'existe à Tchen-Kiang
aucun négociant européen, mais seulement les agents des douanes, des
compagnies de navigation et quelques missionnaires, parmi lesquels les
pères Jésuites, qui y possèdent un vaste établissement où les confrères
fatigués par les longs voyages à travers la province viennent refaire
leur santé.
Parmi les nouveautés à citer à Tchen-Kiang, il faut noter la «_Chin
Kiang electric light Cº_» qui éclaire la ville et la concession
britannique; elle est sous la direction d'un ingénieur anglais; il
est malheureux de penser que malgré cela la société ne se trouve pas
dans de brillantes conditions pécuniaires; car l'administration,
confiée aux Chinois, a, naturellement comme toujours, laissé péricliter
l'entreprise qui aura à faire face à de grandes difficultés.
Une fabrique de papier a été construite, et on constate un grand
mouvement dans le sens de la création de différentes industries; on
parle beaucoup de chemins de fer dans plusieurs directions, mais
tout cela n'est encore qu'à l'état de projet. Le seul chemin de fer
qui passe à Tchen-Kiang pour le moment est celui qui relie Changhai
à Nankin; mais les marchandises ne s'en servent pas, et préfèrent
toujours les vapeurs du Yangtseu qui sont bien meilleur marché.
V.--Si l'on en croit les anciens auteurs, Nankin était la plus belle
ville qui fût au monde; quand ils parlent de son étendue, ils disent
que si deux hommes à cheval sortent dès le matin par la même porte et
qu'on leur ordonne d'en faire le tour au galop chacun de son côté,
ils ne se rejoindront que le soir; il est certain qu'elle est la plus
grande de toutes les villes de Chine. Fondée par l'Empereur Hong-Wou,
le premier souverain de la dynastie essentiellement nationale des Ming
(1368-1403), elle a 5 lieues de tour; elle n'est pas exactement sur le
grand fleuve, mais en est éloignée de près de 6 kilomètres, et le petit
port qui la rattache au fleuve se nomme Chia-Kouan; les barques s'y
rendent par plusieurs canaux qui, du fleuve, aboutissent à la ville.
Une route toute nouvelle conduit aussi de Chia-Kouan à la ville.
Nankin est de figure irrégulière: les montagnes comprises dans ses
limites et la nature du terrain en sont la cause. Elle était sous les
Ming la capitale de l'Empire; mais depuis la conquête tartare elle
a perdu de son importance, et elle est bien déchue de son ancienne
splendeur; elle avait autrefois un palais magnifique dont il ne reste
aucun vestige, un observatoire, des temples, des tombeaux impériaux et
d'autres monuments superbes. Les Tartares ont démoli les temples et
le palais impérial, détruit les tombeaux et ravagé presque tous les
autres monuments. Le tiers de la ville aujourd'hui est entièrement
désert; les rues habitées sont assez belles, bien pavées et bordées de
boutiques propres et richement approvisionnées.
Nankin aux yeux des Chinois n'est plus la ville aux mille splendeurs;
tout s'est concentré à Pékin, et le nom même de Nankin a officiellement
disparu: la ville se nomme Kiang-Ning-Fou. Cependant, même après la
conquête tartare elle n'avait pas perdu complètement toute importance,
elle cultivait les sciences et les arts; elle fournissait beaucoup
de lettrés, de docteurs en lettres chinoises et de grands mandarins;
les bibliothèques y étaient nombreuses, les boutiques des libraires
bien fournies; l'imprimerie y était superbe et le papier qu'on y
fabriquait était le meilleur de l'Empire; on y travaillait les fleurs
artificielles d'une manière remarquable, et cet art s'est du reste
répandu aujourd'hui dans toute la Chine.
Malheureusement tout ce que les Tartares avaient épargné fut détruit
par les rebelles Taipings: la fameuse Tour de porcelaine, notamment,
la merveille de la Chine, fut entièrement démolie et l'on n'en voit
plus que les débris épars, parmi lesquels on peut trouver intactes
quelques tuiles vertes et jaunes que les touristes emportent comme
souvenir. Le tombeau de Hong-Wou, le fondateur de la dynastie, avec
son allée flanquée d'animaux gigantesques en granit, est aussi dans un
état pitoyable. Quant au palais impérial lui-même, il n'en reste que de
vagues traces.
VI.--Nankin, qui était la capitale des empereurs de la dynastie des
Ming depuis 1368 jusqu'à 1403, époque où l'empereur Yong-Lo transporta
à Pékin le siège de l'Empire, avait déjà été la capitale de l'un des
trois royaumes en 211; ensuite elle avait également été capitale depuis
317, sous le règne de Kien-Wou, de la dynastie des Tsin, jusqu'à 582,
sous les dynasties des Song du Nord, des Tsi, des Leang, des Tchen.
Autrefois, les empereurs transportaient leur capitale un peu partout
suivant leur bon plaisir, et dans l'histoire primitive de la Chine,
jamais un empereur ne résidait dans la ville où avait résidé son
prédécesseur; c'est ainsi que tour à tour Kai-Feng, Tai-Fuan, Si-Ngan,
Tchengtou, etc., avaient servi de résidence impériale.
Aujourd'hui, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, le nom de Nankin
(capitale du Sud), n'existe plus officiellement, bien que les étrangers
continuent à l'employer et ne connaissent pas d'autre nom. Les
Chinois, dans leurs rapports officiels, ne le désignent que sous le
nom de Kiang-Ning-Fou. Admirablement située sur la rive méridionale du
Yang-Tseu-Kiang, à 194 milles marins de Changhai, accessible de tous
côtés par terre et par eau, la ville était toute désignée pour une
résidence impériale. Quand Hong-Wou en fit sa capitale, il agrandit le
mur qui entourait la ville, et fit une si grande enceinte que jamais
elle ne fut complètement remplie. Cependant elle offrait, sous les
Ming, une apparence de brillante civilisation et il s'y élevait de
nombreux palais. Tout cela fut détruit par les Taiping en 1865, et
depuis ce temps, comme toutes les villes du Yangtseu qui sont tombées
entre les mains des rebelles, elle n'est plus que ruines.
La partie occupée par les Mandchous est séparée par un mur de la ville
purement chinoise; un canal assez profond conduit du fleuve jusque
sous les murs de l'Ouest, et il était souvent plus commode, avant ce
chemin de fer, de prendre un sampan et de suivre cette voie que d'aller
à pied dans les rues mal entretenues. Nankin possède quatre grandes
avenues très larges, coupées à angle droit par d'autres plus petites;
bien qu'elles ne soient pas mieux entretenues que celles de Pékin,
cependant elles sont peut-être moins sales que ces dernières, mais cela
tient évidemment à ce que Nankin est une ville presque abandonnée.