massacrer? Les spécimens individuels arrachés au magma s’abandonnaient,
flasques comme des loques; quelques-uns tirés à l’écart et traînés par
les pieds, demeuraient inertes, pareils à des cadavres, les yeux fixes
et grands ouverts. Par instants, l’un d’eux se jetait à genoux, faisait
mine de demander grâce; et plusieurs que la terreur avait affolés, un
coup de poing bien appliqué entre les deux yeux les faisait s’affaisser
et tenir tranquilles. Il y en avait de blessés, qu’on maniait sans
précaution, mais qui supportaient cela sans se plaindre, avec simplement
un battement spasmodique des paupières.
Des visages ruisselaient de sang; sur les crânes rasés apparaissaient
des écorchures, des plaies vives, des meurtrissures, des déchirures et
des entailles. La porcelaine brisée échappée des coffres était en
majeure partie responsable de ces dernières. Çà et là un Chinois, aux
yeux égarés, à la tresse dénattée, soignait son pied sanglant.
On était enfin parvenu à les réduire et à les confirmer, rangés côte à
côte, après les avoir secoués jusqu’à parfaite soumission, cognés un peu
pour rafraîchir leur excitation, puis réconfortés avec des
encouragements plus bourrus que des menaces. A présent ils étaient assis
par terre, livides, en rangs abattus, à l’extrémité desquels le
charpentier aidé de deux hommes allait et venait, affairé, raidissant et
nouant les sauvegardes. Le maître d’équipage, se retenant à un étançon
par un bras et une jambe, se battait avec une lampe pressée sur sa
poitrine et qu’il essayait d’allumer, tout en grommelant comme un
industrieux gorille.
Les silhouettes des matelots s’abaissaient sans cesse avec des
mouvements de glaneurs et tout ce qu’ils ramassaient était expédié dans
la soute: vêtements, éclats de bois, débris de porcelaine, ainsi que les
dollars qu’ils rassemblaient dans des vestes. De temps à autre un
matelot s’avançait en chancelant vers la porte, les bras pleins de
décombres; des regards obliques et douloureux suivaient ses mouvements.
A chaque coup de roulis les longues rangées de Chinois assis faisaient
un salut en avant et, suivant l’invite du plongeon, toutes les bobines
rasées s’entrechoquaient d’un bout à l’autre de la ligne.
Et tandis que le bruit de l’eau, qui balayait le pont depuis quelques
instants, faisait relâche, Jukes, encore tout frémissant de la lutte,
eut l’illusion d’avoir du même coup dompté le vent en quelque sorte, de
l’avoir réduit au silence, car pour un temps, l’on n’entendit plus que,
contre les flancs du navire, le tonnerre incessant des flots.
L’entrepont avait été entièrement nettoyé--débarrassé de tout le fourbi,
comme disent les matelots. Ils se tenaient droits et vacillants,
dominant le niveau des têtes et des épaules courbées. Çà et là un
Céleste reprenait haleine dans un sanglot. Aux places où tombait la
lumière, Jukes apercevait les côtes saillantes de l’un, la face jaune et
nostalgique de l’autre, des cous penchés, et parfois un morne regard se
dirigeait vers son visage.
Il n’en revenait pas de n’avoir point trouvé des cadavres; mais, à vrai
dire, la plupart semblaient prêts à rendre l’âme et plus pitoyables
ainsi que s’ils eussent été déjà morts.
Soudain, un des coolies se mit à parler. Une lueur passa, puis
s’éteignit sur sa face maigre aux traits tirés; il renversa la tête en
arrière comme un chien qui hurle à la lune; de la soute, arrivaient des
bruits de heurts, et le tintement de quelques dollars qui
s’éparpillaient; le coolie tendit les bras, ouvrit béante une bouche
noire, et ses incompréhensibles hululements gutturaux, qu’on eût dit
n’appartenir à aucune langue humaine, emplissaient Jukes, d’une étrange
émotion; il croyait entendre un animal s’efforcer à la parole.
Deux autres, sur le même mode entonnèrent férocement ce que Jukes crut
être des revendications; le reste du troupeau faisait une basse
grondante et commençait à s’agiter. Jukes ordonna aux hommes d’équipage
d’évacuer précipitamment l’entrepont. Lui-même en sortit le dernier,
marchant à reculons vers la porte, tandis que les grognements gagnaient
en intensité et devenaient menaçants, et que vers lui des poings se
tendaient comme vers un malfaiteur. Le maître d’équipage poussa le
verrou et remarqua d’un air gêné:
--«On dirait que le vent est tombé, Monsieur.»
Les matelots furent contents de se retrouver dans la coursive. Chacun
pensait, en secret, qu’il pourrait s’élancer sur le pont à la dernière
minute--et trouvait là un réconfort; il y a quelque chose d’horriblement
répugnant dans l’idée d’être noyé à fond de cale. Maintenant qu’ils en
avaient fini avec les Chinois ils reprenaient conscience de la position
du navire.
En sortant de la coursive, Jukes pataugea jusqu’au cou dans l’eau
bruyante. Il gagna la passerelle et fut tout étonné d’y pouvoir
discerner des formes obscures, comme si son pouvoir visuel fût devenu
surnaturellement aigu. Il discerna de vagues contours, qui ne lui
rappelaient pas le familier aspect du _Nan-Shan_, mais spécialement
autre chose dont il avait gardé le souvenir: un vieux vapeur dégréé
qu’il avait vu pourrissant sur un banc de vase, de longues années
auparavant. Oui, vraiment, le _Nan-Shan_ évoquait cette épave.
Il n’y avait plus de vent; pas un souffle; sauf de légers courants d’air
créés par les embardées du navire. La fumée rejetée par la cheminée
retombait sur le pont; en passant il respira. Il sentit la pulsation
délibérée des machines et entendit de faibles bruits qui semblaient
avoir survécu au grand tumulte; les tintements d’accessoires brisés, la
chute rapide de quelques débris sur la passerelle. Il perçut
distinctement la forme trapue de son capitaine se retenant à une
rambarde tordue, immobile et balancé comme s’il eût été cloué aux
planches. La tranquillité inattendue de l’air oppressa Jukes:
--«C’est fait, capitaine», dit-il haletant.
--Je pensais bien», répondit Mac Whirr.
--«Vous pensiez bien, quoi?» murmura Jukes à lui-même.
--«Le vent est tombé tout d’un coup», continua le capitaine.
Jukes éclata:
--«Si vous croyez que ça a été un boulot facile...»
Mais son capitaine, tout cramponné à la rambarde, ne prêtait aucune
attention.
--«D’après les livres, le pire n’est pas encore passé.
--Si la plupart d’entre eux n’avaient pas été à moitié morts de mal de
mer et de frayeur, aucun de nous n’en serait sorti vivant, de
l’entrepont.
--Il fallait faire quelque chose pour eux», marmotta Mac Whirr avec
obstination. Puis il reprit: «On ne trouve pas tout dans les livres.
--Et même, je crois bien qu’ils se seraient jetés sur nous, si je
n’avais pas fait sortir l’équipage illico», continua Jukes avec chaleur.
Tout à l’heure ils étaient forcés de hurler pour se faire entendre; à
présent, dans la quiétude étonnante de l’air, la moindre parole
retentissait; il leur semblait parler sous une sombre voûte pleine
d’échos.
A travers une échancrure, au haut du dôme de nuages lacérés, la lueur de
quelques étoiles tombait sur la mer obscure qui s’élevait et s’abaissait
confusément. Parfois le sommet d’un cône d’eau s’écroulait à bord et se
mêlait à l’agitation roulante de l’écume sur le pont submergé; et des
nuages bas fermaient circulairement la citerne au fond de laquelle le
_Nan-Shan_ barbotait. Ce cercle de vapeurs denses tournoyait d’une façon
folle autour de son centre si calme, entourait le navire comme un mur
ininterrompu d’un aspect inconcevablement sinistre. A l’intérieur du
cercle, la mer agitée comme par une propulsion interne s’élevait en
montagnes à pic qui cherchaient à se chevaucher se heurtaient entre
elles et claquaient pesamment contre les flancs du _Nan-Shan_, cependant
qu’un gémissement affaibli, l’infinie plainte de la fureur de la
tempête, arrivait de par delà les confins de ce calme oppressant.
Le capitaine Mac Whirr restait silencieux. Jukes, l’oreille tendue,
perçut soudain le rugissement lointain et traînant de quelque immense
lame invisible qui prenait son élan sous l’épaisse obscurité formant
l’effroyable limite de son cercle visuel.
--«Naturellement», recommença-t-il acrimonieusement «ils s’imaginaient
que nous en profitions pour les piller. Naturellement! Vous aviez dit de
ramasser l’argent. Plus facile à dire qu’à faire. Ils ne pouvaient pas
deviner ce que nous avions dans la tête. Nous sommes arrivés comme une
bombe au beau milieu d’eux. Obligés de charger à fond et vivement.
--Du moment que c’est fait...» marmotta le capitaine, sans essayer de
regarder Jukes. «Il fallait faire pour le mieux.
--Et ce sera encore le diable pour régler les comptes quand ceci sera
fini» dit Jukes, qui se sentait tout endolori. «Laissez-les seulement se
ressaisir un peu, et vous verrez! Ils nous sauteront à la gorge,
capitaine. N’oubliez pas, capitaine, que le _Nan-Shan_ n’est plus un
navire anglais maintenant. Et ces animaux-là le savent bien aussi. Le
sacré pavillon siamois...
--N’empêche pas que nous sommes à bord» remarqua Mac Whirr.
--«Et nous n’en avons pas fini avec les embêtements» insistait Jukes
d’un ton prophétique. Il trébucha, se rattrapa. «Quelle épave!»
ajouta-t-il tout bas.
--«Ce n’est pas encore fini» acquiesça le capitaine à mi-voix...
«Veillez un instant, n’est-ce pas...
--Vous allez quitter la passerelle, capitaine?» demanda Jukes
anxieusement, comme si l’orage n’attendait que le départ du capitaine
pour foncer sur le navire.
Il le contempla, ce navire battu, solitaire, qui faisait effort dans un
décor sauvage de montagnes d’eau noire éclairées par les lueurs des
mondes lointains, qui avançait lentement, rejetant, au cœur muet de
l’ouragan, l’excès de sa force, en un blanc nuage de vapeur--et la
vibration profonde de l’échappement semblait l’inquiet barrissement
d’une créature marine, impatiente de reprendre le combat. Brusquement
cela cessa. L’air tranquille gémit. Jukes, au-dessus de sa tête, vit
scintiller quelques étoiles au fond d’un gouffre de nuées. Au-dessous de
ce puits étoilé, les nuages d’encre formant margelle surplombaient
directement le navire. Les étoiles lui semblaient le regarder avec une
attention particulière, comme si c’eût été pour la dernière fois--et
l’on eût dit aussi une couronne de splendeur posée comme un diadème sur
un front incliné.
Le capitaine Mac Whirr était allé dans la chambre de veille. On n’y
voyait goutte, mais cela ne l’empêchait pas de sentir le désordre de la
chambre où il vivait d’habitude d’une façon si ordonnée. Son fauteuil
était renversé. Les livres étaient tombés à terre: un morceau de verre
craqua sous sa botte. A tâtons il chercha les allumettes et trouva la
boîte derrière le rebord d’un rayon. Il en alluma une, et, plissant le
coin des yeux, tendit la petite flamme vers le baromètre. L’instrument
de cuivre et de métal branlait du chef et semblait lui faire des signes.
Le mercure était bas--incroyablement bas; si bas que le capitaine Mac
Whirr crut devoir émettre un grognement. L’allumette s’éteignit; il en
sortit vivement une autre qu’il tint entre ses doigts gourds.
Une petite flamme brilla de nouveau sur le verre et le métal du
baromètre au chef branlant. Les yeux de Mac Whirr s’y fixèrent. Il les
fermait à demi pour concentrer son attention, comme épiant un signe
imperceptible. Avec sa face grave, il ressemblait à un bonze difforme et
botté en train de consulter une idole et lui brûlant au nez de l’encens.
Il n’y avait pas d’erreur; il n’avait de sa vie vu le baromètre aussi
bas.
Le capitaine Mac Whirr émit un petit sifflement, puis resta plongé dans
ses pensées jusqu’à ce que la flamme diminuée mourût en lui brûlant le
bout des doigts. Peut-être, après tout, l’instrument était-il détraqué!
Il y avait un baromètre anéroïde vissé au-dessous de la couchette. Il se
tourna dans cette direction, alluma une autre allumette et la face
blanche de l’instrument lui apparut. Le cadran, du haut de la cloison,
le dévisageait de façon significative; et l’inflexibilité de la matière,
en face de quoi toute contradiction devient vaine, s’imposait à la
sagesse incertaine des hommes. Il n’y avait plus moyen de douter. Le
capitaine Mac Whirr haussa les épaules et jeta l’allumette.
Advienne le pire! si l’on ne pouvait plus l’éviter. Mais s’il fallait en
croire les livres, ce pire allait offrir diablement mauvais.
L’expérience de ces six dernières heures avait élargi sa compréhension;
il se doutait à présent de ce que le mauvais temps pouvait offrir: «Ça
va être terrifiant» prononça-t-il mentalement.
Il n’avait pas eu conscience de regarder autre chose que les baromètres,
à la lumière des allumettes; pourtant, il avait vu que sa carafe d’eau
et les deux verres avaient été arrachés de leurs supports. Cela lui
donna une idée plus précise des secousses que le navire avait dû subir.
«Je ne l’aurais jamais cru» pensa-t-il. Sa table aussi avait été
chambardée: règles, crayons, encrier--tout ce qui avait une place
assignée et sûre--toutes ces choses à terre, comme si une main
malfaisante les eût arrachées une à une pour les lancer sur le plancher
mouillé.
L’ouragan s’était même introduit dans les aménagements de sa vie privée,
ce qui n’était encore jamais arrivé; et un sentiment de consternation
envahit Mac Whirr au plus profond de son flegme. Et le pire restait à
venir! Il était content que l’incident fâcheux de l’entrepont ait été
découvert à temps. Après tout, si le navire devait disparaître, au moins
il ne coulerait pas avec des gens en train de s’entredéchirer. Cela,
c’était proprement inadmissible. Et dans sa protestation entrait une
intention d’humanité aussi bien que l’obscur sentiment des convenances.
Ces pensers subits participaient de la nature du capitaine et restaient
essentiellement lents et lourds.
Il étendit la main pour replacer la boîte d’allumettes sur le coin du
rayon. Il avait donné l’ordre depuis longtemps qu’il y eût toujours là
des allumettes:
--«Une boîte... juste ici, voyez? Pas tout à fait pleine... Ici, où je
puisse poser la main dessus, steward. Je peux avoir besoin d’une lumière
tout à coup. On ne s’imagine pas tout ce dont on peut avoir besoin tout
à coup, à bord d’un navire. Rappelez-vous.»
Et de son côté, naturellement, il prenait soin de remettre
scrupuleusement les allumettes à leur place. Ainsi fit-il cette fois
encore, mais, avant de retirer sa main, l’idée lui vint que, peut-être,
il n’aurait plus jamais l’occasion de se servir de cette boîte. La
véhémence de cette idée l’arrêta dans son geste et pendant une
infinitésimale fraction de seconde il demeura les doigts refermés sur ce
petit objet comme sur le symbole de toutes les menues habitudes qui nous
enchaînent au cours fastidieux de la vie. Il la lâcha enfin, et se
laissant tomber sur sa couchette, il attendit l’annonce du vent. Rien
encore. Il n’entendait pas d’autre bruit que ceux de l’eau, les fortes
éclaboussures, les chocs sourds des lames en désordre qui assaillaient
son navire de toutes parts. Jamais le _Nan-Shan_ n’aurait le répit
nécessaire pour dégager ses ponts!
La quiétude de l’air était déconcertante; il la sentait tendue et
fragile comme un cheveu qui retiendrait une épée suspendue au-dessus de
sa tête.
Durant cet armistice tragique la tempête pénétrait la résistance de
l’homme et lui descellait les lèvres. La voix de Mac Whirr s’éleva dans
la solitude et la nuit noire de sa cabine, comme s’adressant à un autre
être qui se fût éveillé en lui-même.
--«Ça m’ennuierait de le perdre», disait-il.
Il était assis, loin des yeux, à l’écart de la mer, du navire même,
isolé comme forclos du courant de sa propre existence, car des
incongruités comme celle de se parler à soi-même n’y eussent sûrement
pas trouvé place. Ses mains posaient à plat sur ses genoux; il courbait
la nuque et soufflait lourdement; il s’abandonnait à une étrange
sensation de lassitude, où un peu plus de clairvoyance lui eût permis de
reconnaître la courbature de l’esprit.
Il pouvait, sans se lever, atteindre la porte de sa toilette. Il devait
y avoir là un essuie-mains. «Oui. Le voici...» Il le prit; il s’épongea
la face, puis continua, frictionnant sa tête trempée. Il frottait et se
bouchonnait dans le noir; puis laissa retomber sa serviette sur ses
genoux et demeura immobile. Un instant s’écoula dans un si profond
silence que personne n’eût deviné qu’un homme était assis là, dans sa
cabine. Puis un chuchotement s’éleva.
--«Il peut encore s’en tirer.»
* * * * *
Quand le capitaine Mac Whirr reparut sur la passerelle, ce qu’il fit
soudain, comme s’il avait pris brusque conscience de s’en être éloigné
trop longtemps, le calme avait déjà duré plus d’un quart d’heure,--assez
longtemps pour être devenu intolérable même au peu d’imagination de Mac
Whirr.
Jukes, immobile à l’avant de la passerelle, commença de parler tout à
coup. Sa voix blanche et forcée semblait couler à travers des dents
serrées et se répandre tout autour de lui dans l’obscurité qui
s’épaississait de nouveau sur la mer.
--«J’ai fait relever l’homme de barre. Hackett commençait à crier qu’il
n’en pouvait plus. Il est étendu là, le long du servo-moteur, avec un
visage de mort. Je n’ai pu d’abord obtenir que quelqu’un grimpât pour
relever le pauvre diable. Ce maître d’équipage vaut moins que rien, je
l’ai toujours dit. J’ai cru que je serais obligé d’y aller moi-même et
d’en sortir un par la peau du cou.
--Ah! Bon!» marmotta le capitaine. Il restait vigilant aux côtés de
Jukes.
--«Le premier lieutenant est aussi là-dedans, qui se tient la tête.
Est-il blessé, capitaine?
--Non fou», rectifia brièvement Mac Whirr.
--«On dirait pourtant qu’il est tombé.
--J’ai été obligé de le pousser», expliqua le capitaine.
Jukes soupira avec impatience.
--«Ça va venir très brusquement», dit le capitaine, «ça va venir de
là... je crois. Dieu seul le sait... Ces livres ne sont bons qu’à vous
brouiller la cervelle et à vous rendre nerveux. Ça va être mauvais et
voilà tout. Si seulement nous avions le temps de virer pour tenir
tête...»
Une minute passa, quelques étoiles clignotèrent rapidement et
s’évanouirent.
--«Vous les avez laissés à peu près en sûreté», commença Mac Whirr d’une
façon abrupte, comme si le silence lui pesait.
--«C’est aux coolies que vous pensez, capitaine? J’ai tendu des
sauvegardes, dans tous les sens, à travers l’entrepont.
--Oui? Bonne idée Monsieur Jukes?
--Je ne... pensais pas que cela vous intéresserait de savoir...» dit
Jukes. (Les secousses du navire coupaient ses phrases comme si quelqu’un
l’eût secoué tandis qu’il parlait) «... comment je m’étais tiré de cette
infernale besogne. Nous nous en sommes tirés. Et cela n’aura peut-être
aucune importance, en fin de compte.
--Il fallait faire pour le mieux, pour tous.--Ce ne sont que des
Chinois. Mais il faut leur donner les mêmes chances qu’à nous--que
diable! Tout n’est pas encore perdu. C’est déjà assez malheureux d’être
enfermés là en bas pendant une tempête.
--C’est ce que j’ai pensé quand vous m’avez donné la corvée, capitaine»,
interrompit Jukes d’un ton chagrin.
--«... sans être encore écharpés», poursuivit Mac Whirr avec une
véhémence croissante. «Je ne pourrais tolérer cela sur mon navire, même
si je savais qu’il n’a plus que cinq minutes à vivre. Pourrais pas le
supporter, Monsieur Jukes.»
Comme un cri roulant à travers les échos d’une gorge rocheuse, un bruit
bizarre et caverneux s’approcha du navire, puis s’éloigna. La dernière
étoile, élargie, brouillée, et qui semblait retourner à la nébuleuse
originelle, lutta quelques instants encore avec la formidable nuit qui
s’approfondissait au-dessus du navire; puis s’éteignit.
--«A nous maintenant» souffla le capitaine Mac Whirr. «Eh! M. Jukes?
--Présent, capitaine.»
Les deux hommes se perdirent de vue.
--«Il faut avoir confiance qu’il va traverser cela et ressortir de
l’autre côté. Ceci est clair et net. Il n’y a pas de place ici pour la
stratégie des tempêtes du capitaine Wilson.
--Non, capitaine.
--Il va être étouffé et balayé pendant des heures encore» grommela le
capitaine, «mais, à l’heure qu’il est, il ne reste plus guère sur le
pont à emporter--que vous ou moi.
--Nous deux à la fois, capitaine», chuchota Jukes haletant.
--«Vous allez toujours au-devant des ennuis, Jukes» fit le capitaine
d’un ton de remontrance bizarre. «Bien qu’en fait, le premier lieutenant
ne soit bon à rien. Vous seriez laissé tout seul que...»
Le capitaine Mac Whirr s’interrompit, et Jukes, lançant de vains regards
dans le noir demeura silencieux.
--«Ne vous laissez surtout déconcerter par rien» continua le capitaine
précipitamment «et toujours faites face au vent. Ils peuvent dire tout
ce qu’ils veulent, mais les plus grosses lames courent toujours dans le
sens du vent. Debout au vent--toujours debout au vent--c’est le seul
moyen d’en sortir. Vous êtes un novice. Faites face, Pas besoin de plus.
Et du sang-froid.
--Oui, capitaine» dit Jukes, le cœur battant.
Pendant les quelques secondes qui suivirent, le capitaine parla à la
chambre des machines et écouta la réponse.
Sans raison appréciable Jukes sentit alors la confiance l’envahir;
c’était comme un souffle chaud, venu de l’extérieur, qui le pénétrait et
le faisait se sentir désormais à hauteur de n’importe quelle exigence.
Le lointain murmure des ténèbres s’insinua furtivement dans son oreille.
Il le nota, sans s’émouvoir, grâce à cette foi si belle en lui-même,
comme un homme à l’abri d’une cotte de mailles examinerait la pointe
d’une lance.
Le navire fatiguait sans relâche parmi les noires collines des eaux,
payant par ce rude ballottement la rançon de sa vie. On entendait
gronder ses entrailles; il agitait son blanc panache de vapeur dans la
nuit; et la pensée de Jukes glissait comme un oiseau à travers la
chambre des machines où M. Rout--un brave homme--se tenait prêt. Quand
le grondement cessa, il lui sembla qu’il y avait un arrêt de tous les
bruits--un arrêt absolu--durant lequel la voix du capitaine Mac Whirr
retentit.
--«Qu’est-ce que cela? Une bouffée de vent?» (La voix retentissait d’une
manière saisissante, et beaucoup plus forte que Jukes ne l’avait jamais
entendue.) «A l’avant. Ça va bien. Il peut encore s’en tirer.»
Le murmure du vent s’approchait rapide. En première ligne on pouvait
distinguer une sorte de plainte assoupie et, très loin, à l’arrière,
l’accroissement d’une clameur multiple qui s’avançait en s’étalant. On y
distinguait comme des roulements d’une multitude de tambours, une note
impétueuse et mauvaise, et le chant d’une foule en marche.
Jukes avait cessé de voir distinctement son capitaine. L’obscurité
s’amoncelait littéralement autour d’eux. Tout au plus pouvait-il
discerner des gestes, un mouvement de l’avant-bras relevé, une tête se
rejetant en arrière.
Le capitaine Mac Whirr, un peu moins placidement que de coutume,
s’efforçait de faire entrer dans sa boutonnière le bouton d’en haut de
son ciré. L’ouragan qui met les flots en démence, qui fait sombrer les
bateaux, qui déracine les arbres, qui renverse les murailles et
précipite l’oiseau de l’air contre le sol, l’ouragan avait rencontré sur
sa route cet homme taciturne et son plus grand effort n’avait pu que lui
arracher quelques mots. Avant que le courroux renouvelé des tempêtes ne
se jetât de nouveau sur le navire, le capitaine Mac Whirr fut réduit à
déclarer, d’un ton comme contrarié, si j’ose dire:
--«Ça m’ennuierait qu’il se perdît.»
Cette contrariété lui fut épargnée.
VI
Par un brillant jour ensoleillé le _Nan-Shan_ fit son entrée à
Fou-Tchéou. La brise favorable chassait par devant lui sa fumée. Son
arrivée fut immédiatement remarquée à terre, et les marins du port se
disaient: «Regardez! Mais regardez donc ce vapeur. Qu’est-ce que c’est?
Siamois, hein? Non, mais regardez-le!» Il semblait en effet avoir servi
de cible aux secondes batteries d’un croiseur. Une grêle de petits obus
n’aurait pu donner à ses œuvres mortes un aspect plus dévasté, plus
défoncé, plus ruineux: il avait cet air las et épuisé des navires qui
s’en reviennent du bout du monde;--et non sans cause, car dans son court
voyage il avait été très loin, jusqu’à entrevoir même les côtes de
l’Au-delà, de ce grand inconnu d’où jamais navire ne revint pour rendre
à la poussière du continent les marins de son équipage. Il était
incrusté et gris de sel jusqu’à la pomme de ses mâts et jusqu’au sommet
de sa cheminée, «comme si son équipage (dit un marin facétieux) l’eût
repêché du fond de la mer et l’eût amené ici pour recevoir la prime de
sauvetage». Il ajouta, excité par l’heureux effet de ses remarques
spirituelles qu’il en offrait cinq livres «sans inventaire».