Le _Nan-Shan_ n’était pas à quai depuis une heure, qu’un petit homme

maigre au nez rouge, à la figure rageuse, débarquait d’un sampan sur le

quai de la Concession Étrangère et se retournait incontinent pour lui

montrer le poing.

Un grand individu aux jambes ridiculement maigres pour sa vaste bedaine

et aux yeux liquides s’approcha en se dandinant:

--«Vous venez d’en sortir, hein?» dit-il. «Pas été long...»

Il portait un complet de flanelle bleue couvert de taches; aux pieds des

souliers de cricket, tout boueux; une moustache d’un gris jaunâtre

retombait sur sa lèvre. Les bords de son chapeau, en deux endroits

s’étaient détachés de la coiffe et laissaient paraître le jour.

--«Hallo! Qu’est-ce que tu fais ici? demanda l’ex-premier lieutenant du

_Nan-Shan_ en lui serrant la main précipitamment.

--J’attends pour un poste, dont on m’a parlé; quelque chose de sérieux»,

expliqua l’homme au chapeau crevé en soufflant d’une façon poussive.

Le lieutenant montra de nouveau le poing au _Nan-Shan_.

--«Il y a là dedans un type qui n’est même pas capable de commander un

radeau», déclara-t-il vibrant de colère, tandis que l’autre regardait

autour de lui d’un air morne.

--«C’est vrai?»

Mais il aperçut sur le quai un lourd coffre de marin, peint en brun,

sous une couverture de toile à voile effilochée et amarrée avec de la

manille neuve. Il le lorgna avec intérêt.

--«Je parlerais bien, et j’en aurais long à dire, n’était ce sacré

pavillon siamois. Personne à qui se plaindre... sans quoi, il lui en

cuirait... canaille! Il a dit à son mécanicien en chef (encore une autre

canaille) que j’avais perdu la tête. C’est le plus grand tas d’idiots et

de mabouls qui ait jamais navigué. Non! tu ne peux t’imaginer...

--Tu as reçu ta paye?» demanda soudain son minable compagnon.

--«Oui. Il m’a réglé mon compte à bord. «Allez-vous-en déjeuner à

terre», m’a-t-il dit.

--Vieux grigou!» commenta le grand individu d’un air vague et, passant

sa langue sur ses lèvres: «Si on allait boire un coup?

--Il m’a frappé!» siffla le premier lieutenant rageusement.

--«Non? Frappé! Pas vrai?» L’homme en bleu se mit à s’agiter avec

sympathie. «On ne peut vraiment pas causer ici. Je voudrais savoir tous

les détails. Frappé!--Hein? Cherchons quelqu’un pour porter ton coffre.

Je connais un endroit bien tranquille où on peut avoir de la bière en

bouteilles...»

M. Jukes, qui scrutait le rivage à travers les jumelles du bord informa

le mécanicien en chef que «notre ancien lieutenant n’a pas mis longtemps

à trouver un ami. Un type qui ressemble fort à un vadrouilleur; je les

ai vus quitter le quai ensemble».

Le tintamarre des coups de marteau et des calfatages indispensables ne

troublait point le capitaine Mac Whirr. Dans la chambre de veille enfin

remise en ordre, il écrivait une lettre; le steward qui faisait la

pièce, y découvrit ensuite des passages d’un intérêt si absorbant que

par deux fois il faillit se laisser surprendre en flagrant délit

d’indiscrétion. Mais cette même lettre quand elle parvint à Mme Mac

Whirr, dans le salon de sa maison de banlieue-est de Londres, lui fit

étouffer un bâillement. Pourquoi l’étouffait-elle? Par respect pour

elle-même sans doute, car il n’y avait personne d’autre dans la pièce.

Elle était à demi étendue sur un fauteuil pliant en bois doré, recouvert

de peluche, auprès d’une cheminée carrelée où flambait un feu de

charbon; des éventails japonais en ornaient le dessus. Élevant les mains

elle jeta un coup d’œil las sur les nombreuses pages. Était-ce sa faute,

après tout, si les lettres de son mari étaient si plates, si

désespérément fastidieuses--depuis le «Ma très chère femme» du début,

jusqu’au «ton mari affectueux» de la fin. On ne pouvait vraiment pas lui

demander de s’intéresser à toutes ces affaires de marine, ni d’y

comprendre quelque chose. Naturellement elle était contente de recevoir

des nouvelles; mais quant à préciser pourquoi...

--«... On les appelle des typhons... Notre second n’avait pas l’air

d’être de cet avis... pas dans les livres... ne pouvait pas laisser les

choses se passer ainsi...»

Le papier bruissa vivement, «... un calme qui dura plus de vingt

minutes», lut-elle par manière d’acquit; les premiers mots que ses yeux

indifférents rencontrèrent ensuite, dans le haut d’une autre page: «...

te revoir ainsi que les enfants...» Elle eut un mouvement d’impatience.

Qu’est-ce qu’il avait à toujours parler de retour? Jamais pourtant son

traitement n’avait été si élevé. Alors à quoi bon?

Il ne lui vint pas à l’idée de tourner la feuille pour revenir à la page

précédente. Elle y aurait vu raconté que, entre quatre et six heures du

matin le 25 décembre, le capitaine Mac Whirr avait bien cru que le

_Nan-Shan_ avait atteint son heure dernière, et qu’avec une pareille

mer, il perdait espoir de revoir jamais sa femme et ses enfants.

Voici ce que personne ne devait jamais connaître (une lettre est si vite

égarée) personne au monde que le steward--qui, lui du moins, avait été

vivement impressionné par cette révélation. Il en éprouva même le besoin

de tâcher de faire comprendre au cuisinier qu’on «l’avait échappé

belle», en affirmant:

--«Le vieux lui-même pensait qu’il ne nous restait guère plus d’une

fichue chance d’en sortir.

--Qu’est-ce que tu en sais?» demanda avec mépris le maître queux, un

vieux soldat. «Il a peut-être bien été te le raconter!

--Il m’a laissé entendre quelque chose de ce genre» répondit le steward

payant d’effronterie.

--«Ta gueule. C’est à moi qu’il viendra le dire la fois prochaine!»

ricana le vieux cuisinier par dessus son épaule.

Mme Mac Whirr, un peu inquiète, regardait plus loin. «... ai fait pour

le mieux... pauvres malheureux... seulement trois jambes cassées et

un... pensé qu’il valait mieux étouffer l’affaire... espère avoir fait

ce qu’il fallait.»

Ses mains retombèrent. Non! pas d’autre allusion à son retour. Il avait

dû simplement exprimer un souhait pieux. Mme Mac Whirr respira et la

pendule de marbre noir (que le bijoutier de l’endroit estimait à 3

livres 18 shillings 6 pence), eut un tic-tac discret et furtif.

Brusquement la porte s’ouvrit; une fillette se précipita dans la pièce;

elle était à l’âge des jupes courtes et des jambes longues. Une

abondance de cheveux incolores et plats flottait sur ses épaules. En

voyant sa mère, elle s’arrêta net et dirigea sur la lettre de pâles yeux

inquisiteurs.

--«C’est de papa», murmura Mme Mac Whirr. «Qu’est-ce que tu as fait de

ton ruban?»

La fillette porta la main à sa tête et fit la moue.

--«Il va bien» continua Mme Mac Whirr d’un air alangui, «du moins, je le

pense; il ne parle jamais de sa santé.»

Elle fit entendre un petit rire. La figure de la fillette exprima une

indifférence distraite, et Mme Mac Whirr la contempla avec fierté.

--«Va mettre ton chapeau» dit-elle au bout d’un instant. «Je sors faire

des courses. Il y a une exposition de blanc chez Linom.

--Oh! quelle chance!» s’écria l’enfant d’un ton subitement grave et

vibrant, en bondissant hors de la chambre.

C’était un bel après-midi de ciel gris; les trottoirs étaient secs.

Devant la porte du magasin de nouveautés, Mme Mac Whirr salua d’un

sourire une femme à l’allure de matrone, aux formes généreuses, vêtue

d’un manteau noir, cuirassé de jais. Une couronne de fleurs

artificielles s’épanouissait au-dessus de sa face bilieuse. Ces dames se

précipitèrent au-devant l’une de l’autre, s’exclamant ensemble et se

mirent à caqueter de conserve avec une précipitation qui faisait croire

que peut-être la rue allait s’entr’ouvrir et avaler leur plaisir avant

qu’elles n’aient achevé de l’exprimer.

Derrière elles les hautes portes de verre du magasin battaient sans

répit. Mais ces dames obstruaient le passage. Des messieurs patientaient

poliment. Quant à Lydia elle était tout occupée à piquer le bout de son

parapluie entre les dalles du trottoir. Mme Mac Whirr parlait avec

volubilité:

--«Je vous remercie. Non; il ne revient pas encore. C’est triste,

naturellement, de ne pas l’avoir avec nous; mais c’est si réconfortant

de savoir qu’il se porte bien.»

Mme Mac Whirr reprit haleine.

--«Le climat de là-bas lui convient si bien» ajouta-t-elle radieuse,

comme si le pauvre Mac Whirr eût été faire un tour en Chine pour raison

de santé.

* * * * *

Le mécanicien en chef ne revenait pas encore, lui non plus. M. Rout

connaissait trop bien la valeur d’un bon poste.

--«Salomon dit que les prodiges ne cesseront jamais!» cria Mme Rout

joyeusement à la vieille dame assise dans son fauteuil au coin du feu.

La mère de M. Rout bougea légèrement ses deux mains fanées qui

reposaient sur ses genoux dans des mitaines noires.

Les yeux de la belle-fille semblaient danser sur le papier.

--«Ce capitaine du navire sur lequel il est--un homme assez borné, vous

vous rappelez, mère?--a fait quelque chose d’assez fort, à ce que dit

Salomon.

--Oui, ma chère», dit la vieille femme débonnairement; elle inclinait en

avant sa tête argentée, avec cet air de calme intérieur des très

vieilles gens qui semblent s’absorber dans la contemplation des

dernières lueurs de l’existence: «Je crois bien me rappeler.»

Salomon Rout, le vieux Sal, le père Sal, le chef, Rout ce «brave

homme»--M. Rout, l’ami paternel et indulgent de la jeunesse, avait été

le benjamin de ses nombreux enfants tous morts aujourd’hui. Elle se le

rappelait particulièrement à l’âge de dix ans (bien avant qu’il ne

partît faire son apprentissage dans une grande usine du Nord). Elle

l’avait si peu vu depuis; elle avait parcouru tant d’années, qu’il lui

fallait maintenant retourner bien loin en arrière pour se le remémorer

distinctement à travers la brume du temps. Parfois, il lui semblait que

sa belle-fille parlait d’un étranger.

Mme Rout fils était déçue.

--«Hum! hum!» elle tourna la page: «Que c’est vexant! Il ne dit pas ce

que c’est. Il dit que je ne pourrais pas comprendre. Je me demande

qu’est-ce que cela pouvait bien être de si malin. Quel misérable de ne

pas nous le dire!» Elle continua sa lecture, sans faire d’autre

remarque, et quand elle eut fini, se mit à contempler le feu.

Rout ne touchait que deux mots du typhon; mais quelque chose l’avait

poussé à exprimer un désir croissant d’avoir sa femme auprès de lui:

«S’il n’y avait pas la question de ma mère, qu’on ne peut tout de même

pas laisser, je t’enverrais l’argent de ton voyage tout de suite. Tu

pourrais installer une petite maison ici; j’aurais l’occasion de te voir

de temps en temps. Nous ne rajeunissons pas...»

--«Il va bien, mère», soupira Mme Rout en se secouant.

--«Il a toujours été un garçon fort et bien portant», dit placidement la

vieille femme.

Le compte rendu de M. Jukes fut par contre des plus complets. Son ami,

dans le service de la navigation d’Occident, le communiqua généreusement

à tous les autres officiers de son transatlantique.

--«Un type que je connais m’écrit pour me raconter une affaire

extraordinaire arrivée à bord de son navire pendant ce coup de typhon

dont on a parlé dans les journaux, il y a deux mois, vous devez vous en

souvenir? C’est la chose du monde la plus comique. Vous allez voir

vous-même ce qu’il en dit: tenez, voici sa lettre.»

Il y avait dans cette lettre, l’exagération d’une fermeté d’âme

indomptable et joyeuse. Jukes était de bonne foi, et ce qu’il en disait

était vrai, du moins au moment où il l’écrivait. Il racontait d’une

façon sinistre les scènes dans l’entrepont:

«... Comme dans un éclair il me vint à l’esprit que ces maudits Chinois

n’étaient pas tenus de comprendre le sentiment qui nous faisait agir; or

nous nous comportions en apparence comme des brigands qualifiés. Il ne

fait jamais bon de séparer un Chinois de son argent, du moins quand il

est le plus fort. Par un tel temps, pour risquer un cambriolage il eût

fallu être vraiment forcené; mais qu’est-ce que ces gueux connaissaient

de nous? Aussi sans perdre mon temps à réfléchir, je fis sortir tout

l’équipage en un clin d’œil. Notre ouvrage était fini--que le vieux

avait tant à cœur!--Nous leur cédâmes la place sans rester à leur

demander comme ils se sentaient. Je suis convaincu que s’ils n’avaient

pas été aussi impitoyablement secoués, et (tous sans exception) effrayés

d’avoir à se tenir debout, nous aurions été mis en pièces. C’était

complet, je vous assure! et vous pouvez battre les mers du Nord et du

Sud et jusqu’à la consommation des siècles avant de vous trouver avec

une pareille corvée sur les bras.»

Après quoi il se lançait dans une appréciation technique des dommages

matériels subis par le navire, puis il continuait:

«Mais ce n’est qu’après que le gros temps se fut calmé que notre tâche

devint vraiment délicate. Il ne nous était d’aucun avantage, vous pensez

bien, de naviguer depuis peu sous pavillon siamois; encore que le

commandant n’ait jamais pu se persuader que cela fît une

différence.--«Tant que c’est nous qui sommes à bord»--disait-il. Il y a

des choses qui n’ont jamais pu lui entrer dans la tête. Autant tâcher de

convaincre un baldaquin. Ajoutez à cela l’isolement du navire dans ces

mers de Chine, un isolement infernal, sans consuls, sans aucune

canonnière à soi nulle part, sans une âme à qui s’adresser en cas de

difficulté.

»Mon idée à moi était de maintenir tous ces magots à fond de cale une

quinzaine d’heures de plus, c’est-à-dire jusqu’au temps que nous ayons

pu gagner Fou-Tchéou. Là nous aurions vraisemblablement rencontré

quelque navire de guerre, et une fois sous la protection des canons,

sauvés! car il va de soi que le commandant de n’importe quel vaisseau de

guerre--Anglais, Français ou Hollandais--dans le cas d’une rixe à bord,

se met du côté des blancs. Nous serions alors en posture de pouvoir nous

débarrasser d’eux et de leur argent en remettant le tout entre les mains

de leur Taotï ou de je ne sais quel mandarin à lunettes vertes comme on

en voit circuler en chaise à porteurs dans les infectes ruelles de leurs

cités.

»Mais le vieux ne voulut rien savoir. Il désirait apaiser l’affaire. Il

s’était fourré cette idée dans la tête et un treuil à vapeur n’aurait pu

l’en arracher. Il désirait qu’on fît le moins de bruit possible autour

de cela, et que ni le nom du bateau n’y fût compromis, ni les armateurs,

«ni aucun des intéressés» comme il disait en enfonçant ses yeux dans les

miens. Moi cela me rendait furieux. Comment pouvait-il espérer que cette

affaire ne fît pas de bruit? Ce qui était certain c’est que les malles

des Chinois, au début de la traversée avaient été fixées de manière à

pouvoir affronter n’importe quelle tempête de ce monde; mais ce qui

s’était rué sur nous était quelque chose de tellement diabolique que

rien ne peut vous en donner l’idée.

»Cependant, moi, je ne tenais presque plus sur mes jambes. Il n’y avait

plus de relève pour aucun de nous depuis près de trente heures; et le

vieux restait là, à se frotter le menton, à se gratter le crâne, si

embêté qu’il ne songeait même pas à enlever ses bottes.

--«J’espère capitaine, lui ai-je dit, que vous n’allez tout de même pas

les lâcher sur le pont avant que nous ayons pris nos mesures d’une

manière ou d’une autre?» Non pas que je me sentisse particulièrement

féroce contre ces gueux; mais les démêlés avec les Chinois n’ont jamais

été jeux d’enfants. Surtout je me sentais éreinté. «Par pitié, lui

dis-je, laissez-nous donc leur jeter en tas leurs dollars et allons nous

reposer pendant qu’ils règleront à coups de griffes le partage.

--Voyons, Jukes, vous déraisonnez!» dit-il en levant les yeux vers moi

de cette façon lente qu’il a et qui vous fait souffrir de partout. «Il

faut que nous inventions quelque chose de juste et à la satisfaction de

chacun.»

»J’avais des tas de choses à faire, comme tu peux l’imaginer; je mis

donc l’équipage au travail; puis l’envie me prit d’aller m’étendre un

instant sur ma couchette.

»Je ne reposais pas depuis 10 minutes lorsque le steward se précipita

dans ma chambre, et, me tirant par la jambe:

--«Pour l’amour du Ciel, M. Jukes, venez vite! montez sur le pont!

Dépêchez-vous!»

»Sa précipitation me faisait perdre la tête. Je me demandais ce qui

pouvait bien être arrivé: une autre tornade? ou quoi? Je n’entendais pas

de vent.

--«Le capitaine les lâche tous! Oh! ils vont être lâchés! Sautez sur le

pont mon lieutenant; sauvez-vous. Le chef mécanicien vient de courir en

bas chercher son revolver.»

»Voilà ce que me racontait cet imbécile. Pourtant le père Rout m’a juré

qu’il n’était jamais descendu que pour chercher un mouchoir propre.

»Quoi qu’il en soit, je bondis dans mes pantalons et volai sur le pont

d’arrière. Effectivement on entendait passablement de bruit à l’avant de

la passerelle. Quatre hommes étaient occupés sur l’arrière avec le

maître d’équipage. Je leur passai quelques-uns de ces fusils que chaque

navire a toujours soin d’emporter lorsqu’il voyage dans ces mers

d’Extrême-Orient, et je les conduisis vers la passerelle. Chemin

faisant, je me cognai contre le vieux Rout qui suçait un bout de cigare

éteint; il paraissait ahuri.

--«Venez avec nous!» lui criai-je.

»Et tous les sept alors, nous chargeâmes comme un seul homme, jusqu’au

roufle. Mais là nous vîmes que tout était fini. Le vieux restait debout,

ses grandes bottes encore tirées jusqu’en haut des cuisses; il était en

bras de chemise, car sans doute, ça lui avait donné chaud de se creuser

ainsi la cervelle.

»A ses côtés l’élégant commis de Bun-Hin, sale comme un ramoneur et le

visage encore vert d’émotion. Je vis tout de suite que j’allais prendre

quelque chose.

--«Que diable signifient ces simagrées M. Jukes?» demanda le vieux du

plus furieux qu’il pouvait être--et je dois vous avouer que j’en perdis

l’usage de la parole.

--«Pour l’amour du Ciel, M. Jukes, enlevez-leur ces fusils. Vos hommes

vont sûrement se blesser avec, si vous n’y veillez. Que le diable

m’emporte si l’on ne se croirait pas à Bedlam. Attention, maintenant.

J’ai besoin de vous par en-haut pour m’aider à compter cet argent avec

le Chinois de Bun-Hin. Et puisque vous êtes là, M. Rout, vous pourriez

bien nous donner aussi un coup de main. Plus nous serons, mieux ça

vaudra.»

»Il avait arrangé tout dans sa tête pendant que je faisais mon somme.

»Nous aurions été un navire anglais, ou simplement nous aurions eu à

lâcher notre bande de coolies dans un port anglais, à Hong-Kong par

exemple, quelles difficultés n’eussions-nous pas rencontrées:

interrogatoires, enquêtes, demandes de dommages et intérêts, que

sais-je? Mais ces Chinois connaissent leurs fonctionnaires mieux que

nous.

»Déjà les panneaux étaient enlevés, rangés sur le pont. Cela faisait un

drôle d’effet de revoir à la lumière du soleil toutes ces faces ravagées

aux yeux hagards, ils semblaient tous ahuris de revoir le ciel, la mer,

le navire. Il y avait de quoi, je vous assure! Car ils avaient enduré de

quoi arracher l’âme à un blanc. Mais on dit que les Chinois n’ont pas

d’âme. En tout cas, ce qu’ils ont à la place est fichtrement résistant.

J’en remarquai un, entre autres, dont l’œil tuméfié sortait à demi

d’entre les paupières avec l’aspect d’un œuf de poule. Un Chrétien en

eût eu pour un mois de lit; mais non! ce gaillard, au milieu de la

foule, jouait des coudes et conversait avec les autres comme si de rien

n’était. Une grande agitation régnait parmi eux; mais dès que le vieux

avançait sa tête chauve au-dessus d’eux, à l’avant de la passerelle,

tous, en bas, arrêtaient de crier et dirigeaient vers lui leurs regards.

»Après avoir longuement remué le problème dans sa cervelle, il envoya

l’interprète de Bun-Hin expliquer aux Célestes la manière dont ceux-ci

allaient rentrer en possession de leur argent.

»Étant donné que tous ces coolies avaient travaillé au même endroit et

durant un temps égal, il estimait que le plus équitable serait de

partager également entre eux l’argent dont nous nous étions

provisoirement emparés. C’est ce qu’il m’expliqua par la suite:

--«Peu importe que ce soit précisément son dollar à lui ou celui de

l’autre; tous les dollars sont pareils. S’informer auprès de chacun de

la somme qu’il apportait à bord? Ce serait les inviter à mentir et nous

risquerions de nous trouver trop loin de compte à la fin.» En quoi

j’estime qu’il avait raison. On aurait pu également remettre tout cet

argent en bloc à un fonctionnaire Chinois de Fou-Tchéou; mais disait le

vieux, «pour l’avantage qu’en auraient retiré ces hommes, autant mettre

le tout dans notre poche»; et sans doute c’eût été l’avis des coolies.

»Nous achevâmes la distribution avant la nuit. Je vous assure que

c’était un spectacle. Une mer encore démontée; un navire à l’état

d’épave. Ces Chinois, un à un, montaient en chancelant sur la passerelle

pour recevoir leur dû, et notre vieux Mac Whirr toujours botté, en

manches de chemise, à la porte du roufle, faisait la paye. Bien qu’il

eût mis bas sa veste, il transpirait comme je ne sais quoi, et par

instants, tombait vertement sur Rout ou sur moi à propos de ceci ou de

cela qui ne marchait pas tout à fait à son idée. Les estropiés qui ne

purent se présenter, il alla leur porter lui-même leur part, sur le

panneau Nº 2.

»Trois dollars qui demeuraient en trop, furent donnés en appoint aux

trois coolies les plus endommagés; un à chacun.

»Ensuite, nous amenâmes sur le pont, à coups de pelles et de balais, des

monceaux de haillons trempés, des débris sans nom de tas de choses

informes, au sujet de quoi nous les laissâmes se débrouiller.

»C’était là sûrement la meilleure façon de régler sans bruit cette

affaire et pour le plus grand contentement de chacun.

»Le vieux Sol lui aussi est d’avis qu’il n’y avait rien de mieux à

faire.

»Mac Whirr me disait l’autre jour:

--«J’ai fait ça faute de mieux. Il y a des choses, voyez-vous, qui ne

sont pas enseignées dans les livres.

«Pour un homme si court, je trouve qu’il ne s’en est pas mal tiré.»

IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES-BELGIQUE.

Typhon · 第 7 / 7 段