second est-il déjà en bas? Non? Bon; il va y être tout de suite...» M.
Rout voudra-t-il le laisser parler dans le porte-voix?--dans le
porte-voix de la passerelle, car lui, le capitaine, allait y retourner
aussitôt. Il y avait du désordre parmi les Chinois; ils se battaient,
paraît-il. «Tout de même pas permettre qu’on se batte...» M. Rout était
parti, et le capitaine Mac Whirr pouvait sentir contre son oreille les
pulsations des machines, le battement du cœur du navire. La voix de M.
Rout cria quelque chose à distance. Le navire piqua du nez, les
pulsations s’arrêtèrent net dans un faisceau de sifflements. Le visage
du capitaine Mac Whirr était impassible, son regard restait
inconsciemment fixé sur la forme accroupie du lieutenant. La voix de M.
Rout se fit entendre de nouveau dans les profondeurs; les pulsations
reprirent par lentes saccades--puis s’accélérèrent.
M. Rout était revenu au porte-voix:
--«Ça n’a pas beaucoup d’importance, ce que font les Chinois», dit-il
hâtivement; puis, avec irritation: «Le navire plonge, comme s’il
n’allait jamais en revenir.
--Très grosse mer», fit la voix du capitaine Mac Whirr.
--«Prévenez-moi à temps pour éviter le plongeon final», aboya Salomon
Rout dans le porte-voix.
--«Pluie et nuit. Peux pas voir ce qui vient» dit la voix. «Faut
bien--garder vitesse--juste assez pour--obéisse gouvernail--courir la
chance» continua-t-elle, détachant distinctement tous les mots.
--«Je donne tout ce que j’ose.
--Nous sommes--joliment--secoués là-haut» poursuivit la voix avec
douceur. «Pourtant--ça ne va pas trop mal--Ah! naturellement, si la
timonerie était emportée...»
M. Rout, penchant une oreille attentive marmotta quelque chose avec
aigreur. Mais la voix lente et avisée là-haut, s’anima pour demander:
--«Jukes n’est pas encore arrivé?» Puis, après une courte attente:
«J’aimerais bien qu’il se dépêchât; je voudrais qu’il en finisse et
qu’il monte ici au cas où il arriverait quelque chose. Pour veiller au
navire. Je suis tout seul. Le Lieutenant a perdu...
--Quoi?» M. Rout dans la chambre des machines déplaça la tête pour crier
dans le tuyau: «Par-dessus bord?» puis plaqua son oreille à
l’embouchure.
--«Perdu la tête» continua la voix d’un ton positif. «Bougrement
embêtant.»
Courbé sur le pavillon du porte-voix, M. Rout en entendant ceci ouvrit
de grands yeux. Il perçut un bruit de lutte et des exclamations
entrecoupées descendirent vers lui. Il tendit l’oreille.
Pendant ce temps, Beale, le troisième mécanicien, les bras levés, tenait
entre les paumes de ses mains, la jante d’une petite roue noire qui
faisait saillie à côté d’un gros tube de cuivre; il semblait la tenir en
équilibre au-dessus de sa tête, comme si c’eût été l’attitude correcte
dans quelque sport nouveau.
Pour se maintenir en place, il appuyait son épaule contre la cloison
blanche, un genou fléchi, un chiffon passé dans sa ceinture et pendant
sur sa hanche. Ses joues imberbes étaient barbouillées et rougissantes
et la poussière de charbon sur ses paupières, semblable aux coups de
crayon d’un maquillage, rehaussait l’éclat liquide de ses yeux et
donnait à son jeune visage un aspect féminin, exotique et troublant.
Quand le navire tanguait il tournait la petite roue avec des mouvements
précipités.
--«Devenu fou», reprit soudain la voix du capitaine Mac Whirr dans le
porte-voix. «S’est jeté sur moi... à l’instant. Obligé de l’assommer...
à la minute. Vous avez entendu, M. Rout?
--Diable!» grommela M. Rout. «Attention, Beale!»
Son cri résonna, semblable à l’appel éclatant d’une trompette d’alarme
entre les parois de fer de la chambre des machines. Peintes en blanc,
celles-ci s’élevaient en obliquant comme un toit jusqu’à la pénombre de
la claire-voie; et tout le vaste espace ressemblait à l’intérieur d’un
monument, divisé par des parquets de caillebotis métallique aux
différents niveaux desquels vacillaient des lumières; au centre une
colonne d’ombre s’était massée, hésitant parmi l’effort bruyant des
machines au-dessous de la ferveur immobile des cylindres. Une vibration
intense et sauvage faite de tous les bruits de l’ouragan planait dans la
chaleur silencieuse; l’air était imprégné d’une odeur de métal chauffé,
d’huile et d’une légère vapeur. Les coups de bélier de la mer, sourds et
formidables, semblaient traverser la chambre des machines de part en
part.
Des lueurs pareilles à de longues flammes pâles tremblaient sur les
surfaces polies du métal; les énormes têtes des manivelles émergeaient
tour à tour du parquet de chauffe en un éclair de cuivre et d’acier--et
disparaissaient, tandis que les bielles aux jointures épaisses,
pareilles à des membres de squelette, semblaient les attirer, puis les
rejeter avec une précision fatale. Et tout au fond, dans une
demi-clarté, d’autres bielles allaient et venaient, s’esquivant
délibérément, des traverses dodelinaient de la tête, des disques de
métal glissaient sans frottement l’un contre l’autre, lents et calmes
dans un tournoi de lueurs et d’ombres.
Parfois tous ces mouvements puissants et infaillibles ralentissaient
simultanément comme s’ils eussent fait partie d’un organisme vivant
atteint d’un soudain accès de langueur; les yeux de M. Rout brillaient
alors, plus sombres dans sa longue face blême. Il soutenait la lutte, en
pantoufles de tapisserie; une veste courte et luisante recouvrait à
peine ses reins; ses poignets pâles faisaient saillie hors des manches
trop étroites et trop courtes comme si la circonstance critique eût
ajouté quelque chose à sa taille, allongé ses membres, augmenté sa
pâleur et creusé ses yeux.
Il se déplaçait avec une vivacité incessante et pleine d’à-propos,
grimpant au plus haut, disparaissant tout en bas; et, quand il
s’arrêtait en face de la mise en train, se retenant au garde-corps il
continuait à jeter des coups d’œil à droite, vers le manomètre, et vers
le tube de niveau, fixés tous deux sur le mur blanc dans la lumière
mouvante d’une lampe. Les embouchures de deux porte-voix bâillaient
stupidement près de son coude et le cadran du chadburn de la chambre des
machines ressemblait à une horloge de grand diamètre dont le cadran
porterait des mots brefs en place de chiffres. Les lettres groupées
ressortaient épaisses et noires autour du pivot de l’indicateur,
substituts emphatiques d’exclamations vigoureuses: _En avant--En
arrière--Lente--Demi-Stop_; la grosse aiguille noire pointait en bas,
vers le mot--_Toute_--qui, ainsi désigné capturait les regards comme un
cri aigu retient l’attention. Le cylindre à basse pression dans son
manchon de bois, formant au-dessus de sa tête une masse menaçante et
majestueuse, exhalait un faible soupir à chaque coup de piston; à part
ce léger sifflement, les machines faisaient jouer leurs membres d’acier
à toute vitesse ou lentement, mais toujours avec une douceur silencieuse
et résolue.
Et tout ceci, les murs blancs, l’acier mouvant, les tôles varangues sous
les pieds de Salomon Rout, le caillebotis métallique au-dessus de sa
tête, l’obscurité et les lueurs, tout ceci s’élevait et s’abaissait avec
ensemble, suivant l’âpre remous des lames contre les flancs du navire.
Le spacieux endroit tout entier, que la grande voix du vent faisait
résonner sourdement, semblait se balancer comme un arbre, ou se
renversait parfois complètement comme abattu de côté puis d’autre par
les effroyables rafales.
--«Il faut vous dépêcher de monter», s’écria M. Rout dès qu’il vit Jukes
apparaître à la porte de la chaufferie.
Jukes avait le regard ivre et vague; sa figure rouge était bouffie comme
s’il avait dormi trop longtemps. Le chemin pour arriver là avait été
ardu; il avait accompli le trajet avec une exténuante célérité,
l’agitation de son esprit correspondant aux efforts de son corps. Il
s’était précipité hors de la soute, se heurtant dans la coursive sombre
à un groupe d’hommes effarés et terrifiés qui, comme il trébuchait
contre eux, demandèrent en l’entourant: «Que se passe-t-il donc,
lieutenant?» puis en bas de l’échelle de la chaufferie, manquant
plusieurs échelons à la fois dans sa hâte, jusqu’à un endroit profond
comme un puits et noir comme l’enfer, qui basculait d’avant en arrière à
la manière d’une balançoire. L’eau de cale grondait à chaque coup de
roulis et des blocs de charbon bondissaient de-ci, de-là, d’un bord à
l’autre, on eût dit une avalanche de galets sur la pente d’une plaque de
fer.
Quelqu’un là-dedans gémissait de douleur, et l’on pouvait voir quelqu’un
d’autre accroupi sur ce qui semblait être le corps étendu d’un homme
mort; une grosse voix blasphéma; la lueur sous chacune des portes des
fourneaux était pareille à une flaque de sang, dont le calme rayonnement
venait mourir sur le velours de la ténèbre.
Une bouffée de vent frappa Jukes à la nuque, et l’instant d’après
enveloppa ses chevilles.
Les ventilateurs de la chaufferie bourdonnèrent: face aux six portes des
fourneaux, deux silhouettes étranges, le torse nu, se courbaient en
chancelant et brandissaient deux pelles.
--«Eh là! on a de l’air plus qu’il n’en faut maintenant!» hurla le
second mécanicien, qui semblait n’avoir attendu que l’arrivée de Jukes
pour éclater.
L’homme chargé de la machine auxiliaire, un petit homme souple et
remuant, au teint éblouissant, à la moustache fine et décolorée,
travaillait dans une sorte d’extase muette. On maintenait les machines
sous toute pression, et, un grondement profond comme celui d’un fourgon
vide roulant sur un pont, formait une basse soutenue dans le concert des
autres bruits.
--«On doit continuellement laisser échapper la vapeur», continua à
hurler le second.
L’orifice d’un ventilateur, avec le bruit d’un millier de casseroles
qu’on récure, lui cracha sur les épaules un jet soudain d’eau salée, à
quoi il répondit par une volée d’imprécations, une malédiction
collective où même il englobait son âme, divaguant comme un fou tout en
vaquant à sa besogne. Dans un claquement sec, la paupière de métal un
instant soulevée laissa tomber un flamboiement ardent et blême sur le
chef ras du chauffeur, éclairant un instant sa face insolente et la
grimace de ses lèvres, puis aussitôt retomba dans un autre claquement
sec.
--«Où donc en est le sacré navire? Pouvez-vous me le dire? Que la peste
m’emporte! Sous l’eau--ou quoi? Elle arrive par tonnes, ici. Les maudits
capuchons ont donc filé au diable? Hein? Savez-vous quelque
chose--vous--marin de malheur? vous...?»
Jukes, après un instant de stupeur avait traversé la chaufferie comme
une flèche, porté par un coup de roulis; à peine son regard
embrassa-t-il la vastitude, la paix et la splendeur relatives de la
chambre des machines que le navire, enfonçant lourdement son arrière
dans l’eau, le précipita tête baissée sur M. Rout. Le bras du chef
mécanicien, d’une longueur de tentacule, et comme mû par un ressort, se
tendit à sa rencontre et fit dévier son élan vers les porte-voix où il
arriva en tournoyant.
M. Rout répéta avec insistance:
--«Il faut vous dépêcher de monter--quoi qu’il en soit.»
Jukes hurla:
--«Êtes-vous là, capitaine?» puis écouta. Rien. Soudain le mugissement
du vent retentit à ses oreilles; mais bientôt après une voix menue
écarta tranquillement les vociférations de l’ouragan:
--«C’est vous, Jukes?--Eh bien?»
Jukes ne demandait qu’à raconter: c’est le temps qui semblait manquer.
Ce qui s’était passé, on se l’expliquait à merveille. Il voyait en
imagination les coolies enfermés dans leur entrepont enfumé, sans espoir
d’en pouvoir sortir, couchés pleins de malaise et d’épouvante entre les
rangées de coffres; puis un de ces coffres, soudain, ou plusieurs à la
fois, peut-être, désarrimés par un coup de roulis, culbutant les autres,
les couvercles sautant, les côtés éclatant et tous ces malheureux
Chinois se levant, bondissant à la fois à la poursuite de leur avoir. Et
chaque soubresaut du navire, ensuite, avait précipité cette foule
glapissante, trépignante, de-ci, de-là, en un tourbillon de bois
fracassé, de vêtements lacérés et de dollars éparpillés dans tous les
sens.
La lutte une fois engagée, il leur devenait impossible de l’arrêter
d’eux-mêmes. Rien ne pourrait maintenant en venir à bout, que la force.
C’était un désastre. Jukes avait vu cela; c’est tout ce qu’il pouvait
dire. Quelques-uns d’entre eux étaient morts déjà, croyait-il. Le reste
allait continuer à se battre... Les paroles montaient et se
chevauchaient dans l’étroitesse du tube acoustique. Elles s’élevaient,
vers ce qui semblait être le silence d’une compréhension éclairée,
demeurée seule là-haut avec l’orage. Et Jukes désira ardemment ne plus
avoir à faire face à ce désordre local, mesquine et odieuse addition à
la grande détresse du navire.
V
Il patienta. Devant ses yeux les machines tournaient avec lenteur,
prêtes à s’arrêter net au cri de M. Rout: «Attention! Beale!» pour
repartir ensuite avec une précipitation folle. Elles restaient en arrêt
dans une attente intelligente, immobilisées au cours de leur
révolution,--une lourde manivelle arrêtée dans le vide; on eût dit
qu’elles étaient conscientes du danger et de la fuite du temps. Puis,
sur un «Repartez» du chef, et avec le bruit d’un souffle chassé à
travers des dents serrées, elles achevaient la révolution interrompue et
en recommençaient une autre.
Il y avait dans leurs mouvements une prudente sagacité et la
détermination d’une force immense. Se plier patiemment à tous les
caprices d’un navire désemparé au milieu de la furie des vagues et dans
le cœur même du vent--voilà quel était leur travail. Par moments, le
menton de M. Rout tombait sur sa petite poitrine tandis qu’il les
contemplait, sourcils froncés, perdu dans ses pensées.
La voix qui écartait l’ouragan de l’oreille de Jukes commença: «Prenez
l’équipage avec vous...» et cessa inopinément.
--«Qu’en ferai-je capitaine?»
Un grincement impérieux et abrupt éclata soudain; les trois paires
d’yeux se levèrent sur le cadran du transmetteur d’ordres, au moment où
l’aiguille sauta de--_Toute_--à--_Stop_--comme si elle eût été poussée
par un démon. Alors ces trois hommes, dans la chambre des machines
eurent chacun en particulier la sensation d’un obstacle arrêtant le
navire et d’un étrange resserrement, comme si le _Nan-Shan_ se fût
ramassé pour un bond désespéré.
--«Stoppez!» mugit M. Rout.
Personne--pas même le capitaine Mac Whirr, qui, seul sur le pont, avait
aperçu une blanche ligne d’écume s’avancer, à une telle hauteur qu’il
n’en pouvait croire ses yeux,--personne ne devait jamais savoir ce
qu’avait été l’escarpement de cette lame, et l’effrayante profondeur du
gouffre que l’ouragan avait creusé derrière la mouvante muraille d’eau.
Elle accourait à la rencontre du navire; et le _Nan-Shan_ alors,
s’arrêtant comme pour se ceindre les reins, souleva son avant, puis
sauta. Les flammes de toutes les lampes s’affaissèrent, assombrissant la
chambre des machines; l’une d’elles s’éteignit. Avec un fracas
déchirant, un tumulte furieux et giratoire, des tonnes d’eau tombèrent
sur le pont; on eût dit que le navire s’était élancé sous une cataracte.
Là, en bas, ils se regardèrent hébétés.
--«Balayés d’un bout à l’autre, bon Dieu!» brailla Jukes.
Le _Nan-Shan_ plongea droit au fond du gouffre, dépassant les confins de
la terre. Un affreux vacarme de ferraille s’éleva de la chaufferie. Et
le navire resta suspendu dans une inclinaison épouvantable, assez
longtemps pour permettre à Beale tombé sur les genoux et les mains, de
ramper comme s’il eût eu l’intention de fuir à quatre pattes hors de la
chambre des machines. M. Rout tourna lentement sa tête impassible, au
visage émacié, à la mâchoire tombante. Jukes avait fermé les yeux, et sa
figure en un moment devint inexpressive et douce comme celle d’un
aveugle.
Enfin, le _Nan-Shan_ se releva lentement, trébuchant et peinant comme si
sa proue avait à soulever une montagne. M. Rout ferma la bouche; Jukes
cligna des paupières et le petit Beale se remit vivement sur ses pieds.
--«Encore une autre comme celle-ci, et tout est fichu», s’écria le chef.
Jukes et lui se regardèrent, et la même pensée leur vint à l’esprit. Le
capitaine. Là-haut, tout devait avoir été emporté. Le servo-moteur
balayé--le navire flottant comme un soliveau. C’était fini.
--«Courez vite!» s’écria M. Rout d’une voix épaisse, regardant Jukes
avec des yeux élargis et indécis; celui-ci ne lui répondit que par un
regard irrésolu. La sonnerie du chadburn les calma instantanément.
L’aiguille noire bondit de--_Stop_ à _Toute_.
--«Allez maintenant! Beale!» cria M. Rout.
La vapeur siffla légèrement. Les tiges des pistons reprirent leur va et
vient. Jukes appliqua son oreille au tuyau acoustique. La voix
l’attendait. Elle disait:
--«Ramassez tout l’argent; faites vite. Je vais avoir besoin de vous
là-haut.»
Et ce fut tout.
--«Capitaine!» appela Jukes. Il n’y eut pas de réponse.
Il s’éloigna en chancelant comme un blessé quitte le champ de bataille.
Il s’était entaillé le front au-dessus du sourcil gauche, il ne savait
quand, ni où--entaillé jusqu’à l’os. Il ne s’en apercevait même pas: une
dose de mer de Chine suffisante à lui rompre le cou, en lui dégringolant
sur la tête avait bien et dûment lavé, nettoyé, salé sa blessure; elle
ne saignait pas, mais bâillait toute cramoisie: avec cette balafre
au-dessus de l’œil, ses cheveux ébouriffés, le désordre de ses
vêtements, il avait l’air de s’être fait descendre à un match de boxe.
--«Faut aller ramasser les dollars!» cria-t-il vers M. Rout, en souriant
pitoyablement dans le vague.
--Vous dites?...» dit M. Rout furieusement. «Ramasser?... A d’autres!»
Puis, frémissant de tous ses muscles, mais exagérant son ton paternel:
«Allez-vous-en, maintenant, pour l’amour de Dieu! Vous autres officiers
de pont vous finiriez par me rendre idiot. Il y a le premier lieutenant
là-haut qui s’est jeté sur le vieux. Vous ne le saviez pas? Vous perdez
la boule, vous autres, qui n’avez rien à faire...»
Ces mots éveillèrent un commencement de colère en Jukes. Rien à
faire--vraiment!... Empli d’un violent mépris pour le chef, il repartit
par où il était venu.
Dans la chaufferie, le petit homme joufflu de la machine auxiliaire,
jouait de la pelle, péniblement, aussi muet que si on lui eût coupé la
langue. Le second, par contre, se démenait bruyamment comme un fou
loquace et auquel aucune circonstance adverse ne fera jamais rien perdre
de son bagout.
--«Vous voilà! officier vagabond! Hein! Vous ne pourriez pas faire
descendre un de vos empotés pour hisser les escarbilles? Elles finissent
par nous étouffer ici. Malédiction! Dites donc! Hein! Vous vous rappelez
le code: «matelots et chauffeurs sont tenus de s’entr’aider.» Hein! Vous
entendez?»
Et tandis que Jukes remontait précipitamment, l’autre continuait encore,
la face levée vers lui:
--«Pourriez pas me répondre? Qu’est-ce que vous venez fourrer votre nez
par ici? De quoi vous mêlez-vous?»
Jukes sentit qu’il ne se possédait plus. De retour dans la coursive
sombre, il était prêt à tordre le cou à celui qui ferait le moindre
signe d’hésitation. Rien que d’y penser, cela le rendait furieux. Lui,
ne pouvait reculer; par conséquent, eux ne reculeraient pas.
Son impétuosité, lorsqu’il revint parmi eux, les entraîna. Ses allées et
venues, la fureur et la rapidité de ses mouvements les avaient déjà
excités et effrayés; dans ses brusques irruptions parmi eux, plutôt
pressenti que perçu, Jukes leur apparaissait formidable--préoccupé de
questions de vie et de mort qui ne pouvaient supporter aucun délai. Au
premier mot qu’il leur dit, il les entendit se laisser choir lourdement
l’un après l’autre, dans la soute, dociles à son ordre.
--«Qu’est-ce qu’il y a?» se demandaient-ils mutuellement. Ils ne le
savaient pas bien au juste. Le maître d’équipage essaya de leur
expliquer. Le bruit d’une forte bagarre les surprit; et les chocs
puissants qui se répercutaient dans la soute obscure maintenaient en
haleine leur sentiment du danger. Lorsque le maître d’équipage tout à
coup ouvrit la porte, il leur sembla que l’ouragan, pénétrant à travers
les flancs de fer du navire, faisait tourbillonner ces corps humains
comme des grains de poussière: une confuse rumeur leur parvint, un
tumulte de tempête, des murmures féroces, des rafales de cris, le
clapotement précipité des pieds nus, se mêlant aux coups de la mer.
Pendant un moment ils contemplèrent ahuris, obstruant le seuil de la
porte. Jukes passa au travers du groupe, brutalement. Sans dire un mot,
il jaillit en avant. Une nouvelle grappe de coolies s’était formée,
accrochée à l’échelle; ceux-ci luttaient à mort comme précédemment pour
forcer le panneau condamné qui leur eût donné accès sur le pont. Comme
précédemment, la grappe se détacha, et Jukes disparut, absorbé sous elle
comme un homme surpris par un éboulement. Le maître d’équipage hurla,
très excité:
--«Arrivez! sortez le second de là! Il va être piétiné, écrasé!»
Ils chargèrent, piétinant à leur tour des torses, des doigts, des
visages, s’empêtrant dans des tas de vêtements, repoussant du pied des
débris de bois, mais, avant qu’ils pussent s’emparer de Jukes, celui-ci,
se dégageant, émergea jusqu’à la ceinture d’entre la multitude des mains
crispées. Au moment même où l’équipage l’avait perdu de vue, tous les
boutons de sa veste avaient sauté; le dos de la veste avait été fendu
jusqu’au col; son gilet éclaté de haut en bas. La masse centrale des
combattants roula vers l’autre bord, sombre, indistincte, impuissante,
et lançant des regards sauvages qui luisaient à la faible clarté des
lampes.
--«Laissez-moi, nom de Dieu! Je ne suis pas mort!» cria Jukes d’une voix
perçante. «Poussez-les à l’avant. Profitez du moment où le navire pique
du nez. Poussez-les contre la cloison. Coincez-les.»
La ruée des marins dans l’entrepont en fermentation, fit l’effet d’un
baquet d’eau froide dans un chaudron bouillonnant. Le tumulte fléchit
d’abord. La masse effervescente des Chinois formait un magma si compact
qu’il ne fut pas malaisé pour les matelots, en se tenant ferme par les
bras et à la faveur d’un formidable plongeon du navire, de les repousser
d’un seul élan et de les appliquer en bloc contre la paroi arrière.
Derrière leur dos, quelques petits grapillons d’hommes et des corps
isolés ballotaient encore.
Le maître d’équipage accomplit de véritables prodiges. De ses grands
bras tout ouverts et tenant une épontille dans chacune de ses robustes
pattes, il arrêta la ruée de sept Chinois enlacés qui roulaient comme un
rocher dans une avalanche. On entendit craquer des jointures. Il fit
«Ah!» et tout fut dispersé.
Mais ce fut le charpentier qui fit preuve de la plus grande ingéniosité.
Sans rien dire à personne, il retourna dans la coursive pour y chercher
plusieurs glènes d’amarre qu’il savait y être--chaînes et cordages. Avec
quoi des barrages furent établis. A vrai dire, les Chinois ne se
défendaient guère. La lutte (de quelque façon qu’elle eût commencé)
avait vite fait de se transformer en une mêlée de panique aveugle. Si
les Célestes d’abord s’étaient élancés à la poursuite de leurs dollars
éparpillés, ils ne combattaient plus à cette heure que pour reprendre
pied. Ils se tenaient à la gorge tout simplement pour éviter la culbute.
Celui qui trouvait un point d’appui s’y cramponnait et donnait force
coups de pieds à qui s’accrochait à ses jambes--jusqu’à ce qu’une
nouvelle embardée les envoyât rouler de conserve à l’autre bout de
l’entrepont.