La pleine force de l’ouragan n’avait pas plus tôt assailli le _Nan-Shan_

que toutes les parties du pont en étaient devenues intenables;

l’équipage, hébété, terrorisé, s’était réfugié dans la coursive de

bâbord, sous la passerelle. Il y avait une porte à l’arrière, qu’ils

avaient fermée; et là-dedans, il faisait noir, froid, lugubre. A chaque

soubresaut du navire, tous ensemble, ils gémissaient dans les ténèbres

et chacun écoutait les tonnes d’eau qui s’abattaient de très haut et

comme avec une particulière résolution de les atteindre.

Le maître d’équipage s’efforçait encore à des propos bourrus: mais,

comme il le disait plus tard, il n’avait jamais eu affaire avec un

pareil troupeau d’ânes. L’équipage jouissait là pourtant d’un confort

relatif, bien à l’abri, et n’ayant rien à faire; et ça ne les empêchait

pas de grogner tout le temps et de geindre aigrement comme autant de

marmots malades. L’un d’eux finit par déclarer qu’avec un peu de lumière

pour se voir au moins le bout du nez ça ne serait sûrement pas aussi

triste. Ça le rendait maboul de devoir rester là, couché dans le noir à

attendre que voulût bien sombrer tout le bazar.

--«Sors donc, alors», lui disait le maître d’équipage, «comme ça tu en

auras fini tout de suite», ce qui provoqua contre lui un concert de

jurons et de malédictions.

On l’accablait de reproches de toutes sortes. On paraissait trouver très

mauvais qu’une lampe toute allumée n’ait pas été brusquement créée à

leur intention. Ils pleuraient pour un peu de lumière comme s’ils

avaient absolument besoin de se voir couler. Si déraisonnables que

fussent leurs récriminations, elles affectaient beaucoup le maître

d’équipage; on ne pouvait tout de même pas songer à atteindre la

lampisterie, située à l’avant! Alors ça n’était vraiment pas honnête de

s’en prendre à lui et de l’abrutir ainsi. C’est ce qu’il leur dit, au

grand mépris général. Puis il se retrancha dans un silence amer. Mais

comme il n’en était pas moins exaspéré par leurs grognements, leurs

gémissements et leurs murmures, il lui vint enfin à l’esprit qu’il y

avait six lampes à globes pendues dans l’entrepont, et que les coolies

ne se trouveraient pas beaucoup plus mal pour être privés de l’une

d’elles.

Le _Nan-Shan_ avait une soute à charbon transversale, qui communiquait

avec l’entrepont d’avant par une porte de fer; on utilisait parfois

cette soute comme cale à marchandise. Elle était vide en ce moment; le

trou d’homme qui y donnait accès se trouvait le premier dans la

coursive. Le maître d’équipage pouvait donc s’y introduire sans se

hasarder sur le pont; à sa grande surprise il ne put décider aucun des

hommes à lui aider, pour enlever le capot du trou d’homme; il essaya

donc seul, à tâtons. L’un des matelots, couché dans le chemin, refusait

même de bouger.

--«Mais puisque c’est pour vous! C’est pour vous quérir cette sacrée

lampe!»--Il avait presque l’air d’implorer.

Quelqu’un cria: «Fous-nous la paix et qu’on ne te voie plus.» Il eût

voulu reconnaître la voix; même, s’il avait fait assez clair, il aurait

envoyé dinguer dans la mer cette sacrée gueule de marmiton, comme il

disait; flotte ou fonce. Pourtant il s’entêtait à leur montrer qu’il

pourrait se procurer une lampe, quand il devrait y crever. La violence

du roulis rendait tout mouvement dangereux. Rester couché semblait déjà

très difficile. Il fallait d’abord se casser les reins en se laissant

choir dans la soute. Il y arriva sur le dos et fut balloté quelque temps

dans un parfait état d’impuissance en compagnie d’une lourde barre de

fer--la lance d’un soutier probablement--abandonnée là on ne savait par

qui. Ce dangereux objet le rendait aussi nerveux que l’eût fait une bête

féroce; il ne pouvait la voir, l’intérieur de la soute, revêtu de

poussière de charbon, étant impénétrablement noir; mais il l’entendait

glisser bruyamment frappant de droite et de gauche et toujours dans le

voisinage de la tête; cela faisait un tintamarre extraordinaire; cela

donnait de grands coups sourds comme si cette barre de métal eût été

aussi grosse qu’une traverse de pont. Il faisait ces remarques, tout en

culbutant de tribord à bâbord et de bâbord à tribord, et il s’arrachait

les ongles à griffer désespérément les murs lisses de la soute pour

essayer de s’arrêter. La porte qui donnait dans l’entrepont n’étant pas

très bien ajustée, il distingua dans le bas un filet de lumière.

En bon marin qu’il était, et dans la force de l’âge encore, il parvint

toutefois assez vite à se remettre sur pied; et, par une heureuse

chance, en se relevant, il mit la main sur la barre de fer, qu’il

ramassa; il aurait craint, sinon, que la chose ne lui cassât les jambes

ou tout au moins ne le fît reculbuter. Tout d’abord il resta tranquille;

il se sentait mal en sûreté dans ces ténèbres qui semblaient rendre les

mouvements du navire anormaux, imprévus et difficiles à déjouer. Pendant

un instant, il se sentit si fort secoué qu’il n’osa bouger de peur

d’«être descendu de nouveau». Il n’avait aucune envie de se faire

écharper dans cette soute.

Deux fois déjà il s’était cogné la tête et demeurait quelque peu

étourdi. Il lui semblait entendre encore le bruit métallique et sourd

que faisait la lance de fer en voltigeant autour de ses oreilles et cela

si distinctement qu’il devait la serrer plus fort pour se prouver qu’il

la tenait bien là, sous bonne garde, dans sa main.

Il s’étonna de la netteté avec laquelle on pouvait entendre là en bas,

les hululements de la rafale; dans l’espace vide de la soute, les bruits

du vent semblaient presque des cris humains, moins immenses, mais

infiniment poignants, comme exprimant la rage et la douleur humaine. Et

à chaque coup de roulis on entendait également des coups sourds profonds

et pesants comme si une masse du poids de cinq tonnes eût eu du jeu dans

la cale; il n’y avait cependant dans la cargaison rien de semblable; ou

sur le pont alors? Impossible. Ou bien le long du bord? Cela ne se

pouvait.

Il pensa tout ceci vivement, clairement, avec compétence, en marin, et

resta perplexe. Ce bruit pourtant arrivait à lui assourdi, de

l’extérieur, en même temps que celui des trombes d’eau s’abattant sur le

pont au-dessus de sa tête. Était-ce le vent? Probablement. Cela faisait

là en bas un vacarme comparable aux clameurs d’une bande de forcenés.

Alors, il découvrit, en lui-même aussi, le désir d’avoir une lumière--ne

fût-ce que pour se voir sombrer--et un grand besoin nerveux de sortir de

cette soute le plus vite possible.

Il tira le verrou: la pesante plaque de fer tourna sur ses gonds; et ce

fut comme s’il eût ouvert la porte à tous les bruits de la tempête. Une

bouffée de hurlements rauques vint à lui: l’air était calme pourtant;

mais l’afflux précipité des eaux au-dessus de sa tête était couvert par

un concert de cris étranglés et gutturaux qui produisait un effet de

confusion désespérée. Il écarta les jambes de toute la largeur du seuil

de la porte et tendit le cou. Tout d’abord il n’aperçut que ce qu’il

était venu chercher: six petites flammes jaunes se balançant violemment

dans la pénombre d’un grand espace vide.

L’entrepont était étayé comme une galerie de mine, avec une rangée

d’épontilles au milieu, surmonté d’entretoises qui se perdaient dans la

pénombre--indéfiniment, semblait-il. A bâbord, une masse volumineuse au

profil oblique apparaissait indistincte; on eût dit une cavité creusée

dans la paroi. Tout cela, ombres et silhouettes, remuait sans cesse. Le

maître d’équipage écarquilla les yeux: le navire à ce moment pencha sur

tribord et un grand rugissement sortit de cette masse qui avait

l’inclinaison d’un éboulement de terrain.

Des morceaux de bois volèrent en sifflant. «Des planches», pensa-t-il

avec stupeur, en rejetant brusquement la tête en arrière. Un homme

étendu sur le dos, les yeux grands ouverts, glissa à ses pieds, tendant

ses bras levés vers le vide; un autre bondit comme une pierre qui se

détache, la tête entre les jambes et les poings serrés; sa natte fouetta

l’air, il essaya d’empoigner les jambes du maître d’équipage en laissant

échapper de sa main ouverte un brillant disque blanc qui vint rouler aux

pieds du marin; avec un cri de stupeur celui-ci reconnut un dollar

d’argent. Le monticule grouillant des corps empilés à bâbord se détacha

de la paroi avec un bruit de pas précipités, un clapotement de pieds nus

et force cris gutturaux, glissa puis alla se plaquer inerte et révolté

contre la paroi de tribord dans un choc mat et brutal. Les cris

cessèrent. Le maître d’équipage perçut une longue plainte parmi les

abois du vent et les sifflements. Il vit une inextricable confusion:

têtes, épaules, pieds nus ruant en l’air, poings levés, dos culbutés,

jambes, nattes et visages.

--«Bon Dieu!» cria-t-il horrifié. Et il claqua la porte sur cette

abominable vision.

Et c’est pour raconter cela qu’il était venu sur le pont. Il ne pouvait

le garder pour lui; or il n’y a vraiment qu’un seul homme à bord à qui

il vaille la peine de se confier. Lorsque le maître d’équipage repassa

par la coursive, les hommes pestèrent contre lui et le traitèrent

d’imbécile. Pourquoi n’avait-il pas rapporté cette lampe? Qui diable se

souciait des coolies?

Dès qu’il fut de nouveau dehors, la situation précaire où se trouvait

réduit le navire était telle que ce qui se passait à l’intérieur lui

parut bien peu important.

Sa première pensée fut qu’il venait de quitter la coursive au moment

même où le _Nan-Shan_ coulait. Les échelles de la passerelle avaient été

emportées, mais une énorme lame qui emplit le pont arrière le souleva

jusque-là. Après quoi, il dut rester quelque temps à plat ventre

accroché à une boucle, reprenant haleine de temps à autre et avalant de

l’eau salée. Puis il avança péniblement sur les genoux et les mains,

trop effrayé et affolé pour songer à s’en retourner; il atteignit ainsi

la partie arrière de la timonerie. Il trouva dans cet endroit

comparativement abrité le lieutenant accroupi comme un malveillant petit

animal sous une haie. Le maître d’équipage fut agréablement surpris--il

avait craint que tous ceux du pont n’eussent été balayés depuis

longtemps. Il demanda anxieusement où se trouvait le capitaine.

--«Le capitaine? par-dessus bord, après nous avoir entraînés dans ce

gâchis.» Le second aussi, supposait-il. Un autre imbécile. Pas

d’importance. Tout le monde allait bientôt les rejoindre.

Le maître d’équipage se traîna en dépit de l’opposition du vent; non pas

qu’il s’attendît beaucoup à trouver quelqu’un, raconta-t-il plus tard,

mais simplement pour s’éloigner de «cet homme-là». Il partit en rampant

comme un proscrit qui affronte un monde inclément. D’où son immense joie

en trouvant Jukes et le capitaine.

Mais, à ce moment, ce qui se passait dans l’entrepont était devenu pour

lui d’une importance secondaire; de plus, il était difficile de se faire

entendre. Il s’arrangea pourtant de manière à transmettre la nouvelle

que les Chinois étaient bousculés à la dérive, eux et leurs coffres, et

qu’il était monté tout exprès pour faire ce rapport. L’équipage du moins

était à l’abri. Puis, apaisé, il s’affaissa sur le pont dans une posture

accroupie, étreignant de ses bras et de ses jambes le pilier du

transmetteur d’ordres de la chambre des machines, un tube de fer aussi

gros qu’un poteau. Quand ceci partirait, eh bien! il ne lui resterait

plus qu’à partir lui aussi. Et il cessa de penser aux coolies.

Le capitaine Mac Whirr avait fait comprendre à Jukes qu’il devait

descendre là, en bas--pour se rendre compte.

--«Et qu’est-ce que j’y ferai, capitaine?» Le tremblement de tout son

corps mouillé fit vibrer la voix de Jukes comme un bêlement.

--«Voyez d’abord... Maître d’équipage... dit: à la dérive.

--Maître d’équipage... un sacré imbécile», hurla Jukes de sa voix

grelottante.

L’absurdité de ce qu’on exigeait de lui le révoltait. Il était aussi peu

disposé à y aller que s’il avait eu la certitude que le bateau coulerait

au moment où il quitterait le pont.

--«Je dois savoir... ne peux pas quitter.

--Ils vont s’arranger, capitaine.

--Se battent... le maître d’équipage dit qu’ils se battent...

Pourquoi?... ne peux pas... laisser se battre... à bord... beaucoup

mieux vous garder ici... cas... je serais... emporté par-dessus bord moi

aussi... arrêter ceci... façon quelconque... allez voir et dites-moi...

par le porte-voix de la chambre des machines. Je ne veux pas... montiez

ici... trop souvent... Dangereux... se promener... pont.»

Jukes, maintenu par la tête, dut écouter ces horribles représentations.

--«Ne veux pas... vous soyez perdu, tant que... bateau ne l’est pas...

Rout... bon mécanicien... bateau... peut sortir de là... sauf.»

Et soudain Jukes comprit qu’il lui faudrait tout de même y aller.

--«Vous croyez qu’il peut en sortir?» cria-t-il.

Le vent dévora la réponse dont Jukes n’entendit qu’un seul mot, prononcé

avec une extrême énergie:

--«... Toujours...»

Le capitaine Mac Whirr lâcha Jukes et se penchant vers le maître

d’équipage, hurla:

--«Raccompagnez le second.»

Jukes ne savait qu’une chose: le bras du capitaine avait abandonné son

épaule. Il était congédié avec des instructions--pour faire quoi? Il

était si exaspéré qu’il lâcha son soutien sans y prendre garde; il fut

immédiatement emporté. Cette fois rien ne l’empêcherait de passer

par-dessus l’arrière. Il se jeta vivement à plat ventre et le maître

d’équipage qui le suivait tomba sur lui.

--«N’allez pas vous relever, monsieur, cria le maître d’équipage: on a

le temps!» Une lame les recouvrit. Jukes entendit le maître d’équipage

bredouiller que les échelles de la passerelle avaient été enlevées.--«Je

vais vous faire descendre par les mains», cria-t-il.

Il vociféra aussi quelque chose à propos de la cheminée qui avait plus

de chance d’être emportée par-dessus bord que de rester en place. Jukes

pensa qu’il n’en pouvait mais, et imagina les feux éteints, le navire

impuissant... A côté de lui, le maître d’équipage continuait à hurler:

--«Quoi? Qu’est-ce que c’est?»

Jukes cria désespérément; et l’autre répéta:

--«Qu’est-ce qu’elle dirait, ma bourgeoise, si elle me voyait en ce

moment?»

Dans la coursive une grande quantité d’eau avait déjà pénétré et

clapotait dans l’obscurité. Les hommes restaient muets comme des morts;

mais Jukes trébuchant contre l’un d’eux se mit à l’injurier sauvagement

pour s’être trouvé dans le chemin. Deux ou trois voix demandèrent alors,

faibles et anxieuses:

--«Avons-nous des chances, monsieur?

--Qu’est-ce qui vous prend, imbéciles!» répondit-il brutalement.

Il se sentait prêt à se jeter là, au milieu d’eux, et pour ne plus

jamais bouger. Mais eux paraissaient ragaillardis. Et tout en

multipliant d’obséquieux avertissements: «Attention! prenez garde au

panneau, Monsieur Jukes!» ils le descendirent dans la soute.

Le maître d’équipage y dégringola à sa suite, et aussitôt qu’il se fut

ramassé, il opina:

--«Elle dirait: «C’est bien fait pour toi, vieil imbécile: ça

t’apprendra à te faire marin!»

Le maître d’équipage avait amassé un petit pécule; il y faisait allusion

volontiers. Sa femme--une épaisse matrone--et ses deux grandes filles

tenaient un étalage de fruiterie dans le quartier est de Londres.

Dans l’obscurité, Jukes, mal assuré sur ses jambes, tendit l’oreille

vers des clabaudements affaiblis; ils venaient de tout près de lui,

semblait-il. De là-haut, le tumulte plus imposant de l’orage descendait

sur ces bruits. La tête lui tournait.

Lui aussi, dans cette soute, trouvait insolites les mouvements du

navire; ils secouaient et sapaient sa résolution, autant que s’il allait

sur mer pour la première fois.

Jukes fut presque tenté de se hisser dehors de nouveau; mais le souvenir

de la voix du capitaine Mac Whirr rendait la chose impossible. Il avait

reçu l’ordre d’aller voir? Pourquoi? Il aurait voulu le savoir. «On

verra bien, parbleu!» se dit-il à lui-même, exaspéré.

Le maître d’équipage, hésitant, tâtonnant, le prévint de prendre garde à

la façon dont il ouvrirait la porte; il y avait un sacré grabuge

là-dedans. Et Jukes, comme affligé de grandes souffrances physiques,

demanda avec irritation pourquoi diable ils se battaient.

--«Pour des dollars! Dollars, monsieur. Tous leurs sales coffres ont

crevé, leur sacrée monnaie se balade de tous les côtés et ils culbutent

à sa poursuite,--déchirant, mordant, faut voir! Un vrai petit enfer,

là-dedans.»

Jukes ouvrit convulsivement la porte. Le petit maître d’équipage jeta un

coup d’œil par-dessous son bras.

Une des lampes était éteinte, brisée peut-être. Des cris gutturaux,

hargneux, éclatèrent à leurs oreilles en même temps qu’un ahan étrange,

le halètement de toutes ces poitrines tendues. Un coup rude frappa le

flanc du navire; l’eau tomba sur le pont avec un choc étourdissant; à

l’avant de la pénombre, là où l’air était épais et rougeâtre, Jukes vit

une tête cogner violemment le plancher, deux gros mollets battre les

airs, des bras musclés enlacer un corps nu, une face jaune, à la bouche

grande ouverte, lever des yeux au regard fixe et farouche, puis

disparaître en glissant. Un coffre vide se retourna bruyamment; un homme

pirouetta la tête la première, on l’eût dit lancé par un coup de pied;

plus loin, d’autres roulèrent, indistincts, comme précipités du haut

d’un talus, avec force piétinements et gesticulation des bras et des

jambes. L’échelle de l’écoutille était surchargée de coolies; ils

grouillaient comme des abeilles sur une branche; ils pendaient aux

échelons en une grappe rampante et mouvante, et heurtaient à grands

coups de poing la face intérieure du panneau fermé; dans l’espacement

des lamentations on entendait, au-dessus, la ruée impétueuse de l’eau.

Le navire donna de la bande et ils commencèrent à tomber: d’abord un,

puis deux, puis tout le reste ensemble emporté, se détachant en bloc

avec un grand cri.

Jukes restait atterré. Le maître d’équipage, avec une anxiété bourrue,

le supplia:

--«N’entrez donc pas là-dedans.»

L’entrepont tout entier semblait pivoter sur lui-même. Le navire, sans

s’arrêter de sauter, s’éleva sur une lame, et Jukes crut que tous ces

hommes, en une seule masse, allaient lui retomber sur la poitrine. Il

sortit à reculons, referma la porte et poussa le verrou d’une main

tremblante...

* * * * *

Aussitôt après le départ de son second, le capitaine Mac Whirr laissé

seul sur la passerelle, s’en était allé, zigzaguant et trébuchant

jusqu’à la timonerie. La porte s’ouvrant à l’extérieur, il dut livrer

combat au vent pour la tirer à lui; la porte claqua derrière lui; on eût

dit qu’un coup de fusil l’avait projeté dans la pièce au travers de la

boiserie. Il se retrouva soudain de l’autre côté, se retenant à la

poignée.

Le servo-moteur perdait de la vapeur, et un brouillard léger emplissait

l’exiguité de la chambre où le verre de l’habitacle formait un ovale de

lumière. Le vent hurlait, chantait, sifflait ou grondait en rafales

soudaines qui secouaient les portes et les volets sous la mauvaise

averse des embruns.

Deux glènes de ligne de sonde et un petit sac de toile balancés au bout

d’un long cordage, tantôt s’écartaient de la cloison par un mouvement de

pendule, puis revenaient s’y appliquer. Le caillebotis était presque à

flot; à chaque gros coup de mer, l’eau jaillissait violemment à travers

les fentes sur les côtés de la porte; l’homme de barre, avait jeté bas

son béret, sa vareuse, et se tenait debout, arc-bouté contre le carter.

Le petit volant de cuivre avait, dans ses mains, l’apparence d’un joujou

brillant et fragile. Sa chemise de coton rayée ouverte sur la poitrine,

les muscles de son cou saillaient durs et maigres, une tache noire

s’étalait au creux de sa gorge, et son visage était calme, creusé comme

celui d’un mort.

Le capitaine Mac Whirr s’essuya les yeux. La lame qui avait failli

l’emporter par dessus bord avait, à son grand ennui, arraché son suroît

de sa tête chauve; ses cheveux blonds soyeux assombris par l’eau et

plaqués, pendaient en frange autour de son crâne nu, semblables à de

misérables écheveaux de coton sale. Avec son visage lavé, empourpré par

le vent et les morsures des embruns, il avait l’air de sortir en sueur

d’une fournaise.

--«Ah! vous voilà?» grommela-t-il lourdement.

Le lieutenant était arrivé à se glisser dans la timonerie quelques

instants auparavant. Il s’était installé dans un coin, les genoux

relevés, les poings aux tempes; cette attitude respirait la rage, le

chagrin, la résignation, l’abattement, et une espèce de rancune

concentrée.

Il répondit lugubre et défiant:

--«C’est bien mon tour de quart en bas, maintenant, hein?»

Le servo-moteur cliqueta, stoppa, cliqueta de nouveau, les yeux de

l’homme de barre se projetaient hors de son visage vers la rose des

vents de l’habitacle, comme deux oiseaux de proie affamés s’abattant sur

un morceau de viande. Dieu sait depuis combien de temps il avait été

laissé là, à la barre, oublié de tous ses camarades.

Aucune heure n’avait été piquée; il n’y avait pas eu de relève; le vent

avait balayé règle, coutume, emploi du temps mais lui, il essayait tout

de même de garder cap au nord-nord-est. Le gouvernail pouvait bien être

enlevé, les feux pouvaient bien être éteints, les machines brisées, et

le navire prêt à rouler sur le flanc, sur le dos, comme un cadavre, il

ne savait plus de rien. Son unique souci était de conserver sa jugeotte,

et la direction--souci mêlé d’angoisse, car la rose de compas, se

trémoussant sur son pivot et brinquebalant de droite et de gauche,

parfois semblait décrire un tour complet. Sa contention d’esprit

devenait douloureuse; et il avait une peur horrible que toute la

timonerie ne fût emportée. Des montagnes d’eau ne cessaient de

s’écrouler sur elle. Quand le navire faisait un de ces plongeons

désespérés, les coins de ses lèvres se pinçaient.

Le capitaine Mac Whirr leva les yeux sur la montre d’habitacle, vissée à

la cloison; les aiguilles noires, sur le cadran blanc paraissaient

immobiles. Elles marquaient une heure et demie du matin.

--«Un nouveau jour», murmura-t-il pour lui-même.

Mais le lieutenant l’entendit, et, levant la tête comme quelqu’un qui

pleure parmi des ruines:

--«Vous ne le verrez pas se lever!» s’exclama-t-il.

On pouvait voir ses poignets et ses genoux s’entrechoquer avec violence.

--«Non! Bon Dieu! vous ne le verrez pas!...»

Puis il renfonça sa face entre ses poings.

Le corps de l’homme de barre avait légèrement bougé, mais sa tête était

restée dressée sur son cou--fixe comme une tête de pierre sur une

colonne. Durant un coup de roulis qui sembla lui faucher les jambes, et

tandis qu’il trébuchait pour se remettre d’aplomb, le capitaine Mac

Whirr déclara avec austérité:

--«Ne faites pas attention à ce que dit cet homme.» Puis, avec un

indéfinissable changement de ton: «Il n’est pas de quart. Très grave!»

Le marin ne répondit rien.

L’ouragan, grondait, secouant la petite cabine qui semblait étanche à

l’air, tandis que la lumière de l’habitacle vacillait sans arrêt.

--«On ne vous a pas relevé», continua le capitaine Mac Whirr en baissant

les yeux. «Je voudrais pourtant que vous vous cramponniez à la barre

aussi longtemps que vous pourrez tenir. Vous l’avez bien en main.

Quelqu’un d’autre venant ici pourrait tout gâcher. Faudrait pas. Pas un

jeu d’enfant. Et l’équipage est probablement occupé à quelque chose là

en bas... Croyez-vous que vous pourrez?»

Le servo-moteur se mit soudain à donner de courtes saccades, puis

stoppa, et sembla se retirer en lui-même, concentrant son énergie comme

une braise sous la cendre. L’homme, en arrêt, au regard figé, éclata, et

toute la passion de son corps semblait s’être concentrée sur ses lèvres:

--«Au nom du ciel, capitaine, je peux tenir jusqu’à la consommation des

siècles si seulement on ne me parle pas.

--Oh! bon! très bien...» Pour la première fois le capitaine regarda

l’homme. «... Hackett.»

Il parut classer l’affaire dans son esprit. Il se pencha vers le

porte-voix de la chambre des machines, souffla dedans et inclina la

tête. M. Rout, d’en bas, répondit et le capitaine Mac Whirr mit

immédiatement ses lèvres à l’embouchure.

Il y appliqua alternativement ses lèvres et son oreille, tandis que la

tempête l’environnait de son fracas; et la voix du mécanicien monta vers

lui, âpre, comme dans le feu d’un combat. Un des chauffeurs mis hors de

service, les autres fourbus, et l’homme de la chaudière auxiliaire

chargeait les foyers avec l’homme du petit-cheval. Le troisième

mécanicien surveillait le registre. On tenait en main les machines.

--«Quoi de neuf, là-haut?

Typhon · 第 4 / 7 段