lui sembla qu’il était porté dans les airs à une grande distance. Tout
disparut devant lui, et durant quelques instants, il perdit la faculté
de penser; mais sa main alors rencontra une des batayolles de la
rambarde. La propension qu’il avait à ne pas croire à la réalité de ce
qui lui arrivait, ne diminuait en rien sa détresse. Bien que jeune
encore il avait eu à essuyer des mauvais temps et se flattait de pouvoir
imaginer le pire; mais voici qui dépassait étrangement ses ressources
imaginatives et qu’il n’aurait jamais cru que navire au monde pût
supporter. Il eût professé pareille incrédulité à l’endroit de sa propre
personne, sans doute, s’il n’avait été tout absorbé par la lutte
épuisante qu’il lui fallait soutenir contre cette force qui prétendait
lui arracher son point d’appui. Mais pour se sentir ainsi à moitié noyé,
sauvagement secoué, étouffé, maté il lui fallait tout de même enfin se
convaincre qu’il n’était pas encore absolument supprimé.
Il resta ainsi longtemps, très longtemps à ce qu’il crut, misérablement
seul, agrippé à la batayolle. Une pluie diluvienne tombait par nappes
sur ses épaules. Il faisait pour respirer, de grands efforts convulsifs,
et l’eau qu’il avalait était tantôt douce et tantôt salée. La plupart du
temps il gardait les yeux énergiquement fermés, comme s’il craignait que
l’assaut des éléments n’allât attenter à sa vue. Quand il s’aventurait à
entr’ouvrir une paupière clignotante, il puisait quelque réconfort dans
la lueur verte du feu de tribord qui luisait faiblement à travers le
pourchas de l’averse et des embruns. Et précisément à l’instant qu’il la
contemplait encore, une vague toute droite, que cette lueur désigna,
l’étreignit. Il eut juste le temps de voir la crête de la vague
s’écrouler, ajoutant son craquement infime à l’effroyable tumulte qui,
tout autour de lui, faisait rage. A l’instant suivant la batayolle fut
arrachée à l’étreinte de ses bras: d’abord aplati sur le dos, il se
sentit ensuite brusquement soulevé, emporté à une grande hauteur. Sa
pensée première et irrésistible fut que la mer de la Chine toute entière
venait de se vider sur le pont. La seconde pensée, plus saine, fut qu’il
venait de passer par-dessus bord. Et tout le temps qu’il se sentit
flotter, tandis que le ballotaient, roulaient et culbutaient d’énormes
eaux, il n’arrêtait pas de répéter mentalement, avec une extrême
précipitation: «Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu!»
Tout à coup, dans un sursaut de détresse et de désespoir, une résolution
de se retirer de là se forma; et Jukes commença de s’escrimer des bras
et des jambes. Dès les premiers efforts, il découvrit qu’il était
empêtré et comme mélangé avec le suroît, les bottes et le visage de
quelqu’un. Il s’agrippa férocement à ces objets tour à tour, les lâcha,
les ressaisit, les reperdit encore, et finalement fut enlacé lui-même
par une paire de robustes bras. Il étreignit en retour étroitement un
gros corps solide. Il avait retrouvé son capitaine.
Tous deux carambolèrent de conserve sans desserrer l’embrassement.
Soudain l’eau qui se retirait les laissa brutalement retomber, échoués
contre les parois de la timonerie, tout meurtris et sans plus de
souffle; ils se relevèrent en chancelant et s’accrochèrent à quoi ils
purent.
Jukes sortait de là plutôt scandalisé, comme s’il venait d’essuyer
quelque mystérieux outrage, un outrage à ses sentiments. Sa confiance en
lui-même demeurait ébranlée. Il se mit à crier, vers l’homme qu’il
sentait à ses côtés, dans ces ténèbres hostiles, à crier désespérément:
--«C’est vous, capitaine? Eh! C’est vous, capitaine?» jusqu’à sentir ses
tempes près d’éclater. Et il entendit une voix lui répondre, une voix
lointaine, comme un cri qui lui parviendrait crié hargneusement, d’une
très grande distance, l’unique mot:
--«Parbleu!»
Puis le pont de nouveau, fut balayé par d’autres paquets de mer qu’il
reçut en plein sur sa tête nue, sans se défendre, occupé des deux mains
à se retenir.
Les extravagantes embardées du _Nan-Shan_ témoignaient de sa lamentable
impuissance. Il tanguait, il piquait du nez dans le vide et semblait, à
chaque plongée, rencontrer quelque mur où cogner. Le roulis le couchait
sur le flanc, et pour reprendre son aplomb, c’était un soubresaut si
éprouvant que Jukes le sentait chanceler comme chancelle un homme qu’un
coup de massue vient d’estourbir. La tempête geignait, piaulait, se
démenait, gigantesque dans les ténèbres, comme si le monde entier n’eût
pas été qu’un égoût noir. Oui, parfois le souffle agissait contre le
navire avec une force de propulsion telle qu’on eût cru l’aspiration par
un piston dans un corps de pompe, et le navire durant quelques instants
semblait alors soulevé tout entier hors de l’eau, maintenu en l’air par
la volonté pneumatique, avec seulement un grand frisson le parcourant
d’un bord à l’autre. Puis il retombait et cabriolait de nouveau dans
cette cuve effervescente. Jukes cependant fit effort pour ressaisir ses
esprits et juger les choses froidement.
La mer, où s’étalait jusqu’à l’aplatir parfois la rafale, se
ressoulevait ensuite submergeant les deux extrémités à la fois du
_Nan-Shan_ sous une neigeuse ruée d’écume qui se prolongeait dans la
nuit loin par delà les deux lisses. Et sur cette nappe éblouissante
étalée qui, sous les nuages obscurs, déployait un bleuâtre éclat, le
regard désolé du capitaine Mac Whirr parvenait à discerner un petit
nombre de taches noir d’ébène: le dessus d’une écoutille, les capots
bloqués, des têtes de treuils couverts, un pied de mât; c’est tout ce
qu’il pouvait voir de son bateau. Le château-milieu, dominé par la
passerelle qui portait le capitaine ainsi que son second, et que l’homme
de barre enfermé dans la timonerie, avec la grande peur d’être balayé
par-dessus bord en paquet avec tout le reste--le château-milieu était
pareil à quelque roche de demi-marée comme on en voit au bord des côtes.
Pareil à une roche, au large, assiégée, circonvenue, battue, vaincue par
le flux--à une roche dans le ressac, à laquelle se cramponnent encore
les désespérés naufragés, qu’un restant de vie abandonne,--mais la
superstructure, elle, s’enfonçait, remontait, roulait sans cesse, roche
flottante, roche-épave, qu’un miracle aurait arrachée et balancerait sur
la mer.
Le _Nan-Shan_ était pillé par la tempête, mis à sac avec une aveugle
furie: voiles de cape arrachées de leurs jarretières, tendelets et
cagnards emportés, passerelle nettoyée, imperméables crevés, lisses
tordues, écrans des feux de route broyés... De plus, deux des canots
avaient déjà disparu; ils étaient partis, sans qu’on les voie ou les
entende, fondus, eût-on pu dire, dans l’exigence du tourbillon. Ce ne
fut que plus tard, dans l’éclairement blafard d’une autre grande lame
escaladant le pont par le milieu, que Jukes eut la vision des deux
paires de bossoirs vides, surgis noirs et sinistres hors de la dense
obscurité; après eux pendait un bout de filin rompu flottant au vent et
un débris de chaîne au bout d’une poulie de métal qui brinqueballait à
l’aventure; grâce à quoi Jukes comprit ce qui venait de se passer à
moins de trois mètres de lui. Il allongea le cou, la bouche hésitant
vers l’oreille de Mac Whirr; ses lèvres enfin la rencontrèrent, énorme,
molle, et trempée. Il cria:
--«Nos canots sont en train de filer, capitaine.»
Alors il entendit de nouveau cette voix de tête assourdie dont la vertu
pacifiante était telle, parmi la discordance affreuse des bruits, qu’on
l’eût dite venue de quelque contrée reculée loin au-delà de la tempête,
de quelque asile mystérieux: il entendit de nouveau une voix humaine--ce
son fragile et triomphant où l’infini de la pensée repose, et la
résolution et le dessein, et qui, le jour du jugement, lorsque les cieux
seront roulés, formulera la confiance--de nouveau, il entendit cela, une
espèce de cri venu de très loin:
--«C’est bien!»
Jukes pensa d’abord qu’il n’était pas parvenu à se faire comprendre. Il
insista:
--«Nos embarcations--je dis: embarcations--les canots, capitaine! Deux
ont disparu!»
La même voix, à quelques pouces de lui et toutefois si lointaine, aboya
judicieusement:
--«On n’y peut rien.»
Et sans que Mac Whirr eût tourné la tête, Jukes saisit encore:
--«Faut s’attendre--quand on fatigue--à travers--un tel--laisser quelque
chose--derrière soi--tombe sous le sens.»
Jukes écoutait encore; mais c’était tout. Tout ce que le capitaine Mac
Whirr avait à dire. Et Jukes put se figurer, plutôt qu’il ne le vit, le
large dos buté du capitaine, là devant lui. Une impénétrable obscurité
s’imposait, foulant les lueurs fantomales des flots. La morne conviction
s’empara de l’esprit de Jukes qu’il n’y avait plus rien à faire.
Oui, si le gouvernail ne cédait pas, si le pont ne crevait pas sous le
poids des immenses nappes d’eau, si tenaient bon les épontilles, si les
machines ne flanchaient pas, si la vitesse pouvait être maintenue malgré
l’opposition du vent terrible, si quelqu’une de ces monstrueuses lames
n’ensevelissait pas le vaisseau tout entier, de ces lames dont la frange
blanche seule apparaissait au-dessus des bossoirs,--et de l’entrevoir un
instant le cœur défaillait--alors, oui, peut-être, y avait-il chance de
s’en tirer. Quelque chose se retourna dans le cœur de Jukes et il se dit
que le _Nan-Shan_ était perdu.
--«Fichu», se répétait-il; et ses pensées s’agitèrent comme s’il
découvrait à ce mot une signification nouvelle. De toutes les
éventualités susdites, pour sûr il en adviendrait une. Rien à présent ne
pouvait être évité; on ne pouvait remédier à rien. Les hommes de bord ne
comptaient plus; le navire ne pouvait plus lutter. Il faisait un temps
par trop impossible.
Jukes sentit un bras encercler pesamment ses épaules. Il répondit
pertinemment à cette avance en saisissant son capitaine par la taille.
Tous deux se tinrent enlacés ainsi dans la nuit aveugle, se prêtant
appui réciproque contre le vent, joue à joue, lèvre contre l’oreille, à
la manière de deux pontons amarrés proue contre poupe.
Et Jukes perçut, à peine un peu plus distincte que tout à l’heure, la
voix de son chef; pourtant plus proche semblait-il, et, comme ayant
enfin traversé cet écartement forcené que mettait entre eux la
tourmente, voix qui traînait encore un pacifiant halo autour d’elle.
--«Savez-vous où sont les hommes?» disait la voix, vigoureuse et
défaillante à la fois, victorieuse du vent, puis tout aussitôt emportée.
Jukes n’en savait rien. Chacun d’eux était sur le pont lorsqu’avait
foncé la tempête. Il ne soupçonnait pas où les autres pouvaient s’être
tapis. Pour le service qu’on pouvait attendre d’eux présentement, autant
dire qu’ils n’étaient nulle part. Malgré tout, cette interrogation du
capitaine désolait Jukes.
--«Vous auriez besoin d’eux, capitaine?» cria-t-il anxieusement.
--«Besoin de savoir», affirma Mac Whirr. «Ah! tenez ferme.»
Ils tinrent ferme. Un accès de furie; l’assaut du vent plein de malice
immobilisa littéralement le navire; durant un instant de suspens
terrible, celui-ci ne participa plus que par un dodelinement léger,
rapide, pareil à celui d’un berceau, à la fougue de l’atmosphère; à la
bourrasque qui passait outre, issue du sein ténébreux des enfers.
Un choc. Tout suffoqués, les yeux clos, Jukes et le capitaine
resserrèrent leur mutuelle étreinte. Et, d’après la violence du choc, on
peut imaginer ce que la colonne d’eau devait être, qui, courant à
travers la nuit, droit dressée, vint buter contre le _Nan-Shan_, cassa
net et retomba de tout son mortel poids sur la passerelle.
Un débris de cet écroulement les enveloppa de la tête aux pieds,
remplissant de saumure leurs oreilles. Cela rompit leurs genoux,
disloqua leurs bras, souleva leur menton dans un bouillon rapide;
lorsqu’ils ouvrirent les yeux ils purent voir un amoncellement d’écume
jeté de-çà de-là parmi ce qui semblait la ruine du navire. Le _Nan-Shan_
avait cédé; il fonçait. Leurs cœurs cédaient aussi, dans l’attente du
coup fatal. Mais soudain tout rebondit, et le _Nan-Shan_ recommença ses
sauts désespérés comme pour se dégager de ses décombres.
A travers l’obscurité, les lames semblaient de toutes parts se ruer pour
le repousser à sa perte. Dans leur acharnement on sentait de la haine,
de la férocité dans leurs coups. On eût dit une créature vivante en
proie à une foule enragée, victime offerte, brutalisée, bousculée,
culbutée, roulée à terre et piétinée. Le capitaine et Jukes ne se
lâchaient plus; assourdis par le bruit, bâillonnés par le vent; et ce
grand tumulte physique qui secouait leurs corps atteignait et
désemparait l’âme comme eût fait la passion déchaînée.
Un de ces cris sauvages, effarants, que parfois l’ouragan transporte et
qui passent au-dessus de nos têtes mystérieusement, s’abattit soudain
sur le navire comme eût fait un oiseau de proie. Un cri de Jukes y
répondit:
--«S’il en sort vivant!...»
L’exclamation jaillit malgré lui de sa poitrine, involontaire autant
qu’une pensée, et qu’il n’entendit pas lui-même.
Pensée, velléité, effort, tout fut tout aussitôt confisqué, et la
vibration imperceptible de son cri acquise à la vague immense de l’air.
Pourquoi ce cri? Qu’en espérait Jukes? Rien certes; ce cri ne comportait
point de réponse. Pourtant, quelques instants après, à sa grande
stupeur, une voix atteignit son oreille, un son frêle mais résistant,
pygmée insoumis au géant tumulte:
--«Il pleut.»
C’était comme un jappement sourd, moins saisissable qu’un murmure. Mais
voici qu’elle reprenait, cette voix à demi submergée et qui luttait
contre les bruits de la tourmente comme un navire contre les vagues:
--«Faut l’espérer» criait l’imperturbable filet de voix solitaire mais
qui semblait elle-même étrangère à l’espérance ou à la crainte; puis
s’égrenèrent des mots sans suite: «Vaisseau... ça... jamais... en tout
cas... pour le mieux.»
Jukes y renonçait. Mais il se fit alors une sorte de renforcement dans
la sonorité, comme si la voix eût enfin découvert le moyen de s’opposer
à la tempête, de sorte que les derniers lambeaux de phrase parvinrent un
peu plus distincts:
--«Continuer... constructeurs... braves gens... faire confiance... aux
machines... Rout... à hauteur.»
Puis Jukes sentit se relâcher l’étreinte du capitaine, qui cessa donc
d’exister pour lui, car il était impossible d’y rien voir. Après le
roidissement extrême de tous ses muscles, tout en lui maintenant se
détendait et retombait. Il éprouvait une extraordinaire envie de dormir,
concurremment à un malaise des plus pénibles; il se sentait comme
harcelé, comme bourrelé de sommeil. Le vent avait eu raison de sa tête;
même il tâchait à la lui arracher des épaules; ses vêtements emplis
d’eau pesaient sur lui comme une armure de glace fondante; il
frissonnait; et longtemps il demeura ainsi, les mains crispées après son
point d’attache, affalé dans les profondeurs de la détresse physique.
Son esprit était à ce point replié sur soi-même,--et cela sans but, sans
propos,--que lorsque quelque chose vint lui toucher légèrement les
genoux par derrière, il pensa bondir hors de sa peau, comme on dit.
Au soubresaut qu’il fit en avant, il donna dans le dos du capitaine Mac
Whirr, qui ne broncha pas; et alors une main agrippa sa cuisse. Il faut
dire qu’à ce moment était survenue une accalmie, une de ces menaçantes
accalmies durant lesquelles la tempête reprend haleine. Jukes sentait la
main lui remonter tout le long du corps. C’était le maître d’équipage.
Jukes reconnaissait ces mains, si épaisses et si larges qu’on eût dit
qu’elles appartenaient à quelque différente race d’hommes.
Le maître d’équipage avait atteint la passerelle en se traînant à quatre
pattes pour pouvoir résister au vent, et sa tête avait rencontré les
jambes du second. Immédiatement il s’était accroupi et avait commencé
d’explorer la personne de Jukes de bas en haut, avec prudence, et avec
cette modestie qui convient à un inférieur.
C’était un homme de cinquante ans, disgracié, courtaud, bourru. Avec son
poil rude, la toison grisonnante de sa poitrine, ses jambes courtes, ses
bras longs, il ressemblait à un vieux singe. Sa force était
extraordinaire et les objets les plus lourds paraissaient des bibelots
entre ses énormes pattes brunes, qu’il balançait comme des gants de boxe
au bout de ses longs bras velus.
Il avait l’allure hargneuse et le ton de voix rogue des hommes de sa
classe; au demeurant sa bonté frisait la sottise; les hommes faisaient
de lui ce qu’ils voulaient, son caractère facile et loquace ne
comportant pas une once d’initiative. Pour toutes ces raisons, il
déplaisait à Jukes, et c’était au grand dégoût et mépris de celui-ci que
Mac Whirr au contraire semblait professer pour son maître d’équipage une
considération pleine d’estime.
Ce dernier se hissa donc sur ses pieds en tirant sur le veston de Jukes,
mais n’usant de cette liberté qu’avec la plus grande réserve et
seulement dans la mesure où l’ouragan l’y obligeait.
--«Qu’est-ce qu’il y a? Voyons qu’est-ce qu’il y a?» glapit Jukes avec
impatience. Que diable ce maître d’équipage à la manque venait-il faire
sur la passerelle? Le typhon tendait les nerfs de Jukes. L’autre
cependant poussait de bizarres beuglements, assurément inintelligibles,
mais qui semblaient dénoter un état de satisfaction, d’enjouement
même... On ne pouvait pas s’y tromper; ce vieil imbécile avait trouvé
matière à contentement quelque part.
Mais le ton des beuglements changea après que l’autre main du maître
d’équipage eut rencontré un second corps.
--«C’est-il vous, capitaine? C’est-il vous?», entendit-on dans la
tourmente.
--«Oui!», hurla le capitaine Mac Whirr.
IV
Parmi les vociférations du maître d’équipage, Mac Whirr ne parvenait à
distinguer que cet avertissement bizarre: «Tous les Chinois de
l’entrepont d’avant sont démarrés.»
Jukes qui se trouvait sous le vent pouvait entendre les deux
interlocuteurs crier à six pouces de son visage, comme on peut entendre
par une nuit calme deux paysans converser d’un bout à l’autre d’un
champ.
--«Quoi?... Quoi?...» hurlait le capitaine exaspéré. Et l’autre d’une
voix aiguë et rauque:
--«En bloc... vu moi-même... affreux spectacle... vous avertir...
capitaine.»
Jukes demeurait indifférent, insensibilisé, l’on eût dit, par la
violence du cyclone, conscient uniquement de l’inanité de tout effort,
de tout geste. Il tenait pour absorbante suffisamment l’occupation de
préserver, de cuirasser son cœur tout gonflé de jeunesse, et éprouvait
une répugnance invincible en face de toute autre forme d’activité. Ce
n’était pas de l’épouvante, il le reconnaissait à ceci que, tout
persuadé de ne plus voir la prochaine aube, cette idée pourtant le
laissait très calme.
Il est des moments de passivité héroïque auxquels parfois même les plus
vaillants se résignent. Maint officier de marine garde sans doute dans
le trésor de son expérience le souvenir de tel cas où tout à coup une
crise de stoïcisme cataleptique s’empare de l’équipage entier d’un
navire. Au demeurant, Jukes n’avait point grande pratique des hommes ni
des tourbillons.
Il se tenait pour calme inaltérablement; mais en vérité, il était moins
calme que prostré; et pas honteusement; non, rien que pour autant qu’un
honnête homme peut l’être sans devenir un objet de dégoût pour soi-même.
On eût dit plutôt une sorte de narcose de l’esprit comme en sait
provoquer l’insistance de la tempête; l’attente d’une catastrophe
interminablement imminente; le corps aussi s’épuise dans ce simple
raccrochement à l’existence parmi le tumulte excessif; c’est une
lassitude insidieuse qui pénètre dans les poitrines, s’infiltre
négligemment jusqu’au cœur, l’alourdit et le contriste--ce cœur
incorrigible de l’homme qui, par-delà tous les biens de la terre,
par-delà la vie même, aspire à la paix.
Jukes était plus engourdi qu’il ne le supposait. Il continuait pourtant
à se tenir--trempé, transi, raidi de tous les membres. Dans une sorte
d’hallucination, un carrousel de visions fugaces (on dit qu’un homme qui
se noie revoit ainsi en un instant toute sa vie) lui remémora quantité
de faits sans aucune relation avec la situation présente. Il se rappela
son père, par exemple: un digne commerçant qui, à un mauvais tournant de
ses affaires, se mit au lit tranquillement et passa tout aussitôt de vie
à trépas avec une résignation exemplaire. Ce n’était du reste pas cet
événement qui se présentait à l’esprit de Jukes; simplement il revoyait
avec précision la figure de ce pauvre homme, et sans être
particulièrement ému. Puis une certaine partie de cartes que tout jeune
encore il avait faite dans la Baie de la Table, à bord d’un navire,
depuis perdu corps et biens. Puis les sourcils broussailleux de son
premier commandant. Puis, il se rappela sa mère, et sans plus d’émotion
qu’il n’en aurait eu dans le temps, lorsqu’en entrant dans sa chambre,
il la voyait assise près de la fenêtre avec un livre,--sa mère, morte
elle aussi maintenant--cette femme résolue, que la mort de son mari
avait laissée dans la gêne; mais qui avait élevé son garçon d’une façon
si ferme.
Tout cela dans l’espace d’une seconde, peut-être moins. Un bras pesant
s’était alors abattu sur ses épaules; la voix du capitaine Mac Whirr lui
cornait son nom aux oreilles:
--«Jukes! Jukes!»
Il y découvrait un ton de préoccupation profonde. Le vent pesait de tout
son poids sur le navire, comme s’il eût voulu l’immobiliser dans les
vagues. Celles-ci faisaient par-dessus lui d’énormes bonds comme autour
du tronc profondément immergé d’un vieil arbre, et du plus loin déjà
s’entendait leur amoncellement de menace. Portant à leur sommet une
lueur spectrale, on les voyait sortir de la nuit--cette lueur de l’écume
qui, dans un mol éclair, désignait férocement, par-dessus le frêle corps
du navire, la dégringolante ruée, l’écroulement bouillonnant, puis la
galopade en fuite éperdue de chaque lame. Jamais, au grand jamais, le
_Nan-Shan_ n’arriverait à secouer de lui toute cette eau; Jukes tout
raidi constatait que le navire se débattait à l’aventure; plus rien de
sensé dans les mouvements soudains qu’il risquait; mauvais signe:
c’était l’annonce et le commencement de la fin; et l’accent d’inquiétude
affairée que Jukes percevait dans la voix du capitaine Mac Whirr,
l’écœurait comme un symptôme de folie contagieuse. L’incantation de la
tempête opérait. Jukes se sentait pénétré par elle, bu par elle; il
s’absorbait en elle avec toute la rigueur de sa silencieuse attention.
Mac Whirr cependant continuait à crier, mais le vent se calait entre eux
comme un coin solide. Le capitaine pesait à son cou, plus lourd qu’une
meule, de sorte que leurs têtes enfin s’entrechoquèrent.
--«Jukes! Eh là! Monsieur Jukes!»
Il fallait une réponse à cette voix qui n’acceptait pas de se taire.
Jukes répondit comme de coutume.
--«Oui, capitaine.»
Mais aussitôt son cœur décomposé par la tempête et la nostalgie affreuse
de la paix, s’affranchit de la discipline, mutiné contre tout
commandement.
Le capitaine Mac Whirr à présent maintenait la tête de son second
solidement coincée dans son coude; il la collait contre ses lèvres
glapissantes. Parfois Jukes l’interrompait: «Attention, capitaine!» ou
bien c’était le capitaine qui braillait d’urgence un «Tenez bon!» quand
il semblait qu’avec le navire tout le sombre univers chavirait. Un temps
d’arrêt. Ça flottait encore. Et le capitaine reprenait ses cris:
--«Il dit... toute la bande... démarrés... devriez aller voir... ce
qu’il y a...»