petits pas, tantôt gravissant péniblement la pente instable du pont. Au
son de la voix de Jukes il s’arrêta net, le regard fixé à l’avant mais
ne répondit pas.
--«Holà! En voilà une sérieuse!» dit Jukes qui, pour bien accueillir la
lame, prit du balant jusqu’à toucher le plancher d’une main. Cette fois
le premier lieutenant émit du fond de la gorge un bruit de nature peu
cordiale.
C’était un petit homme vieillot et minable, aux dents gâtées, à la face
glabre. On l’avait embarqué en hâte à Shang-Haï le jour même de
l’accident qui avait privé le _Nan-Shan_ du premier lieutenant amené
d’Angleterre. Ce malheureux avait trouvé le moyen (d’une façon que le
capitaine ne put jamais comprendre) de tomber dans un chaland à charbon
vide rangé le long du bord, de sorte qu’on avait dû l’envoyer à
l’hôpital avec un ou deux membres brisés et une lésion cérébrale.
Jukes ne fut pas découragé par le grognement hargneux du nouveau
premier.
--«Les Chinois doivent s’en payer là en bas», dit-il; «c’est heureux
pour eux que le rafiau ait le roulis le plus doux de tous les navires
sur lesquels j’ai jamais navigué. Attention! Celle-là n’est déjà pas si
mauvaise!
--Attendez seulement», répondit hargneusement le lieutenant.
Avec son nez coupant, rouge à l’extrémité, avec ses lèvres minces et
pincées, il avait toujours l’air de rager intérieurement et sa façon de
parler, à force de concision, frisait l’insolence. Quand il n’était pas
de service il passait tout son temps dans sa chambre, la porte close; il
se tenait là si tranquille qu’on eût pu croire qu’il s’y endormait
aussitôt entré. Mais l’homme chargé de le réveiller pour le quart le
trouvait invariablement les yeux grands ouverts, étendu tout de son long
sur sa couchette, la tête enfouie dans un oreiller sale, d’où il
braquait ses regards irrités. Il n’écrivait jamais de lettres, ne
paraissait attendre de nouvelles de nulle part; une fois, on l’avait
entendu parler de Hartlepool, mais avec une extrême amertume et
uniquement à propos des prix exorbitants d’une pension de famille où il
avait vécu quelque temps.
C’était un de ces hommes comme on en ramasse dans tous les ports du
monde à l’heure du besoin; qui ne manquent pas de compétence, mais sont
désespérément à court d’argent; leur aspect ne témoigne d’aucun vice
sans doute, mais bien de la faillite irrémédiable de leur vie. Ils
viennent à bord un jour d’urgence; ils n’ont d’attache avec aucun
navire, et tous leur sont également indifférents; ils n’ont que des
rapports occasionnels avec leurs camarades, qui ne connaissent rien de
leur vie; puis brusquement, ils décident de vous lâcher, et cela
toujours au moment le plus inopportun. Ils s’esquivent sans un mot
d’adieu, dans quelque port abandonné du ciel; ils n’emportent avec eux
qu’une misérable petite malle ficelée comme une cassette, et fuient avec
l’air de secouer vers le navire qu’ils quittent la poussière de leurs
souliers.
--«Attendez seulement un peu», reprit-il. Jukes ne voyait de lui qu’un
dos buté, que balançait l’énorme lame.
--«Alors vous pensez que ça va chauffer?» demanda Jukes avec un intérêt
enfantin.
--«Si je pense que... Pense rien! Vous ne m’y prendrez pas!» riposta
vivement le petit lieutenant avec un mélange de fierté, de mépris et
d’astuce, comme s’il venait d’éventer un piège dans la bénévole question
de Jukes. «Non! non! aucun de vous ici ne se paiera ma tête... A
d’autres!» marmotta-t-il.
Jukes classa tout aussitôt le lieutenant dans la catégorie des sales
vilains bougres et se prit à déplorer derechef l’effondrement du pauvre
James Allen dans le chaland à charbon.
La noirceur lointaine du ciel, à l’avant du navire, semblait une seconde
nuit vue à travers la nuit étoilée de la terre, une nuit sans étoiles,
gouffre d’obscurité par de-là l’univers créé, et dont la déconcertante
tranquillité apparaîtrait dans une échancrure de l’étincelante sphère
dont notre terre forme le noyau.
--«Quoi que ce soit qu’il se prépare», dit Jukes, «nous y filons tout
droit.
--C’est vous qui l’avez dit» releva le lieutenant tournant toujours le
dos à Jukes. «C’est vous qui l’avez dit, remarquez-le bien; ce n’est pas
moi.
--Oh! allez au diable», dit Jukes sans ambages; l’autre fit entendre un
petit gloussement de triomphe:
--«C’est vous qui l’avez dit!» répéta-t-il.
--«Et puis après?
--J’ai connu des hommes vraiment remarquables qui ont eu à s’expliquer
avec leurs patrons pour en avoir dit fichtrement moins», reprit le
premier lieutenant fiévreusement. «Oh! non, vous ne m’y prendrez pas!
--Vous semblez diablement préoccupé de ne pas vous couper», dit Jukes
qu’aigrissait une telle bêtise. «Je n’ai pas peur de dire ce que je
pense, moi.
--Tandis que moi... Parbleu! Je ne compte pas, je le sais de reste.»
Le navire après un temps de stabilité relative se lança dans une série
de balancements renforcés, et Jukes fut d’abord trop occupé à maintenir
son équilibre, pour ouvrir la bouche.
Mais sitôt que ce violent roulis se fut un peu calmé, il reprit:
--«C’est un petit peu trop d’une bonne chose. Quoi qu’il en soit, je
trouve qu’on devrait mettre debout à la lame. Le vieux vient de rentrer
se coucher. Qu’on me pende si je ne vais pas lui en parler.»
Il ouvrit la porte de la chambre de veille: Non! le capitaine Mac Whirr
n’était pas couché; il se tenait debout agrippé d’une main au rebord de
la tablette; de l’autre main il maintenait ouvert un gros volume dans
lequel son regard plongeait. La lampe du plafond ballottait dans sa
cardan; les livres desserrés se culbutaient sur la planchette; le long
baromètre décrivait des cercles saccadés; la table à chaque instant
modifiait sa pente. Au milieu de ce chahut, le capitaine Mac Whirr
toujours ferme leva les yeux de dessus le livre et demanda:
--«Qu’est-ce qu’on me veut?
--Capitaine, la houle augmente.
--Ça se remarque ici», grommela Mac Whirr; «rien de fâcheux?»
Jukes, déconcerté par la gravité du regard qui le fixait par-dessus le
livre, fit une grimace embarrassée.
--«On roule comme de vieilles bottes», dit-il d’un air penaud.
--«Oui! gros temps--très gros temps. Que voulez-vous?»
A cette demande Jukes perdit pied et commença à patauger.
--«C’est rapport à nos passagers, dit-il à la manière d’un homme qui
s’accroche à un fétu de paille.
--Passagers?» s’exclama Mac Whirr. «Quels passagers?
--Mais les Chinois, capitaine», expliqua Jukes à qui cette conversation
tournait sur le cœur.
--«Les Chinois! Pourquoi ne parlez-vous pas clairement? Je n’arrive pas
à comprendre ce que vous voulez dire. Jusqu’à ce jour, je n’avais pas
entendu appeler «passagers» une bande de coolies. Passagers, vraiment?
Mais qu’est-ce qui vous prend?»
Mac Whirr, refermant le livre sur son index, abaissa le bras et parut
intrigué.
--«Qu’est-ce qui vous fait penser aux Chinois, M. Jukes?»
Jukes fit un plongeon comme un homme acculé:
--«Le navire embarque de leur côté à chaque coup de roulis, capitaine.
Leur pont est tout plein d’eau. Je pensais que vous pourriez peut-être
faire mettre debout à la lame--pendant quelque temps. Jusqu’à ce que
cela se calme un peu. Ce qui ne va pas tarder, il faut croire. Le cap
est à l’est. Je n’ai jamais vu un bateau rouler comme ça.»
Il se tenait debout dans la porte. Le capitaine renonçant à
l’insuffisant point d’appui que lui offrait la planchette lâcha celle-ci
brusquement et alla s’abattre sur sa couchette de tout son poids.
--«Le cap est à l’est?» dit-il en faisant effort pour se mettre sur son
séant. «Mais c’est nous dérouter de plus de quatre quarts?
--Oui, capitaine, 50 degrés; juste assez pour contourner cela.»
Le capitaine Mac Whirr s’était maintenant assis. Il n’avait pas lâché le
livre, ni même perdu la page.
--«A l’est?» répéta-t-il avec une stupeur grandissante. «A... ah çà! où
est-ce que vous croyez donc que nous allions? Vous voudriez que je
déroute de plus de quatre quarts un navire en pleine puissance pour
donner plus d’aise aux Chinois! Non! j’ai souvent entendu parler de
choses folles faites ici-bas, mais ceci... Si je ne vous connaissais
pas, Monsieur Jukes, je penserais que vous avez bu. Dévier de quatre
quarts... et puis ensuite? Quatre quarts de l’autre côté je suppose,
pour rattraper la route. Qu’est-ce qui a pu vous mettre dans la tête que
j’allais faire courir des bordées à un vapeur tout comme si c’était un
voilier?
--Une fameuse chance que ça n’en soit pas un», riposta Jukes avec
amertume. «Il y a beau temps qu’on aurait vu voler le gréement
par-dessus bord.
--Oui-da! et vous, vous n’auriez eu qu’à rester les bras croisés à le
regarder s’en aller», dit le capitaine avec une certaine animation.
«Calme plat, hein?
--Oui, capitaine. Mais il s’amène quelque chose qui sort de l’ordinaire,
pour sûr.
--Peut-être bien. Et je suppose que vous avez idée que je devrais
m’écarter du trajet de cette saloperie?» Le capitaine Mac Whirr parlait
avec la plus grande simplicité d’attitude et de ton, en fixant le
linoléum du plancher d’un air grave. Aussi ne vit-il pas se peindre sur
la face de Jukes un mélange de dépit et d’étonnement respectueux.
--«Eh bien! voilà ce livre n’est-ce pas?» continua-t-il délibérément en
faisant claquer sur sa cuisse le volume fermé. «Je viens justement d’y
lire le chapitre sur les tempêtes.»
C’était vrai. Il venait de lire le chapitre sur les tempêtes. Ce n’était
pourtant pas dans cette intention qu’il était entré dans la chambre de
veille. Mais quelque influence dans l’air--la même influence sans doute
qui avait poussé le steward à monter les bottes et le ciré du capitaine
dans la chambre sans en avoir reçu l’ordre--avait pour ainsi dire guidé
sa main vers la planchette; et, sans avoir pris le temps de s’asseoir,
avec un conscient effort, il s’était plongé dans la terminologie
savante. Il se perdait parmi les «demi-cercles maniables» et les
«demi-cercles dangereux», les quarts de cercles droits et gauches, les
courbes des orbites, la trajectoire du centre et le gisement probable de
celui-ci, les sautes de vent et les hauteurs du baromètre. Il essayait
d’amener toutes ces choses en relation directe avec lui; mais la colère
l’avait enfin envahi contre une telle avalanche de mots, contre tant de
conseils, un travail si purement cérébral et des suppositions sans une
lueur de certitude.
--«C’est la chose du monde la plus endiablante, Jukes», dit-il. «Si un
malheureux s’avisait de croire tout ce qu’il y a là-dedans, il passerait
le plus clair de son temps à essayer de contourner le vent.»
Il frappa de nouveau le livre contre sa jambe; Jukes ouvrit la bouche,
mais ne dit rien.
--«Courir pour contourner le vent! Vous saisissez cela, monsieur Jukes?
On ne peut rien imaginer de plus fou!» Le capitaine s’interrompit par
instants pour contempler attentivement le parquet. «On pourrait croire
que c’est une vieille femme qui a écrit tout ça. Cela me dépasse. Si
cette chose-là prétend être utile à quoi que ce soit, je devrais,
suivant elle, changer immédiatement ma route pour filer quelque part au
diable et me précipiter sur Fou-Tchéou par le nord à la queue de la
tempête qu’il doit faire quelque part sur notre route. Par le nord! Vous
saisissez, M. Jukes? Trois cents milles en sus de parcours, et une jolie
note de charbon à montrer. Je ne pourrais me décider à faire cela, quand
même chaque mot là-dedans serait parole d’Évangile, M. Jukes. Ne comptez
pas que je...» Et Jukes, silencieux, s’émerveillait de ce déploiement de
sentiments et de cette subite loquacité.
--«Mais la vérité est que vous ne savez pas si cet individu a raison ou
non. Comment peut-on savoir de quoi est faite une tempête avant de
l’avoir sur le dos? Il n’est pas à bord, n’est-ce pas? Très bien. Il dit
ici que le gisement du centre de ce fourbi est à 8 quarts du lit du
vent; mais nous n’avons pas de vent du tout, malgré la chute du
baromètre. Alors où donc est le centre?
--Nous allons avoir du vent tout à l’heure», grommela Jukes.
--«Eh bien! qu’il vienne», dit Mac Whirr avec dignité et indignation.
«Ce que j’en dis, c’est seulement pour vous montrer, M. Jukes, qu’on ne
trouve pas tout dans les livres. Toutes ces règles pour esquiver la
brise et contourner les vents du ciel, me semblent la pire folie, pour
peu qu’on les considère avec bon sens.»
Il leva les yeux, rencontra le regard dubitatif de Jukes et essaya
d’illustrer sa pensée.
--«A peu près aussi comique que votre invention extraordinaire de mettre
le navire debout à la lame pendant je ne sais combien de temps, pour
donner plus d’aise aux Chinois; quant tout ce que nous avons à faire,
c’est de les déposer à Fou-Tchéou, vendredi avant midi, dernier délai.
Si le temps me retarde--très bien. Votre journal de bord est là pour
dire la vérité au sujet du temps. Mais supposez que je me détourne de ma
route et que ceux de là-bas me demandent: «Où avez-vous été pendant tout
ce temps-là, capitaine?» Qu’est-ce que je pourrai répondre?--«J’ai
changé de route pour éviter le mauvais temps.»--«Il devait être
fichtrement mauvais», diraient-ils.--«Ça, je ne peux pas le savoir»,
devrais-je répondre, «puisque je l’ai évité.» Vous voyez ça, Jukes. Oh!
j’y ai bien réfléchi, allez! tout l’après-midi.»
Il leva de nouveau son regard obtus et terne. Jamais on ne l’avait
entendu dire tant de paroles en une seule fois. Jukes, dans l’embrasure
de la porte restait les bras ouverts et pareil à un homme qu’on eût
invité à assister à un miracle. Un étonnement sans bornes se lisait dans
ses yeux, tandis que son attitude exprimait le doute.
--«Un grain est un grain, M. Jukes», reprit le capitaine, «et un navire
en pleine puissance n’a qu’à y faire face. Le sale temps court ainsi de
par le monde et la seule chose à faire est de l’affronter sans
s’inquiéter de ce que le vieux capitaine Wilson de la _Mélita_ appelle
la «stratégie des tempêtes». L’autre jour, à terre, je l’ai entendu
haranguer sur ce sujet devant une bande de capitaines qui étaient venus
s’asseoir à la table voisine de la mienne. Cela m’a semblé la plus
grande des balivernes. Il leur racontait comment il avait déjoué (c’est
je crois le mot dont il s’est servi) un terrible coup de vent, si bien
qu’il s’en tint toujours distant de plus de cinquante milles. Il
appelait ça un chef-d’œuvre de fine manœuvre. Comment sut-il qu’il y
avait un terrible coup de vent à cinquante milles de lui, cela me
renverse. J’avais l’impression d’écouter un insensé. J’aurais pensé
pourtant que le capitaine Wilson était assez vieux pour s’y connaître.»
Le capitaine Mac Whirr s’arrêta un moment, puis dit:
--«C’est votre quart en bas, M. Jukes?»
Jukes reprit ses esprits en tressaillant:
--«Oui, capitaine.
--Donnez ordre qu’on m’avertisse au moindre changement.» Il se souleva
pour remettre le livre sur la planche et arrangea ses jambes sur la
couchette. «Fermez la porte de façon qu’elle ne se rouvre pas,
voulez-vous? Je ne peux pas supporter une porte qui bat. Ils ont mis un
tas de serrures de camelote sur ce bateau, il faut bien le dire.»
Le capitaine Mac Whirr ferma les yeux.
Il les ferma pour se reposer. Il était fatigué et expérimentait cet état
de vide mental qui survient à la suite d’une discussion poussée à fond,
et dans laquelle on aurait sorti quelque conviction mûrie au cours de
longues années de méditations. En réalité, il venait de faire, à son
insu, sa profession de foi, ce qui eut pour effet de laisser Jukes
perplexe et se grattant la tête de l’autre côté de la porte pendant un
temps assez long.
Le capitaine Mac Whirr ouvrit les yeux.
Il pensa qu’il avait dû dormir. Qu’est-ce que c’était à présent que tout
ce vacarme? Le vent? Pourquoi ne l’avait-on pas appelé? La lampe
s’agitait dans sa cardan; le baromètre décrivait des cercles; la table
modifiait sa pente à chaque instant; une paire de bottes molles, aux
tiges affaissées glissa par de-là la couchette. Il allongea le bras
prestement et s’empara de l’une d’elles.
La figure de Jukes apparut dans l’entrebâillement de la porte; sa figure
seule, très rouge, les yeux effarés. La flamme de la lampe eut un
sursaut; un morceau de papier s’envola; le coup de vent enveloppa le
capitaine Mac Whirr. Tout en chaussant la botte, il leva un regard
interrogateur sur les traits congestionnés de Jukes.
--«C’est venu comme ça», cria Jukes, «il n’y a pas cinq minutes...
brusquement...»
La tête disparut, la porte claqua et l’on entendit aussitôt s’abattre
contre elle une pesante gifle liquide puis un crépitement d’averse,
comme si l’on eût précipité contre la chambre des cartes un plein seau
de grenaille. Un sifflement s’élevait maintenant parmi les bruits
vibrants du dehors. L’hermétique chambre de veille semblait aussi
balayée par l’air qu’un hangar. Mac Whirr saisit au collet l’autre botte
au cours d’une de ses glissades d’un bout à l’autre du parquet. Le
capitaine avait bien toute sa tête, mais tout de même il ne parvint pas
du premier coup à trouver l’ouverture de la botte pour y enfiler le
pied. Les souliers qu’il venait de quitter, gambadaient d’un bout à
l’autre de la cabine, se culbutant et cabriolant comme deux caniches.
Aussitôt debout Mac Whirr, rageusement, lança vers eux un coup de pied,
mais sans résultat.
Alors il se fendit, à la manière d’un escrimeur, afin d’atteindre son
ciré, puis s’y introduisit par saccades, trébuchant dans l’exiguité de
la cabine. Très grave, les jambes largement écartées, le cou tendu, il
entreprit d’attacher les cordons du suroît sous son menton, avec de gros
doigts un peu tremblants. Il accomplissait tous les mouvements d’une
femme devant une glace quand elle essaie sa coiffe, avec une attention
soucieuse et restait aux écoutes, comme s’il se fût attendu d’un moment
à l’autre à entendre crier son nom à travers la clameur confuse qui
soudain avait envahi son navire. Cette clameur redoubla de violence
tandis qu’il s’apprêtait à sortir pour faire face à quoi que ce fût. Il
en avait l’oreille emplie, et cela était fait de la ruée du vent, du
fracas de la mer et de cette vibration de l’air, profonde et prolongée
qui semblait le lointain roulement d’un tambour immense battant la
charge de la tempête.
Il se tint un moment sous la lumière de la lampe, épais, gauche, informe
dans son harnachement de combat, vigilant et congestionné.
--«Il y a du sérieux, là-dedans» murmura-t-il.
Aussitôt qu’il essaya d’ouvrir la porte, le vent s’empara de celle-ci.
Mac Whirr, qui se cramponnait à la poignée fut projeté par delà le
seuil, entraîné dans une sorte de conflit au sujet de la fermeture de
cette porte à quoi le vent positivement s’opposait. Au dernier moment
une langue d’air fonça vers la lampe, lécha la flamme et l’éteignit.
A l’avant du navire on distinguait, au pied de la ténèbre épaisse,
palpiter d’innombrables éclairs; au-dessus du bossoir tribord, un petit
nombre d’étoiles étranges défaillaient au-dessus de l’immense chaos,
ternes, vacillantes, comme si passaient devant elles de sauvages
tourbillons de fumée.
Sur la passerelle, un groupe d’hommes indistincts s’affairaient et
s’efforçaient péniblement dans le peu de clarté qui tombait des fenêtres
de la timonerie et luisait confusément sur leurs crânes et leurs
épaules. Mais l’obscurité bloqua une des vitres; puis une autre. Et les
voix de ces hommes qu’il ne pouvait plus voir arrivaient à lui toutes
déchirées par la tourmente, en lambeaux de vociférations, qu’accrochait
l’oreille au passage. Soudain, Jukes surgit à son côté, hurlant, la tête
dans les épaules:
--«Quart--assujettir--volets de timonerie--crainte--vitres défoncées.»
Puis la voix de Mac Whirr, gourmandant:
--«Arrivé--avais prévenu--n’importe quoi--m’appeler.»
Jukes hasarda une explication, à demi bâillonné par le tumulte:
--«Brise légère--demeuré--passerelle--tout à
coup--nord-est--tournerait--pensais--sûrement--entendiez.»
Ils avaient gagné l’abri du cagnard et pouvaient enfin converser en
haussant la voix comme font ceux qui se querellent.
--«J’ai envoyé l’équipage couvrir les manches à air. Heureux que je sois
resté sur le pont! Je ne pensais pas que vous vous seriez endormi et
alors... Qu’avez-vous dit, capitaine, quoi?
--Rien» cria le capitaine Mac Whirr. «J’ai dit: Bon. Bien!
--Bonté divine! Nous n’y coupons pas, cette fois», hurla Jukes.
--«Vous n’avez pas changé la route?» demanda Mac Whirr à tue-tête.
--«Non, capitaine. Parbleu non. Le vent donne en plein de l’avant; et
voilà la mer debout qui s’amène.»
Un plongeon du navire s’acheva sur un choc, comme si son brion eût
rencontré un corps solide. Un moment de calme, puis une haute volée
d’embruns s’abattit avec le vent en cinglant leurs visages.
--«Gardez ce cap aussi longtemps que possible» cria le capitaine Mac
Whirr.
Avant que Jukes eût nettoyé ses yeux pleins d’eau salée, toutes les
étoiles avaient disparu.
III
Jukes était aussi résolu que n’importe quel autre de ces jeunes seconds
comme on en prend à la douzaine en jetant un filet sur les eaux; si
d’abord la brusque malignité du premier grain l’avait quelque peu
surpris, il s’était déjà ressaisi, avait rallié l’équipage et fait
fermer les ouvertures du pont qu’on n’avait pas encore pris soin de
condamner. De sa fraîche voix de stentor, dirigeant la manœuvre, il
criait: «Hardi, garçons! Pressez! Pressez!» Et se disait tout bas:
«Juste ce que j’avais craint.»
Mais à cette heure, il commençait à penser que tout de même ça dépassait
la limite du prévu. Depuis l’instant où il avait senti le premier
souffle frôler sa joue, la tempête semblait grossir avec l’élan
multiplié d’une avalanche. De lourds embruns enveloppaient le _Nan-Shan_
qui, soudain, comme affolé, à travers son roulis régulier commença de
piquer de brefs plongeons.
--«Cela sort de la plaisanterie» pensa Jukes. Et tandis qu’il échangeait
avec le capitaine des hurlements explicatifs, une brusque recrudescence
de ténèbres renforça la nuit, tombant devant leurs yeux comme quelque
chose de palpable. On eût dit l’extinction de toutes les lumières
voilées de ce monde. Jukes était content, indiscutablement, de sentir à
côté de lui son capitaine. Cela le soulageait, tout comme si cet homme,
simplement en s’amenant sur le pont, avait pris le plus lourd de la
tempête sur ses épaules.
Tel est le prestige, le privilège et le poids du commandement.
Mais le capitaine Mac Whirr, lui, ne pouvait espérer de personne sur
terre un soulagement analogue. Tel est l’isolement du commandement. Il
s’efforçait de scruter les intentions cachées de cette attaque, d’en
supputer les directions, les ressources, à la manière des marins
vigilants dont le regard plonge dans l’œil du vent comme dans l’œil d’un
adversaire. Mais le vent qui fonçait sur lui surgissait de l’obscurité.
Mac Whirr sentait bien sous ses pieds le malaise de son navire, mais ce
navire, il ne le voyait même plus; il ne pouvait même pas distinguer ses
contours. Et Mac Whirr restait immobile; il attendait, faisait des vœux,
figé dans l’impuissante détresse de l’aveugle.
Le silence était son état naturel, nuit et jour. A son côté, Jukes à
travers la rafale poussait de cordiaux jappements:
--«Nous aurons eu tout le pire d’un coup, capitaine.»
Un faible éclair tremblota tout autour comme sur les parois d’une
caverne, d’une chambre de la mer secrète et noire, au pavement d’écume
et de flots. Sa palpitation sinistre découvrit un instant la masse basse
et déchiquetée des nuages, le profil allongé du _Nan-Shan_, et sur le
pont, les sombres silhouettes des matelots à la tête baissée, surpris
dans quelque élan, butés et comme pétrifiés. Puis les flottantes
ténèbres se rabattirent. Et c’est alors enfin que la réelle chose
arriva.
Ce fut je ne sais quoi de formidable et de prompt, pareil à l’éclatement
soudain du grand vase de la Colère. L’explosion enveloppa le navire avec
un jaillissement tel qu’il sembla que quelque immense digue venait
d’être crevée par le vent. Chaque homme aussitôt perdit contact. Car tel
est le pouvoir désagrégeant des grands souffles: il isole. Un
tremblement de terre, un éboulement, une avalanche s’attaque à l’homme
incidemment pour ainsi dire et sans colère. L’ouragan, lui, s’en prend à
chacun comme à son ennemi personnel, tâche à l’intimider, à le ligoter
membre à membre, met en déroute sa vertu.