Ces pages, interminablement pleines de la constatation labor

JOSEPH CONRAD

TYPHON

TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR

ANDRÉ GIDE

(Septième édition)

PARIS

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, rue de Grenelle, (VIme)

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ŒUVRES COMPLÈTES DE JOSEPH CONRAD

TRADUITES SOUS LA DIRECTION DE ANDRÉ GIDE

PAR

G. JEAN-AUBRY

MARC CHADOURNE

G. D’HARCOURT

HENRI HOPPENOT

ANDRÉE JOUVE

PHILIPPE NEEL

ISABELLE RIVIÈRE

ANDRÉ RUYTERS

GENEVIÈVE SELIGMANN-LUI

PARUS

LA FOLIE-ALMAYER

TRADUCTION DE GENEVIÈVE SELIGMANN-LUI

SOUS LES YEUX D’OCCIDENT

TRADUCTION DE PHILIPPE NEEL

EN MARGE DES MARÉES

TRADUCTION DE G. JEAN-AUBRY

LORD JIM

TRADUCTION DE PHILIPPE NEEL

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER VELIN PUR FIL

DES PAPETERIES LAFUMA-NAVARRE NUMÉROTÉS DE 1 A 100 ET QUINZE EXEMPLAIRES

NUMÉROTÉS DE I A XV.

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS

Y COMPRIS LA RUSSIE.

COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1923.

A mon ami

ANDRÉ RUYTERS

«... _Toutes les passions d’un vaisseau qui souffre._»

CH. BAUDELAIRE.

I

L’aspect du capitaine Mac Whirr, pour autant qu’on en pouvait juger,

faisait pendant exact à son esprit et n’offrait caractéristique bien

marquée de bêtise, non plus que de fermeté; il n’offrait caractéristique

aucune. Mac Whirr paraissait quelconque, apathique et indifférent.

Tout au plus pouvait-on parler parfois de son apparente timidité; cela

venait de ce que, à terre, il avait l’habitude, assis dans les bureaux

maritimes, de rester les regards baissés et vaguement souriant. S’il

relevait les yeux on remarquait que ces yeux étaient bleus et que leur

regard était droit. Des cheveux blonds et extrêmement fins encerclaient

le dôme chauve de son crâne, d’une tempe à l’autre. Sur sa face hâlée,

par contre, le poil roux et flamboyant semblait une poussée de fils de

cuivre coupés au ras de la lèvre; sur le plat des joues et d’aussi près

qu’il se rasât, des lueurs de métal et de feu passaient dès qu’il

tournait la tête.

Il était d’une taille plutôt au-dessous de la moyenne, légèrement voûté

et de membrure si vigoureuse que ses vêtements paraissaient toujours un

rien trop étroits pour ses bras et ses jambes. Incapable de concevoir ce

qui est dû aux différences de latitude, il portait toujours et partout

un chapeau melon, un complet de teinte brunâtre et d’inélégantes bottes

noires. Cet accoutrement peu marin donnait à sa tournure épaisse un air

d’élégance étrange et guindée. Une mince chaîne d’argent barrait son

gilet, et jamais il ne quittait son navire pour aller à terre sans

serrer dans son poing puissant et velu un élégant parapluie de toute

première qualité, mais presque toujours déroulé.

--«Permettez, capitaine», lui disait alors, sur un ton plein de

déférence, le jeune Jukes, son second, qui l’escortait jusqu’à la

passerelle, et s’emparant dévotement du riflard, il en secouait les

plis, leur redonnait de l’ordre et, autour de la tige qu’il tenait

verticale, les roulait en un rien de temps; il accomplissait cette

cérémonie avec un visage empreint d’une augurale gravité, et M. Salomon

Rout, le mécanicien en chef qui envoyait la fumée de son cigare du matin

par-dessus la claire-voie, détournait la tête pour cacher un sourire:

--«C’est vrai! le sacré riflard.

--Merci bien, Jukes, merci», grommelait le capitaine Mac Whirr,

cordialement, sans lever les yeux, en reprenant le parapluie.

N’ayant d’imagination que tout juste ce qu’il en fallait pour le porter

d’un jour à l’autre, et pas plus, il demeurait tranquillement sûr de

lui, sans pourtant jamais se monter le cou.

C’est l’imagination qui nous rend susceptibles, arrogants et difficiles

à contenter; tout navire commandé par le capitaine Mac Whirr devenait le

flottant asile de l’harmonie et de la paix. A vrai dire les écarts

fantaisistes lui étaient aussi interdits que le montage d’un chronomètre

au mécanicien qui ne pourrait disposer que d’un marteau de deux livres

et d’une scie.

Et cependant ces vies entièrement absorbées par l’actualité la plus

simple et la plus immédiate ont leur côté mystérieux. Comment

comprendre, dans le cas de Mac Whirr par exemple, quelle influence au

monde avait bien pu pousser cet enfant parfaitement soumis, ce fils d’un

petit épicier de Belfast, à s’enfuir sur la mer? Il n’avait que quinze

ans quand il avait fait ce coup-là! Cet exemple suffit, pour peu qu’on y

réfléchisse, à suggérer l’idée d’une immense, puissante et invisible

main, prête à s’abattre sur la fourmilière de notre globe, à saisir

chacun de nous par les épaules, à entrechoquer nos têtes et à précipiter

dans des directions inattendues et vers d’inconcevables buts nos forces

inconscientes.

Son père ne lui pardonna jamais complètement cette insubordination

stupide.

--«On pouvait bien se passer de lui», avait-il coutume de dire plus

tard, «mais les affaires sont les affaires... Et un fils unique,

encore!»

Sa mère versa maintes larmes après sa disparition. Comme l’idée de

laisser un mot derrière lui ne lui était pas venue à l’esprit, il fut

pleuré comme mort jusqu’au jour où, huit mois après, sa première lettre

arriva, datée de Talcahuano. Elle était courte; on y lisait:

«Nous avons eu très beau temps pour la traversée.»

Évidemment, dans l’esprit de Mac Whirr fils, la seule nouvelle

importante de sa lettre était celle-ci: son capitaine l’avait, le jour

même, inscrit régulièrement comme matelot de pont, matelot de 3e classe:

«parce que je sais faire le travail» expliquait-il.

La mère pleura de nouveau abondamment. Le père traduisit son émotion par

ces mots:

--«Quel âne que ce Paul!»

Mac Whirr père était un homme corpulent qui, jusqu’à la fin de ses

jours, exerça contre son fils une ironie latente, mêlée d’une ombre de

pitié comme envers un être borné.

Les visites de Mac Whirr fils étaient nécessairement rares; mais dans le

cours des années qui suivirent il écrivit parfois à ses parents pour les

tenir au courant de ses promotions successives et de mouvements sur le

vaste globe. Dans ces missives, on pouvait trouver des phrases comme

celles-ci: «Il fait sérieusement chaud ici» ou encore: «A 4 heures après

midi, le jour de Noël, nous avons croisé des icebergs.» Les vieux

parents apprirent à connaître un grand nombre de noms de navires, avec

les noms des capitaines qui les commandaient--avec les noms d’armateurs

écossais et anglais;--un grand nombre de noms de mers, d’océans, de

détroits, de promontoires; et les noms de ports étranges, aux entrepôts

de bois de charpente, aux entrepôts de riz, aux entrepôts de coton;--un

grand nombre de noms d’îles--et le nom de la fiancée de leur fils. Elle

s’appelait Lucie. Il ne lui venait pas à l’idée de dire si ce nom lui

semblait joli.

Puis les vieux moururent.

Le grand jour du mariage de Mac Whirr arriva en temps voulu, suivant de

près le grand jour où il obtint son premier commandement.

Tous ces événements avaient eu lieu nombre d’années avant certain matin,

où, debout dans le rouf du vapeur _Nan-Shan_, Mac Whirr considérait la

baisse d’un baromètre dont il n’avait aucune raison de se défier.

La baisse--étant donné l’excellence de l’instrument, le moment de

l’année et la position du navire sur l’écorce terrestre--était certes de

mauvais augure; mais la face rouge de l’homme ne trahissait aucun

trouble intérieur. Les présages n’existaient point pour lui, et la

signification d’une prophétie ne savait lui apparaître qu’après que

l’événement l’avait surpris. «Pas d’erreur: c’est une baisse»,

pensait-il. «Il doit faire là-bas un sale temps peu ordinaire.»

Le _Nan-Shan_ venant du Sud faisait route vers le port de commerce de

Fou-Tchéou, avec quelque cargaison dans ses cales et 200 coolies chinois

qu’on rapatriait dans les villages de la province de Fo-Kien après

plusieurs années de travail dans différentes colonies tropicales.

La matinée était belle; la mer d’huile se soulevait et s’abaissait

uniformément lisse et il y avait dans le ciel une extraordinaire tache

d’un blanc de brouillard, semblable à un halo de soleil.

Sur le gaillard d’avant, où s’entassaient les Chinois, parmi le ramassis

d’habits sombres, de faces jaunes, de queues de cheveux, luisaient

nombre d’épaules nues; car il ne faisait pas de vent, et la chaleur

était étouffante.

Les coolies flânaient, parlaient, fumaient ou regardaient d’un air morne

par-dessus la lisse. Quelques-uns, tirant de l’eau le long des flancs du

navire, se douchaient mutuellement; quelques autres dormaient sur les

panneaux; d’autres encore, par petits groupes de six, étaient assis sur

leurs talons, autour des plateaux de fer chargés de minuscules tasses de

thé, et d’assiettes de riz. Chacun de ces Célestes, sans exception,

emportait avec lui tout ce qu’il possédait dans le monde: une petite

malle aux coins de cuivre, avec un anneau-cadenas renfermant quelques

vêtements de cérémonie, des bâtons d’encens, un peu d’opium peut-être,

on ne sait quelles vieilleries sans valeur et sans nom, plus un petit

trésor de dollars d’argent gagnés péniblement sur des chalands à

charbon, dans des maisons de jeux ou dans le petit négoce, arrachés avec

peine à la terre, acquis à la sueur de leurs fronts dans des mines, sur

des lignes de chemins de fer, dans la jungle mortelle, ou sous le faix

de lourds fardeaux--patiemment amassés, gardés avec soin, chéris avec

férocité.

Vers 10 heures, une houle traversière venant de la direction du détroit

de Formose, s’était élevée, sans déranger beaucoup ces passagers, car le

_Nan-Shan_ avec son fond plat, sa ceinture d’accostage et sa grande

largeur de maître-couple méritait sa réputation de tenir

exceptionnellement bien la mer. M. Jukes, dans ses moments d’expansion,

à terre, proclamait bruyamment que «la vieille camarade[1] était aussi

bonne que belle». Jamais il ne serait venu à l’esprit du capitaine Mac

Whirr d’exprimer son opinion, si favorable qu’elle fût, aussi haut ou en

termes aussi fantaisistes. Le _Nan-Shan_ était incontestablement un bon

navire, et presque neuf. Il avait été construit à Dumbarton, moins de

trois années auparavant, sur les instructions de la maison de commerce

Sigg et fils, de Siam. Quand il fut mis à flot, parachevé dans ses

moindres détails, et prêt à entreprendre le travail de toute sa vie, les

constructeurs le contemplèrent avec orgueil.

[1] Cette appellation paraît toute naturelle en anglais où les noms de

navires sont féminins.

--«Sigg nous a demandé un capitaine de confiance» rappela l’un des

associés, et l’autre, après avoir réfléchi quelque temps, dit:

--«Je crois bien que Mac Whirr est à terre en ce moment.

--Vous croyez? Alors télégraphiez-lui immédiatement. C’est l’homme qu’il

nous faut», déclara l’aîné sans un moment d’hésitation.

Le matin suivant Mac Whirr se tenait devant eux, imperturbable; il avait

quitté Londres par l’express de minuit après des adieux brusqués à sa

femme.

--«Il ne serait pas mauvais que nous allions inspecter le navire

ensemble, capitaine», dit l’aîné des associés; et les trois hommes se

mirent en route pour examiner les perfections du _Nan-Shan_, de l’étrave

à la poupe, de la carlingue aux pommes de ses deux mâts trapus.

Le capitaine Mac Whirr avait commencé par ôter son paletot qu’il

accrocha à l’extrémité d’un petit treuil à vapeur, synthèse des

raffinements les plus modernes.

--«Mon oncle a écrit hier pour vous recommander à nos bons amis,--MM.

Sigg, vous savez bien--et ils vous laisseront sans doute le

commandement» dit le plus jeune des associés. «Vous pourrez vous vanter

de commander le plus docile des navires qu’on puisse voir sur les côtes

de Chine, capitaine», ajouta-t-il.

--«Croyez?... Merci bien», bredouilla confusément Mac Whirr. Devant les

éventualités lointaines il demeurait aussi indifférent qu’un touriste

myope devant la beauté d’un vaste paysage; et ses yeux, au même moment,

se posant par hasard sur la serrure de la porte de la cabine, il se

dirigea vers celle-ci d’un air absorbé et commença d’en secouer la

poignée avec vigueur, tout en protestant de sa voix sérieuse et basse:

--«On ne peut plus se fier aux ouvriers aujourd’hui. Voici une serrure;

c’est tout flambant neuf et ça ne marche pas du tout. Ça bloque. Tenez!

Tenez!...»

Aussitôt qu’ils se trouvèrent seuls dans leur bureau, à l’autre bout du

chantier:

--«Vous avez chanté l’éloge de cet individu à Sigg; mais j’aimerais

savoir ce que vous appréciez en lui?» demanda le neveu avec un léger

mépris.

--«Je reconnais qu’il n’a rien d’un capitaine de roman, si c’est cela

que vous voulez dire», répondit l’aîné sèchement. «Est-ce que le

contremaître des menuisiers est dehors?... Entrez, Bates. Comment se

fait-il que vous laissiez les hommes de Tait nous poser une serrure

défectueuse à la porte de la cabine? Le capitaine l’a remarqué tout de

suite. Faites-en mettre une autre. Les petites pailles, Bates... les

petites pailles!»

La serrure fut donc remplacée, et peu de jours après, le _Nan-Shan_

s’élançait vers l’est sans que Mac Whirr eût fait aucune nouvelle

remarque au sujet des aménagements, ni qu’on lui eût entendu proférer un

seul mot d’orgueil à propos de son navire, de reconnaissance pour sa

nomination, ou de satisfaction devant les perspectives de son avenir.

De tempérament non plus loquace que taciturne, il trouvait à vrai dire

très rarement l’occasion de parler. Restaient naturellement les

questions de service--instructions, ordres, etc.; mais le passé étant, à

ses yeux, bien passé, et le futur n’étant pas encore, il estimait que

les menus événements de chaque jour ne méritent pas le plus souvent, de

commentaires,--et que les faits parlent d’eux-mêmes avec une

insurpassable précision.

Le vieux M. Sigg aimait les hommes de peu de mots, ceux «qu’on est sûr

qui ne chercheront pas à brocher sur les instructions». Mac Whirr qui

possédait les qualités requises fut maintenu au commandement du

_Nan-Shan_ dont il dirigeait, par les mers de Chine, les courses

précautionneuses.

Le navire avait été déclaré et inscrit sur le registre maritime

britannique, mais au bout d’un certain temps, M. Sigg avait jugé plus

expédient de le transférer sous les couleurs siamoises. A la nouvelle du

transfert projeté Jukes s’agita comme sous le coup d’un affront

personnel. Il se promenait en grommelant et en faisant entendre de

petits ricanements de mépris.

--«Non! mais vous nous voyez avec un grotesque éléphant d’arche de Noé

sur le pavillon du navire!» dit-il une fois à la porte de la chambre des

machines. «Je veux être pendu si je supporte ça. Je leur collerai ma

démission. Est-ce que ça ne vous dégoûte pas, vous, M. Rout?»

Le chef mécanicien se contenta de s’éclaircir la voix de l’air d’un

homme qui sait ce que «coller sa démission» veut dire.

La première fois que le nouveau pavillon flotta à l’arrière du

_Nan-Shan_, Jukes le contempla amèrement de la passerelle. Il lutta

quelque temps avec ses sentiments, puis remarqua:

--«Cocasse tout de même de se balader sous un pavillon pareil! Trouvez

pas, capitaine?

--Qu’est-ce qui lui manque, à ce pavillon?» demanda le capitaine. «Je le

trouve tout à fait correct, moi», et il se dirigea vers l’extrémité de

la passerelle pour le mieux voir.

--«Eh bien! moi, je le trouve cocasse!» cria Jukes outré, en quittant

brusquement la passerelle.

Le capitaine Mac Whirr fut consterné par une telle façon d’agir. Peu de

temps après, il entra tranquillement dans le rouf, et ouvrit le «code

international des signaux» à la planche où les pavillons de toutes les

nations étaient dûment représentés en rangs de couleurs voyantes. Il fit

courir son doigt le long des rangs, et lorsqu’il arriva au Siam, il

contempla avec grande attention le champ rouge et l’éléphant blanc. Rien

n’était plus simple, mais afin de s’assurer d’avantage, il emporta le

livre sur la passerelle; il voulait comparer le dessin colorié à l’objet

réel qui flottait au mât de pavillon d’arrière; quand Jukes, qui

s’acquitta ce jour-là de son service avec une espèce de fureur réprimée,

se trouva de nouveau sur la passerelle, son capitaine lui dit:

--«Il n’y manque rien, à ce drapeau.

--N’y manque rien?» marmotta Jukes en se jetant à genoux devant un

caisson, d’où il sortit rageusement une ligne de sonde de rechange.

--«Non; j’ai cherché dans le livre. Le battant, deux fois le guindant,

et l’éléphant exactement dans le milieu. Je me doutais bien qu’à terre,

on saurait fabriquer le pavillon local. Cela va de soi. C’est vous qui

êtes dans l’erreur, Jukes.

--Eh bien! capitaine» commença Jukes en se relevant d’un bond, «tout ce

que je puis dire...» et ses mains tremblantes s’exaspéraient à démêler

la glène du fil de sonde.

--Ça va bien. Ça va bien» reprit le capitaine en manière d’apaisement.

Il était pesamment assis sur un petit pliant de toile qu’il

affectionnait spécialement. «Tout ce que vous avez à faire, c’est de

prendre soin qu’ils ne hissent pas l’éléphant la tête en bas tant qu’ils

n’y sont pas tout à fait habitués.»

Jukes lança la nouvelle ligne de sonde sur le gaillard d’avant et

bruyamment: «Oh! là, maître d’équipage, ayez bien soin qu’elle trempe

entièrement.» Puis il se retourna vers son capitaine avec résolution.

Mais Mac Whirr en étendant confortablement ses coudes sur la rambarde de

la passerelle continuait:

--«Parce que je suppose que ça serait interprété comme un signal de

détresse; qu’en pensez-vous? Moi, j’imagine que l’éléphant représente

quelque chose comme le Union Jack dans le pavillon...

--Ah! vous croyez!» glapit Jukes, d’une telle voix que toutes les têtes

sur le pont du _Nan-Shan_ se retournèrent. Alors il poussa un soupir,

puis soudain résigné:

--«Pour sûr que ça ferait un sacré signal de détresse» conclut-il

débonnairement.

Plus tard, le même jour, il accosta le chef mécanicien avec un

confidentiel:

--«Écoutez, que je vous raconte la dernière du vieux.»

M. Salomon Rout (que l’on nommait communément Sal le Long, ou le vieux

Sal, ou Père Rout) se trouvait presque invariablement l’homme le plus

grand à bord de tous les navires sur lesquels il servait; d’où

l’habitude qu’il avait prise de se pencher avec condescendance et flegme

vers ses interlocuteurs. Ses cheveux étaient rares et couleur de sable,

ses joues plates étaient décolorées, ainsi que ses poignets osseux et

ses longues mains d’homme d’étude, comme s’il eût vécu dans l’ombre

toute sa vie.

Il sourit de son haut à Jukes sans arrêter de fumer et de regarder

placidement autour de lui à la manière d’un bon oncle qui prêterait une

oreille complaisante au récit d’un écolier surexcité. Au demeurant fort

amusé, mais sans le laisser voir, il demanda:

--«Et lui avez-vous collé votre démission?

--Non!» cria Jukes élevant une voix lasse et découragée au-dessous du

grincement discordant des treuils à frictions. Ceux-ci se démenaient

furieusement, activant les longs mâts de charge au bout desquels

pendaient les élingues raidies par d’énormes ballots qu’ils laissaient

choir négligemment à extrémité de course. Les chaînes de charge

gémissaient dans les chapes des poulies, tintaient contre les hiloires,

cliquetaient sur les bords du navire, et le _Nan-Shan_ tout entier

frémissait, enveloppant de vapeur ses flancs gris.

--«Non» cria Jukes. «A quoi bon? Autant fiche ma démission à cette

cloison. Un homme comme ça, il n’y a moyen de lui faire rien comprendre.

Il m’estomaque positivement.»

A ce moment, le capitaine Mac Whirr, revenant de terre, traversa le

pont, parapluie en main, escorté par un Chinois lugubre et flegmatique

qui marchait par-derrière dans des souliers de soie à semelles de papier

et qui portait lui aussi un parapluie.

Le capitaine du _Nan-Shan_ parlant à peine distinctement, et, comme

d’habitude, contemplant la pointe de ses bottes, observa qu’il serait

nécessaire cette fois-ci de faire escale à Fou-Tchéou, et qu’il désirait

que M. Rout mît sous pression pour demain après-midi à une heure

précise. Il repoussa son chapeau en arrière pour s’éponger le front tout

en remarquant que «de toutes façons il avait horreur d’aller à terre»,

tandis que, le dépassant de la tête, sans daigner répondre un mot, M.

Rout fumait avec austérité, tout en caressant son coude droit de la main

gauche. Puis, de cette même voix basse, Jukes reçut l’ordre de

débarrasser l’entrepont d’avant. On allait installer là 200 coolies que

la compagnie Bun-Hin rapatriait. Un sampan allait tantôt apporter

vingt-cinq sacs de riz pour servir à leur nourriture.

--«Ce sont tous des engagés de sept ans», dit le capitaine Mac Whirr,

«et ils ont chacun un coffre en bois de camphrier.» Le charpentier

devait immédiatement commencer à clouer des lattes de trois pouces le

long de l’entrepont, de l’avant à l’arrière, afin d’empêcher ces coffres

de chahuter quand il y aurait de la mer. Jukes ferait mieux de s’en

occuper de suite: «Vous entendez, Jukes?»

Quant à ce Chinois-ci, il accompagnait le navire jusqu’à Fou-Tchéou où

il pourrait servir d’interprète; c’était le commis de Bun-Hin qui

désirait se rendre compte de l’espace disponible. Jukes aurait à le

conduire: «Vous entendez, Jukes?»

Jukes prit soin de ponctuer ces instructions de l’obligatoire: «Oui,

capitaine» proféré sans enthousiasme aux endroits voulus. Un brusque:

--«Amène-toi, John. Tâche à regarder voir», mit le Chinois en mouvement

derrière ses talons.

--«Voir partout si tu veux, toi regarder partout pareil», dit Jukes qui

n’avait aucune disposition pour les langues étrangères et trouvait le

moyen de massacrer cruellement même le pidgin[2]. Il montra du doigt le

panneau ouvert:

[2] Sabir en usage dans les mers de Chine.

--«Place premier choix pour coucher. Toi bien voir, hein?»

Il était bourru comme il convient quand on se sent de race supérieure,

mais non pas hostile. Le Chinois contemplait tristement et

silencieusement l’obscurité de l’écoutille, comme s’il se tenait à

l’entrée d’un tombeau.

--«Pas tomber pluie là en bas--tu vois?» continuait Jukes. «Suppose

toujours beau temps comme ça, le coolie monte en haut. Fait comme

ça--Phoooooo!» Il dilata sa poitrine et gonfla ses joues. «Compris,

John? respirer air frais. Bon, hein? Lui laver pantalons, manger

chow-chow en haut--compris John?»

Son imagination s’échauffait. Jouant de la bouche et des mains, il

faisait simulacre de manger du riz et de laver des vêtements et le

Chinois qui dissimulait la méfiance que lui inspirait cette pantomime

sous un air recueilli, nuancé d’une délicate et subtile mélancolie,

promenait ses yeux en amande, de Jukes au panneau et du panneau à Jukes.

--«Très bien», murmura-t-il d’une voix basse et désolée. Puis glissant

le long des ponts, contournant les obstacles, il disparut soudain dans

un plongeon, sous une élingue chargée de dix sacs poussiéreux, emplis de

je ne sais quelle précieuse marchandise à odeur nauséabonde.

Le capitaine Mac Whirr, cependant, s’était rendu sur la passerelle, puis

dans la chambre des cartes où traînait une lettre commencée depuis deux

jours, une de ses longues lettres à sa femme, qui, toutes débutaient par

ces mots: «Mon épouse chérie» et dont le steward avait tout loisir de se

repaître entre deux coups de plumeau donnés aux chronomètres, ou deux

coups de balai au plancher. Les minutieux détails sur chaque sortie du

_Nan-Shan_, intéressaient vraisemblablement le steward beaucoup plus que

la femme à qui ces relations étaient destinées.

Ces pages, interminablement pleines de la constatation laborieuse des

seuls menus faits auxquels la conscience de Mac Whirr fût sensible,

allaient trouver Mme Mac Whirr dans la banlieue nord de Londres; une

petite maison avec un bout de jardin devant les fenêtres en saillie, un

portique de décente apparence, une porte d’entrée avec des vitres de

couleur dans un encadrement de plomb en imitation. Il payait

quarante-cinq livres par an pour cela, et ne trouvait pas le loyer trop

élevé, car Mme Mac Whirr (personne revêche, au cou décharné et aux

manières prétentieuses) était de bonne naissance et avait connu des

jours meilleurs; on la considérait dans le voisinage comme «tout-à-fait

supérieure». L’unique secret de sa vie était la honteuse terreur du jour

où son mari rentrerait à la maison et y habiterait pour de bon. Sous ce

même toit vivaient également sa fille Lydia et son fils Tom. Tous deux

ne connaissaient que très peu leur père. Le capitaine n’était pour eux

guère plus qu’un visiteur rare et privilégié qui, le soir, fumait sa

pipe dans la salle à manger et qui restait à coucher. Lydia, fillette

languissante, était plutôt choquée par ses façons; quant à Tom, à la

manière des jeunes garçons, il manifestait une complète indifférence,

franche, naturelle et charmante.

Et douze fois par an, le capitaine Mac Whirr correspondait ainsi, du

fond des mers de Chine, demandant qu’on le rappelât «au souvenir de ses

enfants» et signant «ton mari qui t’aime» avec un calme parfait, comme

si ces mots usés déjà par tant de générations eussent perdu leur

signification et ne dussent plus servir que pour la forme.

Les mers de Chine, du nord au sud, sont des mers étroites; des mers

semées de traverses prévues ou imprévues, telles que bancs de sable,

îles, récifs, courants changeants et rapides--menus événements

quotidiens dont le langage inarticulé est clairement compris par les

marins. Cette indistincte et sincère éloquence des faits s’adressait

fortement et précisément au sens des réalités que possédait le capitaine

Mac Whirr; aussi celui-ci, abandonnant sa chambre d’en bas, vivait-il

pratiquement sur la passerelle de son navire; il s’y faisait souvent

monter son repas et dormait, la nuit, dans la chambre de veille. C’est

là qu’il rédigeait ses lettres à sa femme. Chacune d’elles, sans

exception, contenait cette phrase: «Il a fait très beau temps pendant ce

voyage» ou, sous quelque forme presque semblable, une semblable

constatation. Et cette constatation, dans sa merveilleuse persistance,

était aussi parfaitement exacte que quelque autre constatation que

contînt la lettre.

M. Rout, lui aussi, écrivait des lettres, mais personne à bord ne

pouvait savoir à quel point il avait la plume bavarde car lui, du moins,

avait assez d’imagination pour tenir son bureau fermé à clef.

Sa femme se délectait à son style. C’était un couple sans enfants et Mme

Rout, grande personne joviale de quarante ans à poitrine opulente,

occupait avec la vénérable et décrépite mère de M. Rout un petit cottage

près de Teddington. Elle parcourait sa correspondance, au déjeuner du

matin, avec des yeux animés, déclamant d’une voix joyeuse les passages

susceptibles d’intéresser la vieille. Elle faisait précéder chaque

extrait du cri avertisseur de: «Salomon dit:» car la vieille dame était

sourde. Mme Rout fils avait aussi la manie de jeter à la tête des

étrangers qui venaient la voir, des phrases entières des lettres de

Salomon et, parfois, les visiteurs restaient quelque peu déconcertés par

le ton bizarre et jovial de ces citations.

Le jour où le nouveau pasteur fit sa première visite au cottage, elle

trouva l’occasion de lancer: «Comme dit Salomon: les mécaniciens qui

naviguent, contemplent les merveilles de la nature marine», quand un

soudain changement d’attitude du pasteur la fit s’arrêter ébahie.

--«Salomon... Oh!... Madame Rout, bégaya le jeune homme tout rougissant,

je dois vous dire que... je ne...

--Mais c’est mon mari», cria-t-elle alors, puis se rendant compte de la

méprise, elle partit d’un rire immodéré, un mouchoir devant les yeux et

toute renversée sur sa chaise, tandis que le pasteur restait assis, un

sourire contraint sur les lèvres, persuadé, dans son inexpérience des

femmes joviales, que celle-ci devait être folle à lier. Par la suite,

ils devinrent d’excellents amis; dès que le pasteur eut pu se convaincre

qu’elle n’était coupable d’aucune intention irrévérencieuse, Mme Rout

reparut à ses yeux ce qu’elle était: une très digne personne. Et

bientôt, il apprit à entendre sans sourciller d’autres bribes de la

sagesse de Salomon.

--«Pour ce qui est de moi», avait-il dit un jour (à ce que rapportait sa

femme), «je préfère un âne bâté à un coquin pour capitaine. Une brute il

y a encore moyen de la prendre; mais un coquin, ça vous glisse entre les

doigts.» Induction tirée du cas particulier du capitaine Mac Whirr, dont

l’honnêteté évidente avait tout le poids et l’épaisseur d’un bloc.

M. Jukes, lui, célibataire et incapable de généralisations, avait pour

confident habituel un vieux camarade de bord, actuellement second

officier d’un transatlantique. C’est à lui qu’il ouvrait son cœur,

insistant sur les avantages de la navigation de commerce en

Extrême-Orient, avec des allusions au trafic occidental qu’il dépréciait

d’autant. Il exaltait les ciels, les mers, les navires, la vie facile.

Le _Nan-Shan_, certifiait-il, n’avait pas son pareil pour tenir la mer.

«Ici pas d’uniformes chamarrés», disaient ses lettres; «ici nous sommes

tous des frères. Les repas se prennent en commun; c’est une vie de coq

en pâte... Les pieds noirs sont aussi décents qu’on peut souhaiter pour

des gens comme ça; le vieux Sol, le chef, est un bon zigue. Nous sommes

bons amis. Quant au vieux, on n’imagine pas un capitaine plus placide.

Par moments, tu jurerais qu’il est trop bête pour voir quoi que ce soit

qui cloche. Mais non, ce n’est pas cela. Il commande depuis un assez bon

nombre d’années; ses ordres ne sont jamais stupides, et ma foi il dirige

fort passablement son navire sans embêter personne. Je me dis parfois

qu’il n’a pas assez de cervelle pour oser se lancer dans des

remontrances; mais je ne cherche pas à en tirer avantage; vrai, je ne

trouverais pas ça bien. En dehors de la routine du service, il n’a pas

l’air de comprendre la moitié de ce qu’on lui dit. Parfois on en

plaisante. Mais à la longue ça paraît un peu morne d’avoir à vivre avec

un homme comme ça. Le vieux Rout prétend qu’il n’a pas beaucoup de

conversation. De conversation, Seigneur! Il n’ouvre jamais la bouche!

L’autre jour je bavardais avec l’un des mécaniciens, sous la passerelle;

Mac Whirr doit nous avoir entendus: quand je suis monté pour prendre le

quart, il est sorti du rouf, a bien regardé tout à l’entour, a louché

sur les feux de côté, jeté les yeux sur les compas, reluqué les étoiles,

bref les simagrées habituelles; puis, au bout d’un moment:

--«C’était pas vous qui parliez tantôt, dans la coursive de bâbord?

--Si fait capitaine.

--Avec le troisième?

--Oui, capitaine.»

«Là-dessus il se retire à tribord où il s’assied, à l’abri du cagnard,

sur son petit pliant, et pendant une demi-heure peut-être n’émet plus un

son... Si pourtant; il a éternué.

«Puis je l’entends là-bas qui se lève; il s’amène à pas lents jusqu’à

bâbord où j’étais:

--«Je n’arrive pas à comprendre ce que vous pouvez bien trouver à

raconter», me dit-il. «Deux bonnes heures!... Je ne vous blâme pas. Moi

je vois à terre des gens qui ne font que ça toute la journée, et qui le

soir s’assoient et continuent tout en buvant. Il faut croire qu’ils

répètent tout le temps les mêmes choses. Je n’arrive pas à comprendre.»

«As-tu jamais rien entendu de pareil? Et tout cela dit d’un ton si

patient. Vrai je me sentais tout apitoyé. Mais quelquefois tout de même

il m’exaspère. Naturellement on ne voudrait rien faire qui le froisse,

et même pour le bon motif. Mais rien ne le froisse. On lui ferait un

pied de nez qu’il demanderait innocemment et gravement: «Qu’est-ce qui

vous prend?» Il s’étonne comme un enfant. Un jour, il m’a dit du ton le

plus naturel, qu’il trouvait par trop difficile de découvrir ce qui

agitait les hommes d’une manière si bizarre. Mais, en vérité, il est

trop épais pour s’en tourmenter.»

Ainsi parlait Jukes à son ami que retenaient les mers occidentales, sous

la dictée de son cœur et donnant libre cours à sa fantaisie.

Il exprimait ce qu’il pensait en toute franchise: ça ne valait pas la

peine de chercher à émouvoir un homme pareil.

Si le monde eût été peuplé de Mac Whirr, la vie fût sans doute apparue à

Jukes comme une affaire insipide et de médiocre profit. Il n’était pas

seul de cette opinion. On eût dit que la mer elle-même, épousant la

cordiale indulgence de Jukes, jugeait inutile de se jamais mettre en

frais pour secouer de sa torpeur cet homme taciturne qui rarement levait

les yeux sur elle. Il se promenait innocemment sur les eaux dans le seul

but bien apparent de subvenir à la nourriture, aux vêtements et au loyer

des trois siens qu’il avait laissés à terre. Des sales temps, il en

avait connu, parbleu! Il avait été saucé, secoué, fatigué comme de

juste; mais tout cela dont on souffrait le jour même était oublié le

jour suivant. Si bien qu’à tout prendre, il avait raison, dans les

lettres à sa femme, de parler toujours du beau temps.

Mais la force inquiète des flots, mais leur courroux impondérable, le

courroux qui passe et retombe et qui n’est jamais apaisé, le courroux et

l’emportement passionné de la mer, voilà ce qu’il ne lui avait jamais

été donné d’entrevoir. Il savait que cela existe, comme nous savons que

le crime et les abominations existent. Il avait entendu parler de

batailles, de famines, d’inondations, sans se représenter aucunement ce

que ces mots signifient, encore qu’il ait été mêlé peut-être dans la

rue, à quelque bagarre, qu’un jour il ait été forcé de se passer de

dîner ou trempé jusqu’aux os dans une averse.

Le capitaine Mac Whirr avait parcouru la surface des océans, comme

certaines gens glissent toute leur vie durant à la surface de

l’existence, qui se coucheront enfin, tranquillement et décemment dans

la tombe,--qui n’auront rien connu de la vie, qui n’auront jamais eu

l’occasion de rien connaître de ses perfidies, de ses violences, de ses

terreurs.

Sur terre et sur mer, il existe de ces gens ainsi favorisés--ou ainsi

dédaignés par le destin et par la mer.

II

En observant la baisse persistante du baromètre, le capitaine Mac Whirr

pensa donc: «Il doit faire quelque part un sale temps peu ordinaire.»

Oui, c’est exactement ce qu’il pensa. Il avait l’expérience des sales

temps moyens--le terme sale appliqué au temps n’impliquant qu’un malaise

modéré pour le marin.

Une autorité incontestable lui eût-elle annoncé que la fin du monde sera

due à un trouble catastrophique de l’atmosphère, il aurait assimilé

cette information à la simple idée de «sale temps» et pas à une autre,

parce qu’il n’avait aucune expérience des cataclysmes, et que la foi

n’implique pas nécessairement la compréhension.

La sagesse de son pays avait décrété, au moyen d’un acte de Parlement,

qu’avant d’être jugé digne d’assumer la charge d’un navire on devait

avoir été reconnu capable de répondre à quelques simples questions au

sujet des orages circulaires tels qu’ouragans, cyclones et typhons; il

faut croire que Mac Whirr avait répondu passablement puisqu’il

commandait maintenant le _Nan-Shan_ dans les mers de Chine pendant la

saison des typhons. Mais il y avait longtemps de cela et Mac Whirr ne se

rappelait plus rien de tout cela aujourd’hui.

Il était cependant conscient du malaise que lui causait cette chaleur

moite. Il sortit sur la passerelle mais n’y trouva aucun soulagement à

sa gêne. L’air semblait épais. Mac Whirr haletait comme un poisson hors

de l’eau, et finit par se croire sérieusement indisposé. La surface de

la mer avait le lustre ondoyant d’une étoffe de soie grise au travers de

laquelle le _Nan-Shan_ traçait un sillon fugitif. Le soleil, pâle et

sans rayons, répandait une chaleur de plomb dans une lumière bizarrement

diffuse. Les Chinois s’étaient couchés tout de leur long sur le pont.

Leurs visages jaunes, pincés et anémiques ressemblaient à des figures de

bilieux. Deux d’entre eux furent spécialement remarqués par le capitaine

Mac Whirr; étendus en dessous de la passerelle, ils semblaient morts dès

qu’ils avaient les yeux fermés. Trois autres, par contre, se

querellaient âprement, là-bas, à l’avant; un grand individu, à demi nu,

aux épaules herculéennes, était indolemment penché sur un treuil tandis

qu’un autre, assis par terre, les genoux relevés et la tête penchée de

côté dans une attitude de petite fille, tressait sa natte; les

mouvements de ses doigts étaient lents et toute sa personne respirait

une extraordinaire langueur. La fumée luttait péniblement pour sortir de

la cheminée, et, au lieu de flotter au loin, elle s’étendait comme un

nuage d’enfer qui empestait le soufre et faisait pleuvoir de la suie sur

les ponts.

--«Que diable faites-vous là, Monsieur Jukes?» demanda le capitaine Mac

Whirr.

Cette apostrophe insolite fit sursauter M. Jukes comme un coup de stylet

sous la cinquième côte. Une glène de filin à ses pieds, un morceau de

toile sur les genoux, il poussait vigoureusement son carrelet, installé

sur un tabouret bas qu’il s’était fait monter sur la passerelle. Il leva

les yeux et la surprise donna à son regard une expression de candeur et

d’innocence.

--«Je ralingue quelques sacs de ce nouveau lot dont nous nous sommes

servis pour le charbonnage», riposta-t-il sans aigreur. «Nous en aurons

besoin la prochaine fois que nous ferons du charbon, capitaine.

--Que sont donc devenus les anciens sacs?

--Mais ils sont usés, capitaine.»

Le capitaine Mac Whirr considéra son second d’un air d’abord irrésolu,

puis finit par déclarer sa cynique et sombre conviction que plus de la

moitié de ces sacs avait dû passer par-dessus bord. «Si l’on pouvait

seulement savoir la vérité» disait-il. Puis il se retira à l’autre

extrémité de la passerelle.

Jukes exaspéré par cette sortie immotivée, cassa son aiguille au second

point, laissa tomber son travail et se leva, en grommelant des

imprécations contre cette maudite chaleur.

L’hélice peinait; les trois Chinois, à l’avant, avaient tout à coup

cessé de se chamailler, et celui qui d’abord tressait sa natte, à

présent laissait son regard morne glisser par-dessus ses genoux qu’il

étreignait.

Le soleil blafard jetait des ombres faibles et comme maladives. La houle

s’accentuait, se précipitait incessamment et le navire piquait de

lourdes embardées dans les creux profonds et mous de la mer. Jukes

chancela:

--«Je voudrais savoir d’où vient cette fichue houle», dit-il tout haut

en retrouvant son équilibre.

--«Nord-Est», grogna le positif Mac Whirr, du bord de la passerelle où

il se trouvait, «il doit faire là-bas quelque sale temps peu ordinaire.

Allez regarder le baromètre.»

Quand Jukes sortit de la chambre de veille l’expression de son visage

était soucieuse. Il se cramponna aux rambardes de la passerelle et

regarda le large fixement.

Dans la chambre des machines la température s’était élevée à 117° F.[3]

Des voix irritées montaient à travers la claire-voie et le caillebotis

de la chaufferie; des clameurs rudes et aigres, mêlées à des raclements

et à des grincements métalliques courroucés, comme si des hommes aux

membres de fer et aux gorges de bronze se fussent querellés dans les

soutes.

[3] C’est-à-dire entre 47° et 48° centigrades.

Le second mécanicien venait d’entrer en conflit avec les chauffeurs qui

avaient laissé tomber la pression. Cet homme aux bras de forgeron était

généralement redouté; mais, cet après-midi les chauffeurs ripostaient

avec audace et claquaient les portes du foyer avec toute la furie du

désespoir. Le bruit cessa tout à coup et le second mécanicien apparut,

surgissant de la chaufferie; il était barbouillé de noir, pareil à un

ramoneur et trempé comme s’il venait de sortir d’un puits. Sa tête n’eut

pas plus tôt émergé du capot qu’il se mit à tempêter contre Jukes, à qui

il reprochait de n’avoir pas fait orienter convenablement les manches à

air de la chaufferie. Pour toute réponse Jukes fit, de la main, un geste

de protestation conciliante et résignée. «Pas de vent; qu’est-ce que j’y

puis? Regardez vous-même.»

Mais l’autre ne voulait pas entendre raison. Ses dents luisaient

hargneusement dans sa figure noircie. Il saurait bien se charger de

cogner, là en bas. Mais que le diable l’emporte! ces matelots d’enfer

s’imaginaient-ils qu’on pouvait garder la pression dans ces damnées

chambres de chauffe simplement en cognant des gueules? Non, par

Saint-Georges. On avait tout de même besoin de recevoir aussi un peu

d’air. Qu’il soit à tout jamais pris pour un maudit matelot de pont,

s’il mentait. Jusqu’au chef qui se démenait devant le manomètre et

faisait un raffut de tous les diables dans la chambre des machines,

depuis midi. Et Jukes, lui, piqué à son poste sur le pont, à quoi

servait-il s’il n’était pas seulement capable d’envoyer un de ces

bouffis de propre à rien de matelots de pont pour orienter les manches à

air?

Les relations entre la «chambre des machines» et le «pont» du _Nan-Shan_

étaient, comme on le sait, quasi fraternelles, aussi Jukes, se penchant

sur la rambarde, pria-t-il l’autre, d’un ton contenu, de ne pas faire

l’imbécile: le patron était de l’autre côté de la passerelle. Mais le

second tout mutiné déclara qu’il se fichait complètement de qui était de

l’autre côté de la passerelle. Jukes, perdant alors brusquement son

calme altier, invita le second en termes brutaux et emportés à monter

arranger ces sales appareils à sa guise et à s’envoyer lui-même tout le

vent qu’un âne de sa sorte pourrait trouver. Le second se jeta sur le

ventilateur comme on se précipite au combat; on eût dit qu’il voulait

l’arracher, l’envoyer tout entier par-dessus bord; mais tous ses efforts

ne parvinrent qu’à faire pivoter la bonnette de quelques degrés; après

quoi, tout exténué par l’énorme dépense de forces, il s’appuya au dos de

la timonerie et regarda Jukes venir à lui:

--«Seigneur!» fit-il d’une voix faible. Il leva les yeux vers le ciel

puis abaissa son regard vitreux sur l’horizon basculé qui, soulevé

jusqu’à former un angle de quarante degrés, se maintint là-haut quelque

temps, au sommet d’un grand plan incliné tout lisse, puis se remit en

place mollement.

--«Ouf! Seigneur! Qu’est-ce qui se passe donc là-haut?»

Jukes qui, pour l’équilibre, écartait en compas sa paire de longues

jambes, prit un air de supériorité.

--«Cette fois-ci, nous n’y couperons pas», dit-il. «Le baromètre

dégringole comme je ne sais quoi, Harry. Et vous qui essayez de faire

une bête de scène.»

Le mot de «baromètre» sembla raviver la folle animosité du second

mécanicien. Rassemblant à nouveau toute son énergie, il pria Jukes,

d’une voix sourde et hargneuse, de se renfoncer l’instrument dans la

gorge. Qu’est-ce qui s’en souciait de son baromètre de malheur? C’était

la vapeur, ce n’était que la pression de la vapeur qui baissait. Entre

les chauffeurs qui se défilaient et un chef qui devenait gâteux, ce

n’était plus une vie possible. Tout pouvait bien sauter, après tout; il

s’en fichait comme du juron d’un étameur.

On eût cru qu’il allait pleurer, mais ayant repris son souffle il

continua, dans un obscur grognement: «Je vais les faire se barrer, moi.»

Et il s’éloigna précipitamment. Un instant encore il s’arrêta sur le

sommet de l’échelle et tendit le poing vers le ciel d’où tombait une

extraordinaire ombre, puis, avec une imprécation, il s’engouffra dans le

trou noir.

Quand Jukes se retourna, ses yeux tombèrent sur le dos voûté et les

larges oreilles cramoisies du capitaine qui avait traversé la

passerelle.

--«C’est un homme très violent, ce second mécanicien», dit Mac Whirr

sans regarder Jukes.

--«Un fameux second, en tout cas» grommela Jukes. «Ils ne peuvent pas

maintenir la pression», ajouta-t-il rapidement, se précipitant pour

agripper la rambarde en vue du prochain coup de roulis.

Le capitaine Mac Whirr, qui n’y était pas préparé, piqua un petit trot,

puis, d’une saccade, se remit d’aplomb près d’un support de tente.

--«Un homme grossier», reprit-il. «Si cela continue, je serai obligé de

m’en débarrasser à la première occasion.

--C’est la chaleur», dit Jukes. «Le temps est terrible; à faire jurer un

saint. Même ici, en haut, on se sent la tête comme enveloppée dans une

couverture de laine.

--Voulez-vous dire que vous n’avez jamais eu la tête enveloppée dans une

couverture de laine, M. Jukes? Pourquoi donc était-ce?

--C’est une façon de parler, capitaine», dit Jukes platement.

--«Comme vous y allez, vous autres! Et qu’est-ce que c’est aussi que ces

saints qui jurent? Je voudrais bien que vous ne parliez pas si

étourdiment. Quel genre de saint cela pourrait-il être, qui jurerait?

Pas plus un saint que vous, j’imagine. Et qu’est-ce qu’une couverture de

laine vient faire au milieu de tout ça? Ou bien le temps... Ce n’est pas

la chaleur qui me fait jurer, hein? C’est la mauvaise humeur et rien

d’autre. A quoi cela sert-il que vous parliez comme ça?»

Ainsi protestait le capitaine Mac Whirr contre l’emploi des figures dans

le discours; il acheva d’électriser Jukes par un grognement méprisant

suivi de paroles de violence et de ressentiment.

--«Dieu me damne! je le chasserai du navire s’il ne prend pas garde.»

Et Jukes, incorrigible pensa: «Bonté divine! on m’a changé mon vieux.

C’est de la colère, s’il vous plaît; la faute en est au temps, parbleu!

et à quoi d’autre? Un ange deviendrait grincheux--pour ne plus parler du

saint.»

Tous les Chinois sur le pont semblaient prêts à pousser le dernier

soupir.

En se couchant, le soleil au diamètre rétréci n’avait plus qu’un restant

d’éclat roussâtre et sans rayonnement, comme si des millions de siècles

écoulés depuis le matin eussent épuisé sa réserve de vie. Un épais

bandeau de nuages apparut du côté du nord; sa teinte olivâtre était

sinistre; cela gisait tout au ras de la mer; le navire en continuant de

s’avancer allait sûrement buter contre. Le _Nan-Shan_ avançait pesamment

comme une créature exténuée qui marche à sa perte. Les lueurs cuivrées

du crépuscule s’éteignirent lentement, et l’obscurité fit éclore au

zénith un essaim de larges étoiles, vacillantes, chavirantes, comme

remuées par un bizarre souffle, et qui semblaient toutes proches.

A huit heures, Jukes entra dans la chambre de veille pour mettre au pair

le journal de bord. Il copia proprement, d’après les indications du

brouillon, le nombre de milles, la route du navire et dans la colonne du

«vent» fit courir le mot «calme» du haut en bas de la page, depuis midi

jusqu’à huit heures.

Il était exaspéré par le roulis monotone et obstiné du navire. Le pesant

encrier fuyait, éludait la plume; on eût dit qu’une perverse humeur

l’animait. Dans le grand espace au-dessous de la rubrique «remarques»,

Jukes écrivit: «Chaleur suffocante», puis ayant mis entre ses dents

l’extrémité du porte-plume, à la manière d’une pipe, il s’épongea la

face soigneusement.

«Forte houle de travers. Le navire fatigue», écrivit-il encore.

«_Fatigue_ n’est pas tout à fait le mot qui convient» se dit-il à

lui-même. Puis de nouveau, sur le journal du bord: «Couchant menaçant

avec une basse bande de nuages au N. E. Ciel clair au-dessus de nous.»

Il leva la plume et, les coudes étalés sur la table, jeta un coup d’œil

au dehors. Dans ce cadre que formaient les montants de la porte ouverte,

il vit un peloton d’étoiles hésiter, prendre élan, puis, s’essorer vers

le haut du ciel noir; et il ne resta plus à leur place qu’une obscurité

martelée de lueurs blanches; la mer était noire autant que le ciel, et

au loin pommelée d’écume. Puis, le coup de roulis qui avait enlevé les

étoiles les ramena avec l’oscillation en retour, précipitant leur

troupeau vers la mer; et chacune d’elles élargie, on eût dit un petit

disque luisant d’un éclat moite et clair.

Jukes observa pendant un instant les larges étoiles fuyantes, puis il

écrivit: «8 heures du soir. La houle augmente. Le navire peine et

embarque. Enfermé les coolies pour la nuit. Le baromètre descend

toujours.»

Il s’arrêta et pensa: «Peut-être après tout, cela ne donnera-t-il rien.»

Puis, à la suite de ses observations il conclut résolument: «Toutes les

apparences de l’approche du typhon.»

En sortant, il dut s’effacer pour laisser passer le capitaine Mac Whirr;

celui-ci franchit le seuil de la porte sans dire un mot, ni faire un

signe.

--«Fermez la porte, M. Jukes, voulez-vous?» cria-t-il de l’intérieur.

Jukes se retourna pour la pousser, murmurant ironiquement: «Peur de

prendre froid, je suppose.»

C’était son tour de quart en bas; il aspirait à communiquer avec ses

semblables; aussi dit-il allègrement, en passant, au premier lieutenant:

--«Après tout, cela n’a pas l’air si mauvais que ça, hein?»

Typhon · 第 1 / 7 段