D'abord il comptera et il examinera les phoques; puis, les ayant

séparés par cinq, il se couchera au milieu d'eux comme un berger

au milieu d'un troupeau de brebis. Dès que vous le verrez presque

endormi, alors souvenez-vous de votre courage et de votre force,

et retenez-le malgré son désir de vous échapper, et ses efforts.

Il se fera semblable à toutes les choses qui sont sur la terre,

aux reptiles, à l'eau, au feu ardent; mais retenez-le

vigoureusement et serrez-le plus fort. Mais quand il t'interrogera

lui-même et que tu le verras tel qu'il était endormi, n'use plus

de violence et lâche le Vieillard. Puis, ô Héros, demande-lui quel

dieu t'afflige, et il te dira comment retourner à travers la mer

poissonneuse.

Elle parla ainsi et sauta dans la mer agitée. Et je retournai vers

mes nefs, là où elles étaient tirées sur la plage, et mon coeur

agitait de nombreuses pensées tandis que j'allais. Puis, étant

arrivé à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit

divine survint, et alors nous nous endormîmes sur le rivage de la

mer.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je marchais

vers le rivage de la mer large, en suppliant les dieux; et je

conduisais trois de mes compagnons, me confiant le plus dans leur

courage. Pendant ce temps, la déesse, étant sortie du large sein

de la mer, en apporta quatre peaux de phoques récemment écorchés,

et elle prépara une ruse contre son père. Et elle s'était assise,

nous attendant, après avoir creusé des lits dans le sable marin.

Et nous vînmes auprès d'elle. Et elle nous plaça et couvrit chacun

de nous d'une peau. C'était une embuscade très dure, car l'odeur

affreuse des phoques nourris dans la mer nous affligeait

cruellement. Qui peut en effet coucher auprès d'un monstre marin?

Mais la déesse nous servit très utilement, et elle mit dans les

narines de chacun de nous l'ambroisie au doux parfum qui chassa

l'odeur des bêtes marines. Et nous attendîmes, d'un esprit

patient, toute la durée du matin. Enfin, les phoques sortirent,

innombrables, de la mer, et vinrent se coucher en ordre le long du

rivage. Et, vers midi, le Vieillard sortit de la mer, rejoignit

les phoques gras, les compta, et nous les premiers parmi eux, ne

se doutant point de la ruse; puis, il se coucha lui-même.

Aussitôt, avec des cris, nous nous jetâmes sur lui en l'entourant

de nos bras; mais le Vieillard n'oublia pas ses ruses adroites, et

il se changea d'abord en un lion à longue crinière, puis en

dragon, en panthère, en grand sanglier, en eau, en arbre au vaste

feuillage. Et nous le tenions avec vigueur et d'un coeur ferme;

mais quand le Vieillard plein de ruses se vit réduit, alors il

m'interrogea et il me dit:

-- Qui d'entre les dieux, fils d'Atreus, t'a instruit, afin que tu

me saisisses malgré moi? Que désires-tu?

Il parla ainsi, et, lui répondant, je lui dis:

-- Tu le sais, Vieillard. Pourquoi me tromper en m'interrogeant?

Depuis longtemps déjà je suis retenu dans cette île, et je ne puis

trouver fin à cela, et mon coeur s'épuise. Dis-moi donc, car les

dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me détourne de

ma route et qui m'empêche de retourner à travers la mer

poissonneuse?

Je parlai ainsi, et lui, me répondant, dit:

-- Avant tout, tu devais sacrifier à Zeus et aux autres dieux,

afin d'arriver très promptement dans ta patrie, en naviguant sur

la noire mer. Ta destinée n'est point de revoir tes amis ni de

regagner ta demeure bien construite et la terre de la patrie,

avant que tu ne sois retourné vers les eaux du fleuve Aigyptos

tombé de Zeus, et que tu n'aies offert de sacrées hécatombes aux

dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Alors les dieux

t'accorderont la route que tu désires.

Il parla ainsi, et, aussitôt, mon cher coeur se brisa parce qu'il

m'ordonnait de retourner en Aigyptiè, à travers la noire mer, par

un chemin long et difficile. Mais, lui répondant, je parlai ainsi:

-- Je ferai toutes ces choses, Vieillard, ainsi que tu me le

recommandes; mais dis-moi, et réponds avec vérité, s'ils sont

revenus sains et saufs avec leurs nefs tous les Akhaiens que

Nestôr et moi nous avions laissés en partant de Troiè, ou si

quelqu'un d'entre eux a péri d'une mort soudaine, dans sa nef, ou

dans les bras de ses amis, après la guerre?

Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit:

-- Atréide, ne m'interroge point, car il ne te convient pas de

connaître ma pensée, et je ne pense pas que tu restes longtemps

sans pleurer, après avoir tout entendu. Beaucoup d'Akhaiens ont

été domptés, beaucoup sont vivants. Tu as vu toi-même les choses

de la guerre. Deux chefs des Akhaiens cuirassés d'airain ont péri

au retour; un troisième est vivant et retenu au milieu de la mer

large. Aias a été dompté sur sa nef aux longs avirons. Poseidaôn

le conduisit d'abord vers les grandes roches de Gyras et le sauva

de la mer; et sans doute il eût évité la mort, bien que haï

d'Athènè, s'il n'eût dit une parole impie et s'il n'eût commis une

action mauvaise. Il dit que, malgré les dieux, il échapperait aux

grands flots de la mer. Et Poseidaôn entendit cette parole

orgueilleuse, et, aussitôt, de sa main robuste saisissant le

trident, il frappa la roche de Gyras et la fendit en deux; et une

partie resta debout, et l'autre, sur laquelle Aias s'était

réfugié, tomba et l'emporta dans la grande mer onduleuse. C'est

ainsi qu'il périt, ayant bu l'eau salée.

Ton frère évita la mort et il s'échappa sur sa nef creuse, et la

vénérable Hèrè le sauva; mais à peine avait-il vu le haut cap des

Maléiens, qu'une tempête, l'ayant saisi, l'emporta, gémissant, à

l'extrémité du pays où Thyestès habitait autrefois, et où habitait

alors le Thyestade Aigisthos. Là, le retour paraissait sans

danger, et les dieux firent changer les vents et regagnèrent leurs

demeures. Et Agamemnôn, joyeux, descendit sur la terre de la

patrie, et il la baisait, et il versait des larmes abondantes

parce qu'il l'avait revue avec joie. Mais une sentinelle le vit du

haut d'un rocher où le traître Aigisthos l'avait placée, lui ayant

promis en récompense deux talents d'or. Et, de là, elle veillait

depuis toute une année, de peur que l'Atréide arrivât en secret et

se souvint de sa force et de son courage. Et elle se hâta d'aller

l'annoncer, dans ses demeures, au prince des peuples. Aussitôt

Aigisthos médita une embûche rusée, et il choisit, parmi le

peuple, vingt hommes très braves, et il les plaça en embuscade,

et, d'un autre côté, il ordonna de préparer un repas. Et lui-même

il invita, méditant de honteuses actions, le prince des peuples

Agamemnôn à le suivre avec ses chevaux et ses chars. Et il mena

ainsi à la mort l'Atréide imprudent, et il le tua pendant le

repas, comme on égorge un boeuf à l'étable. Et aucun des

compagnons d'Agamemnôn ne fut sauvé, ni même ceux d'Aigisthos; et

tous furent égorgés dans la demeure royale.

Il parla ainsi, et ma chère âme fut brisée aussitôt, et je

pleurais couché sur le sable, et mon coeur ne voulait plus vivre

ni voir la lumière de Hèlios. Mais, après que je me fus rassasié

de pleurer, le véridique Vieillard de la mer me dit:

-- Ne pleure point davantage, ni plus longtemps, sans agir, fils

d'Atreus, car il n'y a en cela nul remède; mais tente plutôt très

promptement de regagner la terre de la patrie. Ou tu saisiras

Aigisthos encore vivant, ou Orestès, te prévenant, l'aura tué, et

tu seras présent au repas funèbre.

Il parla ainsi, et, dans ma poitrine, mon coeur et mon esprit

généreux, quoique tristes, se réjouirent de nouveau, et je lui dis

ces paroles ailées:

-- Je connais maintenant la destinée de ceux-ci mais nomme-moi le

troisième, celui qui, vivant ou mort, est retenu au milieu de la

mer large. Je veux le connaître, quoique plein de tristesse.

Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit:

-- C'est le fils de Laertès qui avait ses demeures dans Ithakè. Je

l'ai vu versant des larmes abondantes dans l'île et dans les

demeures de la nymphe Kalypsô qui le retient de force; et il ne

peut regagner la terre de la patrie. Il n'a plus en effet de nefs

armées d'avirons ni de compagnons qui puissent le reconduire sur

le large dos de la mer. Pour toi, ô divin Ménélaos, ta destinée

n'est point de subir la Moire et la mort dans Argos nourrice de

chevaux; mais les dieux t'enverront dans la prairie Élysienne, aux

bornes de la terre, là où est le blond Rhadamanthos. Là, il est

très facile aux hommes de vivre. Ni neige, ni longs hivers, ni

pluie; mais toujours le Fleuve Okéanos envoie les douces haleines

de Zéphyros, afin de rafraîchir les hommes. Et ce sera ta

destinée, parce que tu possèdes Hélénè et que tu es gendre de

Zeus.

-- Il parla ainsi, et il plongea dans la mer écumeuse. Et je

retournai vers mes nefs avec mes divins compagnons. Et mon coeur

agitait de nombreuses pensées tandis que je marchais. Étant

arrivés à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit

solitaire survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la

mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, nous

traînâmes nos nefs à la mer divine. Puis, dressant les mâts et

déployant les voiles des nefs égales, mes compagnons s'assirent

sur les bancs de rameurs, et tous, assis en ordre, frappèrent de

leurs avirons la mer écumeuse. Et j'arrêtai de nouveau mes nefs

dans le fleuve Aigyptos tombé de Zeus, et je sacrifiais de saintes

hécatombes. Et, après avoir apaisé la colère des dieux qui vivent

toujours, j'élevai un tombeau à Agamemnôn, afin que sa gloire se

répandît au loin. Ayant accompli ces choses, je retournai, et les

dieux m'envoyèrent un vent propice et me ramenèrent promptement

dans la chère patrie. Maintenant, reste dans mes demeures jusqu'au

onzième ou au douzième jour; et, alors, je te renverrai dignement,

et je te ferai des présents splendides, trois chevaux et un beau

char; et je te donnerai aussi une belle coupe afin que tu fasses

des libations aux dieux immortels et que tu te souviennes toujours

de moi.

Et le sage Tèlémakhos lui répondit:

-- Atréide, ne me retiens pas ici plus longtemps. Certes, je

consumerais toute une année assis auprès de toi, que je n'aurais

le regret ni de ma demeure, ni de mes parents, tant je suis

profondément charmé de tes paroles et de tes discours; mais déjà

je suis un souci pour mes compagnons dans la divine Pylos, et tu

me retiens longtemps ici. Mais que le don, quel qu'il soit, que tu

désires me faire, puisse être emporté et conservé. Je ne conduirai

point de chevaux dans Ithakè, et je te les laisserai ici dans

l'abondance. Car tu possèdes de vastes plaines où croissent

abondamment le lotos, le souchet et le froment, et l'avoine et

l'orge. Dans Itakhè il n'y a ni routes pour les chars, ni

prairies; elle nourrit plutôt les chèvres que les chevaux et plaît

mieux aux premières. Aucune des îles qui s'inclinent à la mer

n'est grande, ni munie de prairies, et Ithakè par-dessus toutes.

Il parla ainsi, et le brave Ménélaos rit, et il lui prit la main,

et il lui dit:

-- Tu es d'un bon sang, cher enfant, puisque tu parles ainsi. Je

changerai ce présent, car je le puis. Parmi tous les trésors qui

sont dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus

précieux. Je te donnerai un beau kratère tout en argent et dont

les bords sont ornés d'or. C'est l'ouvrage de Hèphaistos, et le

héros illustre, roi des Sidônes, quand il me reçut dans sa

demeure, à mon retour, me le donna; et je veux te le donner.

Et ils se parlaient ainsi, et les convives revinrent dans la

demeure du roi divin. Et ils amenaient des brebis, et ils

apportaient le vin qui donne la vigueur; et les épouses aux belles

bandelettes apportaient le pain. Et ils préparaient ainsi le repas

dans la demeure.

Mais les prétendants, devant la demeure d'Odysseus, se plaisaient

à lancer les disques à courroies de peau de chèvre sur le pavé

orné où ils déployaient d'habitude leur insolence. Antinoos et

Eurymakhos semblable à un Dieu y étaient assis, et c'étaient les

chefs des prétendants et les plus braves d'entre eux. Et Noèmôn,

fils de Phronios, s'approchant d'eux, dit à Antinoos:

-- Antinoos, savons-nous, ou non, quand Tèlémakhos revient de la

sablonneuse Pylos? Il est parti, emmenant ma nef dont j'ai besoin

pour aller dans la grande Élis, où j'ai douze cavales et de

patients mulets encore indomptés dont je voudrais mettre quelques-

uns sous le joug.

Il parla ainsi, et tous restèrent stupéfaits, car ils ne pensaient

pas que Tèlémakhos fût parti pour la Nèléienne Pylos, mais ils

croyaient qu'il était dans les champs, auprès des brebis ou du

berger. Et, aussitôt, Antinoos, fils d'Eupeithès, lui dit:

-- Dis-moi avec vérité quand il est parti, et quels jeunes hommes

choisis dans Ithakè l'ont suivi. Sont-ce des mercenaires ou ses

esclaves? Ils ont donc pu faire ce voyage! Dis-moi ceci avec

vérité, afin que je sache s'il t'a pris ta nef noire par force et

contre ton gré, ou si, t'ayant persuadé par ses paroles, tu la lui

as donnée volontairement.

Et le fils de Phronios, Noèmôn, lui répondit:

-- Je la lui ai donnée volontairement. Comment aurais-je fait

autrement? Quand un tel homme, ayant tant de soucis, adresse une

demande, il est difficile de refuser. Les jeunes hommes qui l'ont

suivi sont des nôtres et les premiers du peuple, et j'ai reconnu

que leur chef était Mentôr, ou un dieu qui est tout semblable à

lui; car j'admire ceci: j'ai vu le divin Mentôr, hier, au matin,

et cependant il était parti sur la nef pour Pylos!

Ayant ainsi parlé, il regagna la demeure de son père. Et l'esprit

généreux des deux hommes fut troublé. Et les prétendants

s'assirent ensemble, se reposant de leurs jeux. Et le fils

d'Eupeithès, Antinoos, leur parla ainsi, plein de tristesse, et

une noire colère emplissait son coeur, et ses yeux étaient comme

des feux flambants:

-- Ô dieux! voici une grande action orgueilleusement accomplie, ce

départ de Tèlémakhos! Nous disions qu'il n'en serait rien, et cet

enfant est parti témérairement, malgré nous, et il a traîné une

nef à la mer, après avoir choisi les premiers parmi le peuple! Il

a commencé, et il nous réserve des calamités, à moins que Zeus ne

rompe ses forces avant qu'il nous porte malheur. Mais donnez-moi

promptement une nef rapide et vingt compagnons, afin que je lui

tende une embuscade à son retour, dans le détroit d'Ithakè et de

l'âpre Samos; et, à cause de son père, il aura couru la mer pour

sa propre ruine.

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et donnèrent des ordres, et

aussitôt ils se levèrent pour entrer dans la demeure d'Odysseus.

Mais Pènélopéia ne fut pas longtemps sans connaître leurs paroles

et ce qu'ils agitaient dans leur esprit, et le héraut Médôn, qui

les avait entendus, le lui dit, étant au seuil de la cour, tandis

qu'ils ourdissaient leur dessein à l'intérieur. Et il se hâta

d'aller l'annoncer par les demeures à Pènélopéia. Et comme il

paraissait sur le seuil, Pènélopéia lui dit:

-- Héraut, pourquoi les illustres prétendants t'envoient-ils? Est-

ce pour dire aux servantes du divin Odysseus de cesser de

travailler afin de préparer leur repas? Si, du moins, ils ne me

recherchaient point en mariage, s'ils ne s'entretenaient point ici

ni ailleurs, si, enfin, ils prenaient ici leur dernier repas! Vous

qui vous êtes rassemblés pour consumer tous les biens et la

richesse du sage Tèlémakhos, n'avez-vous jamais entendu dire par

vos pères, quand vous étiez enfants, quel était Odysseus parmi vos

parents? Il n'a jamais traité personne avec iniquité, ni parlé

injurieusement en public, bien que ce soit le droit des rois

divins de haïr l'un et d'aimer l'autre; mais lui n'a jamais

violenté un homme. Et votre mauvais esprit et vos indignes actions

apparaissent, et vous n'avez nulle reconnaissance des bienfaits

reçus.

Et Médôn plein de sagesse lui répondit:

Plût aux dieux, reine, que tu subisses maintenant tes pires

malheurs! mais les prétendants méditent un dessein plus

pernicieux. Que le Kroniôn ne l'accomplisse pas! Ils veulent tuer

Tèlémakhos avec l'airain aigu, à son retour dans sa demeure; car

il est parti, afin de s'informer de son père, pour la sainte Pylos

et la divine Lakédaimôn.

Il parla ainsi, et les genoux de Pènélopéia et son cher coeur

furent brisés, et longtemps elle resta muette, et ses yeux

s'emplirent de larmes, et sa tendre voix fut haletante, et, lui

répondant, elle dit enfin:

-- Héraut, pourquoi mon enfant est-il parti? Où était la nécessité

de monter sur les nefs rapides qui sont pour les hommes les

chevaux de la mer et qui traversent les eaux immenses? Veut-il que

son nom même soit oublié parmi les hommes?

Et Médôn plein de sagesse lui répondit

-- Je ne sais si un dieu l'a poussé, ou s'il est allé de lui-même

vers Pylos, afin de s'informer si son père revient ou s'il est

mort.

Ayant ainsi parlé, il sortit de la demeure d'Odysseus. Et une

douleur déchirante enveloppa l'âme de Pènélopéia, et elle ne put

même s'asseoir sur ses sièges, quoiqu'ils fussent nombreux dans la

maison; mais elle s'assit sur le seuil de la belle chambre

nuptiale, et elle gémit misérablement, et, de tous côtés, les

servantes jeunes et vieilles, qui étaient dans la demeure,

gémissaient aussi.

Et Pènélopéia leur dit en pleurant:

-- Écoutez, amies! les Olympiens m'ont accablée de maux entre

toutes les femmes nées et nourries avec moi. J'ai perdu d'abord

mon brave mari au coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les

Danaens, illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande

Hellas et tout Argos; et maintenant voici que les tempêtes ont

emporté obscurément mon fils bien-aimé loin de ses demeures, sans

que j'aie appris son départ! Malheureuses! aucune de vous n'a

songé dans son esprit à me faire lever de mon lit, bien que

sachant, certes, qu'il allait monter sur une nef creuse et noire.

Si j'avais su qu'il se préparait à partir, ou il serait resté

malgré son désir, ou il m'eût laissée morte dans cette demeure.

Mais qu'un serviteur appelle le vieillard Dolios, mon esclave, que

mon père me donna quand je vins ici, et qui cultive mon verger,

afin qu'il aille dire promptement toutes ces choses à Laertès, et

que celui-ci prenne une résolution dans son esprit, et vienne en

deuil au milieu de ce peuple qui veut détruire sa race et celle du

divin Odysseus.

Et la bonne nourrice Eurykléia lui répondit:

-- Chère nymphe, tue-moi avec l'airain cruel ou garde-moi dans ta

demeure! Je ne te cacherai rien. Je savais tout, et je lui ai

porté tout ce qu'il m'a demandé, du pain et du vin. Et il m'a fait

jurer un grand serment que je ne te dirais rien avant le douzième

jour, si tu ne le demandais pas, ou si tu ignorais son départ. Et

il craignait qu'en pleurant tu blessasses ton beau corps. Mais

baigne-toi et revêts de purs vêtements, et monte dans la haute

chambre avec tes femmes. Là, supplie Athènè, fille de Zeus

tempétueux, afin qu'elle sauve Tèlémakhos de la mort. N'afflige

point un vieillard. Je ne pense point que la race de l'Arkeisiade

soit haïe des dieux heureux. Mais Odysseus ou Tèlémakhos possèdera

encore ces hautes demeures et ces champs fertiles.

Elle parla ainsi, et la douleur de Pènélopéia cessa, et ses larmes

s'arrêtèrent. Elle se baigna, se couvrit de purs vêtements, et,

montant dans la chambre haute avec ses femmes, elle répandit les

orges sacrées d'une corbeille et supplia Athènè:

-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempétueux. Si jamais,

dans ses demeures, le subtil Odysseus a brûlé pour toi les cuisses

grasses des boeufs et des agneaux, souviens-t'en et garde-moi mon

cher fils. Romps le mauvais dessein des insolents prétendants.

Elle parla ainsi en gémissant, et la déesse entendit sa prière.

Et les prétendants s'agitaient tumultueusement dans les salles

déjà noires. Et chacun de ces jeunes hommes insolents disait:

-- Déjà la reine, désirée par beaucoup, prépare, certes, nos

noces, et elle ne sait pas que le meurtre de son fils est proche.

Chacun d'eux parlait ainsi, mais elle connaissait leurs desseins,

et Antinoos leur dit:

-- Insensés! cessez tous ces paroles téméraires, de peur qu'on les

répète à Pènélopéia; mais levons-nous, et accomplissons en silence

ce que nous avons tous approuvé dans notre esprit.

Il parla ainsi, et il choisit vingt hommes très braves qui se

hâtèrent vers le rivage de la mer et la nef rapide. Et ils

traînèrent d'abord la nef à la mer, établirent le mât et les

voiles dans la nef noire, et lièrent comme il convenait les

avirons avec des courroies. Puis, ils tendirent les voiles

blanches, et leurs braves serviteurs leur apportèrent des armes.

Enfin, s'étant embarqués, ils poussèrent la nef au large et ils

prirent leur repas, en attendant la venue de Hespéros.

Mais, dans la chambre haute, la sage Pènélopéia s'était couchée,

n'ayant mangé ni bu, et se demandant dans son esprit si son

irréprochable fils éviterait la mort, ou s'il serait dompté par

les orgueilleux prétendants. Comme un lion entouré par une foule

d'hommes s'agite, plein de crainte, dans le cercle perfide, de

même le doux sommeil saisit Pènélopéia tandis qu'elle roulait en

elle-même toutes ces pensées. Et elle s'endormit, et toutes ses

peines disparurent.

Alors la déesse aux yeux clairs, Athènè, eut une autre pensée, et

elle forma une image semblable à Iphthimè, à la fille du magnanime

Ikarios, qu'Eumèlos qui habitait Phérè avait épousée. Et Athènè

l'envoya dans la demeure du divin Odysseus, afin d'apaiser les

peines et les larmes de Pènélopéia qui se lamentait et pleurait.

Et l'image entra dans la chambre nuptiale le long de la courroie

du verrou, et, se tenant au-dessus de sa tête, elle lui dit:

-- Tu dors, Pènélopéia, affligée dans ton cher coeur; mais les

dieux qui vivent toujours ne veulent pas que tu pleures, ni que tu

sois triste, car ton fils reviendra, n'ayant jamais offensé les

dieux.

Et la sage Pènélopéia, doucement endormie aux portes des Songes,

lui répondit:

-- Ô soeur, pourquoi es-tu venue ici, où je ne t'avais encore

jamais vue, tant la demeure est éloignée où tu habites? Pourquoi

m'ordonnes-tu d'apaiser les maux et les peines qui me tourmentent

dans l'esprit et dans l'âme? J'ai perdu d'abord mon brave mari au

coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les Danaens,

illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande Hellas

et tout Argos; et, maintenant, voici que mon fils bien-aimé est

parti sur une nef creuse, l'insensé! sans expérience des travaux

et des discours. Et je pleure sur lui plus que sur son père; et je

tremble, et je crains qu'il souffre chez le peuple vers lequel il

est allé, ou sur la mer. De nombreux ennemis lui tendent des

embûches et veulent le tuer avant qu'il revienne dans la terre de

la patrie.

Et la vague image lui répondit:

-- Prends courage, et ne redoute rien dans ton esprit. Il a une

compagne telle que les autres hommes en souhaiteraient volontiers,

car elle peut tout. C'est Pallas Athènè, et elle a compassion de

tes gémissements, et, maintenant, elle m'envoie te le dire.

Et la sage Pènélopéia lui répondit:

-- Si tu es déesse, et si tu as entendu la voix de la déesse,

parle-moi du malheureux Odysseus. Vit-il encore quelque part, et

voit-il la lumière de Hèlios, ou est-il mort et dans les demeures

d'Aidès?

Et la vague image lui répondit:

-- Je ne te dirai rien de lui. Est-il vivant ou mort?

Il ne faut point parler de vaines paroles.

En disant cela, elle s'évanouit le long du verrou dans un souffle

de vent. Et la fille d'Ikarios se réveilla, et son cher coeur se

réjouit parce qu'un songe véridique lui était survenu dans l'ombre

de la nuit.

Et les prétendants naviguaient sur les routes humides, méditant

dans leur esprit le meurtre cruel de Tèlémakhos. Et il y a une île

au milieu de la mer pleine de rochers, entre Ithakè et l'âpre

Samos, Astéris, qui n'est pas grande, mais où se trouvent pour les

nefs des ports ayant une double issue. C'est là que s'arrêtèrent

les Akhaiens embusqués.

5.

Eôs sortait du lit de l'illustre Tithôn, afin de porter la lumière

aux Immortels et aux mortels. Et les dieux étaient assis en

conseil, et au milieu d'eux était Zeus qui tonne dans les hauteurs

et dont la puissance est la plus grande. Et Athènè leur rappelait

les nombreuses traverses d'Odysseus. Et elle se souvenait de lui

avec tristesse parce qu'il était retenu dans les demeures d'une

Nymphe:

L'Odyssée(#14286) · 第 4 / 26 段