Puis, relevant la génisse qui était largement étendue, ils la

soutinrent, et Peisistratos, chef des hommes, l'égorgea. Et un

sang noir s'échappa de sa gorge, et le souffle abandonna ses os.

Aussitôt ils la divisèrent. Les cuisses furent coupées, selon le

rite, et recouvertes de graisse des deux côtés. Puis, on déposa,

par-dessus, les entrailles saignantes. Et le vieillard les brûlait

sur du bois, faisant des libations de vin rouge. Et les jeunes

hommes tenaient en mains des broches à cinq pointes. Les cuisses

étant consumées, ils goûtèrent les entrailles; puis, divisant les

chairs avec soin, ils les embrochèrent et les rôtirent, tenant en

mains les broches aiguës.

Pendant ce temps, la belle Polykastè, la plus jeune des filles de

Nestôr Nèlèiade, baigna Tèlémakhos et, après l'avoir baigné et

parfumé d'une huile grasse, elle le revêtit d'une tunique et d'un

beau manteau. Et il sortit du bain, semblable par sa beauté aux

Immortels. Et le prince des peuples vint s'asseoir auprès de

Nestôr.

Les autres, ayant rôti les chairs, les retirèrent du feu et

s'assirent au festin. Et les plus illustres, se levant, versaient

du vin dans les coupes d'or. Et quand ils eurent assouvi la soif

et la faim, le cavalier Gérennien Nestôr commença de parler au

milieu d'eux:

-- Mes enfants, donnez promptement à Tèlémakhos des chevaux au

beau poil, et liez-les au char, afin qu'il fasse son voyage.

Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, ils lui obéirent aussitôt. Et

ils lièrent promptement au char deux chevaux rapides. Et la

servante intendante y déposa du pain et du vin et tous les mets

dont se nourrissent les rois élevés par Zeus. Et Tèlémakhos monta

dans le beau char, et, auprès de lui, le Nestoride Peisistratos,

chef des hommes, monta aussi et prit les rênes en mains. Puis, il

fouetta les chevaux, et ceux-ci s'élancèrent avec ardeur dans la

plaine, laissant derrière eux la ville escarpée de Pylos. Et, tout

le jour, ils secouèrent le joug qui les retenait des deux côtés.

Alors, Hèlios tomba, et les chemins s'emplirent d'ombre. Et ils

arrivèrent à Phèra, dans la demeure de Diokleus, fils

d'Orthilokhos que l'Alphéios engendra. Là, ils passèrent la nuit,

et Diokleus leur fit les dons de l'hospitalité.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils

attelèrent les chevaux et montèrent sur le beau char, et ils

sortirent du vestibule et du portique sonore. Et Peisistratos

fouetta les chevaux, qui s'élancèrent ardemment dans la plaine

fertile. Et ils achevèrent leur route, tant les chevaux rapides

couraient avec vigueur. Et Hèlios tomba de nouveau, et les chemins

s'emplirent d'ombre.

4.

Et ils parvinrent à la vaste et creuse Lakédaimôn. Et ils se

dirigèrent vers la demeure du glorieux Ménélaos, qu'ils trouvèrent

célébrant dans sa demeure, au milieu de nombreux convives, les

noces de son fils et de sa fille irréprochable qu'il envoyait au

fils du belliqueux Akhilleus. Dès longtemps, devant Troiè, il

l'avait promise et fiancée, et les dieux accomplissaient leurs

noces, et Ménélaos l'envoyait, avec un char et des chevaux, vers

l'illustre ville des Myrmidones, auxquels commandait le fils

d'Akhilleus.

Et il mariait une Spartiate, fille d'Alektôr, à son fils, le

robuste Mégapenthès, que, dans sa vieillesse, il avait eu d'une

captive. Car les dieux n'avaient plus accordé d'enfants à Hélènè

depuis qu'elle avait enfanté sa fille gracieuse, Hermionè,

semblable à Aphroditè d'or.

Et les voisins et les compagnons du glorieux Ménélaos étaient

assis au festin, dans la haute et grande demeure; et ils se

réjouissaient, et un Aoide divin chantait au milieu d'eux, en

jouant de la flûte, et deux danseurs bondissaient au milieu d'eux,

aux sons du chant.

Et le héros Tèlémakhos et l'illustre fils de Nestôr s'arrêtèrent,

eux et leurs chevaux, dans le vestibule de la maison. Et le

serviteur familier du glorieux Ménélaos, Etéôneus, accourant et

les ayant vus, alla rapidement les annoncer dans les demeures du

prince des peuples. Et, se tenant debout auprès de lui, il dit ces

paroles ailées:

-- Ménélaos, nourri par Zeus, voici deux étrangers qui semblent

être de la race du grand Zeus. Dis-moi s'il faut dételer leurs

chevaux rapides, ou s'il faut les renvoyer vers quelqu'autre qui

les reçoive.

Et le blond Ménélaos lui répondit en gémissant:

-- Étéôneus Boèthoide, tu n'étais pas insensé avant ce moment, et

voici que tu prononces comme un enfant des paroles sans raison.

Nous avons souvent reçu, en grand nombre, les présents de

l'hospitalité chez des hommes étrangers, avant de revenir ici. Que

Zeus nous affranchisse de nouvelles misères dans l'avenir! Mais

délie les chevaux de nos hôtes et conduis-les eux-mêmes à ce

festin.

Il parla ainsi, et Etéôneus sortit à la hâte des demeures, et il

ordonna aux autres serviteurs fidèles de le suivre. Et ils

délièrent les chevaux suant sous le joug, et ils les attachèrent

aux crèches, en plaçant devant eux l'orge blanche et l'épeautre

mêlés. Et ils appuyèrent le char contre le mur poli. Puis, ils

conduisirent les étrangers dans la demeure divine.

Et ceux-ci regardaient, admirant la demeure du roi nourrisson de

Zeus. Et la splendeur de la maison du glorieux Ménélaos était

semblable à celle de Hèlios et de Sélénè. Et quand ils furent

rassasiés de regarder, ils entrèrent, pour se laver, dans des

baignoires polies. Et après que les servantes les eurent lavés et

parfumés d'huile, et revêtus de tuniques et de manteaux moelleux,

ils s'assirent sur des thrônes auprès de l'Atréide Ménélaos. Et

une servante, pour laver leurs mains, versa de l'eau, d'une belle

aiguière d'or, dans un bassin d'argent; et elle dressa devant eux

une table polie; et la vénérable intendante, pleine de

bienveillance, y déposa du pain et des mets nombreux. Et le

découpeur leur offrit les plateaux couverts de viandes

différentes, et il posa devant eux des coupes d'or. Et le blond

Ménélaos, leur donnant la main droite, leur dit:

-- Mangez et réjouissez-vous. Quand vous serez rassasiés de

nourriture, nous vous demanderons qui vous êtes parmi les hommes.

Certes, la race de vos aïeux n'a point failli, et vous êtes d'une

race de rois porte-sceptres nourris par Zeus, car jamais des

lâches n'ont enfanté de tels fils.

Il parla ainsi, et, saisissant de ses mains le dos gras d'une

génisse, honneur qu'on lui avait fait à lui-même, il le plaça

devant eux. Et ceux-ci étendirent les mains vers les mets offerts.

Et quand ils eurent assouvi le besoin de manger et de boire,

Tèlémakhos dit au fils de Nestôr, en approchant la tête de la

sienne, afin de n'être point entendu:

-- Vois, Nestoride, très-cher à mon coeur, la splendeur de

l'airain et la maison sonore, et l'or, et l'émail, et l'argent et

l'ivoire. Sans doute, telle est la demeure de l'olympien Zeus,

tant ces richesses sont nombreuses. L'admiration me saisit en les

regardant.

Et le blond Ménélaos, ayant compris ce qu'il disait, leur adressa

ces paroles ailées:

-- Chers enfants, aucun vivant ne peut lutter contre Zeus, car ses

demeures et ses richesses sont immortelles. Il y a des hommes plus

ou moins riches que moi; mais j'ai subi bien des maux, et j'ai

erré sur mes nefs pendant huit années, avant de revenir. Et j'ai

vu Kypros et la Phoinikè, et les Aigyptiens, et les Aithiopiens,

et les Sidônes, et les Érembes, et la Libyè où les agneaux sont

cornus et où les brebis mettent bas trois fois par an. Là, ni le

roi ni le berger ne manquent de fromage, de viandes et de lait

doux, car ils peuvent traire le lait pendant toute l'année. Et

tandis que j'errais en beaucoup de pays, amassant des richesses,

un homme tuait traîtreusement mon frère, aidé par la ruse d'une

femme perfide. Et je règne, plein de tristesse malgré mes

richesses. Mais vous devez avoir appris ces choses de vos pères,

quels qu'ils soient. Et j'ai subi des maux nombreux, et j'ai

détruit une ville bien peuplée qui renfermait des trésors

précieux. Plût aux dieux que j'en eusse trois fois moins dans mes

demeures, et qu'ils fussent encore vivants les héros qui ont péri

devant la grande Troiè, loin d'Argos où paissent les beaux

chevaux! Et je pleure et je gémis sur eux tous. Souvent, assis

dans mes demeures, je me plais à m'attrister en me souvenant, et

tantôt je cesse de gémir, car la lassitude du deuil arrive

promptement.

Mais, bien qu'attristé, je les regrette moins tous ensemble qu'un

seul d'entre eux, dont le souvenir interrompt mon sommeil et

chasse ma faim; car Odysseus a supporté plus de travaux que tous

les Akhaiens. Et d'autres douleurs lui étaient réservées dans

l'avenir; et une tristesse incurable me saisit à cause de lui qui

est depuis si longtemps absent. Et nous ne savons s'il est vivant

ou mort; et le vieux Laertès le pleure, et la sage Pènélopéia, et

Tèlémakhos qu'il laissa tout enfant dans ses demeures.

Il parla ainsi, et il donna à Tèlémakhos le désir de pleurer à

cause de son père; et, entendant parler de son père, il se couvrit

les yeux de son manteau pourpré, avec ses deux mains, et il

répandit des larmes hors de ses paupières. Et Ménélaos le

reconnut, et il délibéra dans son esprit et dans son coeur s'il le

laisserait se souvenir le premier de son père, ou s'il

l'interrogerait en lui disant ce qu'il pensait.

Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur,

Hélénè sortit de la haute chambre nuptiale parfumée, semblable à

Artémis qui porte un arc d'or. Aussitôt Adrestè lui présenta un

beau siège, Alkippè apporta un tapis de laine moelleuse, et Phylô

lui offrit une corbeille d'argent que lui avait donnée Alkandrè,

femme de Polybos, qui habitait dans Thèbè Aigyptienne, où de

nombreuses richesses étaient renfermées dans les demeures. Et

Polybos donna à Ménélaos deux baignoires d'argent, et deux

trépieds, et dix talents d'or; et Alkandrè avait aussi offert de

beaux présents à Hélénè: Une quenouille d'or et une corbeille

d'argent massif dont la bordure était d'or. Et la servante Phylô

la lui apporta, pleine de fil préparé, et, par-dessus, la

quenouille chargée de laine violette. Hélénè s'assit, avec un

escabeau sous les pieds, et aussitôt elle interrogea ainsi son

époux:

-- Savons-nous, divin Ménélaos, qui sont ces hommes qui se

glorifient d'être entrés dans notre demeure? Mentirai-je ou dirai-

je la vérité? Mon esprit me l'ordonne. Je ne pense pas avoir

jamais vu rien de plus ressemblant, soit un homme, soit une femme;

et l'admiration me saisit tandis que je regarde ce jeune homme,

tant il est semblable au fils du magnanime Odysseus, à Tèlémakhos

qu'il laissa tout enfant dans sa demeure, quand pour moi, chienne,

les Akhaiens vinrent à Troiè, portant la guerre audacieuse.

Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi;

-- Je reconnais comme toi, femme, que ce sont là les pieds, les

mains, l'éclair des yeux, la tête et les cheveux d'Odysseus. Et

voici que je me souvenais de lui et que je me rappelais combien de

misères il avait patiemment subies pour moi. Mais ce jeune homme

répand de ses paupières des larmes amères, couvrant ses yeux de

son manteau pourpré.

Et le Nestoride Peisistratos lui répondit:

Atréide Ménélaos, nourri par Zeus, prince des peuples, certes, il

est le fils de celui que tu dis. Mais il est sage, et il pense

qu'il ne serait pas convenable, dès son arrivée, de prononcer des

paroles téméraires devant toi dont nous écoutons la voix comme

celle d'un dieu. Le cavalier Gérennien Nestôr m'a ordonné de

l'accompagner. Et il désire te voir, afin que tu le conseilles ou

que tu l'aides; car il subit beaucoup de maux, à cause de son père

absent, dans sa demeure où il a peu de défenseurs. Cette destinée

est faite à Tèlémakhos, et son père est absent, et il n'a

personne, parmi son peuple, qui puisse détourner de lui les

calamités.

Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi:

-- Ô dieux! certes, le fils d'un homme que j'aime est entré dans

ma demeure, d'un héros qui, pour ma cause, a subi tant de combats.

J'avais résolu de l'honorer entre tous les Akhaiens, si l'olympien

Zeus qui tonne au loin nous eût donné de revenir sur la mer et sur

nos nefs rapides. Et je lui aurais élevé une ville dans Argos, et

je lui aurais bâti une demeure; et il aurait transporté d'Ithakè

ses richesses et sa famille et tout son peuple dans une des villes

où je commande et qui aurait été quittée par ceux qui l'habitent.

Et, souvent, nous nous fussions visités tour à tour, nous aimant

et nous charmant jusqu'à ce que la noire nuée de la mort nous eût

enveloppés. Mais, sans doute, un dieu nous a envié cette destinée,

puisque, le retenant seul et malheureux, il lui refuse le retour.

Il parla ainsi, et il excita chez tous le désir de pleurer. Et

l'Argienne Hélénè, fille de Zeus, pleurait; et Tèlémakhos pleurait

aussi, et l'Atréide Ménélaos; et le fils de Nestôr avait les yeux

pleins de larmes, et il se souvenait dans son esprit de

l'irréprochable Antilokhos que l'illustre fils de la splendide Éôs

avait tué et, se souvenant, il dit en paroles ailées:

-- Atréide, souvent le vieillard Nestôr m'a dit, quand nous nous

souvenions de toi dans ses demeures, et quand nous nous

entretenions, que tu l'emportais sur tous par ta sagesse. C'est

pourquoi, maintenant, écoute-moi. Je ne me plais point à pleurer

après le repas; mais nous verserons des larmes quand Éôs née au

matin reviendra. Il faut pleurer ceux qui ont subi leur destinée.

C'est là, certes, la seule récompense des misérables mortels de

couper pour eux sa chevelure et de mouiller ses joues de larmes.

Mon frère aussi est mort, et il n'était pas le moins brave des

Argiens, tu le sais. Je n'en ai pas été témoin, et je ne l'ai

point vu, mais on dit qu'Antilokhos l'emportait sur tous, quand il

courait et quand il combattait.

Et le blond Ménélaos lui répondit:

-- Ô cher, tu parles comme un homme sage et plus âgé que toi

parlerait et agirait, comme le fils d'un sage père. On reconnaît

facilement l'illustre race d'un homme que le Kroniôn a honoré,

qu'il a bien marié et qui est bien né. C'est ainsi qu'il a accordé

tous les jours à Nestôr de vieillir en paix dans sa demeure, au

milieu de fils sages et qui excellent par la lance. Mais retenons

les pleurs qui viennent de nous échapper. Souvenons-nous de notre

repas et versons de l'eau sur nos mains. Tèlémakhos et moi, demain

matin, nous parlerons et nous nous entretiendrons.

Il parla ainsi, et Asphaliôn, fidèle serviteur de l'illustre

Ménélaos, versa de l'eau sur leurs mains, et tous étendirent les

mains vers les mets placés devant eux.

Et alors Hélénè, fille de Zeus, eut une autre pensée, et,

aussitôt, elle versa dans le vin qu'ils buvaient un baume, le

népenthès, qui donne l'oubli des maux. Celui qui aurait bu ce

mélange ne pourrait plus répandre des larmes de tout un jour, même

si sa mère et son père étaient morts, même si on tuait devant lui

par l'airain son frère ou son fils bien-aimé, et s'il le voyait de

ses yeux. Et la fille de Zeus possédait cette liqueur excellente

que lui avait donnée Polydamna, femme de Thôs, en Aigyptiè, terre

fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les

autres mortels. Là tous les médecins sont les plus habiles d'entre

les hommes, et ils sont de la race de Paièôn. Après l'avoir

préparé, Hélénè ordonna de verser le vin, et elle parla ainsi:

-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, certes, ceux-ci sont fils

d'hommes braves, mais Zeus dispense comme il le veut le bien et le

mal, car il peut tout. C'est pourquoi, maintenant, mangeons, assis

dans nos demeures, et charmons-nous par nos paroles. Je vous dirai

des choses qui vous plairont. Cependant, je ne pourrai raconter,

ni même rappeler tous les combats du patient Odysseus, tant cet

homme brave a fait et supporté de travaux chez le peuple des

Troiens, là où les Akhaiens ont été accablés de misères. Se

couvrant lui-même de plaies honteuses, les épaules enveloppées de

vils haillons et semblable à un esclave, il entra dans la vaste

ville des guerriers ennemis, s'étant fait tel qu'un mendiant, et

bien différent de ce qu'il était auprès des nefs des Akhaiens.

C'est ainsi qu'il entra dans la ville des Troiens, inconnu de

tous. Seule, je le reconnus et je l'interrogeais mais il me

répondit avec ruse. Puis, je le baignai et je le parfumais

d'huile, et je le couvris de vêtements, et je jurais un grand

serment, promettant de ne point révéler Odysseus aux Troiens avant

qu'il fût retourné aux nefs rapides et aux tentes. Et alors il me

découvrit tous les projets des Akhaiens. Et, après avoir tué avec

le long airain un grand nombre de Troiens, il retourna vers les

Argiens, leur rapportant beaucoup de secrets. Et les Troiennes

gémissaient lamentablement; mais mon esprit se réjouissait, car

déjà j'avais dans mon coeur le désir de retourner vers ma demeure,

et je pleurais sur la mauvaise destinée qu'Aphroditè m'avait

faite, quand elle me conduisit, en me trompant, loin de la chère

terre de la patrie, et de ma fille, et de la chambre nuptiale, et

d'un mari qui n'est privé d'aucun don, ni d'intelligence, ni de

beauté.

Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi:

-- Tu as dit toutes ces choses, femme, comme il convient. Certes,

j'ai connu la pensée et la sagesse de beaucoup de héros, et j'ai

parcouru beaucoup de pays, mais je n'ai jamais vu de mes yeux un

coeur tel que celui du patient Odysseus, ni ce que ce vaillant

homme fit et affronta dans le cheval bien travaillé où nous étions

tous entrés, nous, les princes des Argiens, afin de porter le

meurtre et la kèr aux Troiens. Et tu vins là, et sans doute un

dieu te l'ordonna qui voulut accorder la gloire aux Troiens, et

Dèiphobos semblable à un dieu te suivait. Et tu fis trois fois le

tour de l'embûche creuse, en la frappant; et tu nommais les

princes des Danaens en imitant la voix des femmes de tous les

Argiens; et nous, moi, Diomèdès et le divin Odysseus, assis au

milieu, nous écoutions ta voix. Et Diomèdès et moi nous voulions

sortir impétueusement plutôt que d'écouter de l'intérieur, mais

Odysseus nous arrêta et nous retint malgré notre désir. Et les

autres fils des Akhaiens restaient muets, et Antiklos, seul,

voulut te répondre: mais Odysseus lui comprima la bouche de ses

mains robustes, et il sauva tous les Akhaiens; et il le contint

ainsi jusqu'à ce que Pallas Athènè t'eût éloignée.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, cela

est triste, mais ces actions n'ont point éloigné de lui la

mauvaise mort, et même si son coeur eût été de fer. Mais conduis-

nous à nos lits, afin que nous jouissions du doux sommeil.

Il parla ainsi, et l'Argienne Hélénè ordonna aux servantes de

préparer les lits sous le portique, d'amasser des vêtements beaux

et pourprés, de les couvrir de tapis et de recouvrir ceux-ci de

laines épaisses. Et les servantes sortirent des demeures, portant

des torches dans leurs mains, et elles étendirent les lits, et un

héraut conduisit les hôtes. Et le héros Tèlémakhos et l'illustre

fils de Nestôr s'endormirent sous le portique de la maison. Et

l'Atréide s'endormit au fond de la haute demeure, et Hélénè au

large péplos, la plus belle des femmes, se coucha auprès de lui.

Mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le brave

Ménélaos se leva de son lit, mit ses vêtements, suspendit une épée

aiguë autour de ses épaules et attacha de belles sandales à ses

pieds luisants. Et, semblable à un dieu, sortant de la chambre

nuptiale, il s'assit auprès de Tèlémakhos et il lui parla:

-- Héros Tèlémakhos, quelle nécessité t'a poussé vers la divine

Lakédaimôn, sur le large dos de la mer? Est-ce un intérêt public

ou privé? Dis-le-moi avec vérité.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, je

viens afin que tu me dises quelque chose de mon père. Ma maison

est ruinée, mes riches travaux périssent. Ma demeure est pleine

d'hommes ennemis qui égorgent mes brebis grasses et mes boeufs aux

pieds flexibles et aux fronts sinueux. Ce sont les prétendants de

ma mère, et ils ont une grande insolence. C'est pourquoi,

maintenant, je viens à tes genoux, afin que, me parlant de la mort

lamentable de mon père, tu me dises si tu l'as vue de tes yeux, ou

si tu l'as apprise d'un voyageur. Certes, une mère malheureuse l'a

enfanté. Ne me trompe point pour me consoler, et par pitié; mais

raconte-moi franchement tout ce que tu as vu. Je t'en supplie, si

jamais mon père, le brave Odysseus, par la parole ou par l'action,

a tenu ce qu'il avait promis, chez le peuple des Troiens, où les

Akhaiens ont subi tant de misères, souviens-t'en et dis-moi la

vérité.

Et, avec un profond soupir, le blond Ménélaos lui répondit:

-- Ô dieux! certes, des lâches veulent coucher dans le lit d'un

brave! Ainsi une biche a déposé dans le repaire d'un lion robuste

ses faons nouveau-nés et qui tètent, tandis qu'elle va paître sur

les hauteurs ou dans les vallées herbues; et voici que le lion,

rentrant dans son repaire, tue misérablement tous les faons. Ainsi

Odysseus leur fera subir une mort misérable. Plaise au père Zeus,

à Athènè, à Apollôn, qu'Odysseus se mêle aux Prétendants tel qu'il

était dans Lesbos bien bâtie, quand se levant pour lutter contre

le Philomèléide, il le terrassa rudement. Tous les Akhaiens s'en

réjouirent. La vie des Prétendants serait brève et leurs noces

seraient amères! Mais les choses que tu me demandes en me

suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les

a dites le Vieillard véridique de la mer. Je te les dirai toutes

et je ne te cacherai rien.

Malgré mon désir du retour, les dieux me retinrent en Aigyptiè,

parce que je ne leur avais point offert les hécatombes qui leur

étaient dues. Les Dieux, en effet, ne veulent point que nous

oubliions leurs commandements. Et il y a une île, au milieu de la

mer onduleuse, devant l'Aigyptiè, et on la nomme Pharos, et elle

est éloignée d'autant d'espace qu'une nef creuse, que le vent

sonore pousse en poupe, peut en franchir en un jour entier. Et

dans cette île il y a un port excellent d'où, après avoir puisé

une eau profonde, on traîne à la mer les nefs égales. Là, les

dieux me retinrent vingt jours, et les vents marins ne soufflèrent

point qui mènent les nefs sur le large dos de la mer. Et mes

vivres étaient déjà épuisés, et l'esprit de mes hommes était

abattu, quand une déesse me regarda et me prit en pitié, la fille

du Vieillard de la mer, de l'illustre Prôteus, Eidothéè. Et je

touchai son âme, et elle vint au-devant de moi tandis que j'étais

seul, loin de mes compagnons qui, sans cesse, erraient autour de

l'île, pêchant à l'aide des hameçons recourbés, car la faim

tourmentait leur ventre. Et, se tenant près de moi, elle parla

ainsi:

-- Tu es grandement insensé, ô étranger, ou tu as perdu l'esprit,

ou tu restes ici volontiers et tu te plais à souffrir, car,

certes, voici longtemps que tu es retenu dans l'île, et tu ne peux

trouver aucune fin à cela, et le coeur de tes compagnons s'épuise.

Elle parla ainsi, et, lui répondant aussitôt, je dis:

-- Je te dirai avec vérité, qui que tu sois entre les déesses, que

je ne reste point volontairement ici; mais je dois avoir offensé

les Immortels qui habitent le large Ouranos. Dis-moi donc, car les

dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me retarde en

route et qui s'oppose à ce que je retourne en fendant la mer

poissonneuse.

Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit:

-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. C'est ici qu'habite le

véridique Vieillard de la mer, l'immortel Prôteus Aigyptien qui

connaît les profondeurs de toute la mer et qui est esclave de

Poseidaôn. On dit qu'il est mon père et qu'il m'a engendrée. Si tu

peux le saisir par ruse, il te dira ta route et comment tu

retourneras à travers la mer poissonneuse; et, de plus, il te

dira, ô enfant de Zeus, si tu le veux, ce qui est arrivé dans tes

demeures, le bien et le mal, pendant ton absence et ta route

longue et difficile.

Elle parla ainsi, et, aussitôt, je lui répondis:

-- Maintenant, explique-moi les ruses du Vieillard, de peur que,

me voyant, il me prévienne et m'échappe, car un dieu est difficile

à dompter pour un homme mortel.

Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit:

-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. Quand Hèlios atteint

le milieu de l'Ouranos, alors le véridique Vieillard marin sort de

la mer, sous le souffle de Zéphyros, et couvert d'une brume

épaisse. Étant sorti, il s'endort sous les grottes creuses. Autour

de lui, les phoques sans pieds de la belle Halosydnè, sortant

aussi de la blanche mer, s'endorment, innombrables, exhalant

l'âcre odeur de la mer profonde. Je te conduirai là, au lever de

la lumière, et je t'y placerai comme il convient, et tu choisiras

trois de tes compagnons parmi les plus braves qui sont sur tes

nefs aux bancs de rameurs. Maintenant, je te dirai toutes les

ruses du Vieillard.

L'Odyssée(#14286) · 第 3 / 26 段