«Et puis mon exemple sera peu suivi. Où donc alors est le danger?

Les Leconte de Lisle et les Baudelaire sont moins à craindre que

les... et les... dans ce doux pays de France où le superficiel est

une qualité, et où le banal, le facile et le niais sont toujours

applaudis, adoptés, adorés. On ne risque de corrompre personne quand

on aspire à la grandeur. Ai-je mon pardon?

«Je termine en vous disant encore une fois merci, mon cher maître. En

me donnant des égratignures, vous m'avez très tendrement serré les

mains, et bien que vous m'ayez quelque peu ri au nez, vous ne m'en

avez pas moins fait trois grands saluts, trois grands articles très

détaillés, très considérables et qui ont dû vous être plus pénibles

qu'à moi. C'est de cela surtout que je vous suis reconnaissant. Les

conseils de la fin ne seront pas perdus, et vous n'aurez eu affaire

ni à un sot ni à un ingrat.

«Tout à vous,

«GUSTAVE FLAUBERT.»

Sainte-Beuve répondit à cette lettre par le billet suivant:

«Ce 25 décembre 1862.

«Mon cher ami,

«J'attendais avec impatience cette lettre promise. Je l'ai lue hier

soir, et je la relis ce matin. Je ne regrette plus d'avoir fait

ces articles, puisque je vous ai amené à _sortir_ ainsi toutes vos

raisons. Ce soleil d'Afrique a eu cela de singulier que toutes

nos humeurs à tous, même nos humeurs secrètes, ont fait éruption.

_Salammbô_, indépendamment de la dame, est dès à présent le nom

d'une bataille, de plusieurs batailles. Je compte faire ceci: mes

articles restant ce qu'ils sont, en les réimprimant je mettrai, à la

fin du volume, ce que vous appelez votre _Apologie_, et sans plus de

réplique de ma part. J'avais tout dit; vous répondez: les lecteurs

attentifs jugeront. Ce que j'apprécie surtout, et ce que chacun

sentira, c'est cette élévation d'esprit et de caractère qui vous a

fait supporter tout naturellement mes contradictions et qui oblige

envers vous à plus d'estime. M. Lebrun (de l'Académie), un homme

juste, me disait l'autre jour à propos de vous: «Après tout, il

sort de là un plus gros monsieur qu'auparavant.» Ce sera l'impression

générale et définitive.

«C.-A. SAINTE-BEUVE.»

Dans un article publié dans la _Revue contemporaine_, M. Frœhner avait

très vivement critiqué _Salammbô_. M. Gustave Flaubert, en réponse à

son article, adressa au directeur de la _Revue contemporaine_ la lettre

suivante:

A M. FRŒHNER

_Rédacteur de la_ REVUE CONTEMPORAINE

«Paris, 21 janvier 1863.

«Monsieur,

«Je viens de lire votre article sur _Salammbô_ paru dans la _Revue

contemporaine_ le 31 décembre 1862. Malgré l'habitude où je suis de

ne répondre à aucune critique, je ne puis accepter la vôtre. Elle

est pleine de convenance et de choses extrêmement flatteuses pour

moi; mais comme elle met en doute la sincérité de mes études, vous

trouverez bon, s'il vous plaît, que je relève ici plusieurs de vos

assertions.

«Je vous demanderai d'abord, monsieur, pourquoi vous me mêlez si

obstinément à la collection Campana en affirmant qu'elle a été ma

ressource, mon inspiration permanente? Or j'avais fini _Salammbô_ au

mois de mars, six semaines avant l'ouverture de ce musée. Voilà une

erreur déjà. Nous en trouverons de plus graves.

«Je n'ai, monsieur, nulle prétention à l'archéologie. J'ai donné

mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m'étonne

qu'un homme illustre, comme vous, par des travaux si considérables,

perde ses loisirs à une littérature si légère! J'en sais cependant

assez, monsieur, pour oser dire que vous errez complètement d'un bout

à l'autre de votre travail, tout le long de vos dix-huit pages, à

chaque paragraphe et à chaque ligne.

«Vous me blâmez «de n'avoir consulté ni Falbe ni Dureau de la Malle,

dont j'aurais pu tirer profit». Mille pardons! je les ai lus, plus

souvent que vous peut-être et sur les ruines mêmes de Carthage.

Que vous ne sachiez «rien de satisfaisant sur la forme ni sur les

principaux quartiers», cela se peut; mais d'autres, mieux informés,

ne partagent pas votre scepticisme. Si l'on ignore où était le

faubourg Aclas, l'endroit appelé Fuscianus, la position exacte des

portes principales dont on a les noms, etc., on connaît assez bien

l'emplacement de la ville, l'appareil architectonique des murailles,

la Tænia, le Môle et le Cothon. On sait que les maisons étaient

enduites de bitume et les rues dallées; on a une idée de l'Ancô

décrit dans mon chapitre XV, on a entendu parler de Malquâ, de Byrsa,

de Mégara, des Mappales et des Catacombes, et du temple d'Eschmoûn

situé sur l'Acropole, et de celui de Tanit, un peu à droite en

tournant le dos à la mer. Tout cela se trouve (sans parler d'Appien,

de Pline et de Procope) dans ce même Dureau de la Malle, que vous

m'accusez d'ignorer. Il est donc regrettable, monsieur, que vous ne

soyez pas «entré dans des détails fastidieux pour montrer» que je

n'ai eu aucune idée de l'emplacement et de la position de l'ancienne

Carthage, «moins encore que Dureau de la Malle», ajoutez-vous. Mais

que faut-il croire? à qui se fier, puisque vous n'avez pas eu jusqu'à

présent l'obligeance de révéler votre système sur la topographie

carthaginoise?

«Je ne possède, il est vrai, aucun texte pour vous prouver qu'il

existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers.

C'est en tous cas une hypothèse vraisemblable, convenez-en! Mais je

n'ai point inventé Kinisdo et Cynasyn, «mots, dites-vous, dont la

structure est étrangère à l'esprit des langues sémitiques». Pas si

étrangère cependant, puisqu'ils sont dans Gesenius--presque tous

mes noms puniques, défigurés, selon vous, étant pris dans Gesenius

(_Scripturæ linguæque phœniciæ_, etc.), ou dans Falbe, que j'ai

consulté, je vous assure.

«Un orientaliste de votre érudition, monsieur, aurait dû avoir un

peu plus d'indulgence pour le nom numide de Naravasse que j'écris

Narr'Havas, de _Nar-el-haouah_, feu du souffle. Vous auriez pu

deviner que les deux _m_ de Salammbô sont mis exprès pour faire

prononcer Salam et non Salan et supposer charitablement que Egates,

au lieu de Ægates, était une faute typographique, corrigée du reste

dans la seconde édition de mon livre, antérieure de quinze jours à

vos conseils. Il en est de même de _Scissites_ pour _Syssites_ et

du mot Kabires, que l'on a imprimé sans un _k_ (horreur!) jusque

dans les ouvrages les plus sérieux tels que _les Religions de la

Grèce antique_, par Maury. Quant à Schalischim, si je n'ai pas écrit

(comme j'aurais dû le faire) Rosch-eisch-Schalischim, c'était pour

raccourcir un nom déjà trop rébarbatif, ne supposant pas d'ailleurs

que je serais examiné par des philologues. Mais, puisque vous êtes

descendu jusqu'à ces chicanes de mots, j'en reprendrai, chez vous,

deux autres: 1º _Compendieusement_, que vous employez tout au

rebours de la signification pour dire abondamment, prolixement, et

2º _carthachinoiserie_, plaisanterie excellente, bien qu'elle ne

soit pas de vous, et que vous avez ramassée, au commencement du mois

dernier, dans un petit journal. Vous voyez, monsieur, que si vous

ignorez parfois mes auteurs, je sais les vôtres. Mais il eût mieux

valu peut-être négliger «ces minuties qui se refusent», comme vous le

dites fort bien, «à l'examen de la critique».

«Encore une cependant! Pourquoi avez-vous souligné le _et_ dans cette

phrase (un peu tronquée) de ma page 156: «Achète-moi des Cappadociens

_et_ des Asiatiques.» Est-ce pour briller en voulant faire accroire

aux badauds que je ne distingue pas la Cappadoce de l'Asie Mineure?

Mais je la connais, monsieur, je l'ai vue, je m'y suis promené!

«Vous m'avez lu si négligemment que presque toujours vous me _citez à

faux_. Je n'ai dit nulle part que les prêtres aient formé une caste

particulière; ni, page 109, que les soldats libyens fussent «possédés

de l'envie de boire du fer», mais que les Barbares menaçaient les

Carthaginois de leur faire boire du fer; ni, page 108, que les gardes

de la «légion portaient au milieu du front une corne d'argent pour

les faire ressembler à des rhinocéros», mais, «leurs gros chevaux

avaient», etc.; ni, page 29, que les paysans un jour s'amusèrent à

crucifier deux cents lions. Même observation pour ces malheureuses

Syssites, que j'ai employées, selon vous, «ne sachant pas, sans

doute, que ce mot signifiait des corporations particulières». _Sans

doute_ est aimable. Mais, sans doute, je savais ce qu'étaient ces

corporations et l'étymologie du mot, puisque je le traduis en

français la première fois qu'il apparaît dans mon livre, page 7.

«Syssites, compagnies (de commerçants) qui mangeaient en commun.»

Vous avez de même faussé un passage de Plaute, car il n'est pas

démontré dans le _Pœnulus_ que «les Carthaginois savaient toutes

les langues», ce qui eût été un curieux privilège pour une nation

entière: il y a tout simplement dans le prologue, v. 112, _Is omnes

linguas scit_; ce qu'il faut traduire: «Celui-là sait toutes les

langues,» le Carthaginois en question, et non tous les Carthaginois.

«Il n'est pas vrai de dire que «Hannon n'a pas été crucifié dans la

guerre des Mercenaires, attendu qu'il commandait des armées longtemps

encore après», car vous trouverez dans Polybe, monsieur, que les

rebelles se saisirent de sa personne et l'attachèrent à une croix (en

Sardaigne, il est vrai, mais à la même époque), livre I, chapitre

XVII. Ce n'est donc pas «ce personnage» qui «aurait à se plaindre

de M. Flaubert», mais plutôt Polybe qui aurait à se plaindre de M.

Frœhner.

«Pour les sacrifices d'enfants, il est si peu _impossible_ qu'au

siècle d'Hamilcar on les brûlât vifs, qu'on en brûlait encore au

temps de Jules César et de Tibère, s'il faut s'en rapporter à Cicéron

(_Pro Balbo_) et à Strabon (liv. III). Cependant «la statue de Moloch

ne ressemble pas à la machine infernale décrite dans _Salammbô_.

Cette figure composée de sept cases étagées l'une sur l'autre pour

y enfermer les victimes appartient à la religion gauloise. M.

Flaubert n'a aucun prétexte d'analogie pour justifier son audacieuse

transposition.»

«Non! je n'ai aucun prétexte, c'est vrai! mais j'ai un texte, à

savoir le texte, la description même de Diodore, que vous rappelez,

et qui n'est autre que la mienne, comme vous pourrez vous en

convaincre en daignant lire ou relire le livre XX de Diodore,

chapitre IV, auquel vous joindrez la paraphrase chaldaïque de Paul

Fage, dont vous ne parlez pas, et qui est citée par Selten, _De diis

syriis_, p. 164-170, avec Eusèbe, _Préparation évangélique_, livre I.

«Comment se fait-il aussi que l'histoire ne dise rien du manteau

miraculeux, puisque vous dites vous-même «qu'on le montrait dans

le temple de Vénus, mais bien plus tard, et seulement à l'époque

des empereurs romains» Or? je trouve dans Athénée XII, 58, la

description très minutieuse de ce manteau, _bien que l'histoire n'en

dise rien_. Il fut acheté à Denys l'Ancien 120 talents, porté à Rome

par Scipion-Émilien, reporté à Carthage par Caïus Gracchus, revint à

Rome sous Héliogabale, puis fut vendu à Carthage. Tout cela se trouve

encore dans Dureau de la Malle, dont j'ai tiré profit décidément.

«Trois lignes plus bas, vous affirmez, avec la même... candeur, que

«la plupart des autres dieux invoqués dans Salammbô _sont de pure

invention_», et vous ajoutez: «Qui a entendu parler d'un Aptoukhos?»

Qui? d'Avezac (_Cyrénaïque_), à propos d'un temple dans les environs

de Cyrène; «d'un Schaoûl?» mais c'est un nom que je donne à un

esclave (voyez ma page 91); «ou d'un Matismann?» Il est mentionné

comme Dieu par Corippus. (Voyez Johanneis et _Mém. de l'Académie des

inscript._, t. XII, p. 181.) «Qui ne sait que Micipsa n'était pas

une divinité, mais un homme?» Or c'est ce que je dis, monsieur, et

très clairement, dans cette même page 91, quand Salammbô appelle ses

esclaves: «A moi Kroum, Enva, Micipsa, Schaoûl!»

«Vous m'accusez de prendre pour deux divinités distinctes Astaroth

et Astarté. Mais au commencement, page 48, lorsque Salammbô invoque

Tanit, elle l'invoque par tous ses noms à la fois: «Anaïtis, Astarté,

Derceto, Astaroth, Tiratha.» Et même j'ai pris soin de dire, un

peu plus bas, page 52, qu'elle répétait «tous ces noms sans qu'ils

eussent pour elle de signification distincte». Seriez-vous comme

Salammbô? Je suis tenté de le croire, puisque vous faites de Tanit la

déesse de la guerre et non de l'amour, de l'élément femelle, humide,

fécond, en dépit de Tertullien, et de ce nom même de Tiratha, dont

vous rencontrez l'explication peu décente, mais claire, dans Movers,

_Phenic._, livre Ier, p. 574.

«Vous vous ébahissez ensuite des singes consacrés à la lune et

des chevaux consacrés au soleil. «Ces détails, vous en êtes sûr,

ne se trouvent dans aucun auteur ancien, ni dans aucun monument

authentique.» Or je me permettrai, pour les singes, de vous rappeler,

monsieur, que les cynocéphales étaient, en Égypte, consacrés à la

lune, comme on le voit encore sur les murailles des temples, et que

les cultes égyptiens avaient pénétré en Libye et dans les oasis.

Quant aux chevaux, je ne dis pas qu'il y en avait de consacrés à

Esculape, mais à Eschmoûn, assimilé à Esculape, Iolaüs, Apollon, le

Soleil. Or je vois les chevaux consacrés au soleil dans Pausanias

(livre Ier, chap. I), et dans la Bible (_Rois_, livre II, chap.

XXXII). Mais peut-être nierez-vous que les temples d'Égypte soient

des monuments authentiques et la Bible et Pausanias des auteurs

anciens.

«A propos de la Bible je prendrai encore, monsieur, la liberté grande

de vous indiquer le tome II de la traduction de Cahen, page 186, où

vous lirez ceci: «Ils portaient au cou, suspendue à une chaîne d'or,

une petite figure de pierre précieuse qu'ils appelaient la Vérité.

Les débats s'ouvraient lorsque le président mettait devant soi

l'image de la Vérité.» C'est un texte de Diodore. En voici un autre

d'Élien: «Le plus âgé d'entre eux était leur chef et leur juge à

tous; il portait autour du cou une image en saphir. On appelait cette

image la Vérité.» C'est ainsi, monsieur, que «cette Vérité-là est une

jolie invention de l'auteur».

«Mais tout vous étonne: le molobathre, que l'on écrit très bien (ne

vous en déplaise) malobathre ou malabathre, la poudre d'or que l'on

ramasse aujourd'hui, comme autrefois, sur le rivage de Carthage,

les oreilles des éléphants peintes en bleu, les hommes qui se

barbouillent de vermillon et mangent de la vermine et des singes, les

Lydiens en robes de femme, les escarboucles des lynx, les mandragores

qui sont dans Hippocrate, la chaînette des chevilles qui est dans

le _Cantique des Cantiques_ (Cahen, t. XVI, 37) et les arrosages de

silphium, les barbes enveloppées, les lions en croix, etc., tout!

«Eh bien! non, monsieur, je n'ai point «emprunté tous ces détails

aux nègres de la Sénégambie». Je vous renvoie, pour les éléphants,

à l'ouvrage d'Armandi, p. 256, et aux autorités qu'il indique,

telles que Florus, Diodore, Ammien-Marcellin et autres nègres de la

Sénégambie.

«Quant aux nomades qui mangent des singes, croquent des poux et se

barbouillent de vermillon, comme on pourrait «vous demander à quelle

source l'auteur a puisé ces précieux renseignements», et que «vous

seriez», d'après votre aveu, «_très embarrassé_ de le dire», je vais

vous donner humblement quelques indications qui faciliteront vos

recherches.

«Les Maxies... se peignent le corps avec du vermillon. Les Gysantes

se peignent tous avec du vermillon et mangent des singes. Les femmes

(celles des Adrymachydes), si elles sont mordues par un pou, elles le

prennent, le mordent, etc.» Vous verrez tout cela dans le IVe livre

d'Hérodote, aux chapitres CXCIV, CXCI et CLXVIII. Je ne suis pas

embarrassé de le dire.

«Le même Hérodote m'a appris dans la description de l'armée de

Xerxès, que les Lydiens avaient des robes de femmes; de plus,

Athénée, dans le chapitre des Étrusques et de leur ressemblance avec

les Lydiens, dit qu'ils portaient des robes de femmes; enfin, le

Bacchus lydien est toujours représenté en costume de femme. Est-ce

assez pour les Lydiens et leur costume?

«Les barbes enfermées en signe de deuil sont dans Cahen (Ézéchiel,

chap. XXIV, 17) et au menton des colosses égyptiens, ceux

d'Abou-Simbal, entre autres; les escarboucles formées par l'urine

de lynx, dans Théophraste, _Traité des pierreries_, et dans Pline,

livre VIII, chap. LVII. Et pour ce qui regarde les lions crucifiés

(dont vous portez le nombre à deux cents, afin de me gratifier, sans

doute, d'un ridicule que je n'ai pas), je vous prie de lire dans

le même livre de Pline le chapitre XVIII, où vous apprendrez que

Scipion-Émilien et Polybe, se promenant ensemble dans la campagne

carthaginoise, en virent de suppliciés dans cette position, _Quia

cæteri metu pœnæ similis absterrentur eadem noscia_. Sont-ce là,

monsieur, de ces passages pris sans discernement dans l'_Univers

pittoresque_, «et que la haute critique a employés avec succès contre

moi»? De quelle haute critique parlez-vous? Est-ce de la vôtre?

«Vous vous égayez considérablement sur les grenadiers que l'on

arrosait avec du silphium. Mais ce détail, monsieur, n'est pas de

moi. Il est dans Pline, livre XVII, chap. XLVII. J'en suis bien fâché

pour votre plaisanterie sur «l'ellébore que l'on devrait cultiver à

Charenton»; mais comme vous le dites vous-même, «l'esprit le plus

pénétrant ne saurait suppléer au défaut de connaissances acquises».

«Vous en avez manqué complètement en affirmant que «parmi les pierres

précieuses du trésor d'Hamilcar, plus d'une appartient aux légendes

et aux superstitions chrétiennes». Non! monsieur, elles sont _toutes_

dans Pline et dans Théophraste.

«Les stèles d'émeraude, à l'entrée du temple, qui vous font

rire, car vous êtes gai, sont mentionnées par Philostrate (_Vie

d'Apollonius_) et par Théophraste (_Traité des pierreries_). Heeren

(t. II) cite sa phrase: «La plus grosse émeraude bactrienne se trouve

à Tyr dans le temple d'Hercule. C'est une colonne d'assez forte

dimension.» Autre passage de Théophraste (traduction de Hill): «Il

y avait dans leur temple de Jupiter un obélisque composé de quatre

émeraudes.»

«Malgré «vos connaissances acquises», vous confondez le jade, qui est

une néphrite d'un vert brun et qui vient de Chine, avec le jaspe,

variété de quartz que l'on trouve en Europe et en Sicile. Si vous

aviez ouvert, par hasard, le _Dictionnaire de l'Académie française_,

au mot _jaspe_, vous eussiez appris, sans aller plus loin, qu'il

y en a de noir, de rouge et de blanc. Il fallait donc, monsieur,

modérer les transports de votre indomptable verve et ne pas reprocher

folâtrement à mon maître et ami Théophile Gautier d'avoir prêté à une

femme (dans son _Roman de la Momie_) des pieds verts quand il lui a

donné des pieds blancs. Ainsi, ce n'est point lui, mais vous, qui

avez fait _une erreur ridicule_.

«Si vous dédaigniez un peu moins les voyages, vous auriez pu voir

au musée de Turin le propre bras de sa momie, rapporté d'Égypte

par M. Passalacqua, et dans la pose même que décrit Th. Gautier,

_cette pose_ qui, d'après vous, _n'est certainement pas égyptienne_.

Sans être ingénieur non plus, vous auriez appris ce que sont les

Sakiehs pour amener l'eau dans les maisons, et vous seriez convaincu

que je n'ai point abusé des vêtements noirs en les mettant dans

des pays où ils foisonnent et où les femmes de la haute classe ne

sortent que vêtues de manteaux noirs. Mais comme vous préférez les

témoignages écrits, je vous recommanderai, pour tout ce qui concerne

la toilette des femmes, Isaïe, III, 3; la Mischna, tit. _De Sabbato_;

Samuel, XIII, 18; saint Clément d'Alexandrie, _pæd_. II, 13, et les

dissertations de l'abbé Mignot dans les _Mémoires de l'Académie des

Inscriptions_, t. XLII. Et quant à cette abondance d'ornementation

qui vous ébahit si fort, j'étais bien en droit d'en prodiguer à

des peuples qui incrustaient dans le sol de leurs appartements des

pierreries. (Voy. Cahen Ézéchiel, 28, 14.) Mais vous n'êtes pas

heureux, en fait de pierreries.

«Je termine, monsieur, en vous remerciant des formes amères que

vous avez employées, chose rare maintenant. Je n'ai relevé parmi

vos inexactitudes que les plus grossières, qui touchaient à des

points spéciaux. Quant aux critiques vagues, aux appréciations

personnelles et à l'examen littéraire de mon livre, je n'y ai pas

même fait allusion. Je me suis tenu tout le temps sur votre terrain,

celui de la science, et je vous répète encore une fois que j'y

suis médiocrement solide. Je ne sais ni l'hébreu, ni l'arabe, ni

l'allemand, ni le grec, ni le latin, et je ne me vante pas de savoir

le français. J'ai usé souvent des traductions, mais quelquefois

aussi des originaux. J'ai consulté, dans mes incertitudes, les

hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je

n'ai pas été _mieux guidé_, c'est que je n'avais point l'honneur,

l'avantage de vous connaître: Excusez-moi! Si j'avais pris vos

conseils, aurais-je _mieux réussi_? J'en doute. En tout cas, j'eusse

été privé des marques de bienveillance que vous me donnez çà et là

dans votre article et je vous aurais épargné l'espèce de remords qui

le termine. Mais rassurez-vous, monsieur, bien que vous paraissiez

effrayé vous-même de votre force et que vous pensiez sérieusement

«avoir déchiqueté mon livre «pièce à pièce», n'ayez aucune _peur_,

tranquillisez-vous! car vous n'avez pas été _cruel_, mais... léger.

«J'ai l'honneur d'être, etc.

«GUSTAVE FLAUBERT.»

(_L'Opinion nationale_, 24 janvier 1863.)

M. Frœhner répondit à la lettre qu'on vient de lire, par une seconde

critique en date du 27 janvier 1863[3]; M. Gustave Flaubert y répliqua

par la lettre suivante, adressée au directeur de _l'Opinion nationale_:

«2 février 1863.

«Mon cher monsieur Guéroult,

«Excusez-moi si je vous importune encore une fois. Mais comme M.

Frœhner doit reproduire dans l'_Opinion nationale_ ce qu'il vient de

publier dans la _Revue contemporaine_, je me permets de lui dire que:

«J'ai commis effectivement une erreur _très_ grave. Au lieu de

Diodore, liv. XX, chap. IV, lisez chapitre XIX. Autre erreur. J'ai

oublié un texte à propos de la statue de Moloch, dans la mythologie

du docteur Jacobi, traduction de Bernard, la page 322, où il verra

une fois de plus les sept compartiments qui l'indignent.

«Et, bien qu'il n'ait pas daigné me répondre un seul mot touchant:

1º la topographie de Carthage; 2º le manteau de Tanit; 3º les noms

puniques que j'ai travestis, et 4º les dieux que j'ai inventés,--et

qu'il ait gardé le même silence: 5º sur les chevaux consacrés au

Soleil; 6º sur la statuette de la Vérité; 7º sur les coutumes

bizarres des nomades; 8º sur les lions crucifiés, et 9º sur les

arrosages de silphium, avec 10º les escarboucles de lynx et 11º les

superstitions chrétiennes relatives aux pierreries; en se taisant

de même: 12º sur le jade; et 13º sur le jaspe; sans en dire plus

long quant à tout ce qui concerne: 14º Hannon; 15º les costumes

des femmes; 16º les robes des Lydiens; 17º la pose fantastique de

la momie égyptienne; 18º le musée Campana; 19º les citations...

(peu exactes) qu'il fait de mon livre, et 20º mon latin, qu'il vous

conjure de trouver faux, etc.;

«Je suis prêt, néanmoins, sur cela, comme sur tout le reste, à

reconnaître qu'il a raison et que l'antiquité est sa propriété

particulière. Il peut donc s'amuser en paix _à détruire mon

édifice_ et prouver que je ne sais rien du tout, comme il l'a fait

victorieusement pour MM. Léon Heuzey et Léon Renier, car je ne lui

répondrai pas. Je ne m'occuperai plus de ce monsieur.

«Je retire un mot qui me paraît l'avoir contrarié. Non, M. Frœhner

n'est pas _léger_, il est tout le contraire. Et si je l'ai «choisi

pour victime parmi tant d'écrivains qui ont rabaissé mon livre»,

c'est qu'il m'avait semblé le plus sérieux. Je me suis bien trompé.

«Enfin, puisqu'il se mêle de ma biographie (comme si je m'inquiétais

de la sienne!) en affirmant par deux fois (il le sait!) que j'ai été

six ans à écrire _Salammbô_, je lui avouerai que je ne suis pas bien

sûr, à présent, d'avoir jamais été à Carthage.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 27 / 28 段