ZERET.--Mesure de longueur hébraïque; probablement demi-coudée.

APPENDICE

Sainte-Beuve ayant consacré à _Salammbô_ une importante étude[1], M.

Flaubert réfuta ses critiques dans la lettre suivante:

«Décembre 1862.

«Mon cher maître,

«Votre troisième article sur _Salammbô_ m'a _radouci_ (je n'ai

jamais été bien furieux). Mes amis les plus intimes se sont un peu

irrités des deux autres; mais, moi, à qui vous avez dit franchement

ce que vous pensez de mon gros livre, je vous sais gré d'avoir mis

tant de clémence dans votre critique. Donc, encore une fois, et

bien sincèrement, je vous remercie des marques d'affection que vous

me donnez, et, passant par-dessus les politesses, je commence mons

_Apologie_.

[1] Voir _Nouveaux Lundis_, t. IV, p. 31.

«Êtes-vous bien sûr, d'abord,--dans votre jugement général,--de

n'avoir pas obéi un peu trop à votre impression nerveuse? L'objet

de mon livre, tout ce monde barbare, oriental, molochiste, vous

déplaît _en soi!_ Vous commencez par douter de la réalité de ma

reproduction, puis vous me dites: «Après tout, elle peut être vraie»;

et comme conclusion: «Tant pis si elle est vraie!» A chaque minute

vous vous étonnez; et vous m'en voulez d'être étonné. Je n'y peux

rien cependant! Fallait-il embellir, atténuer, fausser, _franciser!_

Mais vous me reprochez vous-même d'avoir fait un poème, d'avoir été

classique dans le mauvais sens du mot, et vous me battez avec _les

Martyrs!_

«Or le système de Chateaubriand me semble diamétralement opposé

au mien. Il partait d'un point de vue tout idéal; il rêvait des

martyrs _typiques_. Moi, j'ai voulu fixer un mirage en appliquant

à l'Antiquité les procédés du roman moderne, et j'ai tâché d'être

simple. Riez tant qu'il vous plaira! Oui, je dis _simple_, et non

pas sobre. Rien de plus compliqué qu'un Barbare. Mais j'arrive à vos

articles, et je me défends, je vous combats pied à pied.

«Dès le début, je vous arrête à propos du _Périple_ d'Hannon admiré

par Montesquieu, et que je n'admire point. A qui peut-on faire

croire aujourd'hui que ce soit là un document _original_? C'est

évidemment traduit, raccourci, échenillé et arrangé par un Grec.

Jamais un Oriental, quel qu'il soit, n'a écrit de ce style. J'en

prends à témoin l'inscription d'Eschmounazar, si emphatique et

redondante! Des gens qui se font appeler fils de Dieu, œil de Dieu

(voyez les inscriptions d'Hamaker), ne sont pas simples comme vous

l'entendez.--Et puis vous m'accorderez que les Grecs ne comprenaient

rien au monde barbare. S'ils y avaient compris quelque chose, ils

n'eussent pas été des Grecs. L'Orient répugnait à l'hellénisme. Quels

travestissements n'ont-ils pas fait subir à tout ce qui leur a passé

par les mains, d'étranger!--J'en dirai autant de Polybe. C'est pour

moi une autorité incontestable, quant aux faits; mais tout ce qu'il

n'a pas vu (ou ce qu'il a omis intentionnellement, car, lui aussi,

il avait un cadre et une école), je peux bien aller le chercher

partout ailleurs. Le _Périple_ d'Hannon n'est donc pas «un monument

carthaginois», bien loin «d'être le seul», comme vous le dites. Un

vrai monument carthaginois, c'est l'inscription de Marseille, écrite

en vrai punique. Il est simple, celui-là, je l'avoue, car c'est un

tarif, et encore l'est-il moins que ce fameux _Périple_ où perce un

petit coin de merveilleux à travers le grec;--ne fût-ce que ces peaux

de gorille prises pour des peaux humaines et qui étaient appendues

dans le temple de Moloch (traduisez Saturne), et dont je vous ai

épargné la description;--et d'une! remerciez-moi. Je vous dirai même

entre nous que le _Périple_ d'Hannon m'est complètement odieux pour

l'avoir lu et relu avec les quatre dissertations de Bougainville

(dans les _Mémoires_ de l'Académie des inscriptions) sans compter

mainte thèse de doctorat,--le _Périple_ d'Hannon étant un sujet de

thèse.

«Quant à mon héroïne, je ne la défends pas. Elle ressemble, selon

vous, à «une Elvire sentimentale», à Velléda, à Mme Bovary. Mais non!

Velléda est active, intelligente, européenne. Mme Bovary est agitée

par des passions multiples; Salammbô, au contraire, demeure clouée

par l'idée fixe. C'est une maniaque, une espèce de sainte Thérèse.

N'importe! Je ne suis pas sûr de sa réalité; car ni moi, ni vous, ni

personne, aucun ancien et aucun moderne, ne peut connaître la femme

orientale, par la raison qu'il est impossible de la fréquenter.

«Vous m'accusez de manquer de logique et vous me demandez: _Pourquoi

les Carthaginois ont-ils massacré les Barbares_? La raison en est

bien simple: ils haïssent les Mercenaires; ceux-là leur tombent sous

la main; ils sont les plus forts et ils les tuent. Mais «la nouvelle,

dites-vous, pouvait arriver d'un moment à l'autre au camp». Par quel

moyen?--Et qui donc l'eût apportée? Les Carthaginois; mais dans quel

but?--Des Barbares? mais il n'en restait plus dans la ville!--Des

étrangers? des indifférents?--mais j'ai eu soin de montrer que les

communications n'existaient pas entre Carthage et l'armée!

«Pour ce qui est d'Hannon (_le lait de chienne_, soit dit en passant,

n'est point une _plaisanterie_; il était et est _encore_ un remède

contre la lèpre: voyez le _Dictionnaire des sciences médicales_,

article _Lèpre_; mauvais article d'ailleurs et dont j'ai rectifié

les données d'après mes propres observations faites à Damas et

en Nubie),--Hannon, dis-je, s'échappe, parce que les Mercenaires

le laissent volontairement s'échapper. Ils ne sont pas encore

_déchaînés_ contre lui. L'indignation leur vient ensuite avec la

réflexion, car il leur faut beaucoup de temps avant de comprendre

toute la perfidie des anciens (voyez le commencement de mon chapitre

IV). Mâtho _rôde comme un fou_ autour de Carthage. Fou est le mot

juste. L'amour tel que le concevaient les anciens n'était-il pas une

folie, une malédiction, une maladie envoyée par les dieux? Polybe

serait bien _étonné_, dites-vous, de voir ainsi son Mâtho. Je ne le

crois pas, et M. de Voltaire n'eût point partagé cet étonnement.

Rappelez-vous ce qu'il dit de la violence des passions en Afrique,

dans _Candide_ (récit de la vieille): «C'est du feu, du vitriol, etc.»

«A propos de l'aqueduc: _Ici on est dans l'invraisemblance jusqu'au

cou_. Oui, cher maître, vous avez raison et plus même que vous ne

croyez,--mais pas comme vous le croyez. Je vous dirai plus loin ce

que je pense de cet épisode, amené non pour décrire l'aqueduc, lequel

m'a donné beaucoup de mal, mais pour faire entrer convenablement

dans Carthage mes deux héros. C'est d'ailleurs le ressouvenir d'une

anecdote, rapportée dans Polyen (_Ruses de guerre_), l'histoire de

Théodore, l'ami de Cléon, lors de la prise de Sestos par les gens

d'Abydos.

«_On regrette un lexique._ Voilà un reproche que je trouve

souverainement injuste. J'aurais pu assommer le lecteur avec des

mots techniques. Loin de là! j'ai pris soin de traduire tout en

français. Je n'ai pas employé un seul mot spécial sans le faire

suivre de son explication, immédiatement. J'en excepte les noms de

monnaie, de mesure et de mois que le sens de la phrase indique. Mais

quand vous rencontrez dans une page _kreutzer_, _yard_, _piastre_

ou _penny_, cela vous empêche-t-il de la comprendre? Qu'auriez-vous

dit si j'avais appelé Moloch _Melek_, Hannibal _Han-Baal_, Carthage

_Kartadda_, et si, au lieu de dire que les esclaves au moulin

portaient des muselières, j'avais écrit des _pausicapes!_ Quant aux

noms de parfums et de pierreries, j'ai bien été obligé de prendre les

noms qui sont dans Théophraste, Pline et Athénée. Pour les plantes,

j'ai employé les noms latins, les _mots reçus_, au lieu des mots

arabes ou phéniciens. Ainsi j'ai dit _Lawsonia_ au lieu de _Henneh_,

et même j'ai eu la complaisance d'écrire _Lausonia_ par un _u_, ce

qui est une faute, et de ne pas ajouter _inermis_, qui eût été plus

précis. De même pour _Kok'heul_ que j'écris _antimoine_, en vous

épargnant _sulfure_, ingrat! Mais je ne peux pas, par respect pour le

lecteur français, écrire Hannibal et Hamilcar sans _h_, puisqu'il y a

un esprit sur l'a, et m'en tenir à Rollin! Un peu de douceur!

«Quant au _temple de Tanit_, je suis sûr de l'avoir reconstruit tel

qu'il était, avec le traité de la Déesse de Syrie, avec les médailles

du duc de Luynes, avec ce qu'on sait du temple de Jérusalem, avec un

passage de saint Jérôme, cité par Selden (_De Diis Syriis_), avec

le plan du temple de Gozzo qui est bien carthaginois, et mieux que

tout cela, avec les ruines du Temple de Thugga que j'ai vu moi-même,

de mes yeux, et dont aucun voyageur ni antiquaire, que je sache,

n'a parlé. N'importe, direz-vous, c'est drôle! Soit!--Quant à la

description en elle-même, au point de vue littéraire, je la trouve,

moi, très compréhensible, et le drame n'en est pas embarrassé, car

Spendius et Mâtho restent au premier plan; on ne les perd pas de

vue. Il n'y a point dans mon livre une description isolée gratuite,

toutes _servent_ à mes personnages et ont une influence lointaine ou

immédiate sur l'action.

«Je n'accepte pas non plus le mot de _chinoiserie_ appliqué à la

chambre de Salammbô, malgré l'épithète d'_exquise_ qui le relève

(comme _dévorants_ fait à _chiens_ dans le fameux Songe), parce que

je n'ai pas mis là un seul détail qui ne soit dans la Bible ou que

l'on ne rencontre encore en Orient. Vous me répétez que la Bible

n'est pas un guide pour Carthage (ce qui est un point à discuter);

mais les Hébreux étaient plus près des Carthaginois que les Chinois,

convenez-en! D'ailleurs il y a des choses de climat qui sont

éternelles. Pour le mobilier et les costumes, je vous renvoie aux

textes réunis dans la 21e dissertation de l'abbé Mignot (_Mémoires de

l'Académie des Inscriptions_, t. XL ou XLI, je ne sais plus).

«Quant à ce goût «d'opéra, de pompe et d'emphase», pourquoi donc

voulez-vous que les choses n'aient pas été ainsi, puisqu'elles sont

telles maintenant! Les cérémonies, les visites, les prosternations,

les invocations, les encensements et tout le reste, n'ont pas été

inventés par Mahomet, je suppose.

«Il en est de même d'Hannibal. Pourquoi trouvez-vous que j'ai fait

son enfance _fabuleuse_? est-ce parce qu'il tue un aigle? beau

miracle dans un pays où les aigles abondent! Si la scène eût été

placée dans les Gaules, j'aurais mis un hibou, un loup ou un renard.

Mais, Français que vous êtes, vous êtes habitué, _malgré vous_, à

considérer l'aigle comme un oiseau noble, et plutôt comme un symbole

que comme un être animé. Les aigles existent cependant.

«Vous me demandez où j'ai pris une _pareille idée du Conseil de

Carthage_? Mais dans tous les milieux analogues par les temps de

révolution, depuis la Convention jusqu'au parlement d'Amérique, où

naguère encore on échangeait des coups de canne et des coups de

revolver, lesquelles cannes et lesquels revolvers étaient apportés

(comme mes poignards) dans la manche des paletots. Et même mes

Carthaginois sont plus décents que les Américains, puisque le public

n'était pas là. Vous me citez, en opposition une grosse autorité,

celle d'Aristote. Mais Aristote, antérieur à mon époque de plus de

quatre-vingts ans, n'est ici d'aucun poids. D'ailleurs il se trompe

grossièrement, le Stagyrique, quand il affirme qu'_on n'a jamais vu

à Carthage d'émeute ni de tyran_. Voulez-vous des dates? en voici:

il y avait eu la conspiration de Carthalon, 530 avant Jésus-Christ;

les empiétements des Magon, 460; la conspiration d'Hannon, 337; la

conspiration de Bomilcar, 307. Mais je dépasse Aristote!--A un autre.

«Vous me reprochez les _escarboucles formées par l'urine des

lynx_. C'est du Théophraste, _Traité des Pierreries_: tant pis

pour lui! J'allais oublier Spendius. Eh bien, non, cher maître,

son stratagème n'est ni _bizarre_ ni _étrange_. C'est presque un

poncif. Il m'a été fourni par Élien (_Histoire des animaux_) et par

Polyen (_Stratagèmes_). Cela était même si connu depuis le siège de

Mégare par Antipater (ou Antigone), que l'on nourrissait exprès des

porcs avec les éléphants pour que les grosses bêtes ne fussent pas

effrayées par les petites. C'était, en un mot, une farce usuelle, et

probablement fort usée au temps de Spendius. Je n'ai pas été obligé

de remonter jusqu'à Samson, car j'ai repoussé autant que possible

tout détail appartenant à des époques légendaires.

«J'arrive aux richesses d'Hamilcar. Cette description, quoi que

vous disiez, est au second plan. Hamilcar la domine, et je la crois

très motivée. La colère du Suffète va en augmentant à mesure qu'il

aperçoit les déprédations commises dans sa maison. Loin d'être _à

tout moment hors de lui_, il n'éclate qu'à la fin, quand il se heurte

à une injure personnelle. _Qu'il ne gagne pas à cette visite_, cela

m'est bien égal, n'étant point chargé de faire son panégyrique; mais

je ne pense pas l'avoir _taillé en charge aux dépens du reste du

caractère_. L'homme qui tue plus loin les Mercenaires de la façon

que j'ai montrée (ce qui est un joli trait de son fils Hannibal,

en Italie) est bien le même qui fait falsifier ses marchandises et

fouetter à outrance ses esclaves.

«Vous me chicanez sur les _onze mille trois cent quatre-vingt-seize

hommes_ de son armée en me demandant: _d'où le savez-vous_ (ce

nombre)? _qui vous l'a dit_? Mais vous venez de le voir vous-même,

puisque j'ai dit le nombre d'hommes qu'il y avait dans les différents

corps de l'armée punique. C'est le total de l'addition tout

bonnement, et non un chiffre jeté au hasard pour reproduire un effet

de précision.

«Il n'y a ni _vice malicieux_ ni _bagatelle_ dans mon serpent. Ce

chapitre est une espèce de précaution oratoire pour atténuer celui de

la tente qui n'a choqué personne et qui, sans le serpent, eût fait

pousser des cris. J'ai mieux aimé un effet impudique (si impudeur il

y a) avec un serpent qu'avec un homme. Salammbô, avant de quitter

sa maison, s'enlace au génie de sa famille, à la religion même de

sa patrie en son symbole le plus antique. Voilà tout. Que cela soit

_messéant dans une_ ILIADE _ou une_ PHARSALE, c'est possible; mais je

n'ai pas eu la prétention de faire l'_Iliade_ ni la _Pharsale_.

«Ce n'est pas ma faute non plus si les orages sont fréquents dans la

Tunisie à la fin de l'été. Chateaubriand n'a pas plus inventé les

orages que les couchers de soleil, et les uns et les autres, il me

semble, appartiennent à tout le monde. Notez d'ailleurs que l'âme de

cette histoire est Moloch, le Feu, la Foudre. Ici le Dieu lui-même,

sous une de ses formes, agit; il dompte Salammbô. Le tonnerre était

donc bien à sa place: c'est la voix de Moloch resté en dehors. Vous

avouerez de plus que je vous ai épargné la _description classique

de l'orage_. Et puis mon pauvre orage ne tient pas en tout _trois_

lignes, et à des endroits différents! L'incendie qui suit m'a été

inspiré par un épisode de l'histoire de Massinissa, par un autre de

l'histoire d'Agathocle et par un passage d'Hirtius,--tous les trois

dans des circonstances analogues. Je ne sors pas du milieu, du pays

même de mon action, comme vous voyez.

«A propos des parfums de Salammbô, vous m'attribuez plus

d'imagination que je n'en ai. Sentez donc, humez dans la Bible

Judith et Esther! On les pénétrait, on les empoisonnait de parfums

littéralement. C'est ce que j'ai eu soin de dire au commencement, dès

qu'il a été question de la maladie de Salammbô.

«Pourquoi ne voulez-vous pas non plus que _la disparition du Zaïmph_

ait été pour _quelque chose_ dans la perte de la bataille, puisque

l'armée des Mercenaires contenait des gens qui croyaient au Zaïmph!

J'indique les causes principales (trois mouvements militaires) de

cette perte; puis j'ajoute celle-là, comme cause secondaire et

dernière.

«Dire que j'ai _inventé des supplices_ aux funérailles des Barbares

n'est pas exact. Hendreich (_Carthago, seu Carth. respublica_, 1664)

a réuni des textes pour prouver que les Carthaginois avaient coutume

de mutiler les cadavres de leurs ennemis; et vous vous étonnez que

des barbares qui sont vaincus, désespérés, enragés, ne leur rendent

pas la pareille, n'en fassent pas autant une fois et cette fois-là

seulement? Faut-il vous rappeler Mme de Lamballe, _les Mobiles en

48_, et ce qui se passe actuellement aux États-Unis? J'ai été sobre

et très doux, au contraire.

«Et puisque nous sommes en train de nous dire nos vérités,

franchement je vous avouerai, cher maître, que _la pointe

d'imagination sadique_ m'a un peu blessé. Toutes vos paroles sont

graves. Or un tel mot de vous, lorsqu'il est imprimé, devient presque

une flétrissure. Oubliez-vous que je me suis assis sur les bancs

de la Correctionnelle comme prévenu d'outrage aux mœurs, et que

les imbéciles et les méchants se font des armes de tout! Ne soyez

donc pas étonné si un de ces jours vous lisez dans un petit journal

diffamateur, comme il en existe, quelque chose d'analogue à ceci: «M.

G. Flaubert est un disciple de Sade. Son ami, son parrain, un maître

en fait de critique l'a dit lui-même assez clairement, bien qu'avec

cette finesse et cette bonhomie railleuse qui, etc.» Qu'aurais-je à

répondre,--et à faire?

«Je m'incline devant ce qui suit. Vous avez raison, cher maître, j'ai

donné le coup de pouce, j'ai forcé l'histoire, et comme vous le dites

très bien, _j'ai voulu faire un siège_. Mais dans un sujet militaire,

où est le mal?--Et puis je ne l'ai pas complètement inventé, ce

siège, je l'ai seulement un peu chargé. Là est toute ma faute.

«Mais pour _le passage de Montesquieu_ relatif aux immolations

d'enfants, je m'insurge. Cette horreur ne fait pas dans mon esprit

un _doute_. (Songez donc que les sacrifices humains n'étaient pas

complètement abolis en Grèce à la bataille de Leuctres? 370 avant

Jésus-Christ). Malgré la condition imposée par Gélon (480), dans la

guerre contre Agathocle (302), on brûla, selon Diodore, 200 enfants,

et quant aux époques postérieures, je m'en rapporte à Silius

Italicus, à Eusèbe, et surtout à saint Augustin, lequel affirme que

la chose se passait encore quelquefois de son temps.

«Vous regrettez que je n'aie point introduit parmi les Grecs un

philosophe, un raisonneur chargé de nous faire un cours de morale

ou commettant de bonnes actions, un monsieur enfin _sentant comme

nous_. Allons donc! était-ce possible? Aratus que vous rappelez est

précisément celui d'après lequel j'ai rêvé Spendius; c'était un homme

d'escalades et de ruses qui tuait très bien la nuit les sentinelles

et qui avait des éblouissements au grand jour. Je me suis refusé un

contraste, c'est vrai; mais un contraste facile, un contraste _voulu_

et faux.

«J'ai fini l'analyse et j'arrive à votre jugement. Vous avez

peut-être raison dans vos considérations sur le roman historique

appliqué à l'antiquité, et il se peut très bien que j'aie échoué.

Cependant, d'après toutes les vraisemblances et mes impressions, à

moi, je crois avoir fait quelque chose qui ressemble à Carthage. Mais

là n'est pas la question, je me moque de l'archéologie! Si la couleur

n'est pas une, si les détails détonent, si les mœurs ne dérivent pas

de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont

pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les

architectures au climat, s'il n'y a pas, en un mot, harmonie, je suis

dans le faux. Sinon, non. Tout se tient.

«Mais le milieu vous agace! Je le sais, ou plutôt je le sens. Au

lieu de rester à votre point de vue personnel, votre point de vue de

lettré, de moderne, de Parisien, pourquoi n'êtes-vous pas venu de mon

côté? _L'âme humaine n'est point partout la même_, bien qu'en dise

M. Levallois[2]. La moindre vue sur le monde est là pour prouver le

contraire. Je crois même avoir été moins dur pour l'humanité dans

_Salammbô_ que dans _Madame Bovary_. La curiosité, l'amour qui m'a

poussé vers des religions et des peuples disparus, a quelque chose de

moral en soi et de sympathique, il me semble.

[2] Dans un de ses articles de _l'Opinion nationale_ sur _Salammbô_.

«Quant au style, j'ai moins sacrifié dans ce livre-là que dans

l'autre à la rondeur de la phrase et à la période. Les métaphores

y sont rares et les épithètes positives. Si je mets _bleues_ après

_pierres_, c'est que _bleues_ est le mot juste, croyez-moi, et

soyez également persuadé que l'on distingue très bien la couleur

des pierres à la clarté des étoiles. Interrogez là-dessus tous les

voyageurs en Orient, ou allez-y voir.

«Et puisque vous me blâmez pour certains mots, _énorme_ entre autres,

que je ne défends pas (bien qu'un silence excessif fasse l'effet du

vacarme), moi aussi je vous reprocherai quelques expressions.

«Je n'ai pas compris la citation de Désaugiers, ni quel était son

but. J'ai froncé les sourcils à _bibelots_ carthaginois,--_diable de

manteau_,--_ragoût_ et _pimenté_ pour Salammbô qui _batifole avec le

serpent_,--et devant le _beau drôle de Libyen_ qui n'est ni beau ni

drôle,--et à l'imagination _libertine_ de Schahabarim.

«Une dernière question, ô maître, une question inconvenante:

pourquoi trouvez-vous Schahabarim presque comique et vos bonshommes

de Port-Royal si sérieux? Pour moi, M. Singlin est funèbre à côté

de mes éléphants. Je regarde des Barbares tatoués comme étant

moins anti-humains, moins spéciaux, moins cocasses, moins rares

que des gens vivant en commun et qui s'appellent jusqu'à la mort

_Monsieur!_--Et c'est précisément parce qu'ils sont très loin de moi

que j'admire votre talent à me les faire comprendre.--Car j'y crois,

à Port-Royal, et je souhaite encore moins y vivre qu'à Carthage.

Cela aussi était exclusif, hors nature, forcé, tout d'un morceau, et

cependant vrai. Pourquoi ne voulez-vous pas que deux vrais existent,

deux excès contraires, deux monstruosités différentes?

«Je vais finir.--Un peu de patience!--Êtes-vous curieux de connaître

la faute _énorme_ (_énorme_ est ici à sa place) que je trouve dans

mon livre? La voici:

«1º Le piédestal est trop grand pour la statue. Or, comme on ne pèche

jamais par _le trop_, mais par _le pas assez_, il aurait fallu cent

pages de plus relatives à Salammbô seulement.

«2º Quelques transitions manquent. Elles existaient; je les ai

retranchées ou trop raccourcies, dans la peur d'être ennuyeux.

«3º Dans le chapitre VI tout ce qui se rapporte à Giscon est _de même

tonalité_ que la deuxième partie du chapitre II (Hannon). C'est la

même situation, et il n'y a point progression d'effet.

«4º Tout ce qui s'étend depuis la bataille du Macar jusqu'au serpent,

et tout le chapitre XIII jusqu'au dénombrement des Barbares,

s'enfonce, disparaît dans le souvenir. Ce sont des endroits de second

plan, ternes, transitoires, que je ne pouvais malheureusement éviter

et qui alourdissent le livre, malgré les efforts de prestesse que

j'ai pu faire. Ce sont ceux-là qui m'ont le plus coûté, que j'aime le

moins, et dont je me suis le plus reconnaissant.

«5º L'aqueduc.

«Aveu! mon opinion _secrète_ est qu'il n'y avait point d'aqueduc

à Carthage, malgré les ruines actuelles de l'aqueduc. Aussi

ai-je eu soin de prévenir d'avance toutes les objections par une

phrase hypocrite à l'adresse des archéologues. J'ai mis les pieds

dans le plat, lourdement, en rappelant que c'était une invention

romaine, alors nouvelle, et que l'aqueduc d'à présent a été refait

sur l'ancien. Le souvenir de Bélisaire coupant l'aqueduc romain

de Carthage m'a poursuivi, et puis c'était une belle entrée

pour Spendius et Mâtho. N'importe! mon aqueduc est une lâcheté!

_Confiteor._

«6º Autre et dernière coquinerie: Hannon.

«Par amour de la clarté, j'ai faussé l'histoire quant à sa mort.

Il fut bien, il est vrai, crucifié par les Mercenaires, mais en

Sardaigne. Le général crucifié à Tunis en face de Spendius s'appelait

Hannibal. Mais quelle confusion cela eût fait pour le lecteur!

«Tel est, cher maître, ce qu'il y a, selon moi, de pire dans mon

livre. Je ne vous dis pas ce que j'y trouve de bon. Mais soyez sûr

que je n'ai point fait un Carthage fantastique. Les documents sur

Carthage existent, et ils ne sont pas tous dans Movers. Il faut aller

les chercher un peu loin. Ainsi Ammien Marcellin m'a fourni la forme

_exacte_ d'une porte, le poème de Corippus (la _Johannide_), beaucoup

de détails sur les peuplades africaines, etc.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 26 / 28 段