si la chose eût été impossible et Hamilcar quelqu'un d'immortel.
Tant de lassitude les accablait qu'ils s'étendirent par terre, sur le
dos, ne sachant à quoi se résoudre.
Spendius les engageait à céder. Ils y consentirent et ils rentrèrent.
Alors le suffète mit sa main dans les mains des dix Barbares tour à
tour, en serrant leurs pouces; puis il la frotta sur son vêtement, car
leur peau visqueuse causait au toucher une impression rude et molle, un
fourmillement gras qui horripilait. Ensuite il leur dit:
«--Vous êtes bien, tous, les chefs des Barbares et vous avez juré pour
eux?
«--Oui!» répondirent-ils.
«--Sans contrainte, du fond de l'âme, avec l'intention d'accomplir vos
promesses?»
Ils assurèrent qu'ils s'en retournaient vers les autres pour les
exécuter.
«--Eh bien! dit le suffète, d'après la convention passée entre moi,
Barca et les ambassadeurs des Mercenaires, c'est vous que je choisis,
et je vous garde!»
Spendius tomba évanoui sur la natte. Les Barbares, comme l'abandonnant,
se resserrèrent les uns près des autres; et il n'y eut pas un mot, pas
une plainte.
Leurs compagnons, qui les attendaient, ne les voyant pas revenir, se
crurent trahis. Sans doute, les parlementaires s'étaient donnés au
suffète?
Ils attendirent encore deux jours; puis le matin du troisième leur
résolution fut prise. Avec des cordes, des pics et des flèches
disposées comme des échelons entre des lambeaux de toile, ils
parvinrent à escalader les roches; et laissant derrière eux les plus
faibles, trois mille environ, ils se mirent en marche pour rejoindre
l'armée de Tunis.
Au haut de la gorge s'étalait une prairie clairsemée d'arbustes; les
Barbares en dévorèrent les bourgeons. Ensuite ils trouvèrent un champ
de fèves; et tout disparut comme si un nuage de sauterelles eût passé
par là. Trois heures après ils arrivèrent sur un second plateau, que
bordait une ceinture de collines vertes.
Entre les ondulations de ces monticules, des gerbes couleur d'argent
brillaient, espacées les unes des autres; les Barbares, éblouis par
le soleil, apercevaient confusément, en dessous, de grosses masses
noires. Elles se levèrent. C'étaient des lances dans des tours, sur des
éléphants effroyablement armés.
Outre l'épieu de leur poitrail, les poinçons de leurs défenses,
les plaques d'airain qui couvraient leurs flancs et les poignards
tenus à leurs genouillères,--ils avaient au bout de leurs trompes un
bracelet de cuir où était passé le manche d'un large coutelas; partis
tous à la fois du fond de la plaine, ils s'avançaient de chaque côté
parallèlement.
Une terreur sans nom glaça les Barbares. Ils ne tentèrent même pas de
s'enfuir. Déjà ils se trouvaient enveloppés.
Les éléphants entrèrent dans cette masse d'hommes et les éperons
de leur poitrail la divisaient, les lances de leurs défenses la
retournaient comme des socs de charrues; ils coupaient, taillaient,
hachaient avec les faux de leurs trompes; les tours, pleines de
phalariques, semblaient des volcans en marche; on ne distinguait qu'un
large amas où les chairs humaines faisaient des taches blanches, les
morceaux d'airain des plaques grises, le sang des fusées rouges;
les horribles animaux, passant au milieu de tout cela, creusaient
des sillons noirs. Le plus furieux était conduit par un Numide
couronné d'un diadème de plumes. Il lançait des javelots avec une
vitesse effrayante, tout en jetant par intervalles un long sifflement
aigu;--les grosses bêtes, dociles comme des chiens, pendant le carnage
tournaient un œil de son côté.
Leur cercle peu à peu se rétrécissait; les Barbares, affaiblis, ne
résistaient pas; bientôt les éléphants furent au centre de la plaine.
L'espace leur manquait; ils se tassaient à demi cabrés, les ivoires
s'entre-choquaient. Tout à coup Narr'Havas les apaisa, et, tournant la
croupe, ils s'en revinrent au trot vers les collines.
Cependant deux syntagmes s'étaient réfugiés à droite dans un pli du
terrain, avaient jeté leurs armes; et tous à genoux vers les tentes
puniques, ils levaient leurs bras pour implorer grâce.
On leur attacha les jambes et les mains; puis, quand ils furent étendus
par terre les uns près des autres, on ramena les éléphants.
Les poitrines craquaient comme des coffres que l'on brise; chacun de
leurs pas en écrasait deux; leurs gros pieds enfonçaient dans les
corps avec un mouvement des hanches qui les faisait paraître boiter.
Ils continuaient et allèrent jusqu'au bout.
Le niveau de la plaine redevint immobile. La nuit tomba. Hamilcar se
délectait devant le spectacle de sa vengeance; soudain il tressaillit.
Il voyait, et tous voyaient à six cents pas de là, sur la gauche, au
sommet d'un mamelon, des Barbares encore! En effet, quatre cents des
plus solides, des Mercenaires Étrusques, Libyens et Spartiates, dès le
commencement avaient gagné les hauteurs, et jusque-là s'y étaient tenus
incertains. Après ce massacre de leurs compagnons, ils résolurent de
traverser les Carthaginois; déjà ils descendaient en colonnes serrées,
d'une façon merveilleuse et formidable.
Un héraut leur fut immédiatement expédié. Le suffète avait besoin
de soldats; il les recevait sans condition, tant il admirait leur
bravoure. Ils pouvaient même, ajouta l'homme de Carthage, se rapprocher
quelque peu, dans un endroit qu'il leur désigna, et où ils trouveraient
des vivres.
Les Barbares y coururent et passèrent la nuit à manger. Alors les
Carthaginois éclatèrent en rumeurs contre la partialité du suffète pour
les Mercenaires.
Céda-t-il à ces expansions d'une haine irrassasiable, ou bien était-ce
un raffinement de perfidie? Le lendemain il vint lui-même sans épée,
tête nue, dans une escorte de Clinabares, et il leur déclara qu'ayant
trop de monde à nourrir, son intention n'était pas de les conserver.
Cependant, comme il lui fallait des hommes et qu'il ne savait par quel
moyen choisir les bons, ils allaient se combattre à outrance; puis il
admettrait les vainqueurs dans sa garde particulière. Cette mort-là
en valait bien une autre;--et alors, écartant ses soldats (car les
étendards puniques cachaient aux Mercenaires l'horizon), il leur montra
les cent quatre-vingt-douze éléphants de Narr'Havas formant une seule
ligne droite et dont les trompes brandissaient de larges fers, pareils
à des bras de géant qui auraient tenu des haches sur leurs têtes.
Les Barbares s'entre-regardèrent silencieusement. Ce n'était pas la
mort qui les faisait pâlir, mais l'horrible contrainte où ils se
trouvaient réduits.
La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des
amitiés profondes. Le camp, pour la plupart, remplaçait la patrie;
vivant sans famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de
tendresse, et l'on s'endormait, côte à côte, sous le même manteau à
la clarté des étoiles. Dans ce vagabondage perpétuel à travers toutes
sortes de pays, de meurtres et d'aventures, il s'était formé d'étranges
amours,--unions obscènes aussi sérieuses que des mariages, où le plus
fort défendait le plus jeune au milieu des batailles, l'aidait à
franchir les précipices, épongeait sur son front la sueur des fièvres,
volait pour lui de la nourriture; et l'autre, enfant ramassé au bord
d'une route, puis devenu Mercenaire, payait ce dévoûment par mille
soins délicats et des complaisances d'épouse.
Ils échangèrent leurs colliers et leurs pendants d'oreilles, cadeaux
qu'ils s'étaient faits autrefois, après un grand péril, dans des
heures d'ivresse. Tous demandaient à mourir, et aucun ne voulait
frapper. On en voyait un jeune, çà et là, qui disait à un autre dont
la barbe était grise: «--Non! non, tu es le plus robuste! Tu nous
vengeras, tue-moi!» et l'homme répondait: «--J'ai moins d'années à
vivre, frappe au cœur, et n'y pense plus!» Les frères se contemplaient
les deux mains serrées, et l'amant faisait à son amant des adieux
éternels, debout, en pleurant sur son épaule.
Ils retirèrent leurs cuirasses, pour que la pointe des glaives
s'enfonçât plus vite. Alors parurent les marques des grands coups
qu'ils avaient reçus pour Carthage; on aurait dit des inscriptions sur
des colonnes.
Ils se mirent sur quatre rangs égaux à la façon des gladiateurs, et ils
commencèrent par des engagements timides. Quelques-uns s'étaient bandé
les yeux, et leurs glaives ramaient dans l'air, doucement, comme des
bâtons d'aveugle. Les Carthaginois poussèrent des huées en leur criant
qu'ils étaient des lâches. Les Barbares s'animèrent, et bientôt le
combat fut général, précipité, terrible.
Parfois deux hommes s'arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les
bras l'un de l'autre et mouraient en se donnant des baisers. Aucun ne
reculait. Ils se ruaient contre les lames tendues. Leur délire était si
furieux que les Carthaginois, de loin, avaient peur.
Enfin, ils s'arrêtèrent. Leurs poitrines faisaient un grand bruit
rauque, et l'on apercevait leurs prunelles entre leurs longs cheveux
qui pendaient comme s'ils fussent sortis d'un bain de pourpre.
Plusieurs tournaient sur eux-mêmes, rapidement, tels que des panthères
blessées au front. D'autres se tenaient immobiles en considérant un
cadavre à leurs pieds; puis, tout à coup, ils s'arrachaient le visage
avec les ongles, prenaient leur glaive à deux mains et se l'enfonçaient
dans le ventre.
Il en restait soixante encore. Ils demandèrent à boire. On leur cria de
jeter leurs glaives; et quand ils les eurent jetés, on leur apporta de
l'eau.
Pendant qu'ils buvaient, la figure enfoncée dans les vases, soixante
Carthaginois, sautant sur eux, les tuèrent avec des stylets, dans le
dos.
Hamilcar avait fait cela pour complaire aux instincts de son armée, et,
par cette trahison, l'attacher à sa personne.
Donc la guerre était finie; du moins il le croyait; Mâtho ne
résisterait pas; dans son impatience, le suffète ordonna tout de suite
le départ.
Ses éclaireurs vinrent lui dire que l'on avait distingué un convoi qui
s'en allait vers la montagne de Plomb. Hamilcar ne s'en soucia. Une
fois les Mercenaires anéantis, les Nomades ne l'embarrasseraient plus.
L'important était de prendre Tunis. A grandes journées il marcha dessus.
Il avait envoyé Narr'Havas à Carthage porter la nouvelle de la
victoire; et le roi des Numides, fier de ses succès, se présenta chez
Salammbô.
Elle le reçut dans ses jardins, sous un large sycomore, entre des
oreillers de cuir jaune, avec Taanach auprès d'elle. Son visage était
couvert d'une écharpe blanche qui, lui passant sur la bouche et sur
le front, ne laissait voir que les yeux; mais ses lèvres brillaient
dans la transparence du tissu comme les pierreries de ses doigts,--car
Salammbô tenait ses deux mains enveloppées, et tout le temps qu'ils
parlèrent, elle ne fit pas un geste.
Narr'Havas lui annonça la défaite des Barbares. Elle le remercia, par
une bénédiction, des services qu'il avait rendus à son père. Alors, il
se mit à raconter toute la campagne.
Les colombes, sur les palmiers autour d'eux, roucoulaient doucement, et
d'autres oiseaux voletaient parmi les herbes: des galéoles à collier,
des cailles de Tartessus et des pintades puniques. Le jardin, depuis
longtemps inculte, avait multiplié ses verdures; des coloquintes
montaient dans le branchage des canéficiers, des asclépias parsemaient
les champs de roses, toutes sortes de végétations formaient des
entrelacements, des berceaux; et des rayons de soleil, qui descendaient
obliquement, marquaient çà et là, comme dans les bois, l'ombre d'une
feuille sur la terre. Les bêtes domestiques, redevenues sauvages,
s'enfuyaient au moindre bruit. Parfois, on apercevait une gazelle
traînant à ses petits sabots noirs des plumes de paon dispersées. Les
clameurs de la ville, au loin, se perdaient dans le murmure des flots.
Le ciel était tout bleu; pas une voile n'apparaissait sur la mer.
Narr'Havas ne parlait plus; Salammbô, sans lui répondre, le regardait.
Il avait une robe de lin, où des fleurs étaient peintes, avec des
franges d'or par le bas; deux flèches d'argent retenaient ses cheveux
tressés au bord de ses oreilles; et il s'appuyait de la main droite
contre le bois d'une pique, orné par des cercles d'électrum et des
touffes de poil.
En le considérant, une foule de pensées vagues l'absorbait. Ce jeune
homme à voix douce et à taille féminine captivait ses yeux par la grâce
de sa personne et lui semblait être comme une sœur aînée que les Baals
envoyaient pour la protéger. Le souvenir de Mâtho la saisit; elle ne
résista pas au désir de savoir ce qu'il devenait.
Narr'Havas répondit que les Carthaginois s'avançaient vers Tunis,
afin de le prendre. A mesure qu'il exposait leurs chances de réussite
et la faiblesse de Mâtho, elle paraissait se réjouir dans un espoir
extraordinaire. Ses lèvres tremblaient, sa poitrine haletait. Quand il
promit enfin de le tuer lui-même, elle s'écria: «--Oui! tue-le! Il le
faut!»
Le Numide répliqua qu'il souhaitait ardemment cette mort, puisque, la
guerre terminée, il serait son époux.
Salammbô tressaillit, et elle baissa la tête.
Mais Narr'Havas, poursuivant, compara ses désirs à des fleurs qui
languissent après la pluie, à des voyageurs perdus qui attendent le
jour. Il lui dit encore qu'elle était plus belle que la lune, meilleure
que le vent du matin et que le visage de l'hôte. Il ferait venir pour
elle, du pays des Noirs, des choses comme il n'y en avait pas à
Carthage, et les appartements de leur maison seraient sablés avec de la
poudre d'or.
Le soir tombait, des senteurs de baume s'exhalaient. Pendant longtemps
ils se regardèrent en silence;--et les yeux de Salammbô, au fond de ses
longues draperies, avaient l'air de deux étoiles dans l'ouverture d'un
nuage. Avant que le soleil se fût couché, il se retira.
Les anciens se sentirent soulagés d'une grande inquiétude quand il
partit de Carthage. Le peuple l'avait reçu avec des acclamations encore
plus enthousiastes que la première fois. Si Hamilcar et le roi des
Numides triomphaient seuls des Mercenaires, il serait impossible de
leur résister. Donc ils résolurent, pour affaiblir Barca, de faire
participer à la délivrance de la République celui qu'ils aimaient, le
vieil Hannon.
Il se porta immédiatement vers les provinces occidentales, afin de se
venger dans les lieux mêmes qui avaient vu sa honte. Les habitants et
les Barbares étaient morts, cachés ou enfuis. Sa colère se déchargea
sur la campagne. Il brûla les ruines des ruines, il ne laissa pas un
seul arbre, pas un brin d'herbe; les enfants et les infirmes que l'on
rencontrait, on les suppliciait; il donnait à ses soldats les femmes à
violer avant leur égorgement, les plus belles étaient jetées dans sa
litière,--car son atroce maladie l'enflammait de désirs impétueux; il
les assouvissait avec toute la fureur d'un homme désespéré.
Souvent, à la crête des collines, des tentes noires s'abattaient comme
renversées par le vent, et de larges disques à bordures brillantes,
que l'on reconnaissait pour des roues de chariot, en tournant avec un
son plaintif, peu à peu s'enfonçaient dans les vallées. Les tribus,
qui avaient abandonné le siège de Carthage, erraient ainsi par les
provinces, attendant une occasion, quelque victoire des Mercenaires
pour revenir. Mais, soit terreur ou famine, elles reprirent toutes le
chemin de leurs contrées et disparurent.
Hamilcar ne fut point jaloux des succès d'Hannon. Cependant il avait
hâte d'en finir; il lui ordonna de se rabattre sur Tunis; et Hannon, au
jour fixé, se trouva sous les murs de la ville.
Elle avait pour se défendre sa population d'autochtones, douze mille
Mercenaires, puis tous les Mangeurs de choses immondes, car ils
étaient comme Mâtho rivés à l'horizon de Carthage; et la plèbe et le
Schalischim contemplaient de loin ses hautes murailles, en rêvant
par derrière des jouissances infinies. Dans cet accord de haines, la
résistance fut lestement organisée. On prit des outres pour faire des
casques, on coupa tous les palmiers dans les jardins pour avoir des
lances, on creusa des citernes; et quant aux vivres, ils pêchaient
au bord du lac de gros poissons blancs, nourris de cadavres et
d'immondices. Leurs remparts, maintenus en ruines par la jalousie de
Carthage, étaient si faibles, que l'on pouvait, d'un coup d'épaule,
les abattre. Mâtho en boucha les trous avec les pierres des maisons.
C'était la dernière lutte; il n'espérait rien; cependant il se disait
que la fortune était changeante.
Les Carthaginois, en approchant, remarquèrent, sur les remparts, un
homme qui dépassait les créneaux de toute la ceinture. Les flèches
volant autour de lui n'avaient pas l'air de plus l'effrayer qu'un
essaim d'hirondelles. Aucune, par extraordinaire, ne le toucha.
Hamilcar établit son camp sur le côté méridional; Narr'Havas, à sa
droite, occupait la plaine de Rhadès; Hannon le bord du lac; et les
trois généraux devaient garder leur position respective pour attaquer
l'enceinte tous en même temps.
Hamilcar voulut d'abord montrer aux Mercenaires qu'il les châtierait
comme des esclaves. Il fit crucifier les dix ambassadeurs, les uns
après les autres, sur un monticule, en face de la ville.
A ce spectacle, les assiégés abandonnèrent le rempart.
Mâtho s'était dit que s'il pouvait passer entre les murs et les tentes
de Narr'Havas assez rapidement pour que les Numides n'eussent pas
le temps de sortir, il tomberait sur les derrières de l'infanterie
carthaginoise, qui se trouverait prise entre sa division et ceux de
l'intérieur. Il s'élança dehors avec les vétérans.
Narr'Havas l'aperçut; il franchit la plage du lac et vint avertir
Hannon d'expédier des hommes au secours d'Hamilcar. Croyait-il Barca
trop faible pour résister aux Mercenaires? Était-ce une perfidie ou une
sottise? Nul jamais ne put le savoir.
Hannon, par désir d'humilier son rival, ne balança pas. Il cria
de sonner les trompettes, et toute son armée se précipita sur les
Barbares. Ils se retournèrent et coururent droit aux Carthaginois; ils
les renversaient, les écrasaient, sous leurs pieds, et, les refoulant
ainsi, ils arrivèrent jusqu'à la tente d'Hannon, qui était alors au
milieu de trente Carthaginois, les plus illustres des anciens.
Il parut stupéfait de leur audace; il appelait ses capitaines. Tous
avançaient leurs poings sous sa gorge en vociférant des injures. La
foule se poussait, et ceux qui avaient la main sur lui le retenaient
à grand'peine. Cependant il tâchait de leur dire à l'oreille: «--Je
te donnerai tout ce que tu veux! Je suis riche! Sauve-moi!» Ils le
tiraient; si lourd qu'il fût, ses pieds ne touchaient plus la terre.
On avait entraîné les anciens. Sa terreur redoubla. «--Vous m'avez
battu! Je suis votre captif! Je me rachète! Écoutez-moi, mes amis!» Et,
porté par toutes ces épaules qui le serraient aux flancs, il répétait:
«--Qu'allez-vous faire? Que voulez-vous? Je ne m'obstine pas, vous
voyez bien! J'ai toujours été bon!»
Une croix gigantesque était dressée à la porte. Les Barbares hurlaient:
«--Ici! ici!» Il éleva la voix encore plus haut; et, au nom de leurs
Dieux, les somma de le mener au Schalischim, parce qu'il avait à lui
confier une chose d'où leur salut dépendait.
Ils s'arrêtèrent, quelques-uns prétendant qu'il était sage d'appeler
Mâtho. On partit à sa recherche.
Hannon tomba sur l'herbe; et il voyait autour de lui encore d'autres
croix, comme si le supplice dont il allait périr se fût d'avance
multiplié; il faisait des efforts pour se convaincre qu'il se trompait,
qu'il n'y en avait qu'une seule, et même pour croire qu'il n'y en avait
pas du tout. Enfin on le releva.
«--Parle!» dit Mâtho.
Il offrit de livrer Hamilcar, puis ils entreraient dans Carthage et
seraient rois tous les deux.
Mâtho s'éloigna, en faisant signe aux autres de se hâter. C'était,
pensait-il, une ruse pour gagner du temps.
Le Barbare se trompait; Hannon était dans une de ces extrémités où l'on
ne considère plus rien, et d'ailleurs il exécrait tellement Hamilcar,
que, sur le moindre espoir de salut, il l'aurait sacrifié avec tous ses
soldats.
A la base des trente croix, les anciens languissaient par terre;
déjà des cordes étaient passées sous leurs aisselles. Alors le vieux
suffète, comprenant qu'il fallait mourir, pleura.
Ils arrachèrent ce qui lui restait de vêtements;--et l'horreur de sa
personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom; la
graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds; il pendait à
ses doigts comme des lambeaux verdâtres; et les larmes qui ruisselaient
entre les tubercules de ses joues donnaient à son visage quelque chose
d'effroyablement triste, ayant l'air d'occuper plus de place que sur un
autre visage humain. Son bandeau royal, à demi dénoué, traînait avec
ses cheveux blancs dans la poussière.
Ils crurent n'avoir pas de cordes assez fortes pour le grimper
jusqu'au haut de la croix, et ils le clouèrent dessus, avant qu'elle
fût dressée, à la mode punique. Mais son orgueil se réveilla dans la
douleur. Il se mit à les accabler d'injures. Il écumait et se tordait,
comme un monstre marin que l'on égorge sur un rivage, en leur prédisant
qu'ils finiraient tous plus horriblement encore, et qu'il serait vengé.
Il l'était. De l'autre côté de la ville, d'où s'échappaient maintenant
des jets de flammes avec des colonnes de fumée, les ambassadeurs des
Mercenaires agonisaient.
Quelques-uns, évanouis d'abord, venaient de se ranimer sous la
fraîcheur du vent; mais ils restaient le menton sur la poitrine, et
leurs corps descendaient un peu, malgré les clous de leurs bras fixés
plus haut que leur tête; de leurs talons et de leurs mains, du sang
tombait par grosses gouttes, lentement, comme des branches d'un arbre
tombent des fruits mûrs,--et Carthage, le golfe, les montagnes et
les plaines, tout leur paraissait tourner, tel qu'une immense roue;
quelquefois, un nuage de poussière montant du sol les enveloppait dans
ses tourbillons; ils étaient brûlés par une soif horrible, leur langue
se retournait dans leur bouche, et ils sentaient sur eux une sueur
glaciale couler, avec leur âme qui s'en allait.
Cependant, ils entrevoyaient à une profondeur infinie des rues, des
soldats en marche, des balancements de glaives; et le tumulte de la
bataille leur arrivait vaguement, comme le bruit de la mer à des
naufragés qui meurent dans la mâture d'un navire. Les Italiotes,
plus robustes que les autres, criaient encore; les Lacédémoniens,
se taisant, gardaient leurs paupières fermées; Zarxas, si vigoureux
autrefois, penchait comme un roseau brisé! l'Éthiopien, près de lui,
avait la tête renversée en arrière par-dessus les bras de la croix;
Autharite, immobile, roulait des yeux; sa grande chevelure, prise dans
une fente de bois, se tenait droite sur son front, et le râle qu'il
poussait semblait plutôt un rugissement de colère. Quant à Spendius,
un étrange courage lui était venu; maintenant il méprisait la vie, par
la certitude qu'il avait d'un affranchissement presque immédiat et
éternel, et il attendait la mort avec impassibilité.
Au milieu de leur défaillance, quelquefois ils tressaillaient à un
frôlement de plumes, qui leur passait contre la bouche. De grandes
ailes balançaient des ombres autour d'eux, des croassements claquaient
dans l'air; et comme la croix de Spendius était la plus haute, ce fut
sur la sienne que le premier vautour s'abattit. Alors il tourna son
visage vers Autharite et lui dit lentement, avec un indéfinissable
sourire:
«--Te rappelles-tu les lions sur la route de Sicca?
«--C'étaient nos frères!» répondit le Gaulois en expirant.
Le suffète, pendant ce temps-là, avait troué l'enceinte, et il était
parvenu à la citadelle. Sous une rafale de vent, la fumée tout à coup
s'envola, découvrant l'horizon jusqu'aux murailles de Carthage; il
crut même distinguer des gens qui regardaient sur la plate-forme
d'Eschmoûn; puis, en ramenant ses yeux, il aperçut, à gauche, au bord
du lac, trente croix démesurées.