«--Lui!» fit Spendius; et il répéta plusieurs fois: «Lui! lui!» comme

si la chose eût été impossible et Hamilcar quelqu'un d'immortel.

Tant de lassitude les accablait qu'ils s'étendirent par terre, sur le

dos, ne sachant à quoi se résoudre.

Spendius les engageait à céder. Ils y consentirent et ils rentrèrent.

Alors le suffète mit sa main dans les mains des dix Barbares tour à

tour, en serrant leurs pouces; puis il la frotta sur son vêtement, car

leur peau visqueuse causait au toucher une impression rude et molle, un

fourmillement gras qui horripilait. Ensuite il leur dit:

«--Vous êtes bien, tous, les chefs des Barbares et vous avez juré pour

eux?

«--Oui!» répondirent-ils.

«--Sans contrainte, du fond de l'âme, avec l'intention d'accomplir vos

promesses?»

Ils assurèrent qu'ils s'en retournaient vers les autres pour les

exécuter.

«--Eh bien! dit le suffète, d'après la convention passée entre moi,

Barca et les ambassadeurs des Mercenaires, c'est vous que je choisis,

et je vous garde!»

Spendius tomba évanoui sur la natte. Les Barbares, comme l'abandonnant,

se resserrèrent les uns près des autres; et il n'y eut pas un mot, pas

une plainte.

Leurs compagnons, qui les attendaient, ne les voyant pas revenir, se

crurent trahis. Sans doute, les parlementaires s'étaient donnés au

suffète?

Ils attendirent encore deux jours; puis le matin du troisième leur

résolution fut prise. Avec des cordes, des pics et des flèches

disposées comme des échelons entre des lambeaux de toile, ils

parvinrent à escalader les roches; et laissant derrière eux les plus

faibles, trois mille environ, ils se mirent en marche pour rejoindre

l'armée de Tunis.

Au haut de la gorge s'étalait une prairie clairsemée d'arbustes; les

Barbares en dévorèrent les bourgeons. Ensuite ils trouvèrent un champ

de fèves; et tout disparut comme si un nuage de sauterelles eût passé

par là. Trois heures après ils arrivèrent sur un second plateau, que

bordait une ceinture de collines vertes.

Entre les ondulations de ces monticules, des gerbes couleur d'argent

brillaient, espacées les unes des autres; les Barbares, éblouis par

le soleil, apercevaient confusément, en dessous, de grosses masses

noires. Elles se levèrent. C'étaient des lances dans des tours, sur des

éléphants effroyablement armés.

Outre l'épieu de leur poitrail, les poinçons de leurs défenses,

les plaques d'airain qui couvraient leurs flancs et les poignards

tenus à leurs genouillères,--ils avaient au bout de leurs trompes un

bracelet de cuir où était passé le manche d'un large coutelas; partis

tous à la fois du fond de la plaine, ils s'avançaient de chaque côté

parallèlement.

Une terreur sans nom glaça les Barbares. Ils ne tentèrent même pas de

s'enfuir. Déjà ils se trouvaient enveloppés.

Les éléphants entrèrent dans cette masse d'hommes et les éperons

de leur poitrail la divisaient, les lances de leurs défenses la

retournaient comme des socs de charrues; ils coupaient, taillaient,

hachaient avec les faux de leurs trompes; les tours, pleines de

phalariques, semblaient des volcans en marche; on ne distinguait qu'un

large amas où les chairs humaines faisaient des taches blanches, les

morceaux d'airain des plaques grises, le sang des fusées rouges;

les horribles animaux, passant au milieu de tout cela, creusaient

des sillons noirs. Le plus furieux était conduit par un Numide

couronné d'un diadème de plumes. Il lançait des javelots avec une

vitesse effrayante, tout en jetant par intervalles un long sifflement

aigu;--les grosses bêtes, dociles comme des chiens, pendant le carnage

tournaient un œil de son côté.

Leur cercle peu à peu se rétrécissait; les Barbares, affaiblis, ne

résistaient pas; bientôt les éléphants furent au centre de la plaine.

L'espace leur manquait; ils se tassaient à demi cabrés, les ivoires

s'entre-choquaient. Tout à coup Narr'Havas les apaisa, et, tournant la

croupe, ils s'en revinrent au trot vers les collines.

Cependant deux syntagmes s'étaient réfugiés à droite dans un pli du

terrain, avaient jeté leurs armes; et tous à genoux vers les tentes

puniques, ils levaient leurs bras pour implorer grâce.

On leur attacha les jambes et les mains; puis, quand ils furent étendus

par terre les uns près des autres, on ramena les éléphants.

Les poitrines craquaient comme des coffres que l'on brise; chacun de

leurs pas en écrasait deux; leurs gros pieds enfonçaient dans les

corps avec un mouvement des hanches qui les faisait paraître boiter.

Ils continuaient et allèrent jusqu'au bout.

Le niveau de la plaine redevint immobile. La nuit tomba. Hamilcar se

délectait devant le spectacle de sa vengeance; soudain il tressaillit.

Il voyait, et tous voyaient à six cents pas de là, sur la gauche, au

sommet d'un mamelon, des Barbares encore! En effet, quatre cents des

plus solides, des Mercenaires Étrusques, Libyens et Spartiates, dès le

commencement avaient gagné les hauteurs, et jusque-là s'y étaient tenus

incertains. Après ce massacre de leurs compagnons, ils résolurent de

traverser les Carthaginois; déjà ils descendaient en colonnes serrées,

d'une façon merveilleuse et formidable.

Un héraut leur fut immédiatement expédié. Le suffète avait besoin

de soldats; il les recevait sans condition, tant il admirait leur

bravoure. Ils pouvaient même, ajouta l'homme de Carthage, se rapprocher

quelque peu, dans un endroit qu'il leur désigna, et où ils trouveraient

des vivres.

Les Barbares y coururent et passèrent la nuit à manger. Alors les

Carthaginois éclatèrent en rumeurs contre la partialité du suffète pour

les Mercenaires.

Céda-t-il à ces expansions d'une haine irrassasiable, ou bien était-ce

un raffinement de perfidie? Le lendemain il vint lui-même sans épée,

tête nue, dans une escorte de Clinabares, et il leur déclara qu'ayant

trop de monde à nourrir, son intention n'était pas de les conserver.

Cependant, comme il lui fallait des hommes et qu'il ne savait par quel

moyen choisir les bons, ils allaient se combattre à outrance; puis il

admettrait les vainqueurs dans sa garde particulière. Cette mort-là

en valait bien une autre;--et alors, écartant ses soldats (car les

étendards puniques cachaient aux Mercenaires l'horizon), il leur montra

les cent quatre-vingt-douze éléphants de Narr'Havas formant une seule

ligne droite et dont les trompes brandissaient de larges fers, pareils

à des bras de géant qui auraient tenu des haches sur leurs têtes.

Les Barbares s'entre-regardèrent silencieusement. Ce n'était pas la

mort qui les faisait pâlir, mais l'horrible contrainte où ils se

trouvaient réduits.

La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des

amitiés profondes. Le camp, pour la plupart, remplaçait la patrie;

vivant sans famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de

tendresse, et l'on s'endormait, côte à côte, sous le même manteau à

la clarté des étoiles. Dans ce vagabondage perpétuel à travers toutes

sortes de pays, de meurtres et d'aventures, il s'était formé d'étranges

amours,--unions obscènes aussi sérieuses que des mariages, où le plus

fort défendait le plus jeune au milieu des batailles, l'aidait à

franchir les précipices, épongeait sur son front la sueur des fièvres,

volait pour lui de la nourriture; et l'autre, enfant ramassé au bord

d'une route, puis devenu Mercenaire, payait ce dévoûment par mille

soins délicats et des complaisances d'épouse.

Ils échangèrent leurs colliers et leurs pendants d'oreilles, cadeaux

qu'ils s'étaient faits autrefois, après un grand péril, dans des

heures d'ivresse. Tous demandaient à mourir, et aucun ne voulait

frapper. On en voyait un jeune, çà et là, qui disait à un autre dont

la barbe était grise: «--Non! non, tu es le plus robuste! Tu nous

vengeras, tue-moi!» et l'homme répondait: «--J'ai moins d'années à

vivre, frappe au cœur, et n'y pense plus!» Les frères se contemplaient

les deux mains serrées, et l'amant faisait à son amant des adieux

éternels, debout, en pleurant sur son épaule.

Ils retirèrent leurs cuirasses, pour que la pointe des glaives

s'enfonçât plus vite. Alors parurent les marques des grands coups

qu'ils avaient reçus pour Carthage; on aurait dit des inscriptions sur

des colonnes.

Ils se mirent sur quatre rangs égaux à la façon des gladiateurs, et ils

commencèrent par des engagements timides. Quelques-uns s'étaient bandé

les yeux, et leurs glaives ramaient dans l'air, doucement, comme des

bâtons d'aveugle. Les Carthaginois poussèrent des huées en leur criant

qu'ils étaient des lâches. Les Barbares s'animèrent, et bientôt le

combat fut général, précipité, terrible.

Parfois deux hommes s'arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les

bras l'un de l'autre et mouraient en se donnant des baisers. Aucun ne

reculait. Ils se ruaient contre les lames tendues. Leur délire était si

furieux que les Carthaginois, de loin, avaient peur.

Enfin, ils s'arrêtèrent. Leurs poitrines faisaient un grand bruit

rauque, et l'on apercevait leurs prunelles entre leurs longs cheveux

qui pendaient comme s'ils fussent sortis d'un bain de pourpre.

Plusieurs tournaient sur eux-mêmes, rapidement, tels que des panthères

blessées au front. D'autres se tenaient immobiles en considérant un

cadavre à leurs pieds; puis, tout à coup, ils s'arrachaient le visage

avec les ongles, prenaient leur glaive à deux mains et se l'enfonçaient

dans le ventre.

Il en restait soixante encore. Ils demandèrent à boire. On leur cria de

jeter leurs glaives; et quand ils les eurent jetés, on leur apporta de

l'eau.

Pendant qu'ils buvaient, la figure enfoncée dans les vases, soixante

Carthaginois, sautant sur eux, les tuèrent avec des stylets, dans le

dos.

Hamilcar avait fait cela pour complaire aux instincts de son armée, et,

par cette trahison, l'attacher à sa personne.

Donc la guerre était finie; du moins il le croyait; Mâtho ne

résisterait pas; dans son impatience, le suffète ordonna tout de suite

le départ.

Ses éclaireurs vinrent lui dire que l'on avait distingué un convoi qui

s'en allait vers la montagne de Plomb. Hamilcar ne s'en soucia. Une

fois les Mercenaires anéantis, les Nomades ne l'embarrasseraient plus.

L'important était de prendre Tunis. A grandes journées il marcha dessus.

Il avait envoyé Narr'Havas à Carthage porter la nouvelle de la

victoire; et le roi des Numides, fier de ses succès, se présenta chez

Salammbô.

Elle le reçut dans ses jardins, sous un large sycomore, entre des

oreillers de cuir jaune, avec Taanach auprès d'elle. Son visage était

couvert d'une écharpe blanche qui, lui passant sur la bouche et sur

le front, ne laissait voir que les yeux; mais ses lèvres brillaient

dans la transparence du tissu comme les pierreries de ses doigts,--car

Salammbô tenait ses deux mains enveloppées, et tout le temps qu'ils

parlèrent, elle ne fit pas un geste.

Narr'Havas lui annonça la défaite des Barbares. Elle le remercia, par

une bénédiction, des services qu'il avait rendus à son père. Alors, il

se mit à raconter toute la campagne.

Les colombes, sur les palmiers autour d'eux, roucoulaient doucement, et

d'autres oiseaux voletaient parmi les herbes: des galéoles à collier,

des cailles de Tartessus et des pintades puniques. Le jardin, depuis

longtemps inculte, avait multiplié ses verdures; des coloquintes

montaient dans le branchage des canéficiers, des asclépias parsemaient

les champs de roses, toutes sortes de végétations formaient des

entrelacements, des berceaux; et des rayons de soleil, qui descendaient

obliquement, marquaient çà et là, comme dans les bois, l'ombre d'une

feuille sur la terre. Les bêtes domestiques, redevenues sauvages,

s'enfuyaient au moindre bruit. Parfois, on apercevait une gazelle

traînant à ses petits sabots noirs des plumes de paon dispersées. Les

clameurs de la ville, au loin, se perdaient dans le murmure des flots.

Le ciel était tout bleu; pas une voile n'apparaissait sur la mer.

Narr'Havas ne parlait plus; Salammbô, sans lui répondre, le regardait.

Il avait une robe de lin, où des fleurs étaient peintes, avec des

franges d'or par le bas; deux flèches d'argent retenaient ses cheveux

tressés au bord de ses oreilles; et il s'appuyait de la main droite

contre le bois d'une pique, orné par des cercles d'électrum et des

touffes de poil.

En le considérant, une foule de pensées vagues l'absorbait. Ce jeune

homme à voix douce et à taille féminine captivait ses yeux par la grâce

de sa personne et lui semblait être comme une sœur aînée que les Baals

envoyaient pour la protéger. Le souvenir de Mâtho la saisit; elle ne

résista pas au désir de savoir ce qu'il devenait.

Narr'Havas répondit que les Carthaginois s'avançaient vers Tunis,

afin de le prendre. A mesure qu'il exposait leurs chances de réussite

et la faiblesse de Mâtho, elle paraissait se réjouir dans un espoir

extraordinaire. Ses lèvres tremblaient, sa poitrine haletait. Quand il

promit enfin de le tuer lui-même, elle s'écria: «--Oui! tue-le! Il le

faut!»

Le Numide répliqua qu'il souhaitait ardemment cette mort, puisque, la

guerre terminée, il serait son époux.

Salammbô tressaillit, et elle baissa la tête.

Mais Narr'Havas, poursuivant, compara ses désirs à des fleurs qui

languissent après la pluie, à des voyageurs perdus qui attendent le

jour. Il lui dit encore qu'elle était plus belle que la lune, meilleure

que le vent du matin et que le visage de l'hôte. Il ferait venir pour

elle, du pays des Noirs, des choses comme il n'y en avait pas à

Carthage, et les appartements de leur maison seraient sablés avec de la

poudre d'or.

Le soir tombait, des senteurs de baume s'exhalaient. Pendant longtemps

ils se regardèrent en silence;--et les yeux de Salammbô, au fond de ses

longues draperies, avaient l'air de deux étoiles dans l'ouverture d'un

nuage. Avant que le soleil se fût couché, il se retira.

Les anciens se sentirent soulagés d'une grande inquiétude quand il

partit de Carthage. Le peuple l'avait reçu avec des acclamations encore

plus enthousiastes que la première fois. Si Hamilcar et le roi des

Numides triomphaient seuls des Mercenaires, il serait impossible de

leur résister. Donc ils résolurent, pour affaiblir Barca, de faire

participer à la délivrance de la République celui qu'ils aimaient, le

vieil Hannon.

Il se porta immédiatement vers les provinces occidentales, afin de se

venger dans les lieux mêmes qui avaient vu sa honte. Les habitants et

les Barbares étaient morts, cachés ou enfuis. Sa colère se déchargea

sur la campagne. Il brûla les ruines des ruines, il ne laissa pas un

seul arbre, pas un brin d'herbe; les enfants et les infirmes que l'on

rencontrait, on les suppliciait; il donnait à ses soldats les femmes à

violer avant leur égorgement, les plus belles étaient jetées dans sa

litière,--car son atroce maladie l'enflammait de désirs impétueux; il

les assouvissait avec toute la fureur d'un homme désespéré.

Souvent, à la crête des collines, des tentes noires s'abattaient comme

renversées par le vent, et de larges disques à bordures brillantes,

que l'on reconnaissait pour des roues de chariot, en tournant avec un

son plaintif, peu à peu s'enfonçaient dans les vallées. Les tribus,

qui avaient abandonné le siège de Carthage, erraient ainsi par les

provinces, attendant une occasion, quelque victoire des Mercenaires

pour revenir. Mais, soit terreur ou famine, elles reprirent toutes le

chemin de leurs contrées et disparurent.

Hamilcar ne fut point jaloux des succès d'Hannon. Cependant il avait

hâte d'en finir; il lui ordonna de se rabattre sur Tunis; et Hannon, au

jour fixé, se trouva sous les murs de la ville.

Elle avait pour se défendre sa population d'autochtones, douze mille

Mercenaires, puis tous les Mangeurs de choses immondes, car ils

étaient comme Mâtho rivés à l'horizon de Carthage; et la plèbe et le

Schalischim contemplaient de loin ses hautes murailles, en rêvant

par derrière des jouissances infinies. Dans cet accord de haines, la

résistance fut lestement organisée. On prit des outres pour faire des

casques, on coupa tous les palmiers dans les jardins pour avoir des

lances, on creusa des citernes; et quant aux vivres, ils pêchaient

au bord du lac de gros poissons blancs, nourris de cadavres et

d'immondices. Leurs remparts, maintenus en ruines par la jalousie de

Carthage, étaient si faibles, que l'on pouvait, d'un coup d'épaule,

les abattre. Mâtho en boucha les trous avec les pierres des maisons.

C'était la dernière lutte; il n'espérait rien; cependant il se disait

que la fortune était changeante.

Les Carthaginois, en approchant, remarquèrent, sur les remparts, un

homme qui dépassait les créneaux de toute la ceinture. Les flèches

volant autour de lui n'avaient pas l'air de plus l'effrayer qu'un

essaim d'hirondelles. Aucune, par extraordinaire, ne le toucha.

Hamilcar établit son camp sur le côté méridional; Narr'Havas, à sa

droite, occupait la plaine de Rhadès; Hannon le bord du lac; et les

trois généraux devaient garder leur position respective pour attaquer

l'enceinte tous en même temps.

Hamilcar voulut d'abord montrer aux Mercenaires qu'il les châtierait

comme des esclaves. Il fit crucifier les dix ambassadeurs, les uns

après les autres, sur un monticule, en face de la ville.

A ce spectacle, les assiégés abandonnèrent le rempart.

Mâtho s'était dit que s'il pouvait passer entre les murs et les tentes

de Narr'Havas assez rapidement pour que les Numides n'eussent pas

le temps de sortir, il tomberait sur les derrières de l'infanterie

carthaginoise, qui se trouverait prise entre sa division et ceux de

l'intérieur. Il s'élança dehors avec les vétérans.

Narr'Havas l'aperçut; il franchit la plage du lac et vint avertir

Hannon d'expédier des hommes au secours d'Hamilcar. Croyait-il Barca

trop faible pour résister aux Mercenaires? Était-ce une perfidie ou une

sottise? Nul jamais ne put le savoir.

Hannon, par désir d'humilier son rival, ne balança pas. Il cria

de sonner les trompettes, et toute son armée se précipita sur les

Barbares. Ils se retournèrent et coururent droit aux Carthaginois; ils

les renversaient, les écrasaient, sous leurs pieds, et, les refoulant

ainsi, ils arrivèrent jusqu'à la tente d'Hannon, qui était alors au

milieu de trente Carthaginois, les plus illustres des anciens.

Il parut stupéfait de leur audace; il appelait ses capitaines. Tous

avançaient leurs poings sous sa gorge en vociférant des injures. La

foule se poussait, et ceux qui avaient la main sur lui le retenaient

à grand'peine. Cependant il tâchait de leur dire à l'oreille: «--Je

te donnerai tout ce que tu veux! Je suis riche! Sauve-moi!» Ils le

tiraient; si lourd qu'il fût, ses pieds ne touchaient plus la terre.

On avait entraîné les anciens. Sa terreur redoubla. «--Vous m'avez

battu! Je suis votre captif! Je me rachète! Écoutez-moi, mes amis!» Et,

porté par toutes ces épaules qui le serraient aux flancs, il répétait:

«--Qu'allez-vous faire? Que voulez-vous? Je ne m'obstine pas, vous

voyez bien! J'ai toujours été bon!»

Une croix gigantesque était dressée à la porte. Les Barbares hurlaient:

«--Ici! ici!» Il éleva la voix encore plus haut; et, au nom de leurs

Dieux, les somma de le mener au Schalischim, parce qu'il avait à lui

confier une chose d'où leur salut dépendait.

Ils s'arrêtèrent, quelques-uns prétendant qu'il était sage d'appeler

Mâtho. On partit à sa recherche.

Hannon tomba sur l'herbe; et il voyait autour de lui encore d'autres

croix, comme si le supplice dont il allait périr se fût d'avance

multiplié; il faisait des efforts pour se convaincre qu'il se trompait,

qu'il n'y en avait qu'une seule, et même pour croire qu'il n'y en avait

pas du tout. Enfin on le releva.

«--Parle!» dit Mâtho.

Il offrit de livrer Hamilcar, puis ils entreraient dans Carthage et

seraient rois tous les deux.

Mâtho s'éloigna, en faisant signe aux autres de se hâter. C'était,

pensait-il, une ruse pour gagner du temps.

Le Barbare se trompait; Hannon était dans une de ces extrémités où l'on

ne considère plus rien, et d'ailleurs il exécrait tellement Hamilcar,

que, sur le moindre espoir de salut, il l'aurait sacrifié avec tous ses

soldats.

A la base des trente croix, les anciens languissaient par terre;

déjà des cordes étaient passées sous leurs aisselles. Alors le vieux

suffète, comprenant qu'il fallait mourir, pleura.

Ils arrachèrent ce qui lui restait de vêtements;--et l'horreur de sa

personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom; la

graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds; il pendait à

ses doigts comme des lambeaux verdâtres; et les larmes qui ruisselaient

entre les tubercules de ses joues donnaient à son visage quelque chose

d'effroyablement triste, ayant l'air d'occuper plus de place que sur un

autre visage humain. Son bandeau royal, à demi dénoué, traînait avec

ses cheveux blancs dans la poussière.

Ils crurent n'avoir pas de cordes assez fortes pour le grimper

jusqu'au haut de la croix, et ils le clouèrent dessus, avant qu'elle

fût dressée, à la mode punique. Mais son orgueil se réveilla dans la

douleur. Il se mit à les accabler d'injures. Il écumait et se tordait,

comme un monstre marin que l'on égorge sur un rivage, en leur prédisant

qu'ils finiraient tous plus horriblement encore, et qu'il serait vengé.

Il l'était. De l'autre côté de la ville, d'où s'échappaient maintenant

des jets de flammes avec des colonnes de fumée, les ambassadeurs des

Mercenaires agonisaient.

Quelques-uns, évanouis d'abord, venaient de se ranimer sous la

fraîcheur du vent; mais ils restaient le menton sur la poitrine, et

leurs corps descendaient un peu, malgré les clous de leurs bras fixés

plus haut que leur tête; de leurs talons et de leurs mains, du sang

tombait par grosses gouttes, lentement, comme des branches d'un arbre

tombent des fruits mûrs,--et Carthage, le golfe, les montagnes et

les plaines, tout leur paraissait tourner, tel qu'une immense roue;

quelquefois, un nuage de poussière montant du sol les enveloppait dans

ses tourbillons; ils étaient brûlés par une soif horrible, leur langue

se retournait dans leur bouche, et ils sentaient sur eux une sueur

glaciale couler, avec leur âme qui s'en allait.

Cependant, ils entrevoyaient à une profondeur infinie des rues, des

soldats en marche, des balancements de glaives; et le tumulte de la

bataille leur arrivait vaguement, comme le bruit de la mer à des

naufragés qui meurent dans la mâture d'un navire. Les Italiotes,

plus robustes que les autres, criaient encore; les Lacédémoniens,

se taisant, gardaient leurs paupières fermées; Zarxas, si vigoureux

autrefois, penchait comme un roseau brisé! l'Éthiopien, près de lui,

avait la tête renversée en arrière par-dessus les bras de la croix;

Autharite, immobile, roulait des yeux; sa grande chevelure, prise dans

une fente de bois, se tenait droite sur son front, et le râle qu'il

poussait semblait plutôt un rugissement de colère. Quant à Spendius,

un étrange courage lui était venu; maintenant il méprisait la vie, par

la certitude qu'il avait d'un affranchissement presque immédiat et

éternel, et il attendait la mort avec impassibilité.

Au milieu de leur défaillance, quelquefois ils tressaillaient à un

frôlement de plumes, qui leur passait contre la bouche. De grandes

ailes balançaient des ombres autour d'eux, des croassements claquaient

dans l'air; et comme la croix de Spendius était la plus haute, ce fut

sur la sienne que le premier vautour s'abattit. Alors il tourna son

visage vers Autharite et lui dit lentement, avec un indéfinissable

sourire:

«--Te rappelles-tu les lions sur la route de Sicca?

«--C'étaient nos frères!» répondit le Gaulois en expirant.

Le suffète, pendant ce temps-là, avait troué l'enceinte, et il était

parvenu à la citadelle. Sous une rafale de vent, la fumée tout à coup

s'envola, découvrant l'horizon jusqu'aux murailles de Carthage; il

crut même distinguer des gens qui regardaient sur la plate-forme

d'Eschmoûn; puis, en ramenant ses yeux, il aperçut, à gauche, au bord

du lac, trente croix démesurées.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 23 / 28 段