Pour les rendre plus effroyables, les Barbares les avaient construites

avec les mâts de leurs tentes attachés bout à bout; et les trente

cadavres des anciens apparaissaient tout en haut dans le ciel. Il y

avait sur leurs poitrines comme des papillons blancs; c'étaient les

barbes des flèches qu'on leur avait tirées d'en bas.

Au faîte de la plus grande, un large ruban d'or brillait; il pendait

sur l'épaule, le bras manquait de ce côté-là, et Hamilcar eut de la

peine à reconnaître Hannon. Ses os spongieux ne tenant pas sous les

fiches de fer, des portions de ses membres s'étaient détachées;--et il

ne restait à la croix que d'informes débris, pareils à ces fragments

d'animaux suspendus contre la porte des chasseurs.

Le suffète n'avait rien pu savoir: la ville, devant lui, masquait

tout ce qui était au delà, par derrière; et les capitaines envoyés

successivement aux généraux n'avaient pas reparu. Des fuyards

arrivèrent, racontant la déroute; et l'armée punique s'arrêta. Cette

catastrophe tombant au milieu de leur victoire les stupéfiait. Ils

n'entendaient plus les ordres d'Hamilcar.

Mâtho en profitait pour continuer ses ravages dans les Numides.

Le camp d'Hannon bouleversé, il était revenu sur eux. Les éléphants

sortirent. Mais les Mercenaires, avec des brandons arrachés aux murs,

s'avancèrent par la plaine en agitant des flammes; les grosses bêtes,

effrayées, coururent se précipiter dans le golfe, où elles se tuaient

les unes les autres en se débattant, et se noyèrent sous le poids de

leurs cuirasses. Déjà Narr'Havas avait lâché sa cavalerie; tous se

jetèrent la face contre le sol; puis, quand les chevaux furent à trois

pas d'eux, ils bondirent sous leur ventre qu'ils ouvraient d'un coup de

poignard, et la moitié des Numides avait péri quand Barca survint.

Les Mercenaires, épuisés, ne pouvaient tenir contre ses troupes. Ils

reculèrent en bon ordre jusqu'à la montagne des Eaux-Chaudes. Le

suffète eut la prudence de ne pas les poursuivre. Il se porta vers les

embouchures du Macar.

Tunis lui appartenait; mais elle ne faisait plus qu'un amoncellement de

décombres fumants. Les ruines descendaient par les brèches des murs,

jusqu'au milieu de la plaine;--tout au fond, entre les bords du golfe,

les cadavres des éléphants, poussés par la brise, s'entre-choquaient,

comme un archipel de rochers noirs flottant sur l'eau.

Narr'Havas, pour soutenir cette guerre, avait épuisé ses forêts,

pris les jeunes et les vieux, les mâles et les femelles, et la force

militaire de son royaume ne s'en releva pas. Le peuple, qui les avait

vus de loin périr, en fut désolé; des hommes se lamentaient dans les

rues en les appelant par leurs noms, comme des amis défunts: «--Ah!

l'Invincible! la Victoire! le Foudroyant! l'Hirondelle!» Et même on en

parla, le premier jour, plus que des citoyens morts. Le lendemain on

aperçut les tentes des Mercenaires sur la montagne des Eaux-Chaudes.

Alors le désespoir fut si profond, que beaucoup de gens, des femmes

surtout, se précipitèrent, la tête en bas, du haut de l'Acropole.

On ignorait les desseins d'Hamilcar. Il vivait seul, dans sa tente,

n'ayant près de lui qu'un jeune garçon, et jamais personne ne mangeait

avec eux, pas même Narr'Havas. Cependant il lui témoignait des égards

extraordinaires depuis la défaite d'Hannon; mais le roi des Numides

avait trop d'intérêt à devenir son fils pour ne pas s'en méfier.

Cette inertie voilait des manœuvres habiles. Par toutes sortes

d'artifices, Hamilcar séduisit les chefs des villages; et les

Mercenaires furent chassés, repoussés, traqués comme des bêtes féroces.

Dès qu'ils entraient dans un bois, les arbres s'enflammaient autour

d'eux; quand ils buvaient à une source, elle était empoisonnée; on

murait les cavernes où ils se cachaient pour dormir. Les populations

qui les avaient jusque-là défendus, leurs anciens complices, maintenant

les poursuivaient; ils reconnaissaient toujours dans ces bandes des

armures carthaginoises.

Plusieurs étaient rongés au visage par des dartres rouges; cela leur

était venu, pensaient-ils, en touchant Hannon. D'autres s'imaginaient

que c'était pour avoir mangé les poissons de Salammbô; et, loin de s'en

repentir, ils rêvaient des sacrilèges encore plus abominables, afin que

l'abaissement des Dieux puniques fût plus grand. Ils auraient voulu les

exterminer.

Ils se traînèrent ainsi pendant trois mois le long de la côte

orientale, puis derrière la montagne de Selloum et jusqu'aux premiers

sables du désert. Ils cherchaient une place de refuge, n'importe

laquelle. Utique et Hippo-Zaryte seules ne les avaient pas trahis;

mais Hamilcar enveloppait ces deux villes. Puis ils remontèrent dans

le nord, au hasard, sans même connaître les routes. A force de misères

leur tête était troublée.

Ils n'avaient plus que le sentiment d'une exaspération qui allait en se

développant; et ils se retrouvèrent un jour dans les gorges du Cobus,

encore une fois devant Carthage!

Alors les engagements se multiplièrent. La fortune se maintenait égale;

mais ils étaient, les uns et les autres, tellement excédés, qu'ils

souhaitaient, au lieu de ces escarmouches, une grande bataille, pourvu

qu'elle fût bien la dernière.

Mâtho avait envie d'en porter lui-même la proposition au suffète. Un de

ses Libyens se dévoua. Tous, en le voyant partir, étaient convaincus

qu'il ne reviendrait pas.

Il revint le soir même.

Hamilcar acceptait leur défi. On se rencontrerait le lendemain, au

soleil levant, dans la plaine de Rhadès.

Les Mercenaires voulurent savoir s'il n'avait rien dit de plus; le

Libyen ajouta:

«--Comme je restais devant lui, il m'a demandé ce que j'attendais; j'ai

répondu: «--Qu'on me tue!» Alors il a repris: «-Non! va-t'en! ce sera

pour demain, avec les autres.»

Cette générosité étonna les Barbares; quelques-uns en furent

terrifiés; Mâtho regretta que le parlementaire n'eût pas été tué.

Il lui restait encore trois mille Africains, douze cents Grecs, quinze

cents Campaniens, deux cents Ibères, quatre cents Étrusques, cinq cents

Samnites, quarante Gaulois et une troupe de Naffur, bandits nomades

rencontrés dans la région des dattes, en tout, sept mille deux cent

dix-neuf soldats, mais pas un syntagme complet. Ils avaient bouché

les trous de leurs cuirasses avec des omoplates de quadrupèdes et

remplacé leurs cothurnes d'airain par des sandales en chiffons. Des

plaques de cuivre ou de fer alourdissaient leurs vêtements; leurs

cottes de mailles pendaient en guenilles autour d'eux, et des balafres

apparaissaient comme des fils de pourpre, entre les poils de leurs bras

et de leurs visages.

Les colères de leurs compagnons morts leur revenaient à l'âme et

multipliaient leur vigueur; ils sentaient confusément qu'ils étaient

les desservants d'un dieu épandu dans les cœurs d'opprimés, et comme

les pontifes de la vengeance universelle! Puis la douleur d'une

injustice exorbitante les enrageait, et surtout la vue de Carthage à

l'horizon. Ils firent le serment de combattre les uns pour les autres

jusqu'à la mort.

On tua les bêtes de somme et l'on mangea le plus possible, afin de

se donner des forces; ensuite ils dormirent. Quelques-uns prièrent,

tournés vers des constellations différentes.

Les Carthaginois arrivèrent dans la plaine avant eux. Ils frottèrent

le bord des boucliers avec de l'huile pour faciliter le glissement

des flèches; les fantassins, qui portaient de longues chevelures,

se les coupèrent sur le front, par prudence; et Hamilcar, dès la

cinquième heure, fit renverser toutes les gamelles, sachant qu'il est

désavantageux de combattre l'estomac trop plein. Son armée montait à

quatorze mille hommes, le double environ de l'armée barbare. Jamais

il n'avait éprouvé une pareille inquiétude; s'il succombait, c'était

l'anéantissement de la République et il périrait crucifié; s'il

triomphait, au contraire, par les Pyrénées, les Gaules et les Alpes, il

gagnerait l'Italie, et l'empire des Barca deviendrait éternel. Vingt

fois pendant la nuit il se releva pour surveiller tout lui-même, jusque

dans les détails les plus minimes. Quant aux Carthaginois, ils étaient

exaspérés par leur longue épouvante.

Narr'Havas doutait de la fidélité de ses Numides. D'ailleurs les

Barbares pouvaient les vaincre. Une faiblesse étrange l'avait pris; à

chaque moment, il buvait de larges coupes d'eau.

Mais un homme qu'il ne connaissait pas ouvrit sa tente et déposa par

terre une couronne de sel gemme, ornée de dessins hiératiques faits

avec du soufre et des losanges de nacre; on envoyait quelquefois au

fiancé sa couronne de mariage; c'était une preuve d'amour, une sorte

d'invitation.

Cependant la fille d'Hamilcar n'avait point de tendresse pour

Narr'Havas.

Le souvenir de Mâtho la gênait d'une façon intolérable; il lui semblait

que la mort de cet homme débarrasserait sa pensée, comme, pour se

guérir de la blessure des vipères, on les écrase sur la plaie. Le roi

des Numides était dans sa dépendance; il attendait impatiemment les

noces, et comme elles devaient suivre la victoire, Salammbô lui faisait

ce présent afin d'exciter son courage. Alors ses angoisses disparurent;

il ne songea plus qu'au bonheur de posséder une femme si belle.

La même vision avait assailli Mâtho; il la rejeta tout de suite, et son

amour, qu'il refoulait, se répandit sur ses compagnons d'armes. Il les

chérissait comme des portions de sa propre personne, de sa haine,--et

il se sentait l'esprit plus haut, les bras plus forts; tout ce qu'il

fallait exécuter lui apparut nettement. Si parfois des soupirs lui

échappaient c'est qu'il pensait à Spendius.

Il rangea les Barbares sur six rangs égaux. Au milieu, il établit les

Étrusques, tous attachés par une chaîne de bronze; les hommes de trait

se tenaient par derrière, et aux deux ailes il distribua des Naffur,

montés sur des chameaux à poils ras, couverts de plumes d'autruche.

Le suffète disposa les Carthaginois dans un ordre pareil. En dehors de

l'infanterie, près des vélites, il plaça les Clinabares, au delà les

Numides; quand le jour parut, ils étaient les uns et les autres ainsi

alignés face à face. Tous, de loin, se contemplaient avec leurs grands

yeux farouches. Il y eut d'abord une hésitation. Enfin les deux armées

s'ébranlèrent.

Les Barbares s'avançaient lentement, pour ne point s'essouffler, en

battant la terre avec leurs pieds; le centre de l'armée punique formait

une courbe convexe. Puis un choc terrible éclata, pareil au craquement

de deux flottes qui s'abordent. Le premier rang des Barbares s'était

vite entr'ouvert; et les gens de trait, cachés derrière les autres,

lançaient leurs balles, leurs flèches, leurs javelots. Cependant la

courbe des Carthaginois peu à peu s'aplatissait, elle devint toute

droite, puis s'infléchit; alors les deux sections des vélites se

rapprochèrent parallèlement, comme les branches d'un compas qui se

referme. Les Barbares, acharnés contre la phalange, entraient dans sa

crevasse; ils se perdaient. Mâtho les arrêta; et, tandis que les ailes

carthaginoises continuaient à s'avancer, il fit écouler les trois rangs

inférieurs de sa ligne; bientôt ils débordèrent ses flancs, et son

armée apparut sur une triple longueur.

Mais les Barbares placés aux deux bouts se trouvaient les plus faibles,

ceux de la gauche surtout, qui avaient épuisé leurs carquois, et la

troupe des vélites, enfin arrivée contre eux, les entamait largement.

Mâtho les tira en arrière. Sa droite contenait des Campaniens armés de

haches; il la poussa sur la gauche carthaginoise; le centre attaquait

l'ennemi; et ceux de l'autre extrémité, hors de péril, tenaient les

vélites en respect.

Alors Hamilcar divisa ses cavaliers par escadrons, mit entre eux des

hoplites, et il les lâcha sur les Mercenaires.

Ces masses en forme de cône présentaient un front de chevaux, et

leurs parois plus larges se hérissaient toutes remplies de lances. Il

était impossible aux Barbares de résister; seuls, les fantassins grecs

avaient des armures d'airain; tous les autres, des coutelas au bout

d'une perche, des faux prises dans les métairies, des glaives fabriqués

avec la jante d'une roue; les lames trop molles se tordaient en

frappant, et pendant qu'ils étaient à les redresser sous leurs talons,

les Carthaginois, de droite et de gauche, les massacraient commodément.

Les Étrusques, rivés à leur chaîne, ne bougeaient pas; ceux qui étaient

morts, ne pouvant tomber, faisaient obstacle avec leurs cadavres; et

cette grosse ligne de bronze tour à tour s'écartait et se resserrait,

souple comme un serpent, inébranlable comme un mur. Les Barbares

venaient se reformer derrière elle, haletaient une minute;--puis ils

repartaient, avec les tronçons de leurs armes à la main.

Beaucoup déjà n'en avaient plus, et ils sautaient sur les Carthaginois

qu'ils mordaient au visage comme des chiens. Les Gaulois, par orgueil,

se dépouillèrent de leurs sayons; ils montraient de loin leurs grands

corps tout blancs; pour épouvanter l'ennemi, ils élargissaient leurs

blessures. Au milieu des syntagmes puniques on n'entendait plus la voix

du crieur annonçant les ordres; les étendards au-dessus de la poussière

répétaient leurs signaux, et chacun allait, emporté dans l'oscillation

de la grande masse qui l'entourait.

Hamilcar commanda aux Numides d'avancer. Mais les Naffur se

précipitèrent à leur rencontre.

Habillés de vastes robes noires avec une houppe de cheveux au sommet du

crâne et un bouclier en cuir de rhinocéros, ils manœuvraient un fer

sans manche retenu par une corde; et leurs chameaux, tout hérissés de

plumes, poussaient de longs gloussements rauques. Les lames tombaient

à des places précises, puis remontaient d'un coup sec, avec un membre

après elles. Les bêtes furieuses galopaient à travers les syntagmes.

Quelques-unes, dont les jambes étaient rompues, allaient en sautillant,

comme des autruches blessées.

L'infanterie punique tout entière revint sur les Barbares; elle les

coupa. Leurs manipules tournoyaient, espacées les unes des autres.

Les armes des Carthaginois plus brillantes les encerclaient comme

des couronnes d'or; un fourmillement s'agitait au milieu, et le

soleil, frappant dessus, mettait aux pointes des glaives des lueurs

blanches qui voltigeaient. Cependant des files de Clinabares restaient

étendues sur la plaine; des Mercenaires arrachaient leurs armures,

s'en revêtaient, puis ils retournaient au combat. Les Carthaginois,

trompés, plusieurs fois s'engagèrent au milieu d'eux! Une hébétude

les immobilisait, ou bien ils refluaient, et de triomphantes clameurs

s'élevant au loin avaient l'air de les pousser comme des épaves dans

une tempête. Hamilcar se désespérait; tout allait périr sous le génie

de Mâtho et l'invincible courage des Mercenaires!

Mais un large bruit de tambourins éclata dans l'horizon. C'était une

foule, des vieillards, des malades, des enfants de quinze ans et même

des femmes qui, ne résistant plus à leur angoisse, étaient partis de

Carthage; et, pour se mettre sous la protection d'une chose formidable,

ils avaient pris, chez Hamilcar, le seul éléphant que possédât

maintenant la République, celui dont la trompe était coupée.

Alors il sembla aux Carthaginois que la patrie, abandonnant ses

murailles, venait leur commander de mourir pour elle. Un redoublement

de fureur les saisit, et les Numides entraînèrent tous les autres.

Les Barbares, au milieu de la plaine, s'étaient adossés contre un

monticule. Ils n'avaient aucune chance de vaincre, pas même de

survivre; mais c'étaient les meilleurs, les plus intrépides et les plus

forts.

Les gens de Carthage se mirent à envoyer, par-dessus les Numides, des

broches, des lardoires, des marteaux; ceux dont les consuls avaient

eu peur mouraient sous des bâtons lancés par des femmes; la populace

punique exterminait les Mercenaires.

Ils s'étaient réfugiés sur le haut de la colline. Leur cercle, à chaque

brèche nouvelle, se refermait; deux fois il descendit, une secousse

le repoussait aussitôt; et les Carthaginois, pêle-mêle, étendaient

les bras; ils allongeaient leurs piques entre les jambes de leurs

compagnons et fouillaient, au hasard, devant eux. Ils glissaient dans

le sang; la pente du terrain trop rapide faisait rouler en bas les

cadavres. L'éléphant, qui tâchait de gravir le monticule, en avait

jusqu'au ventre; on aurait dit qu'il s'étalait dessus avec délices,--et

sa trompe, écourtée, large du bout, de temps à autre se levait, comme

une énorme sangsue.

Tous s'arrêtèrent. Les Carthaginois, en grinçant des dents,

contemplaient le haut de la colline, où les Barbares se tenaient

debout; enfin, ils s'élancèrent brusquement, et la mêlée recommença.

Souvent les Mercenaires les laissaient approcher en leur criant qu'ils

voulaient se rendre; puis, avec un ricanement effroyable, d'un coup,

ils se tuaient; et à mesure que les morts tombaient, les autres pour se

défendre montaient dessus. C'était comme une pyramide, qui peu à peu

grandissait.

Bientôt ils ne furent que cinquante, puis que vingt, que trois et que

deux seulement, un Samnite armé d'une hache, et Mâtho qui avait encore

son épée.

Le Samnite, courbé sur les jarrets, poussait alternativement sa hache

de droite et de gauche, en avertissant Mâtho des coups qu'on lui

portait. «--Maître, par-ci! par-là! baisse-toi!»

Mâtho avait perdu ses épaulières, son casque, sa cuirasse; il était

complètement nu,--plus livide que les morts, les cheveux tout droits,

avec deux plaques d'écume aux coins des lèvres; et son épée tournoyait

si rapidement, qu'elle faisait une auréole autour de lui. Une pierre

la brisa près de la garde; le Samnite était tué et le flot des

Carthaginois se resserrait; ils le touchaient. Alors il leva vers le

ciel ses deux mains vides, puis il ferma les yeux,--et ouvrant les

bras, comme un homme du haut d'un promontoire qui se jette à la mer, il

se lança dans les piques.

Elles s'écartèrent devant lui. Plusieurs fois il courut contre les

Carthaginois. Mais toujours ils reculaient, en détournant leurs armes.

Son pied heurta un glaive. Mâtho voulut le saisir. Il se sentit lié par

les poings et les genoux, et il tomba.

C'était Narr'Havas qui le suivait depuis quelque temps, pas à pas, avec

un de ces larges filets à prendre les bêtes farouches; profitant du

moment qu'il se baissait, il l'en avait enveloppé.

On l'attacha sur l'éléphant, les quatre membres en croix; et tous

ceux qui n'étaient pas blessés, l'escortant, se précipitèrent à grand

tumulte vers Carthage.

La nouvelle de la victoire y était parvenue, chose inexplicable, dès

la troisième heure de la nuit; la clepsydre de Khamon avait versé la

cinquième comme ils arrivaient à Malqua; alors Mâtho ouvrit les yeux.

Il y avait tant de lumières sur les maisons que la ville paraissait

tout en flammes.

Une immense clameur venait à lui, vaguement; et, couché sur le dos, il

regardait les étoiles.

Une porte se referma, et des ténèbres l'enveloppèrent.

Le lendemain, à la même heure, le dernier des hommes restés dans le

défilé de la Hache expirait.

Le jour que leurs compagnons étaient partis, des Zuaèces qui s'en

retournaient avaient fait ébouler les roches, et ils les avaient

nourris quelque temps.

Les Barbares s'attendaient toujours à revoir Mâtho;--et ils ne

voulaient point quitter la montagne par découragement, par langueur,

par cette obstination des malades qui se refusent à changer de place;

enfin les provisions épuisées, les Zuaèces s'en allèrent. On savait

qu'ils n'étaient plus que treize cents à peine, et l'on n'eut pas

besoin, pour en finir, d'employer des soldats.

Les bêtes féroces, les lions surtout, depuis trois ans que la guerre

durait, s'étaient multipliés. Narr'Havas avait fait une grande battue;

puis courant sur eux, après avoir attaché des chèvres de distance en

distance, il les avait poussés vers le défilé de la Hache;--et tous

maintenant y vivaient, quand arriva l'homme envoyé par les anciens pour

savoir ce qui restait des Barbares.

Sur l'étendue de la plaine, des lions et des cadavres étaient couchés,

et les morts se confondaient avec des vêtements et des armures.

A presque tous, le visage ou bien un bras manquait; quelques-uns

paraissaient intacts encore; d'autres étaient desséchés complètement et

des crânes poudreux emplissaient des casques; des pieds qui n'avaient

plus de chair sortaient tout droits des cnémides, des squelettes

gardaient leurs manteaux; des ossements, nettoyés par le soleil,

faisaient des taches luisantes au milieu du sable.

Les lions reposaient la poitrine contre le sol et les deux pattes

allongées, tout en clignant leurs paupières sous l'éclat du jour,

exagéré par la réverbération des roches blanches. D'autres, assis sur

leur croupe, regardaient fixement devant eux, ou bien, à demi perdus

dans leurs grosses crinières, ils dormaient roulés en boule, et tous

avaient l'air repus, las, ennuyés. Ils étaient immobiles comme la

montagne et les morts. La nuit descendait; de larges bandes rouges

rayaient le ciel à l'occident.

Dans un de ces amas qui bosselaient irrégulièrement la plaine, quelque

chose de plus vague qu'un spectre se leva. Alors un des lions se mit

à marcher, découpant avec sa forme monstrueuse une ombre noire sur le

fond du ciel pourpre;--quand il fut près de l'homme, il le renversa

d'un seul coup de patte.

Puis, étalé dessus à plat ventre, du bout de ses crocs, lentement, il

étirait les entrailles.

Ensuite il ouvrit sa gueule toute grande, et durant quelques minutes il

poussa un long rugissement, que les échos de la montagne répétèrent, et

qui se perdit enfin dans la solitude.

Tout à coup, de petits graviers roulèrent d'en haut. On entendit un

frôlement de pas rapides;--et du côté de la herse, du côté de la gorge,

des museaux pointus, des oreilles droites parurent; des prunelles

fauves brillaient. C'étaient les chacals arrivant pour manger les

restes.

Le Carthaginois, qui regardait penché au haut du précipice, s'en

retourna.

XV

MATHO

Carthage était en joie,--une joie profonde, universelle, démesurée,

frénétique; on avait bouché les trous des ruines, repeint les statues

des Dieux, des branches de myrte parsemaient les rues, au coin

des carrefours l'encens fumait, et la multitude sur les terrasses

faisait avec ses vêtements bigarrés comme des tas de fleurs qui

s'épanouissaient dans l'air.

Le continuel glapissement des voix était dominé par le cri des porteurs

d'eau arrosant les dalles; des esclaves d'Hamilcar offraient, en son

nom, de l'orge grillée et des morceaux de viande crue; on s'abordait;

on s'embrassait en pleurant; les villes tyriennes étaient prises, les

Nomades dispersés, tous les Barbares anéantis. L'Acropole disparaissait

sous des velariums de couleurs; les éperons des trirèmes, alignés en

dehors du môle, resplendissaient comme une digue de diamants; partout

on sentait l'ordre rétabli, une existence nouvelle qui recommençait, un

vaste bonheur épandu: c'était le jour du mariage de Salammbô avec le

roi des Numides.

Sur la terrasse du temple de Khamon, de gigantesques orfèvreries

chargeaient trois longues tables où allaient s'asseoir les prêtres, les

anciens et les piches, et il y en avait une quatrième plus haute, pour

Hamilcar, pour Narr'Havas et pour elle; car Salammbô par la restitution

du voile ayant sauvé la patrie, le peuple faisait de ses noces une

réjouissance nationale, et en bas, sur la place, il attendait qu'elle

parût.

Un autre désir plus âcre, irritait son impatience: la mort de Mâtho

était promise pour la cérémonie.

On avait proposé d'abord de l'écorcher vif, de lui couler du plomb

dans les entrailles, de le faire mourir de faim; on l'attacherait

contre un arbre, et un singe, derrière lui, le frapperait sur la tête

avec une pierre; il avait offensé Tanit, les cynocéphales de Tanit

la vengeraient. D'autres étaient d'avis qu'on le promenât sur un

dromadaire, après lui avoir passé en plusieurs endroits du corps des

mèches de lin trempées d'huile;--et ils se plaisaient à l'idée du grand

animal vagabondant par les rues avec cet homme qui se tordrait sous les

feux comme un candélabre agité par le vent.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 24 / 28 段