avec les mâts de leurs tentes attachés bout à bout; et les trente
cadavres des anciens apparaissaient tout en haut dans le ciel. Il y
avait sur leurs poitrines comme des papillons blancs; c'étaient les
barbes des flèches qu'on leur avait tirées d'en bas.
Au faîte de la plus grande, un large ruban d'or brillait; il pendait
sur l'épaule, le bras manquait de ce côté-là, et Hamilcar eut de la
peine à reconnaître Hannon. Ses os spongieux ne tenant pas sous les
fiches de fer, des portions de ses membres s'étaient détachées;--et il
ne restait à la croix que d'informes débris, pareils à ces fragments
d'animaux suspendus contre la porte des chasseurs.
Le suffète n'avait rien pu savoir: la ville, devant lui, masquait
tout ce qui était au delà, par derrière; et les capitaines envoyés
successivement aux généraux n'avaient pas reparu. Des fuyards
arrivèrent, racontant la déroute; et l'armée punique s'arrêta. Cette
catastrophe tombant au milieu de leur victoire les stupéfiait. Ils
n'entendaient plus les ordres d'Hamilcar.
Mâtho en profitait pour continuer ses ravages dans les Numides.
Le camp d'Hannon bouleversé, il était revenu sur eux. Les éléphants
sortirent. Mais les Mercenaires, avec des brandons arrachés aux murs,
s'avancèrent par la plaine en agitant des flammes; les grosses bêtes,
effrayées, coururent se précipiter dans le golfe, où elles se tuaient
les unes les autres en se débattant, et se noyèrent sous le poids de
leurs cuirasses. Déjà Narr'Havas avait lâché sa cavalerie; tous se
jetèrent la face contre le sol; puis, quand les chevaux furent à trois
pas d'eux, ils bondirent sous leur ventre qu'ils ouvraient d'un coup de
poignard, et la moitié des Numides avait péri quand Barca survint.
Les Mercenaires, épuisés, ne pouvaient tenir contre ses troupes. Ils
reculèrent en bon ordre jusqu'à la montagne des Eaux-Chaudes. Le
suffète eut la prudence de ne pas les poursuivre. Il se porta vers les
embouchures du Macar.
Tunis lui appartenait; mais elle ne faisait plus qu'un amoncellement de
décombres fumants. Les ruines descendaient par les brèches des murs,
jusqu'au milieu de la plaine;--tout au fond, entre les bords du golfe,
les cadavres des éléphants, poussés par la brise, s'entre-choquaient,
comme un archipel de rochers noirs flottant sur l'eau.
Narr'Havas, pour soutenir cette guerre, avait épuisé ses forêts,
pris les jeunes et les vieux, les mâles et les femelles, et la force
militaire de son royaume ne s'en releva pas. Le peuple, qui les avait
vus de loin périr, en fut désolé; des hommes se lamentaient dans les
rues en les appelant par leurs noms, comme des amis défunts: «--Ah!
l'Invincible! la Victoire! le Foudroyant! l'Hirondelle!» Et même on en
parla, le premier jour, plus que des citoyens morts. Le lendemain on
aperçut les tentes des Mercenaires sur la montagne des Eaux-Chaudes.
Alors le désespoir fut si profond, que beaucoup de gens, des femmes
surtout, se précipitèrent, la tête en bas, du haut de l'Acropole.
On ignorait les desseins d'Hamilcar. Il vivait seul, dans sa tente,
n'ayant près de lui qu'un jeune garçon, et jamais personne ne mangeait
avec eux, pas même Narr'Havas. Cependant il lui témoignait des égards
extraordinaires depuis la défaite d'Hannon; mais le roi des Numides
avait trop d'intérêt à devenir son fils pour ne pas s'en méfier.
Cette inertie voilait des manœuvres habiles. Par toutes sortes
d'artifices, Hamilcar séduisit les chefs des villages; et les
Mercenaires furent chassés, repoussés, traqués comme des bêtes féroces.
Dès qu'ils entraient dans un bois, les arbres s'enflammaient autour
d'eux; quand ils buvaient à une source, elle était empoisonnée; on
murait les cavernes où ils se cachaient pour dormir. Les populations
qui les avaient jusque-là défendus, leurs anciens complices, maintenant
les poursuivaient; ils reconnaissaient toujours dans ces bandes des
armures carthaginoises.
Plusieurs étaient rongés au visage par des dartres rouges; cela leur
était venu, pensaient-ils, en touchant Hannon. D'autres s'imaginaient
que c'était pour avoir mangé les poissons de Salammbô; et, loin de s'en
repentir, ils rêvaient des sacrilèges encore plus abominables, afin que
l'abaissement des Dieux puniques fût plus grand. Ils auraient voulu les
exterminer.
Ils se traînèrent ainsi pendant trois mois le long de la côte
orientale, puis derrière la montagne de Selloum et jusqu'aux premiers
sables du désert. Ils cherchaient une place de refuge, n'importe
laquelle. Utique et Hippo-Zaryte seules ne les avaient pas trahis;
mais Hamilcar enveloppait ces deux villes. Puis ils remontèrent dans
le nord, au hasard, sans même connaître les routes. A force de misères
leur tête était troublée.
Ils n'avaient plus que le sentiment d'une exaspération qui allait en se
développant; et ils se retrouvèrent un jour dans les gorges du Cobus,
encore une fois devant Carthage!
Alors les engagements se multiplièrent. La fortune se maintenait égale;
mais ils étaient, les uns et les autres, tellement excédés, qu'ils
souhaitaient, au lieu de ces escarmouches, une grande bataille, pourvu
qu'elle fût bien la dernière.
Mâtho avait envie d'en porter lui-même la proposition au suffète. Un de
ses Libyens se dévoua. Tous, en le voyant partir, étaient convaincus
qu'il ne reviendrait pas.
Il revint le soir même.
Hamilcar acceptait leur défi. On se rencontrerait le lendemain, au
soleil levant, dans la plaine de Rhadès.
Les Mercenaires voulurent savoir s'il n'avait rien dit de plus; le
Libyen ajouta:
«--Comme je restais devant lui, il m'a demandé ce que j'attendais; j'ai
répondu: «--Qu'on me tue!» Alors il a repris: «-Non! va-t'en! ce sera
pour demain, avec les autres.»
Cette générosité étonna les Barbares; quelques-uns en furent
terrifiés; Mâtho regretta que le parlementaire n'eût pas été tué.
Il lui restait encore trois mille Africains, douze cents Grecs, quinze
cents Campaniens, deux cents Ibères, quatre cents Étrusques, cinq cents
Samnites, quarante Gaulois et une troupe de Naffur, bandits nomades
rencontrés dans la région des dattes, en tout, sept mille deux cent
dix-neuf soldats, mais pas un syntagme complet. Ils avaient bouché
les trous de leurs cuirasses avec des omoplates de quadrupèdes et
remplacé leurs cothurnes d'airain par des sandales en chiffons. Des
plaques de cuivre ou de fer alourdissaient leurs vêtements; leurs
cottes de mailles pendaient en guenilles autour d'eux, et des balafres
apparaissaient comme des fils de pourpre, entre les poils de leurs bras
et de leurs visages.
Les colères de leurs compagnons morts leur revenaient à l'âme et
multipliaient leur vigueur; ils sentaient confusément qu'ils étaient
les desservants d'un dieu épandu dans les cœurs d'opprimés, et comme
les pontifes de la vengeance universelle! Puis la douleur d'une
injustice exorbitante les enrageait, et surtout la vue de Carthage à
l'horizon. Ils firent le serment de combattre les uns pour les autres
jusqu'à la mort.
On tua les bêtes de somme et l'on mangea le plus possible, afin de
se donner des forces; ensuite ils dormirent. Quelques-uns prièrent,
tournés vers des constellations différentes.
Les Carthaginois arrivèrent dans la plaine avant eux. Ils frottèrent
le bord des boucliers avec de l'huile pour faciliter le glissement
des flèches; les fantassins, qui portaient de longues chevelures,
se les coupèrent sur le front, par prudence; et Hamilcar, dès la
cinquième heure, fit renverser toutes les gamelles, sachant qu'il est
désavantageux de combattre l'estomac trop plein. Son armée montait à
quatorze mille hommes, le double environ de l'armée barbare. Jamais
il n'avait éprouvé une pareille inquiétude; s'il succombait, c'était
l'anéantissement de la République et il périrait crucifié; s'il
triomphait, au contraire, par les Pyrénées, les Gaules et les Alpes, il
gagnerait l'Italie, et l'empire des Barca deviendrait éternel. Vingt
fois pendant la nuit il se releva pour surveiller tout lui-même, jusque
dans les détails les plus minimes. Quant aux Carthaginois, ils étaient
exaspérés par leur longue épouvante.
Narr'Havas doutait de la fidélité de ses Numides. D'ailleurs les
Barbares pouvaient les vaincre. Une faiblesse étrange l'avait pris; à
chaque moment, il buvait de larges coupes d'eau.
Mais un homme qu'il ne connaissait pas ouvrit sa tente et déposa par
terre une couronne de sel gemme, ornée de dessins hiératiques faits
avec du soufre et des losanges de nacre; on envoyait quelquefois au
fiancé sa couronne de mariage; c'était une preuve d'amour, une sorte
d'invitation.
Cependant la fille d'Hamilcar n'avait point de tendresse pour
Narr'Havas.
Le souvenir de Mâtho la gênait d'une façon intolérable; il lui semblait
que la mort de cet homme débarrasserait sa pensée, comme, pour se
guérir de la blessure des vipères, on les écrase sur la plaie. Le roi
des Numides était dans sa dépendance; il attendait impatiemment les
noces, et comme elles devaient suivre la victoire, Salammbô lui faisait
ce présent afin d'exciter son courage. Alors ses angoisses disparurent;
il ne songea plus qu'au bonheur de posséder une femme si belle.
La même vision avait assailli Mâtho; il la rejeta tout de suite, et son
amour, qu'il refoulait, se répandit sur ses compagnons d'armes. Il les
chérissait comme des portions de sa propre personne, de sa haine,--et
il se sentait l'esprit plus haut, les bras plus forts; tout ce qu'il
fallait exécuter lui apparut nettement. Si parfois des soupirs lui
échappaient c'est qu'il pensait à Spendius.
Il rangea les Barbares sur six rangs égaux. Au milieu, il établit les
Étrusques, tous attachés par une chaîne de bronze; les hommes de trait
se tenaient par derrière, et aux deux ailes il distribua des Naffur,
montés sur des chameaux à poils ras, couverts de plumes d'autruche.
Le suffète disposa les Carthaginois dans un ordre pareil. En dehors de
l'infanterie, près des vélites, il plaça les Clinabares, au delà les
Numides; quand le jour parut, ils étaient les uns et les autres ainsi
alignés face à face. Tous, de loin, se contemplaient avec leurs grands
yeux farouches. Il y eut d'abord une hésitation. Enfin les deux armées
s'ébranlèrent.
Les Barbares s'avançaient lentement, pour ne point s'essouffler, en
battant la terre avec leurs pieds; le centre de l'armée punique formait
une courbe convexe. Puis un choc terrible éclata, pareil au craquement
de deux flottes qui s'abordent. Le premier rang des Barbares s'était
vite entr'ouvert; et les gens de trait, cachés derrière les autres,
lançaient leurs balles, leurs flèches, leurs javelots. Cependant la
courbe des Carthaginois peu à peu s'aplatissait, elle devint toute
droite, puis s'infléchit; alors les deux sections des vélites se
rapprochèrent parallèlement, comme les branches d'un compas qui se
referme. Les Barbares, acharnés contre la phalange, entraient dans sa
crevasse; ils se perdaient. Mâtho les arrêta; et, tandis que les ailes
carthaginoises continuaient à s'avancer, il fit écouler les trois rangs
inférieurs de sa ligne; bientôt ils débordèrent ses flancs, et son
armée apparut sur une triple longueur.
Mais les Barbares placés aux deux bouts se trouvaient les plus faibles,
ceux de la gauche surtout, qui avaient épuisé leurs carquois, et la
troupe des vélites, enfin arrivée contre eux, les entamait largement.
Mâtho les tira en arrière. Sa droite contenait des Campaniens armés de
haches; il la poussa sur la gauche carthaginoise; le centre attaquait
l'ennemi; et ceux de l'autre extrémité, hors de péril, tenaient les
vélites en respect.
Alors Hamilcar divisa ses cavaliers par escadrons, mit entre eux des
hoplites, et il les lâcha sur les Mercenaires.
Ces masses en forme de cône présentaient un front de chevaux, et
leurs parois plus larges se hérissaient toutes remplies de lances. Il
était impossible aux Barbares de résister; seuls, les fantassins grecs
avaient des armures d'airain; tous les autres, des coutelas au bout
d'une perche, des faux prises dans les métairies, des glaives fabriqués
avec la jante d'une roue; les lames trop molles se tordaient en
frappant, et pendant qu'ils étaient à les redresser sous leurs talons,
les Carthaginois, de droite et de gauche, les massacraient commodément.
Les Étrusques, rivés à leur chaîne, ne bougeaient pas; ceux qui étaient
morts, ne pouvant tomber, faisaient obstacle avec leurs cadavres; et
cette grosse ligne de bronze tour à tour s'écartait et se resserrait,
souple comme un serpent, inébranlable comme un mur. Les Barbares
venaient se reformer derrière elle, haletaient une minute;--puis ils
repartaient, avec les tronçons de leurs armes à la main.
Beaucoup déjà n'en avaient plus, et ils sautaient sur les Carthaginois
qu'ils mordaient au visage comme des chiens. Les Gaulois, par orgueil,
se dépouillèrent de leurs sayons; ils montraient de loin leurs grands
corps tout blancs; pour épouvanter l'ennemi, ils élargissaient leurs
blessures. Au milieu des syntagmes puniques on n'entendait plus la voix
du crieur annonçant les ordres; les étendards au-dessus de la poussière
répétaient leurs signaux, et chacun allait, emporté dans l'oscillation
de la grande masse qui l'entourait.
Hamilcar commanda aux Numides d'avancer. Mais les Naffur se
précipitèrent à leur rencontre.
Habillés de vastes robes noires avec une houppe de cheveux au sommet du
crâne et un bouclier en cuir de rhinocéros, ils manœuvraient un fer
sans manche retenu par une corde; et leurs chameaux, tout hérissés de
plumes, poussaient de longs gloussements rauques. Les lames tombaient
à des places précises, puis remontaient d'un coup sec, avec un membre
après elles. Les bêtes furieuses galopaient à travers les syntagmes.
Quelques-unes, dont les jambes étaient rompues, allaient en sautillant,
comme des autruches blessées.
L'infanterie punique tout entière revint sur les Barbares; elle les
coupa. Leurs manipules tournoyaient, espacées les unes des autres.
Les armes des Carthaginois plus brillantes les encerclaient comme
des couronnes d'or; un fourmillement s'agitait au milieu, et le
soleil, frappant dessus, mettait aux pointes des glaives des lueurs
blanches qui voltigeaient. Cependant des files de Clinabares restaient
étendues sur la plaine; des Mercenaires arrachaient leurs armures,
s'en revêtaient, puis ils retournaient au combat. Les Carthaginois,
trompés, plusieurs fois s'engagèrent au milieu d'eux! Une hébétude
les immobilisait, ou bien ils refluaient, et de triomphantes clameurs
s'élevant au loin avaient l'air de les pousser comme des épaves dans
une tempête. Hamilcar se désespérait; tout allait périr sous le génie
de Mâtho et l'invincible courage des Mercenaires!
Mais un large bruit de tambourins éclata dans l'horizon. C'était une
foule, des vieillards, des malades, des enfants de quinze ans et même
des femmes qui, ne résistant plus à leur angoisse, étaient partis de
Carthage; et, pour se mettre sous la protection d'une chose formidable,
ils avaient pris, chez Hamilcar, le seul éléphant que possédât
maintenant la République, celui dont la trompe était coupée.
Alors il sembla aux Carthaginois que la patrie, abandonnant ses
murailles, venait leur commander de mourir pour elle. Un redoublement
de fureur les saisit, et les Numides entraînèrent tous les autres.
Les Barbares, au milieu de la plaine, s'étaient adossés contre un
monticule. Ils n'avaient aucune chance de vaincre, pas même de
survivre; mais c'étaient les meilleurs, les plus intrépides et les plus
forts.
Les gens de Carthage se mirent à envoyer, par-dessus les Numides, des
broches, des lardoires, des marteaux; ceux dont les consuls avaient
eu peur mouraient sous des bâtons lancés par des femmes; la populace
punique exterminait les Mercenaires.
Ils s'étaient réfugiés sur le haut de la colline. Leur cercle, à chaque
brèche nouvelle, se refermait; deux fois il descendit, une secousse
le repoussait aussitôt; et les Carthaginois, pêle-mêle, étendaient
les bras; ils allongeaient leurs piques entre les jambes de leurs
compagnons et fouillaient, au hasard, devant eux. Ils glissaient dans
le sang; la pente du terrain trop rapide faisait rouler en bas les
cadavres. L'éléphant, qui tâchait de gravir le monticule, en avait
jusqu'au ventre; on aurait dit qu'il s'étalait dessus avec délices,--et
sa trompe, écourtée, large du bout, de temps à autre se levait, comme
une énorme sangsue.
Tous s'arrêtèrent. Les Carthaginois, en grinçant des dents,
contemplaient le haut de la colline, où les Barbares se tenaient
debout; enfin, ils s'élancèrent brusquement, et la mêlée recommença.
Souvent les Mercenaires les laissaient approcher en leur criant qu'ils
voulaient se rendre; puis, avec un ricanement effroyable, d'un coup,
ils se tuaient; et à mesure que les morts tombaient, les autres pour se
défendre montaient dessus. C'était comme une pyramide, qui peu à peu
grandissait.
Bientôt ils ne furent que cinquante, puis que vingt, que trois et que
deux seulement, un Samnite armé d'une hache, et Mâtho qui avait encore
son épée.
Le Samnite, courbé sur les jarrets, poussait alternativement sa hache
de droite et de gauche, en avertissant Mâtho des coups qu'on lui
portait. «--Maître, par-ci! par-là! baisse-toi!»
Mâtho avait perdu ses épaulières, son casque, sa cuirasse; il était
complètement nu,--plus livide que les morts, les cheveux tout droits,
avec deux plaques d'écume aux coins des lèvres; et son épée tournoyait
si rapidement, qu'elle faisait une auréole autour de lui. Une pierre
la brisa près de la garde; le Samnite était tué et le flot des
Carthaginois se resserrait; ils le touchaient. Alors il leva vers le
ciel ses deux mains vides, puis il ferma les yeux,--et ouvrant les
bras, comme un homme du haut d'un promontoire qui se jette à la mer, il
se lança dans les piques.
Elles s'écartèrent devant lui. Plusieurs fois il courut contre les
Carthaginois. Mais toujours ils reculaient, en détournant leurs armes.
Son pied heurta un glaive. Mâtho voulut le saisir. Il se sentit lié par
les poings et les genoux, et il tomba.
C'était Narr'Havas qui le suivait depuis quelque temps, pas à pas, avec
un de ces larges filets à prendre les bêtes farouches; profitant du
moment qu'il se baissait, il l'en avait enveloppé.
On l'attacha sur l'éléphant, les quatre membres en croix; et tous
ceux qui n'étaient pas blessés, l'escortant, se précipitèrent à grand
tumulte vers Carthage.
La nouvelle de la victoire y était parvenue, chose inexplicable, dès
la troisième heure de la nuit; la clepsydre de Khamon avait versé la
cinquième comme ils arrivaient à Malqua; alors Mâtho ouvrit les yeux.
Il y avait tant de lumières sur les maisons que la ville paraissait
tout en flammes.
Une immense clameur venait à lui, vaguement; et, couché sur le dos, il
regardait les étoiles.
Une porte se referma, et des ténèbres l'enveloppèrent.
Le lendemain, à la même heure, le dernier des hommes restés dans le
défilé de la Hache expirait.
Le jour que leurs compagnons étaient partis, des Zuaèces qui s'en
retournaient avaient fait ébouler les roches, et ils les avaient
nourris quelque temps.
Les Barbares s'attendaient toujours à revoir Mâtho;--et ils ne
voulaient point quitter la montagne par découragement, par langueur,
par cette obstination des malades qui se refusent à changer de place;
enfin les provisions épuisées, les Zuaèces s'en allèrent. On savait
qu'ils n'étaient plus que treize cents à peine, et l'on n'eut pas
besoin, pour en finir, d'employer des soldats.
Les bêtes féroces, les lions surtout, depuis trois ans que la guerre
durait, s'étaient multipliés. Narr'Havas avait fait une grande battue;
puis courant sur eux, après avoir attaché des chèvres de distance en
distance, il les avait poussés vers le défilé de la Hache;--et tous
maintenant y vivaient, quand arriva l'homme envoyé par les anciens pour
savoir ce qui restait des Barbares.
Sur l'étendue de la plaine, des lions et des cadavres étaient couchés,
et les morts se confondaient avec des vêtements et des armures.
A presque tous, le visage ou bien un bras manquait; quelques-uns
paraissaient intacts encore; d'autres étaient desséchés complètement et
des crânes poudreux emplissaient des casques; des pieds qui n'avaient
plus de chair sortaient tout droits des cnémides, des squelettes
gardaient leurs manteaux; des ossements, nettoyés par le soleil,
faisaient des taches luisantes au milieu du sable.
Les lions reposaient la poitrine contre le sol et les deux pattes
allongées, tout en clignant leurs paupières sous l'éclat du jour,
exagéré par la réverbération des roches blanches. D'autres, assis sur
leur croupe, regardaient fixement devant eux, ou bien, à demi perdus
dans leurs grosses crinières, ils dormaient roulés en boule, et tous
avaient l'air repus, las, ennuyés. Ils étaient immobiles comme la
montagne et les morts. La nuit descendait; de larges bandes rouges
rayaient le ciel à l'occident.
Dans un de ces amas qui bosselaient irrégulièrement la plaine, quelque
chose de plus vague qu'un spectre se leva. Alors un des lions se mit
à marcher, découpant avec sa forme monstrueuse une ombre noire sur le
fond du ciel pourpre;--quand il fut près de l'homme, il le renversa
d'un seul coup de patte.
Puis, étalé dessus à plat ventre, du bout de ses crocs, lentement, il
étirait les entrailles.
Ensuite il ouvrit sa gueule toute grande, et durant quelques minutes il
poussa un long rugissement, que les échos de la montagne répétèrent, et
qui se perdit enfin dans la solitude.
Tout à coup, de petits graviers roulèrent d'en haut. On entendit un
frôlement de pas rapides;--et du côté de la herse, du côté de la gorge,
des museaux pointus, des oreilles droites parurent; des prunelles
fauves brillaient. C'étaient les chacals arrivant pour manger les
restes.
Le Carthaginois, qui regardait penché au haut du précipice, s'en
retourna.
XV
MATHO
Carthage était en joie,--une joie profonde, universelle, démesurée,
frénétique; on avait bouché les trous des ruines, repeint les statues
des Dieux, des branches de myrte parsemaient les rues, au coin
des carrefours l'encens fumait, et la multitude sur les terrasses
faisait avec ses vêtements bigarrés comme des tas de fleurs qui
s'épanouissaient dans l'air.
Le continuel glapissement des voix était dominé par le cri des porteurs
d'eau arrosant les dalles; des esclaves d'Hamilcar offraient, en son
nom, de l'orge grillée et des morceaux de viande crue; on s'abordait;
on s'embrassait en pleurant; les villes tyriennes étaient prises, les
Nomades dispersés, tous les Barbares anéantis. L'Acropole disparaissait
sous des velariums de couleurs; les éperons des trirèmes, alignés en
dehors du môle, resplendissaient comme une digue de diamants; partout
on sentait l'ordre rétabli, une existence nouvelle qui recommençait, un
vaste bonheur épandu: c'était le jour du mariage de Salammbô avec le
roi des Numides.
Sur la terrasse du temple de Khamon, de gigantesques orfèvreries
chargeaient trois longues tables où allaient s'asseoir les prêtres, les
anciens et les piches, et il y en avait une quatrième plus haute, pour
Hamilcar, pour Narr'Havas et pour elle; car Salammbô par la restitution
du voile ayant sauvé la patrie, le peuple faisait de ses noces une
réjouissance nationale, et en bas, sur la place, il attendait qu'elle
parût.
Un autre désir plus âcre, irritait son impatience: la mort de Mâtho
était promise pour la cérémonie.
On avait proposé d'abord de l'écorcher vif, de lui couler du plomb
dans les entrailles, de le faire mourir de faim; on l'attacherait
contre un arbre, et un singe, derrière lui, le frapperait sur la tête
avec une pierre; il avait offensé Tanit, les cynocéphales de Tanit
la vengeraient. D'autres étaient d'avis qu'on le promenât sur un
dromadaire, après lui avoir passé en plusieurs endroits du corps des
mèches de lin trempées d'huile;--et ils se plaisaient à l'idée du grand
animal vagabondant par les rues avec cet homme qui se tordrait sous les
feux comme un candélabre agité par le vent.