Une raison plus profonde faisait secourir Carthage; on sentait bien

que si les Mercenaires triomphaient, depuis le soldat jusqu'au laveur

d'écuelles, tout s'insurgerait, et qu'aucun gouvernement, aucune maison

ne pourrait y résister.

Hamilcar, pendant ce temps-là, battait les campagnes orientales. Il

refoula les Gaulois; et les Barbares se trouvèrent comme assiégés.

Alors il se mit à les harceler. Il arrivait, s'éloignait, et

renouvelant toujours cette manœuvre, peu à peu il les détacha de leurs

campements. Spendius fut obligé de les suivre; Mâtho, à la fin, céda

comme lui.

Il ne dépassa point Tunis. Il s'enferma dans ses murs. Cette

obstination était pleine de sagesse, car bientôt on aperçut Narr'Havas

qui sortait par la porte de Khamon avec ses éléphants et ses soldats;

Hamilcar le rappelait. Mais déjà les autres Barbares erraient dans les

provinces à la poursuite du suffète.

Il avait reçu à Clypea trois mille Gaulois. Il fit venir des chevaux de

la Cyrénaïque, des armures du Brutium, et il recommença la guerre.

Jamais son génie ne fut aussi impétueux et fertile. Pendant cinq lunes

il les traîna derrière lui,--ayant un but où il voulait les conduire.

Les Barbares avaient tenté d'abord de l'envelopper par de petits

détachements; il leur échappait toujours. Ils ne se quittèrent plus.

Leur armée était de quarante mille hommes environ, et plusieurs fois

ils eurent la jouissance de voir les Carthaginois reculer.

Ce qui les tourmentait, c'étaient les cavaliers de Narr'Havas! Souvent,

aux heures les plus lourdes, quand on avançait par les plaines en

sommeillant sous le poids des armes, tout à coup une grosse ligne de

poussière montait à l'horizon; des galops accouraient, et du sein

d'un nuage plein de prunelles flamboyantes, une pluie de dards se

précipitait. Les Numides, couverts de manteaux blancs, poussaient de

grands cris, levaient les bras en serrant des genoux leurs étalons

cabrés, les faisaient tourner brusquement, puis disparaissaient. Ils

avaient à quelque distance, sur des dromadaires, des provisions de

javelots, et ils revenaient plus terribles, hurlaient comme des loups,

s'enfuyaient comme des vautours. Ceux des Barbares placés au bord des

files tombaient un à un;--et l'on continuait ainsi jusqu'au soir, où

l'on tâchait d'entrer dans les montagnes.

Bien qu'elles fussent périlleuses pour les éléphants, Hamilcar s'y

engagea. Il suivit la longue chaîne qui s'étend depuis le promontoire

Hermæum jusqu'au sommet du Zagouan. C'était, croyaient-ils, un moyen de

cacher l'insuffisance de ses troupes. Mais l'incertitude continuelle où

il les maintenait finissait par les exaspérer plus qu'aucune défaite.

Ils ne se décourageaient pas et marchaient derrière lui.

Enfin, un soir, entre la montagne d'Argent et la montagne de Plomb, au

milieu de grosses roches, à l'entrée d'un défilé, ils surprirent un

corps de vélites; l'armée entière était certainement devant ceux-là,

car on entendait un bruit de pas avec des clairons; aussitôt les

Carthaginois s'enfuirent par la gorge. Elle dévalait dans une plaine

ayant la forme d'un fer de hache et environnée de hautes falaises.

Pour atteindre les vélites, les Barbares s'y élancèrent; tout au fond,

parmi les bœufs qui galopaient, d'autres Carthaginois couraient

tumultueusement. On aperçut un homme en manteau rouge, c'était le

suffète; un redoublement de fureur et de joie les emporta. Plusieurs,

soit paresse ou prudence, étaient restés au seuil du défilé. Mais la

cavalerie, débouchant d'un bois, à coups de piques et de sabres, les

rabattit sur les autres; et bientôt tous les Barbares furent en bas,

dans la plaine.

Puis, cette grande masse d'hommes ayant oscillé quelque temps,

s'arrêta; ils ne découvraient aucune issue.

Ceux qui étaient le plus près du défilé revinrent; le passage avait

entièrement disparu. On héla ceux de l'avant pour les faire continuer;

ils s'écrasaient contre la montagne, et de loin ils invectivèrent leurs

compagnons qui ne savaient pas retrouver la route.

En effet, à peine les Barbares étaient-ils descendus, que des hommes,

tapis derrière les roches, en les soulevant avec des poutres, les

avaient renversées; et comme la pente était rapide, ces blocs énormes,

roulant pêle-mêle, avaient bouché l'étroit orifice complètement.

A l'autre extrémité de la plaine s'étendait un long couloir, çà et là

fendu par des crevasses, et qui conduisait à un ravin montant vers

le plateau supérieur où se tenait l'armée punique. Dans ce couloir,

contre la paroi de la falaise, on avait d'avance disposé des échelles;

et, protégés par les détours des crevasses, les vélites, avant d'être

rejoints, purent les saisir et remonter. Plusieurs même s'engagèrent

jusqu'au bas de la ravine; on les tira avec des câbles, car le terrain

en cet endroit était un sable mouvant et d'une telle inclinaison que,

même sur les genoux, il eût été impossible de le gravir. Les Barbares,

presque immédiatement, y arrivèrent. Mais une herse, haute de quarante

coudées, et faite à la mesure exacte de l'intervalle, s'abaissa devant

eux tout à coup, comme un rempart qui serait tombé du ciel.

Donc les combinaisons du suffète avaient réussi. Aucun des Mercenaires

ne connaissait la montagne, et, marchant à la tête des colonnes, ils

avaient entraîné les autres. Les roches, un peu étroites par la base,

s'étaient facilement abattues; et tandis que tous couraient, son armée,

dans l'horizon, avait crié comme en détresse. Hamilcar, il est vrai,

pouvait perdre ses vélites, la moitié seulement y resta. Il en eût

sacrifié vingt fois davantage pour le succès d'une pareille entreprise.

Jusqu'au matin, les Barbares se poussèrent en files compactes d'un bout

à l'autre de la plaine. Ils tâtaient la montagne avec leurs mains,

cherchant à découvrir un passage.

Enfin le jour se leva; ils aperçurent partout autour d'eux une grande

muraille blanche, taillée à pic. Et pas un moyen de salut, pas un

espoir! Les deux sorties naturelles de cette impasse étaient fermées

par la herse et par l'amoncellement des roches.

Tous se regardèrent sans parler. Ils s'affaissèrent sur eux-mêmes,

en se sentant un froid de glace dans les reins, et aux paupières une

pesanteur accablante.

Ils se relevèrent et bondirent contre les roches. Mais les plus basses,

pressées par le poids des autres, étaient inébranlables. Ils tâchèrent

de s'y cramponner pour atteindre au sommet; la forme ventrue de ces

grosses masses repoussait toute prise. Ils voulurent fendre le terrain

des deux côtés de la gorge; leurs instruments se brisèrent. Avec les

mâts des tentes, ils firent un grand feu; le feu ne pouvait pas brûler

la montagne.

Ils revinrent sur la herse; elle était garnie de longs clous, épais

comme des pieux, aigus comme les dards d'un porc-épic et plus serrés

que les crins d'une brosse. Mais tant de rage les animait qu'ils se

précipitèrent contre elle. Les premiers y entrèrent jusqu'à l'échine,

les seconds refluèrent par-dessus; et tout retomba, en laissant à ces

horribles branches des lambeaux humains et des chevelures ensanglantées.

Quand le découragement se fut un peu calmé, on examina ce qu'il y

avait de vivres. Les Mercenaires, dont les bagages étaient perdus, en

possédaient à peine pour deux jours; et tous les autres s'en trouvaient

dénués,--car ils attendaient un convoi promis par les villages du sud.

Cependant des taureaux vagabondaient, ceux que les Carthaginois avaient

lâchés dans la gorge afin d'attirer les Barbares. Ils les tuèrent à

coups de lances; on les mangea, et les estomacs étant remplis, les

pensées furent moins lugubres.

Le lendemain, ils égorgèrent tous les mulets, une quarantaine environ;

puis on racla leurs peaux, on fit bouillir leurs entrailles, on pila

les ossements, et ils ne désespéraient pas encore; l'armée de Tunis,

prévenue sans doute, allait venir.

Mais le soir du cinquième jour, la faim redoubla; ils rongèrent les

baudriers des glaives et les petites éponges bordant le fond des

casques.

Ces quarante mille hommes étaient tassés dans l'espèce d'hippodrome

que formait autour d'eux la montagne. Quelques-uns restaient devant

la herse ou à la base des roches; les autres couvraient la plaine

confusément. Les forts s'évitaient, et les timides recherchaient les

braves, qui ne pouvaient pourtant les sauver.

On avait, à cause de leur infection, enterré vivement les cadavres des

vélites; la place des fosses ne s'apercevait plus.

Tous les Barbares languissaient, couchés par terre. Entre deux lignes,

çà et là, un vétéran passait; et ils hurlaient des malédictions contre

les Carthaginois, contre Hamilcar--et contre Mâtho, bien qu'il fût

innocent de leur désastre; mais il leur semblait que leurs douleurs

eussent été moindres s'ils les avaient partagées. Puis ils gémissaient;

quelques-uns pleuraient tout bas, comme de petits enfants.

Ils venaient vers les capitaines et ils les suppliaient de leur

accorder quelque chose qui apaisât leurs souffrances. Les autres ne

répondaient rien,--ou, saisis de fureur, ils ramassaient une pierre et

la leur jetaient au visage.

Plusieurs conservaient soigneusement, dans un trou en terre, une

réserve de nourriture, quelques poignées de dattes, un peu de farine;

et on mangeait cela pendant la nuit, en baissant la tête sous son

manteau. Ceux qui avaient des épées les gardaient nues dans leurs

mains; les plus défiants se tenaient debout, adossés contre la montagne.

Ils accusaient leurs chefs et les menaçaient. Autharite ne craignait

pas de se montrer. Avec cette obstination de Barbare que rien ne

rebute, vingt fois par jour il s'avançait jusqu'au fond, vers les

roches, espérant chaque fois les trouver peut-être déplacées; et

balançant ses lourdes épaules couvertes de fourrures, il rappelait à

ses compagnons un ours qui sort de sa caverne, au printemps, pour voir

si les neiges sont fondues.

Spendius, entouré de Grecs, se cachait dans une des crevasses; comme il

avait peur, il fit répandre le bruit de sa mort.

Ils étaient maintenant d'une maigreur hideuse; leur peau se plaquait de

marbrures bleuâtres. Le soir du neuvième jour, trois Ibériens moururent.

Leurs compagnons, effrayés, quittèrent la place. On les dépouilla; et

ces corps nus et blancs restèrent sur le sable, au soleil.

Alors des Garamantes se mirent lentement à rôder tout autour.

C'étaient des hommes accoutumés à l'existence des solitudes et qui

ne respectaient aucun dieu. Enfin le plus vieux de la troupe fit un

signe, et se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux ils en

prirent des lanières; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient.

Les autres regardaient de loin; on poussa des cris d'horreur;--beaucoup

cependant, au fond de l'âme, jalousaient leur courage.

Au milieu de la nuit, quelques-uns de ceux-là se rapprochèrent, et,

dissimulant leur désir, ils en demandaient une mince bouchée, seulement

pour essayer, disaient-ils. De plus hardis survinrent; leur nombre

augmenta; ce fut bientôt une foule. Mais presque tous, en sentant cette

chair au bord des lèvres, laissaient leur main retomber; d'autres, au

contraire, la dévoraient avec délices.

Afin d'être entraînés par l'exemple, ils s'excitaient mutuellement.

Tel qui avait d'abord refusé allait voir les Garamantes et ne revenait

plus. Ils faisaient cuire les morceaux sur des charbons à la pointe

d'une épée; on les salait avec de la poussière et l'on se disputait les

meilleurs. Quand il ne resta plus rien des trois cadavres, les yeux se

portèrent sur toute la plaine pour en trouver d'autres.

Mais ne possédait-on pas des Carthaginois, vingt captifs faits dans la

dernière rencontre et que personne, jusqu'à présent, n'avait remarqués?

Ils disparurent; c'était une vengeance, d'ailleurs.--Puis, comme il

fallait vivre, comme le goût de cette nourriture s'était développé,

comme on se mourait, on égorgea les porteurs d'eau, les palefreniers,

tous les valets des Mercenaires. Chaque jour on en tuait. Quelques-uns

mangeaient beaucoup, reprenaient des forces et n'étaient plus tristes.

Bientôt cette ressource vint à manquer. Alors l'envie se tourna sur

les blessés et les malades. Puisqu'ils ne pouvaient se guérir, autant

les délivrer de leurs tortures; et, sitôt qu'un homme chancelait, tous

s'écriaient qu'il était maintenant perdu et devait servir aux autres.

Pour accélérer leur mort, on employait des ruses; on leur volait le

dernier reste de leur immonde portion; comme par mégarde, on marchait

sur eux; les agonisants, pour faire croire à leur vigueur, tâchaient

d'étendre les bras, de se relever, de rire. Des gens évanouis se

réveillaient au contact d'une lame ébréchée qui leur sciait un membre;

et ils tuaient encore, par férocité, sans besoin, pour assouvir leur

fureur.

Un brouillard lourd et tiède, comme il en arrive dans ces régions

à la fin de l'hiver, le quatorzième jour s'abattit sur l'armée.

Ce changement de la température amena des morts nombreuses, et la

corruption se développait effroyablement vite dans la chaude humidité

retenue par les parois de la montagne. La bruine qui tombait sur les

cadavres, en les amollissant, fit bientôt de toute la plaine une

large pourriture. Des vapeurs blanchâtres flottaient au-dessus; elles

piquaient les narines, pénétraient la peau, troublaient les yeux; et

les Barbares croyaient entrevoir les souffles exhalés, les âmes de

leurs compagnons. Un dégoût immense les accabla. Ils n'en voulaient

plus, ils aimaient mieux mourir.

Deux jours après, le temps redevint pur et la faim les reprit. Il leur

semblait parfois qu'on leur arrachait l'estomac avec des tenailles.

Alors, ils se roulaient saisis de convulsions, jetaient dans leur

bouche des poignées de terre, se mordaient les bras et éclataient en

rires frénétiques.

La soif les tourmentait encore plus, car ils n'avaient pas une goutte

d'eau, les outres, depuis le neuvième jour, étant complètement taries.

Pour tromper le besoin, ils s'appliquaient sur la langue les écailles

métalliques des ceinturons, les pommeaux en ivoire, les fers des

glaives. D'anciens conducteurs de caravanes se comprimaient le ventre

avec des cordes. D'autres suçaient un caillou. On buvait de l'urine,

refroidie dans les casques d'airain.

Et ils attendaient toujours l'armée de Tunis! La longueur du temps

qu'elle mettait à venir, d'après leurs conjectures, certifiait son

arrivée prochaine. D'ailleurs Mâtho, qui était un brave, ne les

abandonnerait pas. «Ce sera pour demain!» se disaient-ils; et demain se

passait.

Au commencement, ils avaient fait des prières, des vœux, pratiqué

toutes sortes d'incantations. A présent ils ne sentaient pour leurs

Divinités que de la haine, et, par vengeance, tâchaient de ne plus y

croire.

Les hommes de caractère violent périrent les premiers; les Africains

résistèrent mieux que les Gaulois. Zarxas, entre les Baléares, restait

étendu tout de son long, les cheveux par-dessus le bras, inerte.

Spendius trouva une plante à larges feuilles emplies d'un suc abondant,

et, l'ayant déclarée vénéneuse afin d'en écarter les autres, il s'en

nourrissait.

On était trop faible pour abattre, d'un coup de pierre, les corbeaux

qui volaient. Quelquefois, lorsqu'un gypaëte, posé sur un cadavre,

le déchiquetait depuis longtemps déjà, un homme se mettait à ramper

vers lui avec un javelot entre les dents. Il s'appuyait d'une main,

et, après avoir bien visé, il lançait son arme. La bête aux plumes

blanches, troublée par le bruit, s'interrompait, regardait à l'entour

d'un air tranquille, comme un cormoran sur un écueil, puis elle

replongeait son hideux bec jaune; et l'homme désespéré retombait à plat

ventre dans la poussière. Quelques-uns parvenaient à découvrir des

caméléons, des serpents. Mais ce qui les faisait vivre, c'était l'amour

de la vie. Ils tendaient leur âme sur cette idée exclusivement--et se

rattachaient à l'existence par un effort de volonté qui la prolongeait.

Les plus stoïques se tenaient les uns près des autres, assis en rond,

au milieu de la plaine, çà et là, entre les morts; et, enveloppés dans

leurs manteaux, ils s'abandonnaient silencieusement à leur tristesse.

Ceux qui étaient nés dans les villes se rappelaient des rues toutes

retentissantes, des tavernes, des théâtres, des bains, et les boutiques

des barbiers où l'on écoute des histoires. D'autres revoyaient des

campagnes au coucher du soleil, quand les blés jaunes ondulent et que

les grands bœufs remontent les collines avec le soc des charrues sur

le cou. Les voyageurs rêvaient à des citernes, les chasseurs à leurs

forêts, les vétérans à des batailles;--et, dans la somnolence qui les

engourdissait, leurs pensées se heurtaient avec l'emportement et la

netteté des songes. Des hallucinations les envahissaient tout à coup;

ils cherchaient dans la montagne une porte pour s'enfuir et voulaient

passer au travers. D'autres, croyant naviguer par une tempête,

commandaient la manœuvre d'un navire, ou bien ils se reculaient

épouvantés, apercevant, dans les nuages, des bataillons puniques. Il y

en avait qui se figuraient être à un festin, et ils chantaient.

Beaucoup, par une étrange manie, répétaient le même mot ou faisaient

continuellement le même geste. Puis, quand ils venaient à relever la

tête et à se regarder, des sanglots les étouffaient en découvrant

l'horrible ravage de leurs figures. Quelques-uns ne souffraient plus,

et pour employer les heures, ils se racontaient les périls auxquels ils

avaient échappé.

Leur mort à tous était certaine, imminente. Combien de fois

n'avaient-ils pas tenté de s'ouvrir un passage! Quant à implorer les

conditions du vainqueur, par quel moyen? ils ne savaient même pas où se

trouvait Hamilcar.

Le vent soufflait du côté de la ravine. Il faisait couler le sable

par-dessus la herse en cascades, perpétuellement; et les manteaux

et les chevelures des Barbares s'en recouvraient comme si la terre,

montant sur eux, avait voulu les ensevelir. Rien ne bougeait;

l'éternelle montagne, chaque matin, leur semblait encore plus haute.

Quelquefois des bandes d'oiseaux passaient à tire-d'aile, en plein ciel

bleu, dans la liberté de l'air. Ils fermaient les yeux pour ne pas les

voir.

On sentait d'abord un bourdonnement dans les oreilles, les ongles

noircissaient, le froid gagnait la poitrine; on se couchait sur le côté

et l'on s'éteignait dans un cri.

Le dix-neuvième jour, deux mille Asiatiques étaient morts, quinze cents

de l'Archipel, huit mille de la Libye, les plus jeunes des Mercenaires

et des tribus complètes--en tout vingt mille soldats, la moitié de

l'armée.

Autharite, qui n'avait plus que cinquante Gaulois, allait se faire tuer

pour en finir, quand, au sommet de la montagne, en face de lui, il crut

voir un homme.

Cet homme, à cause de l'élévation, ne paraissait pas plus grand qu'un

nain. Cependant Autharite reconnut à son bras gauche un bouclier en

forme de trèfle. Il s'écria: «--Un Carthaginois!» Et, dans la plaine,

devant la herse et sous les roches, immédiatement tous se levèrent.

Le soldat se promenait au bord du précipice; d'en bas les Barbares le

regardaient.

Spendius ramassa une tête de bœuf; puis, avec deux ceintures ayant

composé un diadème, il le planta sur les cornes au bout d'une perche,

en témoignage d'intentions pacifiques. Le Carthaginois disparut. Ils

attendirent.

Enfin le soir, comme une pierre se détachant de la falaise, tout à

coup il tomba d'en haut un baudrier. Fait de cuir rouge et couvert de

broderie avec trois étoiles de diamant, il portait empreinte à son

milieu la marque du Grand-Conseil: un cheval sous un palmier. C'était

la réponse d'Hamilcar, le sauf-conduit qu'il envoyait.

Ils n'avaient rien à craindre; tout changement de fortune amenait la

fin de leurs maux. Une joie démesurée les agita; ils s'embrassaient,

pleuraient. Spendius, Autharite et Zarxas, quatre Italiotes, un Nègre

et deux Spartiates s'offrirent comme parlementaires. On les accepta.

Ils ne savaient cependant par quel moyen s'en aller.

Mais un craquement retentit dans la direction des roches; et la plus

élevée, ayant oscillé sur elle-même, rebondit jusqu'en bas. En effet,

si du côté des Barbares elles étaient inébranlables, car il aurait

fallu leur faire remonter un plan oblique (et, d'ailleurs, elles

se trouvaient tassées par l'étroitesse de la gorge), de l'autre,

au contraire, il suffisait de les heurter fortement pour qu'elles

descendissent. Les Carthaginois les poussèrent, et, au jour levant,

elles s'avançaient dans la plaine comme les gradins d'un immense

escalier en ruines.

Les Barbares ne pouvaient encore les gravir. On leur tendit des

échelles; tous s'y élancèrent. La décharge d'une catapulte les refoula;

les Dix seulement furent emmenés.

Ils marchaient entre les Clinabares et appuyaient leur main sur la

croupe des chevaux pour se soutenir.

Maintenant que leur première joie était passée, ils commençaient à

concevoir des inquiétudes. Les exigences d'Hamilcar seraient cruelles.

Mais Spendius les rassurait.

«--C'est moi qui parlerai!» Et il se vantait de connaître les choses

bonnes à dire pour le salut de l'armée.

Derrière tous les buissons, ils rencontraient des sentinelles en

embuscade. Elles se prosternaient devant le baudrier que Spendius avait

mis sur son épaule.

Quand ils arrivèrent dans le camp punique, la foule s'empressa autour

d'eux, et ils entendaient comme des chuchotements, des rires. La porte

d'une tente s'ouvrit.

Hamilcar était au fond, assis sur un escabeau, près d'une table basse

où brillait un glaive nu. Des capitaines, debout, l'entouraient.

En apercevant ces hommes, il fit un geste en arrière, puis il se pencha

pour les examiner.

Ils avaient les pupilles extraordinairement dilatées, avec un grand

cercle noir autour des yeux, qui se prolongeait jusqu'au bas de leurs

oreilles; leurs nez bleuâtres saillissaient entre leurs joues creuses,

fendillées par des rides profondes; la peau de leur corps, trop large

pour leurs muscles, disparaissait sous une poussière de couleur

ardoise; leurs lèvres se collaient contre leurs dents jaunes; ils

exhalaient une infecte odeur; on aurait dit des tombeaux entr'ouverts,

des sépulcres vivants.

Au milieu de la tente, il y avait sur une natte, où les capitaines

allaient s'asseoir, un plat de courges qui fumait. Les Barbares y

attachaient leurs yeux en grelottant de tous les membres, et des larmes

venaient à leurs paupières. Ils se contenaient cependant.

Hamilcar se détourna pour parler à quelqu'un. Alors ils se ruèrent

dessus, tous, à plat ventre. Leurs visages trempaient dans la graisse,

et le bruit de leur déglutition se mêlait aux sanglots de joie qu'ils

poussaient. Plutôt par étonnement que par pitié, sans doute, on

les laissa finir la gamelle. Quand ils se furent relevés, Hamilcar

commanda, d'un signe, à l'homme qui portait le baudrier de parler.

Spendius avait peur; il balbutiait.

Hamilcar, en l'écoutant, faisait tourner autour de son doigt une

grosse bague d'or, celle qui avait empreint sur le baudrier le sceau

de Carthage. Il la laissa tomber par terre; Spendius tout de suite la

ramassa; devant son maître, ses habitudes d'esclave le reprenaient. Les

autres frémirent, indignés de cette bassesse.

Mais le Grec haussa la voix, et rapportant les crimes d'Hannon qu'il

savait être l'ennemi de Barca, tâchant de l'apitoyer avec le détail de

leurs misères et les souvenirs de leur dévouement, il parla pendant

longtemps, d'une façon rapide, insidieuse, violente même; à la fin, il

s'oubliait, entraîné par la chaleur de son esprit.

Hamilcar répliqua qu'il acceptait leurs excuses. Donc la paix allait se

conclure, et maintenant elle serait définitive! Mais il exigeait qu'on

lui livrât dix des Mercenaires, à son choix, sans armes et sans tunique.

Ils ne s'attendaient pas à cette clémence; Spendius s'écria:

«--Oh! vingt, si tu veux, maître!

«--Non! dix me suffisent», répondit doucement Hamilcar.

On les fit sortir de la tente afin qu'ils pussent délibérer. Dès qu'ils

furent seuls, Autharite réclama pour les compagnons sacrifiés, et

Zarxas dit à Spendius:

«--Pourquoi ne l'as-tu pas tué? son glaive était là près de toi!

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 22 / 28 段