un endroit impénétrable, communiquant avec le rivage par un souterrain
que lui seul connaissait, et, en jetant les yeux à l'entour, il aspira
une large bouffée d'air. Puis il le déposa sur un escabeau, près des
boucliers d'or.
Personne, à présent, ne le voyait; il n'avait plus rien à observer;
alors il se soulagea. Comme une mère qui retrouve son premier-né perdu,
il se jeta sur son fils; il l'étreignait contre sa poitrine, il riait
et pleurait à la fois, l'appelait des noms les plus doux, le couvrait
de baisers; le petit Hannibal, effrayé par cette tendresse terrible, se
taisait maintenant.
Hamilcar s'en revint à pas muets, en tâtant les murs autour de lui; et
il arriva dans la grande salle, où la lumière de la lune entrait par
une des fentes du dôme; au milieu, l'esclave, repu, dormait, couché
tout de son long sur les pavés de marbre. Il le regarda, et une sorte
de pitié l'émut. Du bout de son cothurne, il lui avança un tapis sous
la tête. Puis il releva les yeux et considéra Tanit, dont le mince
croissant brillait dans ciel, et il se sentit plus fort que les Baals
et plein de mépris pour eux.
Les dispositions du sacrifice étaient déjà commencées.
On abattit dans le temple de Moloch un pan de mur pour en tirer le dieu
d'airain, sans toucher aux cendres de l'autel. Puis, dès que le soleil
se montra, les hiérodoules le poussèrent vers la place de Khamon.
Il allait à reculons, en glissant sur des cylindres; ses épaules
dépassaient la hauteur des murailles; du plus loin qu'ils
l'apercevaient, les Carthaginois s'enfuyaient bien vite, car on ne
pouvait contempler impunément le Baal que dans l'exercice de sa colère.
Une senteur d'aromates se répandit par les rues. Tous les temples à
la fois venaient de s'ouvrir; il en sortit des tabernacles montés
sur des chariots ou sur des litières, que des pontifes portaient.
De gros panaches de plumes se balançaient à leurs angles; et des
rayons s'échappaient de leurs faîtes aigus, terminés par des boules de
cristal, d'or, d'argent ou de cuivre.
C'étaient les Baalim chananéens, dédoublements du Baal suprême, qui
retournaient vers leur principe, pour s'humilier devant sa force et
s'anéantir dans sa splendeur.
Le pavillon de Melkarth, en pourpre fine, abritait une flamme de
pétrole; sur celui de Khamon, couleur d'hyacinthe, se dressait un
phallus d'ivoire, bordé d'un cercle de pierreries; entre les rideaux
d'Eschmoûn, bleus comme l'éther, un python endormi faisait un cercle
avec sa queue;--et les Dieux Patæques, tenus dans les bras de leurs
prêtres, semblaient de grands enfants emmaillotés, dont les talons
frôlaient la terre.
Ensuite venaient toutes les formes inférieures de la divinité:
Baal-Samin, dieu des espaces célestes; Baal-Peor, dieu des monts
sacrés; Baal-Zeboub, dieu de la corruption, et ceux des pays voisins
et des races congénères: l'Iarbal de la Libye, l'Adrammelech de la
Chaldée, le Kijun des Syriens; Derceto, à figure de vierge, rampait
sur ses nageoires; et le cadavre de Tammouz était traîné au milieu
d'un catafalque, entre des flambeaux et des chevelures. Pour asservir
les rois du firmament au Soleil et empêcher que leurs influences
particulières ne gênassent la sienne, on brandissait au bout de
longues perches des étoiles en métal diversement coloriées; tous s'y
trouvaient, depuis le noir Nebo, génie de Mercure, jusqu'au hideux
Rahab, qui est la constellation du Crocodile. Les Abaddirs, pierres
tombées de la lune, tournaient dans des frondes en fils d'argent; de
petits pains, reproduisant le sexe d'une femme, étaient portés sur des
corbeilles par les prêtres de Cérès; d'autres amenaient leurs fétiches,
leurs amulettes; des idoles oubliées reparurent; et même on avait pris
aux vaisseaux leurs symboles mystiques, comme si Carthage eût voulu se
recueillir tout entière dans une pensée de mort et de désolation.
Devant chacun des tabernacles, un homme tenait en équilibre, sur
sa tête, un large vase où fumait de l'encens. Des nuages çà et là
planaient; et l'on distinguait, dans ces grosses vapeurs, les tentures,
les pendeloques et les broderies des pavillons sacrés. Ils avançaient
lentement, à cause de leur poids énorme. L'essieu des chars quelquefois
s'accrochait dans les rues; alors les dévots profitaient de l'occasion
pour toucher les Baalim avec leurs vêtements, qu'ils gardaient ensuite
comme des choses saintes.
La statue d'airain continuait à s'avancer vers la place de Khamon. Les
riches, portant des sceptres à pomme d'émeraude, partirent du fond de
Mégara; les anciens, coiffés de diadèmes, s'étaient assemblés dans
Kinisdo; et les maîtres des finances, les gouverneurs des provinces,
les marchands, les soldats, les matelots et la horde nombreuse employée
aux funérailles, tous, avec les insignes de leur magistrature ou les
instruments de leur métier, se dirigèrent vers les tabernacles qui
descendaient de l'Acropole, entre les collèges des pontifes.
Par déférence pour Moloch, ils s'étaient ornés de leurs joyaux les plus
splendides. Des diamants étincelaient sur les vêtements noirs; mais
les anneaux trop larges tombaient des mains amaigries,--et rien n'était
lugubre comme cette foule silencieuse où les pendants d'oreilles
battaient contre des faces pâles, où les tiares d'or serraient des
fronts crispés par un désespoir atroce.
Enfin, le Baal arriva juste au milieu de la place. Ses pontifes, avec
des treillages, disposèrent une enceinte pour écarter la multitude, et
ils restèrent à ses pieds, autour de lui.
Les prêtres de Khamon, en robes de laine fauve, s'alignèrent devant
leur temple, sous les colonnes du portique; ceux d'Eschmoûn, en
manteau de lin, avec des colliers à tête de coucoupha et des tiares
pointues, s'établirent sur les marches de l'Acropole; les prêtres
de Melkarth, en tuniques violettes, prirent pour eux le côté de
l'occident; les prêtres des Abaddirs, serrés dans des bandes d'étoffes
phrygiennes, se placèrent à l'orient; et l'on rangea sur le côté du
midi, avec les nécromanciens tout couverts de tatouages, les hurleurs
en manteaux rapiécés, les desservants des Patæques et les Yidonim qui,
pour connaître l'avenir, se mettaient dans la bouche un os de mort.
Les prêtres de Cérès, habillés de robes bleues, s'étaient arrêtés,
prudemment, dans la rue de Satheb, et psalmodiaient à voix basse un
thesmophorion en dialecte mégarien.
De temps en temps, il arrivait des files d'hommes complètement nus,
les bras écartés et tous se tenant par les épaules. Ils tiraient, des
profondeurs de leur poitrine, une intonation rauque et caverneuse;
leurs prunelles, tendues vers le colosse, brillaient dans la
poussière, et ils se balançaient le corps à intervalles égaux, tous à
la fois, comme ébranlés par un seul mouvement. Ils étaient si furieux
que, pour établir l'ordre, les hiérodoules, à coups de bâton, les
firent se coucher sur le ventre, la face posée contre les treillages
d'airain.
Ce fut alors que, du fond de la Place, un homme en robe blanche
s'avança. Il perça lentement la foule, et l'on reconnut un prêtre
de Tanit,--le grand prêtre Schahabarim. Des huées s'élevèrent, car
la tyrannie du principe mâle prévalait ce jour-là dans toutes les
consciences, et la Déesse était même tellement oubliée, que l'on
n'avait pas remarqué l'absence de ses pontifes. Mais l'ébahissement
redoubla quand on l'aperçut ouvrant dans les treillages une des portes
destinées à ceux qui entreraient pour offrir les victimes. C'était,
croyaient les prêtres de Moloch, un outrage qu'il venait faire à leur
dieu; avec de grands gestes, ils essayaient de le repousser. Nourris
par les viandes des holocaustes, vêtus de pourpre comme des rois et
portant des bonnets à triple étage, ils conspuaient ce pâle eunuque
exténué de macérations; et des rires de colère secouaient sur leur
poitrine leur barbe noire, étalée en soleil.
Schahabarim, sans répondre, continuait à marcher; et, traversant pas
à pas toute l'enceinte, il arriva sous les jambes du colosse, puis
il le toucha des deux côtés en écartant les bras, ce qui était une
formule solennelle d'adoration. Depuis trop longtemps la Rabbet le
torturait; par désespoir, ou peut-être à défaut d'un dieu satisfaisant
complètement sa pensée, il se déterminait enfin pour celui-là.
La foule, épouvantée par cette apostasie, poussa un long murmure. On
sentait se rompre le dernier lien qui attachait les âmes à une divinité
clémente.
Mais Schahabarim, à cause de sa mutilation, ne pouvait participer au
culte du Baal. Les hommes en manteaux rouges l'exclurent de l'enceinte;
puis, quand il fut dehors, il tourna autour de tous les collèges,
successivement; et le prêtre, désormais sans dieu, disparut dans la
foule. Elle s'écartait à son approche.
Cependant un feu d'aloès, de cèdre et de laurier brûlait entre les
jambes du colosse. Ses longues ailes enfonçaient leur pointe dans la
flamme; les onguents dont il était frotté coulaient comme de la sueur
sur ses membres d'airain. Autour de la dalle ronde où il appuyait ses
pieds, les enfants, enveloppés de voiles noirs, formaient un cercle
immobile; et ses bras, démesurément longs, abaissaient leurs paumes
jusqu'à eux, comme pour saisir cette couronne et l'emporter dans le
ciel.
Les riches, les anciens, les femmes, toute la multitude se tassait
derrière les prêtres et sur les terrasses des maisons. Les grandes
étoiles peintes ne tournaient plus; les tabernacles étaient posés par
terre; et les fumées des encensoirs montaient perpendiculairement,
telles que des arbres gigantesques étalant au milieu de l'azur leurs
rameaux bleuâtres.
Plusieurs s'évanouirent; d'autres devenaient inertes et pétrifiés
dans leur extase. Une angoisse infinie pesait sur les poitrines. Les
dernières clameurs une à une s'éteignaient,--et le peuple de Carthage
haletait, absorbé dans le désir de sa terreur.
Enfin le grand-prêtre de Moloch passa la main gauche sous les voiles
des enfants, et il leur arracha du front une mèche de cheveux qu'il
jeta sur les flammes. Alors les hommes en manteaux rouges entonnèrent
l'hymne sacré:
«--Hommage à toi, Soleil! roi des deux zones, créateur qui s'engendre,
Père et Mère, Père et Fils, Dieu et Déesse, Déesse et Dieu!» Et leur
voix se perdit dans l'explosion des instruments sonnant tous à la fois,
pour étouffer les cris des victimes. Les scheminith à huit cordes,
les kinnor, qui en avaient dix, et les nebal, qui en avaient douze,
grinçaient, sifflaient, tonnaient. Des outres énormes hérissées de
tuyaux faisaient un clapotement aigu; les tambourins, battus à tours de
bras, retentissaient de coups sourds et rapides; et, malgré la fureur
des clairons, les salsalim claquaient, comme des ailes de sauterelle.
Les hiérodoules, avec un long crochet, ouvrirent les sept compartiments
étagés sur le corps du Baal. Dans le plus haut, on introduisit de la
farine; dans le second, deux tourterelles; dans le troisième, un singe;
dans le quatrième, un bélier; dans le cinquième, une brebis; comme on
n'avait pas de bœuf pour le sixième, on y jeta une peau tannée prise
au sanctuaire. La septième case restait béante.
Avant de rien entreprendre, il était bon d'essayer les bras du dieu.
De minces chaînettes partant de ses doigts gagnaient ses épaules et
redescendaient par derrière, où des hommes, tirant dessus, faisaient
monter, jusqu'à la hauteur de ses coudes, ses deux mains ouvertes
qui, en se rapprochant, arrivaient contre son ventre; elles remuèrent
plusieurs fois de suite, à petits coups saccadés. Puis les instruments
se turent. Le feu ronflait.
Les pontifes de Moloch se promenaient sur la grande dalle, en examinant
la multitude.
Il fallait un sacrifice individuel, une oblation volontaire et qui
était considérée comme entraînant les autres. Personne, jusqu'à
présent, ne se montrait; et les sept allées conduisant des barrières
au colosse étaient complètement vides. Pour encourager le peuple, les
prêtres tirèrent de leurs ceintures des poinçons, et ils se balafraient
le visage. On fit entrer dans l'enceinte les Dévoués, étendus sur
terre, en dehors. On leur jeta un paquet d'horribles ferrailles, et
chacun choisit sa torture. Ils se passaient des broches entre les
seins; ils se fendaient les joues; ils se mirent des couronnes d'épines
sur la tête; puis ils s'enlacèrent par les bras; et, entourant les
enfants, ils formaient un autre grand cercle, qui se contractait et
s'élargissait. Ils arrivaient contre la balustrade, se rejetaient en
arrière et recommençaient toujours, attirant à eux la foule par le
vertige de ce mouvement, tout plein de sang et de cris.
Peu à peu, des gens entrèrent jusqu'au fond des allées; ils lançaient
dans la flamme des perles, des vases d'or, des coupes, des flambeaux,
toutes leurs richesses; les offrandes, de plus en plus, devenaient
splendides et multipliées. Enfin un homme qui chancelait, un homme pâle
et hideux de terreur, poussa un enfant; puis on aperçut entre les mains
du colosse une petite masse noire; elle s'enfonça dans l'ouverture
ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle;--et
un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les
renaissances de l'éternité.
Ils montaient lentement, et, comme la fumée en s'envolant faisait de
hauts tourbillons, ils semblaient de loin disparaître dans un nuage.
Pas un ne bougeait. Ils étaient liés aux poignets et aux chevilles; et
la sombre draperie les empêchait de rien voir et d'être reconnus.
Hamilcar, en manteau rouge comme les prêtres de Moloch, se tenait
auprès du Baal, debout devant l'orteil de son pied droit. Quand on
amena le quatorzième enfant, tout le monde put s'apercevoir qu'il
eut un grand geste d'horreur. Mais bientôt, reprenant son attitude,
il croisa ses bras; et il regardait par terre. De l'autre côté de la
statue, le grand-pontife restait immobile comme lui; baissant sa tête
chargée d'une mitre assyrienne, il observait sur sa poitrine la plaque
d'or couverte de pierres fatidiques, et où la flamme se mirant faisait
des lueurs irisées; il pâlissait, éperdu. Hamilcar inclinait son front;
et ils étaient tous les deux si près du bûcher que le bas de leurs
manteaux, se soulevant, de temps à autre l'effleurait.
Les bras d'airain allaient plus vite. Ils ne s'arrêtaient plus. Chaque
fois que l'on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la
main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant:
«--Ce ne sont pas des hommes, mais des bœufs!» et la multitude à
l'entour répétait: «--Des bœufs! des bœufs!» Les dévots criaient:
«--Seigneur! mange!» et les prêtres de Proserpine, se conformant par
la terreur au besoin de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque:
«--Verse la pluie, enfante!»
Les victimes à peine au bord de l'ouverture disparaissaient comme une
goutte d'eau sur une plaque rougie; et une fumée blanche montait dans
la grande couleur écarlate.
Cependant l'appétit du dieu ne s'apaisait pas. Il en voulait toujours.
Afin de lui en fournir davantage, on les empila sur ses mains avec une
grosse chaîne par-dessus, qui les retenait. Des dévots au commencement
avaient voulu les compter, pour voir si leur nombre correspondait
aux jours de l'année solaire; mais on en mit d'autres; et il était
impossible de les distinguer dans le mouvement vertigineux des
horribles bras. Cela dura longtemps, indéfiniment, jusqu'au soir. Puis
les parois intérieures prirent un éclat plus sombre. Alors on aperçut
des chairs qui brûlaient. Quelques-uns même croyaient reconnaître des
cheveux, des membres, des corps entiers.
Le jour tomba; des nuages s'amoncelèrent au-dessus du Baal. Le bûcher,
sans flammes à présent, faisait une pyramide de charbon jusqu'à ses
genoux; complètement rouge comme un géant tout couvert de sang, il
semblait, avec sa tête qui se renversait, chanceler sous le poids de
son ivresse.
A mesure que les prêtres se hâtaient, la frénésie du peuple augmentait;
le nombre des victimes diminuant, les uns criaient de les épargner,
les autres qu'il en fallait encore. On aurait dit que les murs chargés
de monde s'écroulaient sous les hurlements d'épouvante et de volupté
mystique. Des fidèles arrivèrent dans les allées, traînant leurs
enfants qui s'accrochaient à eux; et ils les battaient pour leur
faire lâcher prise et les remettre aux hommes rouges. Les joueurs
d'instruments quelquefois s'arrêtaient épuisés; alors on entendait
les cris des mères et le grésillement de la graisse qui tombait sur
les charbons. Les buveurs de jusquiame, marchant à quatre pattes,
tournaient autour du colosse et rugissaient comme des tigres; les
Yidonim vaticinaient, les Dévoués chantaient avec leurs lèvres
fendues; on avait rompu les grillages, tous voulaient leur part du
sacrifice;--et les pères dont les enfants étaient morts autrefois
jetaient dans le feu leurs effigies, leurs jouets, leurs ossements
conservés. Quelques-uns qui avaient des couteaux se précipitèrent sur
les autres. On s'entr'égorgea. Avec des vans de bronze, les hiérodoules
prirent au bord de la dalle des cendres tombées; et ils les lançaient
dans l'air, afin que le sacrifice s'éparpillât sur la ville et jusqu'à
la région des étoiles. Ce grand bruit et cette grande lumière avaient
attiré les Barbares au pied des murs; se cramponnant pour mieux voir
sur les débris de l'hélépole, ils regardaient béants d'horreur.
XIV
LE DÉFILÉ DE LA HACHE
Les Carthaginois n'étaient pas rentrés dans leurs maisons que des
nuages s'amoncelèrent; ceux qui levaient la tête vers le colosse
sentirent sur leur front de grosses gouttes, et la pluie tomba.
Elle tomba toute la nuit, abondamment, à flots; le tonnerre grondait;
c'était la voie de Moloch; il avait vaincu Tanit;--et, maintenant
fécondée, elle ouvrait du haut du ciel son vaste sein. Parfois on
l'apercevait dans une éclaircie lumineuse étendue sur des coussins de
nuages; puis les ténèbres se refermaient comme si, trop lasse encore,
elle se voulait rendormir; les Carthaginois--croyant tous que l'eau est
enfantée par la lune--criaient pour faciliter son travail.
La pluie battait les terrasses et débordait par-dessus, formait des
lacs dans les cours, des cascades sur les escaliers, des tourbillons
au coin des rues. Elle se versait en lourdes masses tièdes et en
rayons pressés; des angles de tous les édifices de gros jets écumeux
sautaient; contre les murs il y avait comme des nappes blanchâtres
vaguement suspendues, et les toits des temples, lavés, brillaient
en noir à la lueur des éclairs. Par mille chemins des torrents
descendaient de l'Acropole; des maisons s'écroulaient tout à coup, et
des poutrelles, des plâtras, des meubles passaient dans les ruisseaux,
qui couraient sur les dalles impétueusement.
On avait exposé des amphores, des buires, des toiles; mais les
torches s'éteignaient; on prit des brandons au bûcher du Baal, et
les Carthaginois, pour boire, se tenaient le cou renversé, la bouche
ouverte. D'autres, au bord des flaques bourbeuses, y plongeaient leurs
bras jusqu'à l'aisselle, et se gorgeaient d'eau si abondamment qu'ils
la vomissaient comme des buffles. La fraîcheur peu à peu se répandait;
ils aspiraient l'air humide en faisant jouer leurs membres, et dans le
bonheur de cette ivresse bientôt un immense espoir surgit. Toutes les
misères furent oubliées. La patrie encore une fois renaissait.
Ils éprouvaient comme le besoin de rejeter sur d'autres l'excès de la
fureur qu'ils n'avaient pu employer contre eux-mêmes. Un tel sacrifice
ne devait pas être inutile;--bien qu'ils n'eussent aucun remords, ils
se trouvaient emportés par cette frénésie que donne la complicité des
crimes irréparables.
Les Barbares avaient reçu l'orage dans leurs tentes mal closes; tout
transis encore le lendemain, ils pataugeaient au milieu de la boue, en
cherchant leurs munitions et leurs armes, gâtées, perdues.
Hamilcar, de lui-même, alla trouver Hannon; et, suivant ses pleins
pouvoirs, il lui confia le commandement. Le vieux suffète hésita
quelques minutes entre sa rancune et son appétit de l'autorité. Il
accepta cependant.
Ensuite Hamilcar fit sortir une galère, armée d'une catapulte à chaque
bout. Il la plaça dans le golfe en face du radeau; puis il embarqua sur
les vaisseaux disponibles ses troupes les plus robustes. Il s'enfuyait
donc; et, cinglant vers le nord, il disparut dans la brume.
Mais trois jours après (on allait recommencer l'attaque), des gens de
la côte libyque arrivèrent tumultueusement; Barca était entré chez eux.
Il avait partout levé des vivres et il s'étendait dans le pays.
Les Barbares furent indignés comme s'il les trahissait. Ceux qui
s'ennuyaient le plus du siège, les Gaulois surtout, n'hésitèrent pas
à quitter les murs pour tâcher de le rejoindre. Spendius voulait
reconstruire l'hélépole; Mâtho s'était tracé une ligne idéale depuis
sa tente jusqu'à Mégara, il s'était juré de la suivre; et aucun de
leurs hommes ne bougea. Mais les autres, commandés par Autharite, s'en
allèrent, abandonnant la portion occidentale du rempart. L'incurie
était si profonde que l'on ne songea pas à les remplacer.
Narr'Havas les épiait de loin dans les montagnes. Il fit, pendant la
nuit, passer tout son monde sur le côté extérieur de la lagune, par le
bord de la mer, et il entra dans Carthage.
Il s'y présenta comme un sauveur, avec six mille hommes, tous portant
de la farine sous leurs manteaux, et quarante éléphants chargés de
fourrages et de viandes sèches. On s'empressa vite autour d'eux; on
leur donna des noms. L'arrivée d'un pareil secours réjouissait moins
les Carthaginois que le spectacle même de ces forts animaux consacrés
au Baal; c'était un gage de sa tendresse, une preuve qu'il allait
enfin, pour les défendre, se mêler de la guerre.
Narr'Havas reçut les compliments des anciens. Puis il monta vers le
palais de Salammbô.
Il ne l'avait pas revue depuis cette fois où dans la tente d'Hamilcar,
entre les cinq armées, il avait senti sa petite main froide et douce
attachée contre la sienne; après les fiançailles elle était partie pour
Carthage. Son amour, détourné par d'autres ambitions, lui était revenu;
et maintenant il comptait jouir de ses droits, l'épouser, la prendre.
Salammbô ne comprenait pas comment ce jeune homme pourrait jamais
devenir son maître! Bien qu'elle demandât, tous les jours, à Tanit
la mort de Mâtho, son horreur pour le Libyen diminuait. Elle sentait
confusément que la haine dont il l'avait persécutée était une chose
presque religieuse;--et elle aurait voulu voir dans la personne de
Narr'Havas comme un reflet de cette violence, qui la tenait encore
éblouie. Elle souhaitait le connaître davantage, et cependant sa
présence l'eût embarrassée. Elle lui fit répondre qu'elle ne devait pas
le recevoir.
D'ailleurs, Hamilcar avait défendu à ses gens d'admettre chez elle
le roi des Numides; en reculant jusqu'à la fin de la guerre cette
récompense, il espérait entretenir son dévouement;--et Narr'Havas, par
crainte du suffète, se retira.
Mais il se montra hautain envers les Cent. Il changea leurs
dispositions. Il exigea des prérogatives pour ses hommes et les établit
dans des postes importants; aussi les Barbares ouvrirent tous de grands
yeux en apercevant des Numides sur les tours.
La surprise des Carthaginois fut encore plus forte lorsqu'arrivèrent,
sur une vieille trirème punique, quatre cents des leurs, faits
prisonniers pendant la guerre de Sicile. En effet, Hamilcar avait
secrètement renvoyé aux Quirites les équipages des vaisseaux latins
pris avant la défection des villes tyriennes; et Rome, par un échange
de bons procédés, lui rendait maintenant ses captifs. Elle dédaigna
les ouvertures des Mercenaires dans la Sardaigne et ne voulut point
reconnaître comme sujets les habitants d'Utique.
Hiéron, qui gouvernait à Syracuse, fut entraîné par cet exemple. Il lui
fallait, pour conserver ses États, un équilibre entre les deux peuples;
il avait donc intérêt au salut des Chananéens, et il se déclara leur
ami, en leur envoyant douze cents bœufs avec cinquante-trois mille
nebel de pur froment.