Des poutres soutenues par de longues files d'hommes battaient les

portes; aux endroits où la terrasse manquait, les Mercenaires, pour

démolir le mur, arrivaient en cohortes serrées, la première ligne

se tenant accroupie, la seconde pliant le jarret, et les autres

successivement se dressaient jusqu'aux derniers qui restaient tout

droits; tandis qu'ailleurs, pour monter dessus, les plus hauts

s'avançaient en tête, les plus bas à la queue; et tous, du bras gauche,

appuyaient sur leurs casques leurs boucliers en les réunissant par le

bord si étroitement, qu'on aurait dit un assemblage de grandes tortues.

Les projectiles glissaient sur ces masses obliques.

Les Carthaginois jetaient des meules de moulin, des pilons, des cuves,

des tonneaux, des lits, tout ce qui pouvait faire un poids et assommer.

Quelques-uns guettaient dans les embrasures avec un filet de pêcheur;

quand arrivait le Barbare, il se trouvait pris sous les mailles et se

débattait comme un poisson. Ils démolissaient eux-mêmes leurs créneaux;

des pans de mur s'écroulaient en soulevant une grande poussière; les

catapultes du rempart et les catapultes de la terrasse tirant les unes

contre les autres, leurs pierres se heurtaient et éclataient en mille

morceaux qui faisaient sur les combattants une large pluie.

Bientôt les deux foules ne formèrent plus qu'une grosse chaîne de corps

humains; elle débordait dans les intervalles de la terrasse, et, un peu

plus lâche aux deux bouts, se roulait sans avancer perpétuellement. Ils

s'étreignaient couchés à plat ventre comme des lutteurs; les femmes

penchées sur les créneaux hurlaient. On les tirait par leurs voiles,

et la blancheur de leurs flancs, tout à coup découverts, brillait

entre les bras des Nègres y enfonçant des poignards. Des cadavres,

trop pressés dans la foule, ne tombaient pas; soutenus par les épaules

de leurs compagnons, ils allaient quelques minutes tout debout et les

yeux fixes. Quelques-uns, les deux tempes traversées par une javeline,

balançaient leur tête comme des ours. Des bouches ouvertes pour crier

restaient béantes; des mains s'envolaient coupées. Il y eut là de

grands coups,--et dont parlèrent pendant longtemps ceux qui survécurent.

Des flèches jaillissaient du sommet des tours de bois et des tours

de pierre. Les tollénones faisaient aller rapidement leurs longues

antennes; et comme les Barbares avaient saccagé sous les catacombes le

vieux cimetière des autochtones, ils lançaient sur les Carthaginois

des dalles de tombeaux. Sous le poids des corbeilles trop lourdes,

quelquefois les câbles se rompaient; et des masses d'hommes, levant

les bras, tombaient du haut des airs.

Jusqu'au milieu du jour, les vétérans des hoplites s'étaient acharnés

contre la Tænia pour pénétrer dans le port et détruire la flotte.

Hamilcar fit allumer sur la toiture de Khamon un feu de paille humide;

la fumée les aveuglant, ils se rabattirent à gauche et vinrent

augmenter l'horrible cohue qui se poussait dans Malqua. Des syntagmes,

composés d'hommes robustes, choisis tout exprès, avaient enfoncé

trois portes; de hauts barrages, faits avec des planches garnies de

clous, les arrêtèrent; une quatrième céda facilement; ils s'élancèrent

par-dessus en courant, et roulèrent dans une fosse où l'on avait caché

des pièges. A l'angle sud-est, Autharite et ses hommes abattirent le

rempart, dont la fissure était bouchée avec des briques. Le terrain par

derrière montait; ils le gravirent lestement. Mais ils trouvèrent en

haut une seconde muraille, composée de pierres et de longues poutres

étendues à plat et qui alternaient comme les pièces d'un échiquier.

C'était une mode gauloise, adaptée par le suffète au besoin de la

situation; les Gaulois se crurent devant une ville de leur pays. Ils

attaquèrent avec mollesse et furent repoussés.

Depuis la rue de Khamon jusqu'au Marché aux herbes, tout le chemin de

ronde appartenait maintenant aux Barbares, et les Samnites achevaient

à coups d'épieux les moribonds; ou bien, un pied sur le mur, ils

contemplaient en bas, sous eux, les ruines fumantes;--et au loin la

bataille qui recommençait.

Les frondeurs, distribués par derrière, tiraient toujours. Mais, à

force d'avoir servi, le ressort des frondes acarnaniennes était brisé,

et plusieurs, comme des pâtres, envoyaient des cailloux avec la main;

les autres lançaient des boules de plomb avec le manche d'un fouet.

Zarxas, les épaules couvertes de ses longs cheveux noirs, se portait

partout en bondissant et entraînait les Baléares. Deux pannetières

étaient suspendues à ses hanches; il y plongeait continuellement la

main gauche, et son bras droit tournoyait comme la roue d'un char.

Mâtho s'était d'abord retenu de combattre, pour mieux commander tous

les Barbares à la fois. On l'avait vu le long du golfe avec les

Mercenaires, près de la lagune avec les Numides, sur les bords du lac

entre les Nègres; et du fond de la plaine il poussait les masses de

soldats qui arrivaient incessamment contre la ligne des fortifications.

Peu à peu il s'était rapproché; l'odeur du sang, le spectacle du

carnage et le vacarme des clairons avaient fini par lui faire bondir

le cœur. Il était rentré dans sa tente, et, jetant sa cuirasse,

avait pris sa peau de lion, plus commode pour la bataille; le mufle

s'adaptait sur la tête en bordant le visage d'un cercle de crocs; les

deux pattes antérieures se croisaient sur la poitrine, et celles de

derrière avançaient leurs ongles jusqu'au bas de ses genoux.

Il avait gardé son fort ceinturon, où luisait une hache à double

tranchant, et avec sa grande épée dans les mains il s'était précipité

par la brèche, impétueusement. Comme un émondeur qui coupe des

branches de saule, et qui tâche d'en abattre le plus possible afin

de gagner plus d'argent, il marchait, en fauchant autour de lui les

Carthaginois. Ceux qui tentaient de le saisir par les flancs, il les

renversait à coups de pommeau; quand ils l'attaquaient en face, il les

perçait; s'ils s'enfuyaient, il les fendait. Deux hommes à la fois

sautèrent sur son dos; il recula d'un bond contre une porte et les

écrasa. Son épée s'abaissait, se relevait. Elle éclata sur l'angle

d'un mur. Alors il prit sa lourde hache; et par devant, par derrière,

il éventrait les Carthaginois comme un troupeau de brebis. Ils

s'écartaient de plus en plus, et il arriva devant la seconde enceinte,

au bas de l'Acropole. Les matériaux lancés du sommet encombraient les

marches et débordaient par-dessus la muraille. Mâtho, au milieu des

ruines, se retourna pour appeler ses compagnons.

Il aperçut leurs aigrettes disséminées sur la multitude; elles

s'enfonçaient, ils allaient périr; il s'élança vers eux; la vaste

couronne de plumes rouges se resserrant, bientôt ils le rejoignirent et

l'entourèrent. Des rues latérales une foule énorme se dégorgeait. Il

fut pris aux hanches, soulevé, et entraîné jusqu'en dehors du rempart,

dans un endroit où la terrasse était haute.

Mâtho cria un commandement, tous les boucliers se rabattirent sur les

casques; il sauta dessus, pour s'accrocher quelque part afin de rentrer

dans Carthage; et, tout en brandissant la terrible hache, il courait

sur les boucliers pareils à des vagues de bronze, comme un dieu marin

sur les flots.

Cependant un homme en robe blanche se promenait au bord du rempart,

impassible et indifférent à la mort qui l'entourait. Parfois il

étendait sa main droite contre ses yeux pour découvrir quelqu'un. Mâtho

vint à passer sous lui. Tout à coup ses prunelles flamboyèrent, sa face

livide se crispa; et en levant ses deux bras maigres il lui criait des

injures.

Mâtho ne les entendit pas; mais il sentit entrer dans son cœur un

regard si cruel et furieux qu'il en poussa un rugissement. Il lança

vers lui la longue hache; des gens se jetèrent sur Schahabarim; Mâtho,

ne le voyant plus, tomba à la renverse, épuisé.

Un craquement épouvantable se rapprochait, mêlé au rythme de voix

rauques qui chantaient en cadence.

C'était la grande hélépole, entourée par une foule de soldats. Ils

la tiraient à deux mains, halaient avec des cordes et poussaient de

l'épaule,--car le talus, montant de la plaine sur la terrasse, bien

qu'il fût extrêmement doux, se trouvait impraticable pour des machines

d'un poids si prodigieux. Elle avait cependant huit roues cerclées

de fer, et depuis le matin elle avançait ainsi, lentement, pareille

à une montagne qui se fût élevée sur une autre. Puis il sortit de sa

base un immense bélier; ses portes s'abattirent, et dans l'intérieur

apparurent, comme des colonnes de fer, des soldats cuirassés. On en

voyait qui grimpaient et descendaient les deux escaliers traversant ses

étages. Quelques-uns attendaient pour s'élancer que les crampons des

portes touchassent le mur; au milieu de la plate-forme supérieure, les

écheveaux des balistes tournaient, et le grand timon de la catapulte

s'abaissait.

Hamilcar était, à ce moment-là, debout sur le toit de Melkarth. Il

avait jugé qu'elle devait venir directement vers lui, contre l'endroit

de la muraille le plus invulnérable, et à cause de cela même, dégarni

de sentinelles. Depuis longtemps déjà ses esclaves apportaient des

outres sur le chemin de ronde, où ils avaient élevé, avec de l'argile,

deux cloisons transversales formant une sorte de bassin. L'eau coulait

sur la terrasse; Hamilcar, chose extraordinaire, ne semblait point s'en

inquiéter.

Quand l'hélépole fut à trente pas environ, il commanda d'établir des

planches par-dessus les rues, entre les maisons, depuis les citernes

jusqu'au rempart; et des gens à la file se passaient, de main en

main, des casques et des amphores qu'ils vidaient continuellement.

Les Carthaginois s'indignaient de cette eau perdue. Le bélier

démolissait la muraille; tout à coup, une fontaine s'échappa des

pierres disjointes. Alors la haute masse d'airain, à neuf étages

et qui contenait et occupait plus de trois mille soldats, commença

doucement à osciller comme un navire. En effet, l'eau pénétrant la

terrasse avait effondré le chemin; ses roues s'embourbèrent; et au

premier étage, entre des rideaux de cuir, la tête de Spendius apparut,

soufflant à pleines joues dans un cornet d'ivoire. La grande machine,

comme soulevée convulsivement, avança de dix pas peut-être; mais le

terrain de plus en plus s'amollissait, la fange gagnait les essieux,

et l'hélépole s'arrêta, en penchant effroyablement d'un seul côté.

La catapulte roula jusqu'au bord de la plate-forme; et, emportée par

la charge de son timon, elle tomba, fracassant sous elle les étages

inférieurs. Les soldats, debout sur les portes, glissèrent dans

l'abîme, ou bien ils se retenaient à l'extrémité des longues poutres,

et augmentaient, par leur poids, l'inclinaison de l'hélépole--qui se

démembrait, en craquant dans toutes ses jointures.

Les autres Barbares s'élancèrent pour les secourir. Ils se tassaient

en foule compacte. Les Carthaginois descendirent le rempart, et, les

assaillant par derrière, ils les tuèrent tout à leur aise. Mais les

chars garnis de faux accoururent. Ils galopaient sur le contour de

cette multitude; elle remonta la muraille; la nuit survint; peu à peu

les Barbares se retirèrent.

On ne voyait plus, sur la plaine, qu'une sorte de fourmillement tout

noir, depuis le golfe bleuâtre jusqu'à la lagune toute blanche; et le

lac, où du sang avait coulé, s'étalait, plus loin, comme une grande

mare de pourpre.

La terrasse était maintenant si chargée de cadavres qu'on l'aurait crue

construite avec des corps humains. Au milieu se dressait l'hélépole

couverte d'armures; et, de temps à autre, des fragments énormes

s'en détachaient comme les pierres d'une pyramide qui s'écroule.

On distinguait sur les murailles de larges traînées faites par les

ruisseaux de plomb; une tour de bois abattue, çà et là, brûlait; et les

maisons apparaissaient vaguement, comme les gradins d'un amphithéâtre

en ruines. De lourdes fumées montaient, en roulant des étincelles qui

se perdaient dans le ciel noir.

Cependant, les Carthaginois, que la soif dévorait, s'étaient précipités

vers les citernes. Ils en rompirent les portes. Une flaque bourbeuse

s'étalait au fond.

Que devenir à présent? Les Barbares étaient innombrables, et, leur

fatigue passée, ils recommenceraient.

Le peuple, toute la nuit, délibéra par sections, au coin des rues. Les

uns disaient qu'il fallait renvoyer les femmes, les malades et les

vieillards; d'autres proposèrent d'abandonner la ville pour s'établir

au loin dans une colonie. Mais les vaisseaux manquaient, et le soleil

parut qu'on n'avait rien décidé.

On ne se battit point ce jour-là, tous étant trop accablés. Les gens

qui dormaient avaient l'air de cadavres.

Les Carthaginois, en réfléchissant sur la cause de leurs désastres,

se rappelèrent qu'ils n'avaient point expédié en Phénicie l'offrande

annuelle due à Melkarth-Tyrien; et une immense terreur les prit.

Les Dieux, indignés contre la République, allaient poursuivre leur

vengeance.

On les considérait comme des maîtres cruels, que l'on apaisait avec

des supplications et qui se laissaient corrompre à force de présents.

Tous étaient faibles près de Moloch le dévorateur. L'existence, la

chair même des hommes lui appartenait; aussi, pour la sauver, les

Carthaginois avaient coutume de lui en offrir une portion qui calmait

ses fureurs. On brûlait les enfants au front ou à la nuque avec des

mèches de laine; et cette façon de satisfaire le Baal rapportant aux

prêtres beaucoup d'argent, ils ne manquaient pas de la recommander

comme plus facile et plus douce.

Mais cette fois il s'agissait de la République elle-même. Or, tout

profit devant être acheté par une perte quelconque, toute transaction

se réglant d'après le besoin du plus faible et l'exigence du plus fort,

il n'y avait pas de douleur trop considérable pour le dieu, puisqu'il

se délectait dans les plus horribles et que l'on était maintenant à sa

discrétion; il fallait donc l'assouvir. Les exemples prouvaient que ce

moyen-là contraignait le fléau à disparaître. D'ailleurs, ils croyaient

qu'une immolation par le feu purifierait Carthage. La férocité du

peuple en était d'avance alléchée. Puis, le choix devait exclusivement

tomber sur les grandes familles.

Les anciens s'assemblèrent.

La séance fut longue. Hannon y était venu. Comme il ne pouvait plus

s'asseoir, il resta couché près de la porte à demi perdu dans les

franges de la haute tapisserie; et quand le pontife de Moloch leur

demanda s'ils consentiraient à livrer leurs enfants, sa voix, tout à

coup, éclata dans l'ombre, comme le rugissement d'un Génie au fond

d'une caverne. Il regrettait, disait-il, de n'avoir pas à en donner

de son propre sang; et il contemplait Hamilcar, en face de lui à

l'autre bout de la salle. Le suffète fut tellement troublé par ce

regard qu'il en baissa les yeux. Tous approuvèrent en opinant de la

tête, successivement; et, d'après les rites, il dut répondre au

grand prêtre:--«Oui, que cela soit!» Alors les anciens décrétèrent

le sacrifice par une périphrase traditionnelle,--parce qu'il y a des

choses plus gênantes à dire qu'à exécuter.

La décision fut connue dans Carthage. Des lamentations retentirent.

Partout on entendait les femmes crier; leurs époux les consolaient, ou

les invectivaient en leur faisant des remontrances.

Trois heures après, une nouvelle plus extraordinaire se répandit: le

suffète avait trouvé des sources au bas de la falaise. On y courut. Des

trous creusés dans le sable laissaient voir l'eau; et déjà quelques-uns

étendus à plat ventre y buvaient.

Hamilcar ne savait pas lui-même si c'était par un conseil des Dieux ou

le vague souvenir d'une révélation que son père autrefois lui aurait

faite; mais en quittant les anciens, il était descendu sur la plage, et

avec ses esclaves, il s'était mis à fouir le gravier.

Il donna des vêtements, des chaussures et du vin. Il donna tout le

reste du blé qu'il gardait chez lui. Il fit même entrer la foule

dans son palais, et il ouvrit les cuisines, les magasins et toutes

les chambres,--celle de Salammbô exceptée. Il annonça que six mille

Mercenaires gaulois allaient venir, et que le roi de Macédoine envoyait

des soldats.

Mais, dès le second jour, les sources diminuèrent; le soir du

troisième, elles étaient complètement taries. Alors le décret des

anciens circula de nouveau sur toutes les lèvres, et les prêtres de

Moloch commencèrent leur besogne.

Des hommes en robes noires se présentèrent dans les maisons.

Beaucoup d'avance les désertaient sous le prétexte d'une affaire ou

d'une friandise qu'ils allaient acheter; les serviteurs de Moloch

survenaient et prenaient les enfants. D'autres les livraient eux-mêmes,

stupidement. Puis on les emmenait dans le temple de Tanit, où les

prêtresses étaient chargées jusqu'au jour solennel de les amuser et de

les nourrir.

Ils arrivèrent chez Hamilcar tout à coup, et le trouvant dans ses

jardins:

«--Barca! nous venons pour la chose que tu sais... ton fils!» Ils

ajoutèrent que des gens l'avaient rencontré un soir de l'autre lune, au

milieu de Mappales, conduit par un vieillard.

Il fut, d'abord, comme suffoqué. Mais bien vite comprenant que toute

dénégation serait vaine, Hamilcar s'inclina; et il les introduisit

dans la maison de commerce. Des esclaves accourus d'un signe en

surveillaient les alentours.

Il entra dans la chambre de Salammbô tout éperdu. Il saisit d'une main

Hannibal, arracha de l'autre la ganse d'un vêtement qui traînait,

attacha ses pieds, ses mains, en passa l'extrémité dans sa bouche pour

lui faire un bâillon et il le cacha sous le lit de peaux de bœuf, en

laissant retomber jusqu'à terre une large draperie.

Ensuite il se promena de droite et de gauche; il levait les bras, il

tournait sur lui-même, il se mordait les lèvres. Puis il resta les

prunelles fixes, et haletant comme s'il allait mourir.

Mais il frappa trois fois dans ses mains. Giddenem parut.

«--Écoute! dit-il, tu vas prendre parmi les esclaves un enfant mâle de

huit à neuf ans avec les cheveux noirs et le front bombé! Amène-le!

hâte-toi!»

Bientôt Giddenem rentra, en présentant un jeune garçon.

C'était un pauvre enfant, à la fois maigre et bouffi; sa peau semblait

grisâtre comme l'infect haillon suspendu à ses flancs; il baissait la

tête dans ses épaules, et du revers de sa main frottait ses yeux, tout

remplis de mouches.

Comment pourrait-on jamais le confondre avec Hannibal! et le temps

manquait pour en choisir un autre! Hamilcar regardait Giddenem; il

avait envie de l'étrangler.

«--Va-t-en! cria-t-il; le maître des esclaves s'enfuit.

Donc le malheur qu'il redoutait depuis si longtemps était venu, et il

cherchait avec des efforts démesurés s'il n'y avait pas une manière, un

moyen d'y échapper.

Abdalonim, tout à coup, parla derrière la porte. On demandait le

suffète. Les serviteurs de Moloch s'impatientaient.

Hamilcar retint un cri, comme à la brûlure d'un fer rouge; et il

recommença de nouveau à parcourir la chambre, tel qu'un insensé. Puis

il s'affaissa au bord de la balustrade; et, les coudes sur les genoux,

il serrait son front dans ses deux poings fermés.

La vasque de porphyre contenait encore un peu d'eau claire pour les

ablutions de Salammbô. Malgré sa répugnance et son orgueil, le suffète

y plongea l'enfant, et, comme un marchand d'esclaves, il se mit à le

laver et à le frotter avec les strigiles et la terre rouge. Il prit

ensuite dans les casiers autour de la muraille deux carrés de pourpre,

lui en posa un sur la poitrine, l'autre sur le dos, et il les réunit

contre ses clavicules par deux agrafes de diamants. Il versa un parfum

sur sa tête; il passa autour de son cou un collier d'électrum, et il

le chaussa de sandales à talons de perles,--les propres sandales de

sa fille! Mais il trépignait de honte et d'irritation; Salammbô, qui

s'empressait à le servir, était aussi pâle que lui. L'enfant souriait,

ébloui par ces splendeurs, et même, s'enhardissant, il commençait à

battre des mains et à sauter quand Hamilcar l'entraîna.

Il le tenait par le bras, fortement, comme s'il avait eu peur de le

perdre; l'enfant, auquel il faisait mal, pleurait un peu, tout en

courant près de lui.

A la hauteur de l'ergastule, sous un palmier, une voix s'éleva, une

voix lamentable et suppliante. Elle murmurait: «--Maître! oh! maître!»

Hamilcar se retourna, et il aperçut à ses côtés un homme d'apparence

abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison.

«--Que veux-tu?» dit le suffète.

L'esclave, qui tremblait horriblement, balbutia:

«--Je suis son père!»

Hamilcar marchait toujours; l'autre le suivait, les reins courbés,

les jarrets fléchis, la tête en avant. Son visage était convulsé par

une angoisse indicible, et les sanglots qu'il retenait l'étouffaient,

tant il avait envie tout à la fois de le questionner et de lui

crier:--«Grâce!»

Enfin il osa le toucher d'un doigt, sur le coude, légèrement.

«--Est-ce que tu vas le...?» Il n'eut pas la force d'achever, et

Hamilcar s'arrêta, ébahi de cette douleur.

Il n'avait jamais pensé--tant l'abîme les séparant l'un de l'autre se

trouvait immense--qu'il pût y avoir entre eux rien de commun. Cela

lui parut même une sorte d'outrage et comme un empiétement sur ses

privilèges. Il répondit par un regard plus froid et plus lourd que la

hache d'un bourreau; l'esclave s'évanouissant tomba dans la poussière,

à ses pieds. Hamilcar enjamba par-dessus.

Les trois hommes en robes noires l'attendaient dans la grande salle,

debout contre le disque de pierre. Tout de suite, il déchira ses

vêtements et il se roulait sur les dalles en poussant des cris aigus:

«--Ah! pauvre petit Hannibal! oh! mon fils! ma consolation! mon

espoir! ma vie! Tuez-moi aussi! emportez-moi! Malheur! malheur!» Il se

labourait la face avec ses ongles, s'arrachait les cheveux et hurlait

comme les pleureuses des funérailles. «Emmenez-le donc! je souffre

trop! allez-vous-en! tuez-moi comme lui!» Les serviteurs de Moloch

s'étonnaient que le grand Hamilcar eût le cœur si faible. Ils en

étaient presque attendris.

On entendit un bruit de pieds nus avec un râle saccadé, pareil à la

respiration d'une bête féroce qui accourt; et sur le seuil de la

troisième galerie, entre les montants d'ivoire, un homme apparut,

blême, terrible, les bras écartés; il s'écria:

«--Mon enfant!»

Hamilcar, d'un bond, s'était jeté sur l'esclave; et en lui couvrant la

bouche de sa main, il criait encore plus haut:

«--C'est le vieillard qui l'a élevé! il l'appelle mon enfant! il en

deviendra fou! assez! assez!» Et, chassant par les épaules les trois

prêtres et leur victime, il sortit avec eux, et d'un grand coup de pied

referma la porte derrière lui.

Hamilcar tendit l'oreille pendant quelques minutes, craignant toujours

de les voir revenir. Il songea ensuite à se défaire de l'esclave, pour

être bien sûr qu'il ne parlerait pas; mais le péril n'était point

complètement disparu, et cette mort, si les Dieux s'en irritaient,

pouvait se retourner contre son fils. Alors, changeant d'idée, il lui

envoya par Taanach les meilleures choses des cuisines: un quartier de

bouc, des fèves et des conserves de grenades. L'esclave, qui n'avait

pas mangé depuis longtemps, se rua dessus; ses larmes tombaient dans

les plats.

Hamilcar, revenu enfin près de Salammbô, dénoua les cordes d'Hannibal.

L'enfant, exaspéré, le mordit à la main jusqu'au sang. Il le repoussa

d'une caresse.

Pour le faire se tenir paisible, Salammbô voulait l'effrayer avec

Lamia, une ogresse de Cyrène.

«--Où donc est-elle?» demanda-t-il.

On lui conta que des brigands allaient venir pour le mettre en prison.

Il le reprit: «--Qu'ils viennent, et je les tue!»

Hamilcar lui dit l'épouvantable vérité. Mais il s'emporta contre son

père, prétendant qu'il pouvait bien anéantir tout le peuple, puisqu'il

était le maître de Carthage.

Enfin, épuisé d'efforts et de colère, il s'endormit d'un sommeil

farouche. Il parlait en rêvant, le dos appuyé contre un coussin

d'écarlate; sa tête retombait un peu en arrière, et son petit bras,

écarté de son corps, restait tout droit, dans une attitude impérative.

Quand la nuit fut noire, Hamilcar l'enleva doucement et descendit sans

flambeau l'escalier des galères. En passant par la maison de commerce,

il prit une couffe de raisins avec une buire d'eau pure; l'enfant se

réveilla devant la statue d'Alètes, dans le caveau des pierreries; et

il souriait,--comme l'autre,--sur le bras de son père, à la lueur des

clartés qui l'environnaient.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 20 / 28 段