Spendius ne se fatiguait pas de les conduire. C'était lui-même qui

bandait les écheveaux des balistes. Pour qu'il y eût, dans leurs

tensions jumelles, une parité complète, on serrait leurs cordes en

frappant tour à tour de droite et de gauche, jusqu'au moment où les

deux côtés rendaient un son égal. Spendius montait sur leur membrure.

Avec le bout de son pied, il les battait tout doucement,--et il tendait

l'oreille, comme un musicien qui accorde une lyre. Puis, quand le timon

de la catapulte se relevait, quand la colonne de la baliste tremblait à

la secousse du ressort, que les pierres s'élançaient en rayons et que

les dards couraient en ruisseau, il se penchait le corps tout entier et

jetait ses bras dans l'air, comme pour les suivre.

Les soldats, admirant son adresse, exécutaient ses ordres. Dans la

gaieté de leur travail, ils débitaient des plaisanteries sur les noms

des machines. Ainsi les tenailles à prendre les béliers s'appelant

des _loups_, et les galeries couvertes des _treilles_, on était des

agneaux, on allait faire la vendange; et, en armant leurs pièces,

ils disaient aux onagres: «--Allons, rue bien!» et aux scorpions:

«--Traverse-les jusqu'au cœur!» Ces facéties, toujours les mêmes,

soutenaient leur courage.

Cependant les machines ne démolissaient point le rempart. Il était

formé par deux murailles et tout rempli de terre; elles abattaient

leurs parties supérieures. Les assiégés, chaque fois, les relevaient.

Mâtho ordonna de construire des tours en bois qui devaient être aussi

hautes que les tours en pierre. On jeta, dans le fossé, du gazon, des

pieux, des galets et des chariots avec leurs roues, afin de l'emplir

plus vite; avant qu'il fût comblé, l'immense foule des Barbares ondula

sur la plaine d'un seul mouvement,--et vint battre le pied des murs,

comme une mer débordée.

On avança les échelles de cordes, les échelles droites et les

sambuques, c'est-à-dire deux mâts d'où s'abaissaient, par des palans,

une série de bambous que terminait un pont mobile. Elles formaient de

nombreuses lignes droites appuyées contre le mur; et les Mercenaires, à

la file les uns des autres, montaient en tenant leurs armes à la main.

Pas un Carthaginois ne se montrait; déjà ils touchaient aux deux tiers

du rempart. Les créneaux s'ouvrirent, en vomissant, comme des gueules

de dragon, des feux et de la fumée; le sable s'éparpillait, entrait

par le joint des armures; le pétrole s'attachait aux vêtements; le

plomb liquide sautillait sur les casques, faisait des trous dans les

chairs; une pluie d'étincelles s'éclaboussait contre les visages,--et

des orbites sans yeux semblaient pleurer des larmes, grosses comme des

amandes. Des hommes, tout jaunes d'huile, brûlaient par la chevelure.

Ils se mettaient à courir, enflammaient les autres. On les étouffait

en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de sang.

Quelques-uns qui n'avaient pas de blessure restaient immobiles, plus

raides que des pieux, la bouche ouverte et les deux bras écartés.

L'assaut, pendant plusieurs jours de suite, recommença,--les

Mercenaires espérant triompher par un excès de force et d'audace.

Quelquefois un homme sur les épaules d'un autre enfonçait une fiche

entre les pierres, puis s'en servait comme d'un échelon pour atteindre

au delà, en plaçait une seconde, une troisième; et, protégés par le

bord des créneaux dépassant la muraille, peu à peu, ils s'élevaient

ainsi; mais, toujours à une certaine hauteur, ils retombaient. Le grand

fossé trop plein débordait; sous les pas des vivants, les blessés

pêle-mêle s'entassaient avec les cadavres et les moribonds. Au milieu

des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des flaques de sang,

les troncs calcinés faisaient des taches noires; et des bras et des

jambes à moitié sortis d'un monceau se tenaient tout debout, comme des

échalas dans un vignoble incendié.

Les échelles se trouvant insuffisantes, on employa les

tollénones,--instruments composés d'une longue poutre établie

transversalement sur une autre, et portant à son extrémité une

corbeille quadrangulaire où trente fantassins pouvaient se tenir avec

leurs armes.

Mâtho voulut monter dans la première qui fut prête. Spendius l'arrêta.

Des hommes se courbèrent sur un moulinet; la grande poutre se leva,

devint horizontale, se dressa presque verticalement, et, trop chargée

par le bout, elle pliait comme un immense roseau. Les soldats, cachés

jusqu'au menton, se tassaient; on n'apercevait que les plumes des

casques. Enfin, quand elle fut à cinquante coudées dans l'air, elle

tourna de droite et de gauche plusieurs fois, puis s'abaissa; et, comme

un bras de géant qui tiendrait sur sa main une cohorte de pygmées, elle

déposa au bord du mur la corbeille pleine d'hommes. Ils sautèrent dans

la foule, et jamais ils ne revinrent.

Tous les autres tollénones furent bien vite disposés; il en aurait

fallu cent fois davantage pour prendre la ville. On les utilisa

d'une façon meurtrière: des archers éthiopiens se plaçaient dans les

corbeilles; puis, les câbles étant assujettis, ils restaient suspendus

et tiraient des flèches empoisonnées. Les cinquante tollénones,

dominant les créneaux, entouraient ainsi Carthage comme de monstrueux

vautours;--et les Nègres riaient de voir les gardes sur le rempart

mourir dans des convulsions atroces.

Hamilcar y envoya des hoplites; il leur faisait boire chaque matin le

jus de certaines herbes qui les gardait du poison.

Un soir, par un temps obscur, il embarqua les meilleurs de ses soldats

sur des gabares, des planches, et, tournant à la droite du port, il

vint débarquer à la Tænia. Ils s'avancèrent jusqu'aux premières lignes

des Barbares, et, les prenant par le flanc, en firent un grand carnage.

Des hommes suspendus à des cordes descendaient la nuit du haut des murs

avec des torches à la main, brûlaient les ouvrages des Mercenaires et

remontaient.

Mâtho était acharné; chaque obstacle renforçait sa colère; il en

arrivait à des choses terribles et extravagantes. Il convoqua Salammbô,

mentalement, à un rendez-vous; puis il l'attendit. Elle ne vint pas:

cela lui parut une trahison nouvelle; désormais, il l'exécra. S'il

avait vu son cadavre, il s'en serait peut-être allé. Il doubla les

avant-postes, il planta des fourches au bas du rempart, il enfouit

des chausse-trapes dans la terre; et il commanda aux Libyens de lui

apporter toute une forêt pour y mettre le feu, et brûler Carthage,

comme une tanière de renards.

Spendius s'obstinait au siège. Il cherchait à inventer des machines

épouvantables.

Les autres Barbares, campés au loin sur l'isthme, s'ébahissaient de ces

lenteurs; ils murmuraient; on les lâcha.

Alors ils se précipitèrent avec leurs coutelas et leurs javelots,

dont ils battaient les portes. La nudité de leurs corps facilitant

les blessures, les Carthaginois les massacraient abondamment; et les

Mercenaires s'en réjouirent, sans doute par jalousie du pillage. Il

en résulta des querelles, des combats entre eux. La campagne étant

ravagée, bientôt on s'arracha les vivres. Ils se décourageaient. Des

hordes nombreuses s'en allèrent. La foule était si grande qu'il n'y

parut pas.

Les meilleurs tentèrent de creuser des mines; le terrain mal soutenu

s'éboula. Ils les recommencèrent en d'autres places; Hamilcar devinait

toujours leur direction en appliquant son oreille contre un bouclier de

bronze. Il perça des contre-mines sous le chemin que devaient parcourir

les tours de bois; quand on voulut les pousser, elles s'enfoncèrent

dans des trous.

Enfin, tous reconnurent que la ville était imprenable, tant que l'on

n'aurait pas élevé jusqu'à la hauteur des murailles une longue terrasse

qui permettrait de combattre sur le même niveau; on en paverait le

sommet pour faire rouler dessus les machines. Alors il serait bien

impossible à Carthage de résister.

Elle commençait à souffrir de la soif. L'eau, qui valait au début du

siège deux késitah le bât, se vendait maintenant un shekel d'argent;

les provisions de viande et de blé s'épuisaient aussi; on avait peur

de la faim; quelques-uns même parlaient des bouches inutiles, ce qui

effrayait tout le monde.

Depuis la place du Khamon jusqu'au temple de Melkarth des cadavres

encombraient les rues; et, comme on était à la fin de l'été, de

grosses mouches noires harcelaient les combattants. Des vieillards

transportaient les blessés, et les gens dévots continuaient les

funérailles fictives de leurs proches et de leurs amis défunts au

loin pendant la guerre. Des statues de cire avec des cheveux et des

vêtements s'étalaient en travers des portes. Elles se fondaient à la

chaleur des cierges brûlant près d'elles; la peinture coulait sur

leurs épaules, et des pleurs ruisselaient sur la face des vivants,

qui psalmodiaient, à côté, des chansons lugubres. La foule, pendant

ce temps-là, courait; les capitaines criaient des ordres, et l'on

entendait toujours le heurt des béliers.

La température devint si lourde que les corps, se gonflant, ne

pouvaient plus entrer dans les cercueils. On les brûlait au milieu des

cours. Les feux, trop à l'étroit, incendiaient les murailles voisines,

et de longues flammes s'échappaient des maisons comme du sang qui

jaillit d'une artère. Ainsi Moloch possédait Carthage; il étreignait

les remparts, il se roulait dans les rues, il dévorait jusqu'aux

cadavres.

Des hommes, qui portaient, en signe de désespoir, des manteaux faits de

haillons ramassés, s'établirent au coin des carrefours. Ils déclamaient

contre les anciens, contre Hamilcar, prédisaient au peuple une ruine

entière et l'engageaient à tout détruire et à tout se permettre. Les

plus dangereux étaient les buveurs de jusquiame; dans leurs crises

ils se croyaient des bêtes féroces et sautaient sur les passants,

qu'ils déchiraient. Des attroupements se faisaient autour d'eux; on

en oubliait la défense de Carthage. Le suffète imagina d'en payer

d'autres, pour soutenir sa politique.

Afin de retenir dans la ville le génie des Dieux, on avait couvert de

chaînes leurs simulacres. On posa des voiles noirs sur les Patæques et

des cilices autour des autels; on tâchait d'exciter l'orgueil et la

jalousie des Baals en leur chantant à l'oreille: «--Tu vas te laisser

vaincre! les autres sont plus forts, peut-être? Montre-toi! aide-nous!

afin que les peuples ne disent pas: Où sont maintenant leurs Dieux?»

Une anxiété permanente agitait les collèges des pontifes. Ceux de la

Rabbetna surtout avaient peur,--le rétablissement du zaïmph n'ayant

pas servi. Ils se tenaient enfermés dans la troisième enceinte,

inexpugnable comme une forteresse. Un seul d'entre eux se hasardait à

sortir, le grand prêtre Schahabarim.

Il venait chez Salammbô. Mais il restait silencieux, la contemplant les

prunelles fixes, ou bien il prodiguait les paroles; et les reproches

qu'il lui faisait étaient plus durs que jamais.

Par une contradiction inconcevable, il ne pardonnait pas à la jeune

fille d'avoir suivi ses ordres;--Schahabarim avait tout deviné,--et

l'obsession de cette idée avivait les jalousies de son impuissance.

Il l'accusait d'être la cause de la guerre. Mâtho, à l'en croire,

assiégeait Carthage pour reprendre le zaïmph; et il déversait des

imprécations et des ironies sur ce Barbare qui prétendait posséder des

choses saintes. Ce n'était pas cela, pourtant, que le prêtre voulait

dire.

Salammbô n'éprouvait pour lui aucune terreur; les angoisses dont elle

souffrait autrefois l'avaient abandonnée. Une tranquillité singulière

l'occupait. Ses regards, moins errants, brillaient d'une flamme limpide.

Le python était redevenu malade; et, comme Salammbô paraissait au

contraire se guérir, la vieille Taanach s'en réjouissait, convaincue

qu'il prenait par ce dépérissement la langueur de sa maîtresse.

Un matin, elle le trouva derrière le lit de peaux de bœuf, enroulé sur

lui-même, plus froid qu'un marbre, et la tête disparaissant sous un

amas de vers. A ses cris, Salammbô survint. Elle le retourna quelque

temps avec le bout de sa sandale, et l'esclave fut ébahie de son

insensibilité.

La fille d'Hamilcar ne prolongeait plus ses jeûnes avec tant de

ferveur. Elle passait des journées au haut de sa terrasse, les deux

coudes contre la balustrade s'amusant à regarder devant elle. Le sommet

des murailles au bout de la ville découpait sur le ciel des zigzags

inégaux, et les lances des sentinelles y faisaient tout du long comme

une bordure d'épis. Elle apercevait au delà, entre les tours, les

manœuvres des Barbares; les jours que le siège était interrompu, elle

pouvait même distinguer leurs occupations. Ils raccommodaient leurs

armes, se graissaient la chevelure, ou lavaient dans la mer leurs bras

sanglants; les tentes étaient closes; les bêtes de somme mangeaient;

et au loin, les faux des chars, tous rangés en demi-cercle, semblaient

un cimeterre d'argent étendu à la base des monts. Les discours de

Schahabarim revenaient à sa mémoire. Elle attendait son fiancé

Narr'Havas. Elle aurait voulu, malgré sa haine, revoir Mâtho. De tous

les Carthaginois, elle était la seule personne, peut-être, qui lui eût

parlé sans peur.

Souvent son père arrivait dans sa chambre. Il s'asseyait sur les

coussins et il la considérait d'un air presque attendri, comme

s'il eût trouvé dans ce spectacle un délassement à ses fatigues. Il

l'interrogeait quelquefois sur son voyage au camp des Mercenaires. Il

lui demanda si personne, par hasard, ne l'y avait poussée; d'un signe

de tête, elle répondit que non, tant Salammbô était fière d'avoir sauvé

le zaïmph.

Mais le suffète revenait toujours à Mâtho, sous prétexte de

renseignements militaires. Il ne comprenait rien à l'emploi des

heures qu'elle avait passées dans la tente. En effet, Salammbô ne

parlait pas de Giscon; car, les mots ayant par eux-mêmes un pouvoir

effectif, les malédictions que l'on rapportait à quelqu'un pouvaient se

tourner contre lui;--et elle taisait son envie d'assassinat, de peur

d'être blâmée de n'y avoir point cédé. Elle disait que le schalischim

paraissait furieux, qu'il avait crié beaucoup, puis qu'il s'était

endormi. Salammbô n'en racontait pas davantage, par honte peut-être, ou

par un excès de candeur faisant qu'elle n'attachait guère d'importance

aux baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête

mélancolique et brumeux comme le souvenir d'un rêve accablant; elle

n'aurait su de quelle manière, par quels discours l'exprimer.

Un soir qu'ils se trouvaient ainsi l'un en face de l'autre, Taanach

effarée survint. Un vieillard avec un enfant était là, dans les cours,

et voulait voir le suffète.

Hamilcar pâlit, puis répliqua vivement:

«--Qu'il monte!»

Iddibal entra sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune

garçon couvert d'un manteau en poil de bouc; et aussitôt relevant le

capuchon qui abritait sa figure:

«--Le voilà, maître! Prends-le!»

Le suffète et l'esclave s'enfoncèrent dans un coin de la chambre.

L'enfant était resté au milieu; d'un regard plus attentif qu'étonné,

il parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traînant

sur les draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée

vers lui.

Il avait dix ans peut-être et n'était pas plus haut qu'un glaive

romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit

que ses prunelles cherchaient des espaces. Les narines de son nez mince

palpitaient largement; sur toute sa personne s'étalait l'indéfinissable

splendeur de ceux qui sont destinés aux grandes entreprises. Quand il

eut rejeté son manteau trop lourd, il resta vêtu d'une peau de lynx

attachée autour de sa taille; et il appuyait résolument sur les dalles

ses petits pieds nus tout blancs de poussière. Sans doute il devina que

l'on agitait des choses importantes, car il se tenait immobile, une

main derrière le dos et le menton baissé, avec un doigt dans la bouche.

Hamilcar, d'un signe, attira Salammbô et il lui dit à voix basse:

«--Tu le garderas chez toi, entends-tu! Il faut que personne, même de

la maison, ne connaisse son existence!»

Puis, derrière la porte, il demanda encore une fois à Iddibal s'il

était bien sûr qu'on ne les eût pas remarqués.

«--Non! dit l'esclave, les rues étaient vides.»

La guerre emplissant toutes les provinces, il avait eu peur pour le

fils de son maître. Ne sachant où le cacher, il était venu le long des

côtes, sur une chaloupe; et, depuis trois jours, Iddibal louvoyait dans

le golfe, en observant les remparts; ce soir-là, comme les alentours

de Khamon semblaient déserts, il avait franchi la passe lestement et

débarqué près de l'arsenal, l'entrée du port étant libre.

Mais bientôt les Barbares établirent, en face, un immense radeau pour

empêcher les Carthaginois d'en sortir. Ils relevaient les tours de

bois, et en même temps la terrasse montait.

Les communications avec le dehors étant interceptées, une famine

intolérable commença.

On tua tous les chiens, tous les mulets, tous les ânes, puis les

quinze éléphants que le suffète avait ramenés. Les lions du temple

de Moloch étaient devenus furieux; les hiérodoules n'osaient plus

s'en approcher. On les nourrit d'abord avec les blessés des Barbares;

ensuite on leur jeta des cadavres encore tièdes; ils les refusèrent

et moururent. Au crépuscule, des gens erraient le long des vieilles

enceintes et cueillaient entre les pierres des herbes et des fleurs

qu'ils faisaient bouillir dans du vin;--le vin coûtait moins cher que

l'eau. D'autres se glissaient jusqu'aux avant-postes de l'ennemi et

venaient sous les tentes voler de la nourriture; les Barbares, pris de

stupéfaction, quelquefois les laissaient s'en retourner. Un jour arriva

où les anciens résolurent d'égorger, entre eux, les chevaux d'Eschmoûn.

C'étaient des bêtes saintes, dont les pontifes tressaient les crinières

avec des rubans d'or, et qui signifiaient par leur existence le

mouvement du soleil, l'idée du feu sous la forme la plus haute. Leurs

chairs, coupées en portions égales, furent enfouies derrière l'autel.

Puis, tous les soirs, alléguant quelque dévotion, les anciens montaient

vers le temple, se régalaient en cachette; et ils remportaient sous

leur tunique un morceau pour leurs enfants. Dans les quartiers déserts,

loin des murs, les habitants moins misérables, par peur des autres,

s'étaient barricadés.

Les pierres des catapultes et les démolitions ordonnées pour la défense

avaient accumulé des tas de ruines au milieu des rues. Aux heures les

plus tranquilles, tout à coup des masses de peuple se précipitaient en

criant; et, du haut de l'Acropole, les incendies faisaient comme des

haillons de pourpre dispersés sur les terrasses, et que le vent tordait.

Les trois grandes catapultes ne s'arrêtaient pas. Leurs ravages étaient

extraordinaires; ainsi, la tête d'un homme alla rebondir sur le fronton

des Syssites; dans la rue de Kinisdo, une femme qui accouchait fut

écrasée par un bloc de marbre, et son enfant avec le lit emporté

jusqu'au carrefour de Cinasyn, où l'on retrouva la couverture.

Ce qu'il y avait de plus irritant, c'était les balles des frondeurs.

Elles tombaient sur les toits, dans les jardins et au milieu des cours,

tandis que l'on mangeait attablé devant un maigre repas et le cœur

gros de soupirs. Ces atroces projectiles portaient des lettres gravées

qui s'imprimaient dans les chairs;--et, sur les cadavres, on lisait des

injures, telles que _pourceau_, _chacal_, _vermine_, et parfois des

plaisanteries: _attrape!_ ou: _je l'ai bien mérité_.

La partie du rempart qui s'étendait depuis l'angle des ports jusqu'à

la hauteur des citernes fut enfoncée. Alors les gens de Malqua se

trouvèrent pris entre la vieille enceinte de Byrsa par derrière et les

Barbares par devant. Mais on avait assez que d'épaissir la muraille

et de la rendre le plus haut possible sans s'occuper d'eux; on les

abandonna; tous périrent; et bien qu'ils fussent haïs généralement, on

en conçut pour Hamilcar une grande horreur.

Le lendemain, il ouvrit les fosses où il gardait du blé; ses intendants

le donnèrent au peuple. Pendant trois jours on se gorgea.

La soif n'en devint que plus intolérable; et toujours ils voyaient

devant eux la longue cascade que faisait, en tombant, l'eau claire de

l'aqueduc.

Hamilcar ne faiblissait pas. Il comptait sur un événement, sur quelque

chose de décisif, d'extraordinaire.

Ses propres esclaves arrachèrent les lames d'argent du temple de

Melkarth; on tira du port quatre longs bateaux; avec des cabestans on

les amena jusqu'au bas des Mappales, le mur qui donnait sur le rivage

fut troué; et ils partirent pour les Gaules afin d'y acheter, n'importe

à quel prix, des Mercenaires.

Cependant Hamilcar se désolait de ne pouvoir communiquer avec le roi

des Numides, car il le savait derrière les Barbares et prêt à tomber

sur eux. Mais Narr'Havas, trop faible, n'allait pas se risquer seul;

le suffète fit rehausser le rempart de douze palmes, entasser dans

l'Acropole tout le matériel des arsenaux, et encore une fois réparer

les machines.

On se servait, pour les entortillages des catapultes, de tendons pris

au cou des taureaux ou bien aux jarrets des cerfs. Il n'existait

dans Carthage ni cerfs ni taureaux. Hamilcar demanda aux anciens les

cheveux de leurs femmes; toutes les sacrifièrent; la quantité ne fut

pas suffisante. On avait, dans les bâtiments des Syssites, douze cents

esclaves nubiles, de celles que l'on destinait aux prostitutions de la

Grèce et de l'Italie et leurs cheveux, rendus élastiques par l'usage

des onguents, se trouvaient merveilleux pour les machines de guerre.

La perte plus tard serait trop considérable. Donc il fut décidé que

l'on choisirait, parmi les épouses des plébéiens, les plus belles

chevelures. Sans aucun souci des besoins de la patrie, elles crièrent

en désespérées quand les serviteurs des Cent vinrent, avec des ciseaux,

mettre la main sur elles.

Un redoublement de fureur animait les Barbares. On les voyait au loin

prendre la graisse des morts pour huiler leurs machines; d'autres en

arrachaient les ongles qu'ils cousaient bout à bout afin de se faire

des cuirasses. Ils imaginèrent de mettre dans les catapultes des

vases pleins de serpents apportés par les Nègres; les pots d'argile se

cassaient sur les dalles, les serpents couraient, semblaient pulluler,

et, tant ils étaient nombreux, sortir des murs naturellement. Les

Barbares, mécontents de leur invention, la perfectionnèrent; ils

lançaient toutes sortes d'immondices, des excréments humains, des

morceaux de charogne, des cadavres. La peste reparut. Les dents des

Carthaginois leur tombaient de la bouche,--et ils avaient les gencives

décolorées comme celles des chameaux après un voyage trop long.

Les machines furent dressées sur la terrasse, bien qu'elle n'atteignît

pas encore la hauteur du rempart. Devant les vingt-trois tours des

fortifications se dressaient vingt-trois autres tours de bois. Tous

les tollénones étaient remontés; et au milieu, plus en arrière,

apparaissait la formidable hélépole de Démétrius Poliorcète, que

Spendius, enfin, avait reconstruite. Pyramidale comme le phare

d'Alexandrie, elle était haute de cent trente coudées et large de

vingt-trois, avec neuf étages allant tous en diminuant vers le sommet

et qui étaient défendus par des écailles d'airain, percés de portes

nombreuses, remplis de soldats; sur la plate-forme supérieure se

dressait une catapulte flanquée de deux balistes.

Alors Hamilcar fit planter des croix pour ceux qui parleraient de se

rendre; les femmes mêmes furent embrigadées. Ils couchaient dans les

rues, et l'on attendait plein d'angoisses.

Puis un matin, un peu avant le lever du soleil (c'était le septième

jour du mois de nyssan), ils entendirent un grand cri poussé par les

Barbares; les trompettes à tube de plomb ronflaient, les grandes cornes

paphlagoniennes mugissaient comme des taureaux. Tous se levèrent et

coururent au rempart.

Une forêt de lances, de piques et d'épées se hérissait à sa base. Elle

sauta contre les murailles, les échelles s'y accrochèrent; et, dans la

baie des créneaux, des têtes de Barbares parurent.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 19 / 28 段