bandait les écheveaux des balistes. Pour qu'il y eût, dans leurs
tensions jumelles, une parité complète, on serrait leurs cordes en
frappant tour à tour de droite et de gauche, jusqu'au moment où les
deux côtés rendaient un son égal. Spendius montait sur leur membrure.
Avec le bout de son pied, il les battait tout doucement,--et il tendait
l'oreille, comme un musicien qui accorde une lyre. Puis, quand le timon
de la catapulte se relevait, quand la colonne de la baliste tremblait à
la secousse du ressort, que les pierres s'élançaient en rayons et que
les dards couraient en ruisseau, il se penchait le corps tout entier et
jetait ses bras dans l'air, comme pour les suivre.
Les soldats, admirant son adresse, exécutaient ses ordres. Dans la
gaieté de leur travail, ils débitaient des plaisanteries sur les noms
des machines. Ainsi les tenailles à prendre les béliers s'appelant
des _loups_, et les galeries couvertes des _treilles_, on était des
agneaux, on allait faire la vendange; et, en armant leurs pièces,
ils disaient aux onagres: «--Allons, rue bien!» et aux scorpions:
«--Traverse-les jusqu'au cœur!» Ces facéties, toujours les mêmes,
soutenaient leur courage.
Cependant les machines ne démolissaient point le rempart. Il était
formé par deux murailles et tout rempli de terre; elles abattaient
leurs parties supérieures. Les assiégés, chaque fois, les relevaient.
Mâtho ordonna de construire des tours en bois qui devaient être aussi
hautes que les tours en pierre. On jeta, dans le fossé, du gazon, des
pieux, des galets et des chariots avec leurs roues, afin de l'emplir
plus vite; avant qu'il fût comblé, l'immense foule des Barbares ondula
sur la plaine d'un seul mouvement,--et vint battre le pied des murs,
comme une mer débordée.
On avança les échelles de cordes, les échelles droites et les
sambuques, c'est-à-dire deux mâts d'où s'abaissaient, par des palans,
une série de bambous que terminait un pont mobile. Elles formaient de
nombreuses lignes droites appuyées contre le mur; et les Mercenaires, à
la file les uns des autres, montaient en tenant leurs armes à la main.
Pas un Carthaginois ne se montrait; déjà ils touchaient aux deux tiers
du rempart. Les créneaux s'ouvrirent, en vomissant, comme des gueules
de dragon, des feux et de la fumée; le sable s'éparpillait, entrait
par le joint des armures; le pétrole s'attachait aux vêtements; le
plomb liquide sautillait sur les casques, faisait des trous dans les
chairs; une pluie d'étincelles s'éclaboussait contre les visages,--et
des orbites sans yeux semblaient pleurer des larmes, grosses comme des
amandes. Des hommes, tout jaunes d'huile, brûlaient par la chevelure.
Ils se mettaient à courir, enflammaient les autres. On les étouffait
en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de sang.
Quelques-uns qui n'avaient pas de blessure restaient immobiles, plus
raides que des pieux, la bouche ouverte et les deux bras écartés.
L'assaut, pendant plusieurs jours de suite, recommença,--les
Mercenaires espérant triompher par un excès de force et d'audace.
Quelquefois un homme sur les épaules d'un autre enfonçait une fiche
entre les pierres, puis s'en servait comme d'un échelon pour atteindre
au delà, en plaçait une seconde, une troisième; et, protégés par le
bord des créneaux dépassant la muraille, peu à peu, ils s'élevaient
ainsi; mais, toujours à une certaine hauteur, ils retombaient. Le grand
fossé trop plein débordait; sous les pas des vivants, les blessés
pêle-mêle s'entassaient avec les cadavres et les moribonds. Au milieu
des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des flaques de sang,
les troncs calcinés faisaient des taches noires; et des bras et des
jambes à moitié sortis d'un monceau se tenaient tout debout, comme des
échalas dans un vignoble incendié.
Les échelles se trouvant insuffisantes, on employa les
tollénones,--instruments composés d'une longue poutre établie
transversalement sur une autre, et portant à son extrémité une
corbeille quadrangulaire où trente fantassins pouvaient se tenir avec
leurs armes.
Mâtho voulut monter dans la première qui fut prête. Spendius l'arrêta.
Des hommes se courbèrent sur un moulinet; la grande poutre se leva,
devint horizontale, se dressa presque verticalement, et, trop chargée
par le bout, elle pliait comme un immense roseau. Les soldats, cachés
jusqu'au menton, se tassaient; on n'apercevait que les plumes des
casques. Enfin, quand elle fut à cinquante coudées dans l'air, elle
tourna de droite et de gauche plusieurs fois, puis s'abaissa; et, comme
un bras de géant qui tiendrait sur sa main une cohorte de pygmées, elle
déposa au bord du mur la corbeille pleine d'hommes. Ils sautèrent dans
la foule, et jamais ils ne revinrent.
Tous les autres tollénones furent bien vite disposés; il en aurait
fallu cent fois davantage pour prendre la ville. On les utilisa
d'une façon meurtrière: des archers éthiopiens se plaçaient dans les
corbeilles; puis, les câbles étant assujettis, ils restaient suspendus
et tiraient des flèches empoisonnées. Les cinquante tollénones,
dominant les créneaux, entouraient ainsi Carthage comme de monstrueux
vautours;--et les Nègres riaient de voir les gardes sur le rempart
mourir dans des convulsions atroces.
Hamilcar y envoya des hoplites; il leur faisait boire chaque matin le
jus de certaines herbes qui les gardait du poison.
Un soir, par un temps obscur, il embarqua les meilleurs de ses soldats
sur des gabares, des planches, et, tournant à la droite du port, il
vint débarquer à la Tænia. Ils s'avancèrent jusqu'aux premières lignes
des Barbares, et, les prenant par le flanc, en firent un grand carnage.
Des hommes suspendus à des cordes descendaient la nuit du haut des murs
avec des torches à la main, brûlaient les ouvrages des Mercenaires et
remontaient.
Mâtho était acharné; chaque obstacle renforçait sa colère; il en
arrivait à des choses terribles et extravagantes. Il convoqua Salammbô,
mentalement, à un rendez-vous; puis il l'attendit. Elle ne vint pas:
cela lui parut une trahison nouvelle; désormais, il l'exécra. S'il
avait vu son cadavre, il s'en serait peut-être allé. Il doubla les
avant-postes, il planta des fourches au bas du rempart, il enfouit
des chausse-trapes dans la terre; et il commanda aux Libyens de lui
apporter toute une forêt pour y mettre le feu, et brûler Carthage,
comme une tanière de renards.
Spendius s'obstinait au siège. Il cherchait à inventer des machines
épouvantables.
Les autres Barbares, campés au loin sur l'isthme, s'ébahissaient de ces
lenteurs; ils murmuraient; on les lâcha.
Alors ils se précipitèrent avec leurs coutelas et leurs javelots,
dont ils battaient les portes. La nudité de leurs corps facilitant
les blessures, les Carthaginois les massacraient abondamment; et les
Mercenaires s'en réjouirent, sans doute par jalousie du pillage. Il
en résulta des querelles, des combats entre eux. La campagne étant
ravagée, bientôt on s'arracha les vivres. Ils se décourageaient. Des
hordes nombreuses s'en allèrent. La foule était si grande qu'il n'y
parut pas.
Les meilleurs tentèrent de creuser des mines; le terrain mal soutenu
s'éboula. Ils les recommencèrent en d'autres places; Hamilcar devinait
toujours leur direction en appliquant son oreille contre un bouclier de
bronze. Il perça des contre-mines sous le chemin que devaient parcourir
les tours de bois; quand on voulut les pousser, elles s'enfoncèrent
dans des trous.
Enfin, tous reconnurent que la ville était imprenable, tant que l'on
n'aurait pas élevé jusqu'à la hauteur des murailles une longue terrasse
qui permettrait de combattre sur le même niveau; on en paverait le
sommet pour faire rouler dessus les machines. Alors il serait bien
impossible à Carthage de résister.
Elle commençait à souffrir de la soif. L'eau, qui valait au début du
siège deux késitah le bât, se vendait maintenant un shekel d'argent;
les provisions de viande et de blé s'épuisaient aussi; on avait peur
de la faim; quelques-uns même parlaient des bouches inutiles, ce qui
effrayait tout le monde.
Depuis la place du Khamon jusqu'au temple de Melkarth des cadavres
encombraient les rues; et, comme on était à la fin de l'été, de
grosses mouches noires harcelaient les combattants. Des vieillards
transportaient les blessés, et les gens dévots continuaient les
funérailles fictives de leurs proches et de leurs amis défunts au
loin pendant la guerre. Des statues de cire avec des cheveux et des
vêtements s'étalaient en travers des portes. Elles se fondaient à la
chaleur des cierges brûlant près d'elles; la peinture coulait sur
leurs épaules, et des pleurs ruisselaient sur la face des vivants,
qui psalmodiaient, à côté, des chansons lugubres. La foule, pendant
ce temps-là, courait; les capitaines criaient des ordres, et l'on
entendait toujours le heurt des béliers.
La température devint si lourde que les corps, se gonflant, ne
pouvaient plus entrer dans les cercueils. On les brûlait au milieu des
cours. Les feux, trop à l'étroit, incendiaient les murailles voisines,
et de longues flammes s'échappaient des maisons comme du sang qui
jaillit d'une artère. Ainsi Moloch possédait Carthage; il étreignait
les remparts, il se roulait dans les rues, il dévorait jusqu'aux
cadavres.
Des hommes, qui portaient, en signe de désespoir, des manteaux faits de
haillons ramassés, s'établirent au coin des carrefours. Ils déclamaient
contre les anciens, contre Hamilcar, prédisaient au peuple une ruine
entière et l'engageaient à tout détruire et à tout se permettre. Les
plus dangereux étaient les buveurs de jusquiame; dans leurs crises
ils se croyaient des bêtes féroces et sautaient sur les passants,
qu'ils déchiraient. Des attroupements se faisaient autour d'eux; on
en oubliait la défense de Carthage. Le suffète imagina d'en payer
d'autres, pour soutenir sa politique.
Afin de retenir dans la ville le génie des Dieux, on avait couvert de
chaînes leurs simulacres. On posa des voiles noirs sur les Patæques et
des cilices autour des autels; on tâchait d'exciter l'orgueil et la
jalousie des Baals en leur chantant à l'oreille: «--Tu vas te laisser
vaincre! les autres sont plus forts, peut-être? Montre-toi! aide-nous!
afin que les peuples ne disent pas: Où sont maintenant leurs Dieux?»
Une anxiété permanente agitait les collèges des pontifes. Ceux de la
Rabbetna surtout avaient peur,--le rétablissement du zaïmph n'ayant
pas servi. Ils se tenaient enfermés dans la troisième enceinte,
inexpugnable comme une forteresse. Un seul d'entre eux se hasardait à
sortir, le grand prêtre Schahabarim.
Il venait chez Salammbô. Mais il restait silencieux, la contemplant les
prunelles fixes, ou bien il prodiguait les paroles; et les reproches
qu'il lui faisait étaient plus durs que jamais.
Par une contradiction inconcevable, il ne pardonnait pas à la jeune
fille d'avoir suivi ses ordres;--Schahabarim avait tout deviné,--et
l'obsession de cette idée avivait les jalousies de son impuissance.
Il l'accusait d'être la cause de la guerre. Mâtho, à l'en croire,
assiégeait Carthage pour reprendre le zaïmph; et il déversait des
imprécations et des ironies sur ce Barbare qui prétendait posséder des
choses saintes. Ce n'était pas cela, pourtant, que le prêtre voulait
dire.
Salammbô n'éprouvait pour lui aucune terreur; les angoisses dont elle
souffrait autrefois l'avaient abandonnée. Une tranquillité singulière
l'occupait. Ses regards, moins errants, brillaient d'une flamme limpide.
Le python était redevenu malade; et, comme Salammbô paraissait au
contraire se guérir, la vieille Taanach s'en réjouissait, convaincue
qu'il prenait par ce dépérissement la langueur de sa maîtresse.
Un matin, elle le trouva derrière le lit de peaux de bœuf, enroulé sur
lui-même, plus froid qu'un marbre, et la tête disparaissant sous un
amas de vers. A ses cris, Salammbô survint. Elle le retourna quelque
temps avec le bout de sa sandale, et l'esclave fut ébahie de son
insensibilité.
La fille d'Hamilcar ne prolongeait plus ses jeûnes avec tant de
ferveur. Elle passait des journées au haut de sa terrasse, les deux
coudes contre la balustrade s'amusant à regarder devant elle. Le sommet
des murailles au bout de la ville découpait sur le ciel des zigzags
inégaux, et les lances des sentinelles y faisaient tout du long comme
une bordure d'épis. Elle apercevait au delà, entre les tours, les
manœuvres des Barbares; les jours que le siège était interrompu, elle
pouvait même distinguer leurs occupations. Ils raccommodaient leurs
armes, se graissaient la chevelure, ou lavaient dans la mer leurs bras
sanglants; les tentes étaient closes; les bêtes de somme mangeaient;
et au loin, les faux des chars, tous rangés en demi-cercle, semblaient
un cimeterre d'argent étendu à la base des monts. Les discours de
Schahabarim revenaient à sa mémoire. Elle attendait son fiancé
Narr'Havas. Elle aurait voulu, malgré sa haine, revoir Mâtho. De tous
les Carthaginois, elle était la seule personne, peut-être, qui lui eût
parlé sans peur.
Souvent son père arrivait dans sa chambre. Il s'asseyait sur les
coussins et il la considérait d'un air presque attendri, comme
s'il eût trouvé dans ce spectacle un délassement à ses fatigues. Il
l'interrogeait quelquefois sur son voyage au camp des Mercenaires. Il
lui demanda si personne, par hasard, ne l'y avait poussée; d'un signe
de tête, elle répondit que non, tant Salammbô était fière d'avoir sauvé
le zaïmph.
Mais le suffète revenait toujours à Mâtho, sous prétexte de
renseignements militaires. Il ne comprenait rien à l'emploi des
heures qu'elle avait passées dans la tente. En effet, Salammbô ne
parlait pas de Giscon; car, les mots ayant par eux-mêmes un pouvoir
effectif, les malédictions que l'on rapportait à quelqu'un pouvaient se
tourner contre lui;--et elle taisait son envie d'assassinat, de peur
d'être blâmée de n'y avoir point cédé. Elle disait que le schalischim
paraissait furieux, qu'il avait crié beaucoup, puis qu'il s'était
endormi. Salammbô n'en racontait pas davantage, par honte peut-être, ou
par un excès de candeur faisant qu'elle n'attachait guère d'importance
aux baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête
mélancolique et brumeux comme le souvenir d'un rêve accablant; elle
n'aurait su de quelle manière, par quels discours l'exprimer.
Un soir qu'ils se trouvaient ainsi l'un en face de l'autre, Taanach
effarée survint. Un vieillard avec un enfant était là, dans les cours,
et voulait voir le suffète.
Hamilcar pâlit, puis répliqua vivement:
«--Qu'il monte!»
Iddibal entra sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune
garçon couvert d'un manteau en poil de bouc; et aussitôt relevant le
capuchon qui abritait sa figure:
«--Le voilà, maître! Prends-le!»
Le suffète et l'esclave s'enfoncèrent dans un coin de la chambre.
L'enfant était resté au milieu; d'un regard plus attentif qu'étonné,
il parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traînant
sur les draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée
vers lui.
Il avait dix ans peut-être et n'était pas plus haut qu'un glaive
romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit
que ses prunelles cherchaient des espaces. Les narines de son nez mince
palpitaient largement; sur toute sa personne s'étalait l'indéfinissable
splendeur de ceux qui sont destinés aux grandes entreprises. Quand il
eut rejeté son manteau trop lourd, il resta vêtu d'une peau de lynx
attachée autour de sa taille; et il appuyait résolument sur les dalles
ses petits pieds nus tout blancs de poussière. Sans doute il devina que
l'on agitait des choses importantes, car il se tenait immobile, une
main derrière le dos et le menton baissé, avec un doigt dans la bouche.
Hamilcar, d'un signe, attira Salammbô et il lui dit à voix basse:
«--Tu le garderas chez toi, entends-tu! Il faut que personne, même de
la maison, ne connaisse son existence!»
Puis, derrière la porte, il demanda encore une fois à Iddibal s'il
était bien sûr qu'on ne les eût pas remarqués.
«--Non! dit l'esclave, les rues étaient vides.»
La guerre emplissant toutes les provinces, il avait eu peur pour le
fils de son maître. Ne sachant où le cacher, il était venu le long des
côtes, sur une chaloupe; et, depuis trois jours, Iddibal louvoyait dans
le golfe, en observant les remparts; ce soir-là, comme les alentours
de Khamon semblaient déserts, il avait franchi la passe lestement et
débarqué près de l'arsenal, l'entrée du port étant libre.
Mais bientôt les Barbares établirent, en face, un immense radeau pour
empêcher les Carthaginois d'en sortir. Ils relevaient les tours de
bois, et en même temps la terrasse montait.
Les communications avec le dehors étant interceptées, une famine
intolérable commença.
On tua tous les chiens, tous les mulets, tous les ânes, puis les
quinze éléphants que le suffète avait ramenés. Les lions du temple
de Moloch étaient devenus furieux; les hiérodoules n'osaient plus
s'en approcher. On les nourrit d'abord avec les blessés des Barbares;
ensuite on leur jeta des cadavres encore tièdes; ils les refusèrent
et moururent. Au crépuscule, des gens erraient le long des vieilles
enceintes et cueillaient entre les pierres des herbes et des fleurs
qu'ils faisaient bouillir dans du vin;--le vin coûtait moins cher que
l'eau. D'autres se glissaient jusqu'aux avant-postes de l'ennemi et
venaient sous les tentes voler de la nourriture; les Barbares, pris de
stupéfaction, quelquefois les laissaient s'en retourner. Un jour arriva
où les anciens résolurent d'égorger, entre eux, les chevaux d'Eschmoûn.
C'étaient des bêtes saintes, dont les pontifes tressaient les crinières
avec des rubans d'or, et qui signifiaient par leur existence le
mouvement du soleil, l'idée du feu sous la forme la plus haute. Leurs
chairs, coupées en portions égales, furent enfouies derrière l'autel.
Puis, tous les soirs, alléguant quelque dévotion, les anciens montaient
vers le temple, se régalaient en cachette; et ils remportaient sous
leur tunique un morceau pour leurs enfants. Dans les quartiers déserts,
loin des murs, les habitants moins misérables, par peur des autres,
s'étaient barricadés.
Les pierres des catapultes et les démolitions ordonnées pour la défense
avaient accumulé des tas de ruines au milieu des rues. Aux heures les
plus tranquilles, tout à coup des masses de peuple se précipitaient en
criant; et, du haut de l'Acropole, les incendies faisaient comme des
haillons de pourpre dispersés sur les terrasses, et que le vent tordait.
Les trois grandes catapultes ne s'arrêtaient pas. Leurs ravages étaient
extraordinaires; ainsi, la tête d'un homme alla rebondir sur le fronton
des Syssites; dans la rue de Kinisdo, une femme qui accouchait fut
écrasée par un bloc de marbre, et son enfant avec le lit emporté
jusqu'au carrefour de Cinasyn, où l'on retrouva la couverture.
Ce qu'il y avait de plus irritant, c'était les balles des frondeurs.
Elles tombaient sur les toits, dans les jardins et au milieu des cours,
tandis que l'on mangeait attablé devant un maigre repas et le cœur
gros de soupirs. Ces atroces projectiles portaient des lettres gravées
qui s'imprimaient dans les chairs;--et, sur les cadavres, on lisait des
injures, telles que _pourceau_, _chacal_, _vermine_, et parfois des
plaisanteries: _attrape!_ ou: _je l'ai bien mérité_.
La partie du rempart qui s'étendait depuis l'angle des ports jusqu'à
la hauteur des citernes fut enfoncée. Alors les gens de Malqua se
trouvèrent pris entre la vieille enceinte de Byrsa par derrière et les
Barbares par devant. Mais on avait assez que d'épaissir la muraille
et de la rendre le plus haut possible sans s'occuper d'eux; on les
abandonna; tous périrent; et bien qu'ils fussent haïs généralement, on
en conçut pour Hamilcar une grande horreur.
Le lendemain, il ouvrit les fosses où il gardait du blé; ses intendants
le donnèrent au peuple. Pendant trois jours on se gorgea.
La soif n'en devint que plus intolérable; et toujours ils voyaient
devant eux la longue cascade que faisait, en tombant, l'eau claire de
l'aqueduc.
Hamilcar ne faiblissait pas. Il comptait sur un événement, sur quelque
chose de décisif, d'extraordinaire.
Ses propres esclaves arrachèrent les lames d'argent du temple de
Melkarth; on tira du port quatre longs bateaux; avec des cabestans on
les amena jusqu'au bas des Mappales, le mur qui donnait sur le rivage
fut troué; et ils partirent pour les Gaules afin d'y acheter, n'importe
à quel prix, des Mercenaires.
Cependant Hamilcar se désolait de ne pouvoir communiquer avec le roi
des Numides, car il le savait derrière les Barbares et prêt à tomber
sur eux. Mais Narr'Havas, trop faible, n'allait pas se risquer seul;
le suffète fit rehausser le rempart de douze palmes, entasser dans
l'Acropole tout le matériel des arsenaux, et encore une fois réparer
les machines.
On se servait, pour les entortillages des catapultes, de tendons pris
au cou des taureaux ou bien aux jarrets des cerfs. Il n'existait
dans Carthage ni cerfs ni taureaux. Hamilcar demanda aux anciens les
cheveux de leurs femmes; toutes les sacrifièrent; la quantité ne fut
pas suffisante. On avait, dans les bâtiments des Syssites, douze cents
esclaves nubiles, de celles que l'on destinait aux prostitutions de la
Grèce et de l'Italie et leurs cheveux, rendus élastiques par l'usage
des onguents, se trouvaient merveilleux pour les machines de guerre.
La perte plus tard serait trop considérable. Donc il fut décidé que
l'on choisirait, parmi les épouses des plébéiens, les plus belles
chevelures. Sans aucun souci des besoins de la patrie, elles crièrent
en désespérées quand les serviteurs des Cent vinrent, avec des ciseaux,
mettre la main sur elles.
Un redoublement de fureur animait les Barbares. On les voyait au loin
prendre la graisse des morts pour huiler leurs machines; d'autres en
arrachaient les ongles qu'ils cousaient bout à bout afin de se faire
des cuirasses. Ils imaginèrent de mettre dans les catapultes des
vases pleins de serpents apportés par les Nègres; les pots d'argile se
cassaient sur les dalles, les serpents couraient, semblaient pulluler,
et, tant ils étaient nombreux, sortir des murs naturellement. Les
Barbares, mécontents de leur invention, la perfectionnèrent; ils
lançaient toutes sortes d'immondices, des excréments humains, des
morceaux de charogne, des cadavres. La peste reparut. Les dents des
Carthaginois leur tombaient de la bouche,--et ils avaient les gencives
décolorées comme celles des chameaux après un voyage trop long.
Les machines furent dressées sur la terrasse, bien qu'elle n'atteignît
pas encore la hauteur du rempart. Devant les vingt-trois tours des
fortifications se dressaient vingt-trois autres tours de bois. Tous
les tollénones étaient remontés; et au milieu, plus en arrière,
apparaissait la formidable hélépole de Démétrius Poliorcète, que
Spendius, enfin, avait reconstruite. Pyramidale comme le phare
d'Alexandrie, elle était haute de cent trente coudées et large de
vingt-trois, avec neuf étages allant tous en diminuant vers le sommet
et qui étaient défendus par des écailles d'airain, percés de portes
nombreuses, remplis de soldats; sur la plate-forme supérieure se
dressait une catapulte flanquée de deux balistes.
Alors Hamilcar fit planter des croix pour ceux qui parleraient de se
rendre; les femmes mêmes furent embrigadées. Ils couchaient dans les
rues, et l'on attendait plein d'angoisses.
Puis un matin, un peu avant le lever du soleil (c'était le septième
jour du mois de nyssan), ils entendirent un grand cri poussé par les
Barbares; les trompettes à tube de plomb ronflaient, les grandes cornes
paphlagoniennes mugissaient comme des taureaux. Tous se levèrent et
coururent au rempart.
Une forêt de lances, de piques et d'épées se hérissait à sa base. Elle
sauta contre les murailles, les échelles s'y accrochèrent; et, dans la
baie des créneaux, des têtes de Barbares parurent.