lui-même. Un soulèvement de tout son être le précipitait vers elle. Il
aurait voulu l'envelopper, l'absorber, la boire. Sa poitrine haletait,
il claquait des dents.
En la prenant par les deux poignets il l'attira doucement; et il
s'assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une
peau de lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la
tenant ainsi entre ses jambes, et il répétait:
«--Comme tu es belle! comme tu es belle!»
Ses yeux continuellement fixés sur les siens la faisaient souffrir;
ce malaise, cette répugnance augmentaient d'une façon si aiguë que
Salammbô se retenait pour ne pas crier. La pensée de Schahabarim lui
revint; elle se résigna.
Mâtho gardait toujours ses petites mains dans les siennes; et, de temps
à autre, malgré l'ordre du prêtre, en tournant le visage, elle tâchait
de l'écarter avec des secousses de ses bras. Il ouvrait les narines
pour mieux humer le parfum s'exhalant de sa personne. C'était une
émanation indéfinissable, fraîche, et cependant qui étourdissait comme
la fumée d'une cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l'encens,
les roses et une autre odeur encore.
Mais comment se trouvait-elle près de lui, dans sa tente, à sa
discrétion? Quelqu'un, sans doute, l'avait poussée? Elle n'était pas
venue pour le zaïmph? Ses bras retombèrent, et il baissa la tête,
accablé par une rêverie soudaine.
Salammbô, afin de l'attendrir, lui dit d'une voix plaintive:
«--Que t'ai-je donc fait pour que tu veuilles ma mort?
«--Ta mort!»
Elle reprit:
«--Je t'ai aperçu un soir, à la lueur de mes jardins qui brûlaient,
entre des coupes fumantes et mes esclaves égorgés, et ta colère était
si forte que tu as bondi vers moi et qu'il a fallu m'enfuir! Puis une
terreur est entrée dans Carthage. On criait la dévastation des villes,
l'incendie des campagnes, le massacre des soldats; c'est toi qui les
avais perdus, c'est toi qui les avais assassinés! Je te hais! Ton nom
seul me ronge comme un remords! Tu es plus exécré que la peste et que
la guerre romaine! Les provinces tressaillent de ta fureur, les sillons
sont pleins de cadavres! J'ai suivi la trace de tes feux, comme si je
marchais derrière Moloch!»
Mâtho se leva d'un bond; un orgueil colossal lui gonflait le cœur; il
se trouvait haussé à la taille d'un Dieu.
Les narines battantes, les dents serrées, elle continuait:
«--Comme si ce n'était pas assez de ton sacrilège, tu es venu chez moi,
dans mon sommeil, tout couvert du zaïmph! Tes paroles, je ne les ai pas
comprises; mais je voyais bien que tu voulais m'entraîner vers quelque
chose d'épouvantable, au fond d'un abîme.»
Mâtho, en se tordant les bras, s'écria:
«--Non! non! c'était pour te le donner! pour te le rendre! Il me
semblait que la Déesse avait laissé son vêtement pour toi, et qu'il
t'appartenait! Dans son temple ou dans ta maison, qu'importe! N'es-tu
pas toute-puissante, immaculée, radieuse et belle comme Tanit!» Et
avec un regard plein d'une adoration infinie:
«--A moins, peut-être, que tu ne sois Tanit?
«--Moi, Tanit!» se disait Salammbô.
Ils ne parlaient plus. Le tonnerre au loin roulait. Des moutons
bêlaient, effrayés par l'orage.
«--Oh! approche! reprit-il, approche! ne crains rien!
«Autrefois, je n'étais qu'un soldat confondu dans la plèbe des
Mercenaires, et même si doux que je portais pour les autres du bois
sur mon dos. Est-ce que je m'inquiète de Carthage! La foule de ses
hommes s'agite comme perdue dans la poussière de tes sandales et tous
ses trésors avec les provinces, les flottes et les îles, ne me font
pas envie comme la fraîcheur de tes lèvres et le tour de tes épaules.
Mais je voulais abattre ses murailles afin de parvenir jusqu'à toi,
pour te posséder! D'ailleurs, en attendant, je me vengeais! A présent,
j'écrase les hommes comme des coquilles, et je me jette sur les
phalanges, j'écarte les sarisses avec mes mains, j'arrête les étalons
par les naseaux, une catapulte ne me tuerait pas! Oh! si tu savais, au
milieu de la guerre, comme je pense à toi! Quelquefois, le souvenir
d'un geste, d'un pli de ton vêtement, tout à coup me saisit et m'enlace
comme un filet! j'aperçois tes yeux dans les flammes des phalariques et
sur la dorure des boucliers! j'entends ta voix dans le retentissement
des cymbales. Je me détourne, tu n'es pas là! et alors je me replonge
dans la bataille!»
Il levait ses bras où des veines s'entre-croisaient comme des lierres
sur des branches d'arbres. De la sueur coulait sur sa poitrine, entre
ses muscles carrés; et son haleine secouait ses flancs, avec sa
ceinture de bronze toute garnie de lanières qui pendaient jusqu'à ses
genoux, plus fermes que du marbre. Salammbô, accoutumé aux eunuques, se
laissait ébahir par la force de cet homme. C'était le châtiment de la
Déesse, ou l'influence de Moloch circulant autour d'elle, dans les cinq
armées. Une lassitude l'accablait; elle écoutait avec stupeur le cri
intermittent des sentinelles qui se répondaient.
Les flammes de la lampe vacillaient sous des rafales d'air chaud. Il
venait, par moments, de larges éclairs; puis l'obscurité redoublait;
elle ne voyait plus que les prunelles de Mâtho, comme deux charbons
dans la nuit. Cependant, elle sentait bien qu'une fatalité l'entourait,
qu'elle touchait à un moment suprême, irrévocable; dans un effort, elle
remonta vers le zaïmph et leva les mains pour le saisir.
«--Que fais-tu?» s'écria Mâtho.
Elle répondit avec placidité:
«--Je m'en retourne à Carthage.»
Il s'avança en croisant les bras, et d'un air si terrible qu'elle fut
immédiatement comme clouée sur ses talons.
«--T'en retourner à Carthage!» Il balbutiait et répétait, en grinçant
des dents:
«--T'en retourner à Carthage! Ah! tu venais pour prendre le zaïmph,
pour me vaincre, puis disparaître! Non, non! tu m'appartiens! et
personne à présent ne t'arrachera d'ici! Oh! je n'ai pas oublié
l'insolence de tes grands yeux tranquilles et comme tu m'écrasais avec
la hauteur de ta beauté! A mon tour, maintenant! Tu es ma captive, mon
esclave, ma servante! Appelle si tu veux ton père et son armée, les
anciens, les riches, et ton exécrable peuple, tout entier! Je suis
le maître de trois cent mille soldats! j'irai en chercher dans la
Lusitanie, dans les Gaules et au fond du désert et je renverserai ta
ville, je brûlerai tous ses temples; les trirèmes flotteront sur des
vagues de sang! Je ne veux pas qu'il en reste une maison, une pierre
ni un palmier! Et si les hommes me manquent, j'attirerai les ours des
montagnes et je pousserai les lions! N'essaye pas de t'enfuir, je te
tue!»
Blême et les poings crispés, il frémissait comme une harpe dont les
cordes vont éclater. Tout à coup des sanglots l'étouffèrent, et en
s'affaissant sur les jarrets:
«--Ah! pardonne-moi! Je suis un infâme, et plus vil que les scorpions,
que la fange et la poussière! Tout à l'heure, pendant que tu parlais,
ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond
qui boit à plat ventre au bord d'un ruisseau. Écrase-moi, pourvu que je
sente tes pieds! maudis-moi, pourvu que j'entende ta voix! Ne t'en va
pas! pitié! je t'aime! je t'aime!»
Il était à genoux par terre, devant elle; et il lui entourait la taille
de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes; les disques
d'or suspendus à ses oreilles luisaient sur son cou bronzé; de grosses
larmes roulaient dans ses yeux pareils à des globes d'argent; il
soupirait d'une façon caressante et murmurait de vagues paroles, plus
légères qu'une brise et suaves comme un baiser.
Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute
conscience d'elle-même. Quelque chose à la fois d'intime et de
supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s'y abandonner; des nuages
la soulevaient; en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les
poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d'or éclata,
et les deux bouts, en s'envolant, frappèrent la toile comme deux
vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l'enveloppait; elle aperçut la
figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.
«--Moloch, tu me brûles!» et les baisers du soldat, plus dévorateurs
que des flammes, la parcouraient; elle était comme enlevée dans un
ouragan, prise dans la force du soleil.
Il baisa tous les doigts de ses mains, ses bras, ses pieds, et d'un
bout à l'autre les longues tresses de ses cheveux.
«--Emporte-le,--disait-il,--est-ce que j'y tiens! emmène-moi avec lui!
j'abandonne l'armée! je renonce à tout! Au delà de Gadès, à vingt jours
de la mer, on rencontre une île couverte de poudre d'or, de verdure et
d'oiseaux. Sur les montagnes, de grandes fleurs pleines de parfums qui
fument, se balancent comme d'éternels encensoirs; dans les citronniers
plus hauts que des cèdres, des serpents couleur de lait font avec les
diamants de leur gueule tomber les fruits sur le gazon; l'air est si
doux qu'il empêche de mourir. Oh! je la trouverai, tu verras. Nous
vivrons dans les grottes de cristal, taillées au bas des collines.
Personne encore ne l'habite, ou je deviendrai le roi du pays.»
Il balaya la poussière de ses cothurnes; il voulut qu'elle mît entre
ses lèvres le quartier d'une grenade; il accumula derrière sa tête des
vêtements pour lui faire un coussin. Il cherchait les moyens de la
servir, de s'humilier, et même il étala sur ses jambes le zaïmph, comme
un simple tapis.
«--As-tu toujours,--disait-il,--ces petites cornes de gazelle où
sont suspendus tes colliers? Tu me les donneras! je les aime!» Car
il parlait comme si la guerre était finie, des rires de joie lui
échappaient; les Mercenaires, Hamilcar, tous les obstacles avaient
maintenant disparu. La lune glissait entre deux nuages. Ils la voyaient
par une ouverture de la tente.--«Ah! que j'ai passé de nuits à la
contempler! elle me semblait un voile qui cachait ta figure; tu me
regardais à travers; ton souvenir se mêlait à ses rayonnements; je
ne vous distinguais plus!» Et la tête entre ses seins, il pleurait
abondamment.
«--C'est donc là, songeait-elle, cet homme formidable qui fait trembler
Carthage?»
Il s'endormit. Alors, en se dégageant de son bras, elle posa un pied
par terre, et elle s'aperçut que sa chaînette était brisée...
On accoutumait les vierges dans les grandes familles à respecter ces
entraves comme une chose presque religieuse; Salammbô, en rougissant,
roula autour de ses jambes les deux tronçons de la chaîne d'or.
Carthage, Mégara, sa maison, sa chambre et les campagnes qu'elle avait
traversées tourbillonnaient dans sa mémoire en images tumultueuses, et
nettes cependant. Mais un abîme survenu les reculait loin d'elle, à une
distance infinie.
L'orage s'en allait; de rares gouttes d'eau, en claquant une à une,
faisaient osciller le toit de la tente.
Mâtho, tel qu'un homme ivre, dormait étendu sur le flanc, avec un bras
qui dépassait le bord de la couche. Son bandeau de perles était un peu
remonté et découvrait son front. Un sourire écartait ses dents. Elles
brillaient entre sa barbe noire, et dans ses paupières à demi closes il
y avait une gaieté silencieuse et presque outrageante.
Salammbô le regardait immobile, la tête basse, les mains croisées.
Au chevet du lit, un poignard s'étalait sur une branche de cyprès; la
vue de cette lame luisante l'enflamma d'une envie sanguinaire. Des voix
lamentables se traînaient au loin, dans l'ombre, et, comme un chœur
de Génies, la sollicitaient. Elle se rapprocha; elle saisit le fer par
le manche. Au frôlement de sa robe, Mâtho entr'ouvrit les yeux, en
avançant la bouche sur sa main, et le poignard tomba.
Des cris s'élevèrent; une lueur effrayante fulgurait derrière la toile.
Mâtho la souleva; ils aperçurent de grandes flammes qui enveloppaient
le camp des Libyens.
Leurs cabanes de roseaux brûlaient; les tiges, en se tordant,
éclataient dans la fumée et s'envolaient comme des flèches; sur
l'horizon tout rouge, des ombres noires couraient éperdues. On
entendait les hurlements de ceux qui étaient dans les cabanes; les
éléphants, les bœufs et les chevaux bondissaient au milieu de la foule
en l'écrasant, avec les munitions et les bagages que l'on tirait de
l'incendie. Des trompettes sonnèrent. On l'appelait: «Mâtho! Mâtho!»
Des gens à la porte voulaient entrer.
«--Viens donc! c'est Hamilcar qui brûle le camp d'Autharite!»
Il fit un bond. Elle se trouva toute seule.
Alors elle examina le zaïmph; et quand elle l'eut bien contemplé, elle
fut surprise de ne pas avoir ce bonheur qu'elle s'imaginait autrefois.
Elle restait mélancolique dans son rêve accompli.
Le bas de la tente se releva, et une forme monstrueuse apparut.
Salammbô ne distingua d'abord que les deux yeux, avec une longue barbe
blanche qui pendait jusqu'à terre; car le reste du corps, embarrassé
dans les guenilles d'un vêtement fauve, traînait contre le sol; à
chaque mouvement pour avancer, les deux mains entraient dans la barbe,
puis retombaient. En rampant ainsi, elle arriva jusqu'à ses pieds, et
Salammbô reconnut le vieux Giscon.
Les Mercenaires, pour empêcher les anciens captifs de s'enfuir, à coups
de barre d'airain leur avaient cassé les jambes; et ils pourrissaient
tous pêle-mêle, dans une fosse, au milieu des immondices. Les plus
robustes, quand ils entendaient le bruit des gamelles, se haussaient
en criant; c'est ainsi que Giscon avait aperçu Salammbô. Il avait
deviné une Carthaginoise, aux petites boules de sandastrum qui
battaient contre ses cothurnes; et, dans le pressentiment d'un mystère
considérable, en se faisant aider par ses compagnons, il était parvenu
à sortir de la fosse; puis, avec les coudes et les mains, il s'était
traîné vingt pas plus loin, jusqu'à la tente de Mâtho. Deux voix y
parlaient. Il avait écouté du dehors et tout entendu.
«--C'est toi!» dit-elle enfin, presque épouvantée.
En se haussant sur les poignets, il répliqua:
«--Oui, c'est moi! On me croit mort, n'est-ce pas?»
Elle baissa la tête. Il reprit.
«--Ah! pourquoi les Baals ne m'ont-ils pas accordé cette miséricorde!»
Et se rapprochant de si près, qu'il la frôlait: «Ils m'auraient épargné
la peine de te maudire!»
Salammbô se rejeta vivement en arrière, tant elle avait peur de cet
être immonde, qui était hideux comme une larve et terrible comme un
fantôme
«--J'ai cent ans bientôt,--dit-il. J'ai vu Agathoclès; j'ai vu Régulus
et les aigles des Romains passer sur les moissons des champs puniques!
J'ai vu toutes les épouvantes des batailles et la mer encombrée par les
débris de nos flottes! Des Barbares que je commandais m'ont enchaîné
aux quatre membres, comme un esclave homicide. Mes compagnons, l'un
après l'autre, sont à mourir autour de moi; l'odeur de leurs cadavres
me réveille la nuit; j'écarte les oiseaux qui viennent becqueter leurs
yeux; et pourtant, pas un seul jour; je n'ai désespéré de Carthage!
Quand même j'aurais vu contre elle toutes les armées de la terre, et
les flammes du siège dépasser la hauteur des temples, j'aurais cru
encore à son éternité! Mais, à présent, tout est fini! tout est perdu!
Les Dieux l'exècrent! Malédiction sur toi, qui as précipité sa ruine
par ton ignominie!»
Elle ouvrit ses lèvres.
«--Ah! j'étais là! s'écria-t-il. Je t'ai entendue râler d'amour comme
une prostituée; puis il te racontait son désir, et tu te laissais
baiser les mains! Mais, si la fureur de ton impudicité te poussait, tu
devais faire au moins comme les bêtes fauves qui se cachent dans leurs
accouplements, et ne pas étaler ta honte jusque sous les yeux de ton
père!
«--Comment?» dit-elle.
«--Ah! tu ne savais pas que les deux retranchements sont à soixante
coudées l'un de l'autre, et que ton Mâtho, par excès d'orgueil, s'est
établi tout en face d'Hamilcar. Il est là, ton père, derrière toi; et
si je pouvais gravir le sentier qui mène sur la plate-forme, je lui
crierais: Viens donc voir ta fille dans les bras du Barbare! Elle a
mis pour lui plaire le vêtement de la Déesse; et, en abandonnant son
corps, elle livre, avec la gloire de ton nom, la majesté des Dieux, la
vengeance de la patrie, le salut même de Carthage!» Le mouvement de
sa bouche édentée remuait sa barbe tout du long; ses yeux, tendus sur
elle, la dévoraient; et il répétait en haletant dans la poussière:
«--Ah! sacrilège! Maudite sois-tu! maudite! maudite!»
Salammbô avait écarté la toile, elle la tenait soulevée au bout de son
bras, et, sans lui répondre, elle regardait du côté d'Hamilcar.
«--C'est par ici, n'est-ce pas?» dit-elle.
«--Que t'importe! Détourne-toi! Va-t'en! Écrase plutôt ta face contre
la terre! C'est un lieu saint, que ta vue souillerait!»
Elle jeta le zaïmph autour de sa taille, ramassa vivement ses
voiles, son manteau, son écharpe.--«J'y cours!» s'écria-t-elle; et,
s'échappant, Salammbô disparut.
D'abord, elle marcha dans les ténèbres sans rencontrer personne,
car tous se portaient vers l'incendie; et la clameur redoublait, de
grandes flammes empourpraient le ciel par derrière; une longue terrasse
l'arrêta.
Elle tourna sur elle-même, de droite et de gauche au hasard, cherchant
une échelle, une corde, une pierre, quelque chose pour l'aider. Elle
avait peur de Giscon, et il lui semblait que des cris et des pas la
poursuivaient. Le jour commençait à blanchir. Elle aperçut un sentier
dans l'épaisseur du retranchement. Elle prit avec ses dents le bas de
sa robe qui la gênait, et, en trois bonds, se trouva sur la plate-forme.
Un cri sonore éclata sous elle, dans l'ombre, le même qu'elle avait
entendu au bas de l'escalier des galères; en se penchant, elle reconnut
l'homme de Schahabarim avec ses chevaux accouplés.
Il avait erré toute la nuit entre les deux retranchements; puis,
inquiété par l'incendie, il était revenu en arrière, tâchant
d'apercevoir ce qui se passait dans le camp de Mâtho; et, comme il
savait que cette place était la plus voisine de sa tente, pour obéir au
prêtre, il n'en avait pas bougé.
Il monta debout sur un des chevaux. Salammbô se laissa glisser jusqu'à
lui; et ils s'enfuirent au grand galop en faisant le tour du camp
punique, pour trouver une porte quelque part.
Mâtho était rentré dans sa tente. La lampe fumeuse éclairait à peine,
et, il crut que Salammbô dormait; alors, il palpa délicatement la peau
du lion, sur le lit de palmier. Il appela, elle ne répondit pas; il
arracha vivement un lambeau de la toile pour faire venir du jour; le
zaïmph avait disparu.
La terre tremblait sous des pas multipliés. De grands cris, des
hennissements, des chocs d'armures s'élevaient dans l'air, et les
fanfares des clairons sonnaient la charge. C'était comme un ouragan
tourbillonnant autour de lui. Une fureur désordonnée le fit bondir sur
ses armes, il se lança dehors.
Les longues files des Barbares descendaient, en courant, la montagne;
les carrés puniques s'avançaient contre eux avec une oscillation lourde
et régulière. Le brouillard, déchiré par les rayons du soleil, formait
de petits nuages qui se balançaient; peu à peu, en s'élevant, ils
découvraient les étendards, les casques et la pointe des piques. Sous
les évolutions rapides, des portions de terrain encore dans l'ombre
semblaient se déplacer d'un seul morceau; ailleurs, on aurait dit des
torrents qui s'entre-croisaient, et, entre eux, des masses épineuses
restaient immobiles. Mâtho distinguait les capitaines, les soldats,
les hérauts et jusqu'aux valets par derrière, qui étaient montés sur
des ânes. Au lieu de garder sa position pour couvrir les fantassins,
Narr'Havas tourna brusquement à droite, comme s'il voulait se faire
écraser par Hamilcar.
Ses cavaliers dépassèrent les éléphants qui se ralentissaient; et tous
les chevaux, allongeant leur tête sans bride, galopaient d'un train
si furieux que leur ventre paraissait frôler la terre. Tout à coup,
Narr'Havas marcha résolument vers une sentinelle. Il jeta son épée, sa
lance, ses javelots, et disparut au milieu des Carthaginois.
Le roi des Numides arriva dans la tente d'Hamilcar; et il dit, en lui
montrant ses hommes qui se tenaient au loin arrêtés:
«--Barca! je te les amène, Ils sont à toi.»
Alors il se prosterna en signe d'esclavage, et, comme preuve de sa
fidélité, rappela toute sa conduite depuis le commencement de la guerre.
D'abord il avait empêché le siège de Carthage et le massacre des
captifs; puis, il n'avait point profité de la victoire contre Hannon
après la défaite d'Utique; quant aux villes tyriennes, c'est qu'elles
se trouvaient sur les frontières de son royaume. Enfin, il n'avait pas
participé à la bataille du Macar; et il s'était absenté tout exprès
pour fuir l'obligation de combattre le suffète.
Narr'Havas, en effet, avait voulu s'agrandir par des empiétements sur
les provinces puniques, et, selon les chances de la victoire, tour à
tour secouru et délaissé les Mercenaires. Mais voyant que le plus fort
serait définitivement Hamilcar, il s'était tourné vers lui; peut-être
y avait-il dans sa défection une rancune contre Mâtho, soit à cause du
commandement, ou de son ancien amour.
Le suffète l'écouta sans l'interrompre. L'homme qui se présentait
ainsi dans une armée où on lui devait des vengeances n'était pas
un auxiliaire à dédaigner; Hamilcar devina tout de suite l'utilité
d'une telle alliance pour ses grands projets. Avec les Numides, il
se débarrasserait des Libyens. Puis il entraînerait l'Occident à la
conquête de l'Ibérie; et, sans lui demander pourquoi il n'était pas
venu plus tôt, ni relever aucun de ses mensonges, il baisa Narr'Havas,
en heurtant trois fois sa poitrine contre la sienne.
C'était pour en finir, et par désespoir, qu'il avait incendié le camp
des Libyens. Cette armée lui arrivait comme un secours des Dieux; et
dissimulant sa joie, il répondit:
«--Que les Baals te favorisent! J'ignore ce que fera pour toi la
République, mais Hamilcar n'a pas d'ingratitude.»
Le tumulte redoublait; des capitaines entraient. Il s'armait tout en
parlant:
«--Allons, retourne! Avec tes cavaliers, tu rabattras leur infanterie
entre tes éléphants et les miens! Courage! extermine!»
Et Narr'Havas se précipitait, quand Salammbô parut.
Elle sauta vite à bas de son cheval, ouvrit son large manteau, et, en
écartant les bras, elle déploya le zaïmph.
La tente de cuir, relevée dans les coins, laissait voir le tour
entier de la montagne couverte de soldats, et comme elle se trouvait
au centre, de tous les côtés on apercevait Salammbô. Une clameur
immense éclata, un long cri de triomphe et d'espoir. Ceux qui étaient
en marche s'arrêtèrent; les moribonds, s'appuyant sur le coude, se
retournaient pour la bénir. Les Barbares savaient maintenant qu'elle
avait repris le zaïmph; de loin ils la voyaient, ils croyaient la voir;
et d'autres cris, mais de rage et de vengeance, retentissaient, malgré
les applaudissements des Carthaginois; les cinq armées, s'étageant sur
la montagne, trépignaient et hurlaient ainsi autour de Salammbô.
Hamilcar, sans pouvoir parler, la remerciait par des signes de tête.
Ses yeux se portaient alternativement sur le zaïmph et sur elle; sa
chaînette était rompue. Alors il frissonna, saisi par un soupçon
terrible. Mais, reprenant vite son impassibilité, il considéra
Narr'Havas obliquement, sans tourner la figure.
Le roi des Numides se tenait à l'écart dans une attitude discrète;
il portait au front un peu de la poussière qu'il avait touchée en se
prosternant. Enfin le suffète s'avança vers lui, et, avec un air plein
de gravité:
«--En récompense des services que tu m'as rendus, Narr'Havas, je te
donne ma fille.» Il ajouta:--«Sois mon fils et défends ton père!»
Narr'Havas eut un grand geste de surprise, puis se jeta sur ses mains,
qu'il couvrit de baisers.
Salammbô, calme comme une statue, semblait ne pas comprendre. Elle
rougissait un peu, tout en baissant les paupières; ses longs cils
recourbés faisaient des ombres sur ses joues.
Hamilcar voulut immédiatement les unir par des fiançailles
indissolubles. On mit entre les mains de Salammbô une lance qu'elle
offrit à Narr'Havas; on attacha leurs pouces l'un contre l'autre avec
une lanière de bœuf, puis on leur versa du blé sur la tête;--et les
grains, qui tombaient autour d'eux, sonnèrent comme de la grêle en
rebondissant.
XII
L'AQUEDUC
Douze heures après, il ne restait plus des Mercenaires qu'un tas de
blessés, de morts et d'agonisants.