de sa tiare sur ses épaules, les yeux baissés, immobile. Enfin, voyant
qu'elle ne comprenait pas:
«--Tu seras seule avec lui.»
«--Après?»--dit-elle.
«--Seule dans sa tente.»
«--Et alors?»
Schahabarim se mordit ses lèvres. Il cherchait quelque phrase, un
détour.
«--Si tu dois mourir, ce sera plus tard, dit-il, plus tard! ne crains
rien! et quoi qu'il entreprenne, n'appelle pas! ne t'effraye pas! Tu
seras humble, entends-tu, et soumise à son désir qui est l'ordre du
ciel!»
«--Mais le voile!»
«--Les Dieux y aviseront», répondit Schahabarim.
Elle ajouta.
«--Si tu m'accompagnais, ô père?»
«--Non?»
Il la fit se mettre à genoux, et, gardant la main gauche levée et la
droite étendue, il jura pour elle de rapporter dans Carthage le manteau
de Tanit. Avec des imprécations terribles, elle se dévouait aux Dieux,
et chaque fois que Schahabarim prononçait un mot, en défaillant, elle
le répétait.
Il lui indiqua toutes les purifications, les jeûnes qu'elle devait
faire et comment parvenir jusqu'à Mâtho. D'ailleurs, un homme
connaissant les routes l'accompagnerait.
Elle se sentit comme délivrée. Elle ne songeait plus qu'au bonheur
de revoir le zaïmph, et maintenant elle bénissait Schahabarim de ses
exhortations.
C'était l'époque où les colombes de Carthage émigraient en Sicile,
dans la montagne d'Érix, autour du temple de Vénus. Avant leur départ,
durant plusieurs jours, elles se cherchaient, s'appelaient pour se
réunir; elles s'envolèrent un soir; le vent les poussait, et cette
grosse nuée blanche glissait dans le ciel, au-dessus de la mer, très
haut.
Une couleur de sang occupait l'horizon. Elles semblaient descendre
vers les flots, peu à peu; puis elles disparurent comme englouties
et tombant d'elles-mêmes dans la gueule du soleil. Salammbô, qui les
regardait s'éloigner, baissa la tête; Taanach, croyant deviner son
chagrin, lui dit alors doucement:
«--Mais elles reviendront, maîtresse.»
«--Oui! je le sais.»
«--Et tu les reverras.»
«-Peut-être!» fit-elle en soupirant.
Elle n'avait confié à personne sa résolution; pour l'accomplir plus
discrètement, elle envoya Taanach acheter dans le faubourg de Kinisdo
(au lieu de les acheter aux intendants), toutes les choses qu'il
lui fallait: du vermillon, des aromates, une ceinture de lin et des
vêtements neufs. La vieille esclave s'ébahissait de ces préparatifs,
sans oser pourtant lui faire de questions; et le jour arriva, fixé par
Schahabarim, où Salammbô devait partir.
Vers la douzième heure, elle aperçut au fond des sycomores un vieillard
aveugle, la main appuyée sur l'épaule d'un enfant qui marchait devant
lui, et de l'autre il portait contre sa hanche une espèce de cithare
en bois noir. Les eunuques, les esclaves, les femmes avaient été
scrupuleusement éloignés; aucun ne pouvait savoir le mystère qui se
préparait.
Taanach alluma dans les angles de l'appartement quatre trépieds pleins
de strobus et de cardamome; puis elle déploya de grandes tapisseries
babyloniennes et elle les tendit sur des cordes, tout autour de la
chambre; car Salammbô ne voulait pas être vue, même par les murailles.
Le joueur de kinnor se tenait accroupi derrière la porte, et le jeune
garçon, debout, appliquait contre ses lèvres une flûte de roseau.
Au loin la clameur des rues s'affaiblissait, des ombres violettes
s'allongeaient devant le péristyle des temples, et, de l'autre côté du
golfe, les bases des montagnes, les champs d'oliviers et les vagues
terrains jaunes, ondulant indéfiniment, se confondaient dans une vapeur
bleuâtre; on n'entendait aucun bruit, un accablement indicible pesait
dans l'air.
Salammbô s'accroupit sur la marche d'onyx, au bord du bassin; elle
releva ses larges manches qu'elle attacha derrière ses épaules, et elle
commença ses ablutions, méthodiquement, d'après les rites sacrés.
Ensuite Taanach lui apporta, dans une fiole d'albâtre, quelque chose de
liquide et de coagulé; c'était le sang d'un chien noir, égorgé par des
femmes stériles, une nuit d'hiver, dans les décombres d'un sépulcre.
Elle s'en frotta les oreilles, les talons, le pouce de la main droite,
et même son ongle resta un peu rouge, comme si elle eût écrasé un fruit.
La lune se leva; alors la cithare et la flûte, toutes les deux à la
fois, se mirent à jouer.
Salammbô défit ses pendants d'oreilles, son collier, ses bracelets,
sa longue simarre blanche; elle dénoua le bandeau de ses cheveux, et
pendant quelques minutes elle les secoua sur ses épaules, doucement,
pour se rafraîchir en les éparpillant. La musique au dehors continuait;
c'étaient trois notes, toujours les mêmes, précipitées, furieuses;
les cordes grinçaient; la flûte ronflait; Taanach marquait la cadence
en frappant dans ses mains; Salammbô, avec un balancement de tout son
corps, psalmodiait des prières, et ses vêtements, les uns après les
autres, tombaient autour d'elle.
La lourde tapisserie trembla, et par-dessus la corde qui la supportait,
la tête du python apparut. Il descendit lentement, comme une goutte
d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues,
puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit; et ses
yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô.
L'horreur du froid ou une pudeur, peut-être, la fit d'abord hésiter.
Mais elle se rappela les ordres de Schahabarim, elle s'avança; le
python se rabattit et lui posant sur la nuque le milieu de son corps,
il laissait pendre sa tête et sa queue, comme un collier rompu dont
les deux bouts traînent jusqu'à terre. Salammbô l'enroula autour de
ses flancs, sous ses bras, entre ses genoux; puis, le prenant à la
mâchoire, elle approcha cette petite gueule triangulaire jusqu'au bord
de ses dents; et, en fermant à demi les yeux, elle se renversait sous
les rayons de la lune. La blanche lumière semblait l'envelopper d'un
brouillard d'argent, la forme de ses pas humides brillait sur les
dalles, des étoiles palpitaient dans la profondeur de l'eau; il serrait
contre elle ses noirs anneaux tigrés de plaques d'or. Salammbô haletait
sous ce poids trop lourd, ses reins pliaient, elle se sentait mourir;
et du bout de sa queue il lui battait la cuisse tout doucement; puis la
musique se taisant, il retomba.
Taanach revint près d'elle; et quand elle eut disposé deux candélabres
dont les lumières brûlaient dans des boules de cristal pleines d'eau,
elle lui teignit de lausonia l'intérieur des mains, passa du vermillon
sur ses joues, de l'antimoine au bord de ses paupières, et allongea ses
sourcils avec un mélange de gomme, de musc, d'ébène et de pattes de
mouches écrasées.
Salammbô, assise dans une chaise à montants d'ivoire, s'abandonnait
aux soins de l'esclave. Ces attouchements, l'odeur des aromates et
les jeûnes qu'elle avait subis, l'énervaient. Elle devint si pâle que
Taanach s'arrêta.
«--Continue!» dit Salammbô, et, se roidissant contre elle-même, elle
se ranima tout à coup. Alors une impatience la saisit; elle pressait
Taanach de se hâter, et la vieille esclave en grommelant:
«--Bien! bien! maîtresse!... Tu n'as d'ailleurs personne qui
t'attende!»
«--Oui,--dit Salammbô, quelqu'un m'attend.»
Taanach se recula de surprise, et afin d'en savoir plus long:
«--Que m'ordonnes-tu, maîtresse? car si tu dois rester partie...»
Salammbô sanglotait; l'esclave s'écria:
«--Tu souffres! qu'as-tu donc? Ne t'en va pas! emmène-moi! Quand tu
étais toute petite et que tu pleurais, je te prenais sur mon cœur et
je te faisais rire avec la pointe de mes mamelles; tu les as taries,
maîtresse!» Elle se donnait des coups sur sa poitrine desséchée.
«Maintenant, je suis vieille! je ne peux rien pour toi! tu ne m'aimes
plus! tu me caches tes douleurs, tu dédaignes la nourrice!» Et de
tendresse et de dépit, des larmes coulaient le long de ses joues, dans
les balafres de son tatouage.
«--Non! dit Salammbô, non, je t'aime! console-toi!»
Taanach, avec un sourire pareil à la grimace d'un vieux singe, reprit
sa besogne. D'après les recommandations de Schahabarim, Salammbô lui
avait ordonné de la rendre magnifique; et elle l'accommodait dans un
goût barbare, plein à la fois de recherche et d'ingénuité.
Sur une première tunique, mince, et de couleur vineuse, elle en passa
une seconde, brodée en plumes d'oiseaux. Des écailles d'or se collaient
à ses hanches et de cette large ceinture descendaient les flots de
ses caleçons bleus, étoilés d'argent. Ensuite Taanach lui emmancha
une grande robe, faite avec la toile du pays des Sères, blanche et
bariolée de lignes vertes. Elle attacha au bord de son épaule un
carré de pourpre, appesanti dans le bas par des grains de sandastrum;
et par-dessus tous ces vêtements, elle posa un manteau noir à queue
traînante; puis elle la contempla, et, fière de son œuvre, ne put
s'empêcher de dire:
«--Tu ne seras pas plus belle le jour de tes noces!
«--Mes noces!» répéta Salammbô; elle rêvait, le coude appuyé sur la
chaise d'ivoire.
Taanach dressa devant elle un miroir de cuivre si large et si haut
qu'elle s'y aperçut tout entière. Alors elle se leva, et, d'un coup de
doigt léger, remonta une boucle de ses cheveux, qui descendait trop bas.
Ils étaient couverts de poudre d'or, crépus sur le front, et par
derrière ils pendaient dans le dos, en longues torsades que terminaient
des perles. Les clartés des candélabres avivaient le fard de ses joues,
l'or de ses vêtements, la blancheur de sa peau; elle avait autour de la
taille, sur les bras, sur les mains et aux doigts des pieds, une telle
abondance de pierreries que le miroir, comme un soleil, lui renvoyait
des rayons;--et Salammbô, debout à côté de Taanach, se penchant pour la
voir, souriait dans cet éblouissement.
Puis elle se promena de long en large, embarrassée du temps qui lui
restait.
Tout à coup, le chant d'un coq retentit. Elle piqua vivement sur ses
cheveux un long voile jaune, se passa une écharpe autour du cou,
enfonça ses pieds dans des bottines de cuir bleu, et elle dit à
Taanach:
«--Va voir sous les myrtes s'il n'y a pas un homme avec deux chevaux.»
Taanach était à peine rentrée qu'elle descendait l'escalier des
galeries.
«--Maîtresse!» cria la nourrice.
Salammbô se retourna, un doigt sur la bouche, en signe de discrétion et
d'immobilité.
Taanach se coula doucement le long des proues jusqu'au bas de la
terrasse; et de loin, à la clarté de la lune, elle distingua, dans
l'avenue des cyprès, une ombre gigantesque marchant à la gauche de
Salammbô obliquement, ce qui était un présage de mort.
Taanach remonta dans la chambre. Elle se jeta par terre, en se
déchirant le visage avec ses ongles; elle s'arrachait les cheveux, et à
pleine poitrine poussait des hurlements aigus.
L'idée lui vint que l'on pouvait les entendre; alors elle se tut.
Elle sanglotait tout bas, la tête dans ses mains, et la figure sur les
dalles.
XI
SOUS LA TENTE
L'homme qui conduisait Salammbô la fit remonter au delà du phare, vers
les catacombes, puis descendre le long faubourg de Molouya, plein de
ruelles escarpées. Le ciel commençait à blanchir. Quelquefois, des
poutres de palmier, sortant des murs, les obligeaient à baisser la
tête. Les deux chevaux, marchant au pas, glissaient; et ils arrivèrent
ainsi à la porte de Teveste.
Ses lourds battants étaient entre-bâillés; ils passèrent; elle se
referma derrière eux.
Ils suivirent pendant quelque temps le pied des remparts, et, à la
hauteur des citernes, ils prirent par la Tænia, étroit ruban de terre
jaune, qui, séparant le golfe du lac, se prolonge jusqu'à Rhadès.
Personne n'apparaissait autour de Carthage, ni sur la mer, ni dans
la campagne. Les flots couleur d'ardoise clapotaient doucement,
et le vent léger, poussant leur écume çà et là, les tachetait de
déchirures blanches. Malgré tous ses voiles, Salammbô frissonnait sous
la fraîcheur du matin; le mouvement, le grand air l'étourdissaient.
Puis le soleil se leva; il la mordait sur le derrière de la tête;
involontairement elle s'assoupissait un peu. Les deux bêtes, côte à
côte, trottaient l'amble, en enfonçant leurs pieds dans le sable muet.
Quand ils eurent dépassé la montagne des Eaux-Chaudes, ils continuèrent
d'un train plus rapide, le sol étant plus ferme.
Les champs, bien qu'on fût à l'époque des semailles et des labours,
d'aussi loin qu'on les apercevait, étaient vides comme le désert. Il y
avait, de place en place, des tas de blé répandus; ailleurs, des orges
roussies s'égrenaient. Sur l'horizon clair, les villages apparaissaient
en noir, avec des formes incohérentes et découpées.
De temps à autre, un pan de muraille à demi calciné se dressait au
bord de la route. Les toits des cabanes s'effondraient, et, dans
l'intérieur, on distinguait des éclats de poteries, des lambeaux
de vêtements, toutes sortes d'ustensiles et de choses brisées,
méconnaissables. Souvent un être couvert de haillons, la face terreuse
et les prunelles flamboyantes, sortait de ces ruines. Mais bien vite
il se mettait à courir ou disparaissait dans un trou. Salammbô et son
guide ne s'arrêtaient pas.
Les plaines abandonnées se succédaient. Sur de grands espaces de terre
toute blonde s'étalait, par traînées inégales, une poudre de charbon
que leurs pas soulevaient derrière eux. Quelquefois ils rencontraient
de petits endroits paisibles, un ruisseau qui coulait parmi de
longues herbes; et, en remontant sur l'autre bord, Salammbô, pour se
rafraîchir les mains, arrachait des feuilles mouillées. Au coin d'un
bois de lauriers-roses, son cheval fit un grand écart devant le cadavre
d'un homme, étendu par terre.
L'esclave, aussitôt, la rétablit sur les coussins. C'était un des
serviteurs du Temple, un homme que Schahabarim employait dans les
missions périlleuses.
Par excès de précaution, maintenant il allait à pied, près d'elle,
entre les chevaux; il les fouettait avec le bout d'un lacet de cuir
enroulé à son bras, ou bien il tirait d'une pannetière suspendue contre
sa poitrine des boulettes de froment, de dattes et de jaunes d'œufs,
enveloppées dans des feuilles de lotus, et il les offrait à Salammbô,
sans parler, tout en courant.
Au milieu du jour, trois Barbares, vêtus de peaux de bêtes, les
croisèrent sur le sentier. Peu à peu, il en parut d'autres, vagabondant
par troupes de dix, douze, vingt-cinq hommes; plusieurs poussaient
des chèvres ou quelque vache qui boitait. Leurs lourds bâtons étaient
hérissés de pointes en airain; des coutelas luisaient sur leurs
vêtements d'une saleté farouche, et ils ouvraient les yeux avec un air
de menace et d'ébahissement. Tout en passant, quelques-uns envoyaient
une bénédiction banale; d'autres, des plaisanteries obscènes; l'homme
de Schahabarim répondait à chacun dans son propre idiome. Il leur
disait que c'était un jeune garçon malade, allant pour se guérir vers
un temple lointain.
Cependant le jour tombait. Des aboiements retentirent; ils s'en
rapprochèrent.
Aux clartés du crépuscule, ils aperçurent un enclos de pierres sèches,
enfermant une vague construction. Un chien courait sur le mur.
L'esclave lui jeta des cailloux; et ils entrèrent dans une haute salle
voûtée.
Au milieu, une femme accroupie se chauffait à un feu de broussailles
dont la fumée s'envolait par les trous du plafond. Ses cheveux blancs,
qui lui tombaient jusqu'aux genoux, la cachaient à demi; et sans
vouloir répondre, d'un air idiot, elle marmottait des paroles de
vengeance contre les Barbares et contre les Carthaginois.
Le coureur furetait de droite et de gauche. Puis il revint près d'elle,
en réclamant à manger. La vieille branlait la tête, et, les yeux fixés
sur les charbons, murmurait:
«--J'étais la main. Les dix doigts sont coupés. La bouche ne mange
plus.»
L'esclave lui montra une poignée de pièces d'or. Elle se rua dessus,
mais bientôt elle reprit son immobilité.
Il lui posa sous la gorge un poignard qu'il avait dans sa ceinture.
Alors, en tremblant, elle alla soulever une large pierre et rapporta
une amphore de vin, avec des poissons d'Hippo-Zaryte confits dans du
miel.
Salammbô se détourna de cette nourriture immonde; et elle s'endormit
sur les caparaçons des chevaux étendus dans un coin de la salle.
Avant le jour, il la réveilla.
Le chien hurlait. L'esclave s'en approcha tout doucement; et, d'un
seul coup de poignard, lui abattit la tête. Puis, il frotta de sang les
naseaux des chevaux pour les ranimer. La vieille lui lança par derrière
une malédiction. Salammbô l'aperçut, et elle pressa l'amulette qu'elle
portait sur son cœur.
Ils se remirent en marche.
De temps à autre, elle demandait si l'on ne serait pas bientôt arrivé.
La route ondulait sur de petites collines. On n'entendait que le
grincement des cigales. Le soleil chauffait l'herbe jaunie; la terre
était toute fendillée par des crevasses, qui faisaient, en la divisant,
comme des dalles monstrueuses. Quelquefois une vipère passait, des
aigles volaient; l'esclave courait toujours; Salammbô rêvait sous ses
voiles, et malgré la chaleur ne les écartait pas, dans la crainte de
salir ses beaux vêtements.
A des distances régulières, des tours s'élevaient, bâties par les
Carthaginois, afin de surveiller les tribus. Ils entraient dedans pour
se mettre à l'ombre, puis repartaient.
La veille, par prudence, ils avaient fait un grand détour. Mais, à
présent, on ne rencontrait personne; la région étant stérile, les
Barbares n'y avaient point passé.
La dévastation peu à peu recommença. Parfois, au milieu d'un champ, une
mosaïque s'étalait, seul débris d'un château disparu; et les oliviers,
qui n'avaient pas de feuilles, semblaient au loin de larges buissons
d'épines. Ils traversèrent un bourg dont les maisons étaient brûlées à
ras du sol. On voyait le long des murailles des squelettes humains.
Il y en avait aussi de dromadaires et de mulets. Des charognes à demi
rongées barraient les rues.
La nuit descendait. Le ciel était bas et couvert de nuages.
Ils remontèrent encore pendant deux heures dans la direction de
l'occident, et, tout à coup, devant eux, ils aperçurent quantité de
petites flammes.
Elles brillaient au fond d'un amphithéâtre. Çà et là des plaques d'or
miroitaient, en se déplaçant. C'étaient les cuirasses des Clinabares,
le camp punique; puis ils distinguèrent aux alentours d'autres lueurs
plus nombreuses, car les armées des Mercenaires, confondues maintenant,
s'étendaient sur un grand espace.
Salammbô fit un mouvement pour s'avancer. Mais l'homme de Schahabarim
l'entraîna plus loin, et ils longèrent la terrasse qui fermait le camp
des Barbares. Une brèche s'y ouvrait, l'esclave disparut.
Au sommet du retranchement, une sentinelle se promenait avec un arc à
la main et une pique sur l'épaule.
Salammbô se rapprochait toujours; le Barbare s'agenouilla, et une
longue flèche vint percer le bas de son manteau. Puis, comme elle
restait immobile, en criant il lui demanda ce qu'elle voulait.
«--Parler à Mâtho,--répondit-elle. Je suis un transfuge de Carthage.»
Il poussa un sifflement, qui se répéta de loin en loin.
Salammbô attendit; son cheval, effrayé, tournoyait en reniflant.
Quand Mâtho arriva, la lune se levait derrière elle. Mais elle avait
sur le visage un voile jaune à fleurs noires et tant de draperies
autour du corps qu'il était impossible d'en rien deviner. Du haut de la
terrasse, il considérait cette forme vague se dressant comme un fantôme
dans les pénombres du soir.
Enfin, elle lui dit:
«--Mène-moi dans ta tente! Je le veux!»
Un souvenir qu'il ne pouvait préciser lui traversa la mémoire. Il
sentait battre son cœur. Cet air de commandement l'intimidait.
«--Suis-moi!» dit-il.
La barrière s'abaissa; aussitôt elle fut dans le camp des Barbares.
Un grand tumulte et une grande foule l'emplissaient. Des feux clairs
brûlaient sous des marmites suspendues; leurs reflets empourprés,
illuminant certaines places, en laissaient d'autres dans les ténèbres,
complètement. On criait, on appelait; des chevaux attachés à des
entraves formaient de longues lignes droites au milieu des tentes;
elles étaient rondes, carrées de cuir ou de toile; il y avait des
huttes en roseaux et des trous dans le sable comme en font les chiens.
Les soldats charriaient des fascines, s'accoudaient par terre, ou,
s'enroulant dans une natte, se disposaient à dormir; et le cheval de
Salammbô, pour passer par-dessus, quelquefois allongeait une jambe et
sautait.
Elle se rappelait les avoir déjà vus; mais leurs barbes étaient plus
longues, leurs figures encore plus noires, leurs voix plus rauques.
Mâtho, en marchant devant elle, les écartait par un geste de son
bras qui soulevait son manteau rouge. Quelques-uns baisaient ses
mains; d'autres, en pliant l'échine, l'abordaient pour lui demander
des ordres; car il était maintenant le véritable, le seul chef des
Barbares; Spendius, Autharite et Narr'Havas s'étaient découragés, et il
avait montré tant d'audace et d'obstination que tous lui obéissaient.
Salammbô, en le suivant, traversa le camp entier. Sa tente était au
bout, à trois cents pas du retranchement d'Hamilcar.
Elle remarqua sur la droite une large fosse, et il lui sembla que des
visages posaient contre le bord, au niveau du sol, comme eussent fait
des têtes coupées. Cependant leurs yeux remuaient, et de ces bouches
entr'ouvertes il s'échappait des gémissements en langage punique.
Deux nègres, portant des fanaux de résine, se tenaient aux deux côtés
de la porte. Mâtho écarta la toile brusquement. Elle le suivit.
C'était une tente profonde, avec un mât dressé au milieu. Un grand
lampadaire en forme de lotus l'éclairait, tout plein d'une huile jaune
où flottaient des poignées d'étoupes, et on distinguait dans l'ombre
des choses militaires qui reluisaient. Un glaive nu s'appuyait contre
un escabeau, près d'un bouclier; des fouets en cuir d'hippopotame,
des cymbales, des grelots, des colliers s'étalaient pêle-mêle sur des
cordages en sparterie; les miettes d'un pain noir salissaient une
couverture de feutre; dans un coin, sur une pierre ronde, de la monnaie
de cuivre était négligemment amoncelée, et, par les déchirures de la
toile, le vent apportait la poussière du dehors avec la senteur des
éléphants, que l'on entendait manger, tout en secouant leurs chaînes.
«--Qui es-tu?» dit Mâtho.
Sans répondre, elle regardait autour d'elle, lentement; puis ses yeux
s'arrêtèrent au fond, où, sur un lit en branches de palmier, retombait
quelque chose de bleuâtre et de scintillant.
Elle s'avança vivement. Un cri lui échappa. Mâtho, derrière elle,
frappait du pied.
«--Qui t'amène? pourquoi viens-tu?»
Elle répondit, en montrant le zaïmph:
«--Pour le prendre!» et de l'autre main elle arracha les voiles de sa
tête. Il se recula, les coudes en arrière, béant, presque terrifié.
Elle se sentait comme appuyée sur la force des Dieux; et, le regardant
face à face, elle lui demanda le zaïmph; elle le réclamait en paroles
abondantes et superbes.
Mâtho n'entendait pas; il la contemplait, et les vêtements, pour lui,
se confondaient avec le corps. La moire des étoffes était, comme la
splendeur de sa peau, quelque chose de spécial et n'appartenant qu'à
elle. Ses yeux, ses diamants étincelaient; le poli de ses ongles
continuait la finesse des pierres qui chargeaient ses doigts; les deux
agrafes de sa tunique, soulevant un peu ses seins, les rapprochaient
l'un de l'autre, et il se perdait par la pensée dans leur étroit
intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d'émeraudes,
que l'on apercevait plus bas sous la gaze violette. Elle avait pour
pendants d'oreilles deux petites balances de saphir supportant une
perle creuse, pleine d'un parfum liquide. Par les trous de la perle, de
moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue.
Mâtho la regardait tomber.
Une curiosité indomptable l'entraîna; et, comme un enfant qui porte la
main sur un fruit inconnu, tout en tremblant, du bout de son doigt, il
la toucha légèrement sur le haut de sa poitrine; la chair un peu froide
céda avec une résistance élastique.