Hamilcar, sorti brusquement du fond de la gorge, était redescendu sur

la pente occidentale qui regarde Hippo-Zaryte; et, l'espace étant

plus large en cet endroit, il avait eu soin d'y attirer les Barbares.

Narr'Havas les avait enveloppés avec ses chevaux; le suffète, pendant

ce temps-là, les refoulait, les écrasait; ils étaient vaincus d'avance

par la perte du zaïmph; ceux mêmes qui ne s'en souciaient avaient senti

une angoisse et comme un affaiblissement. Hamilcar, ne mettant pas son

orgueil à garder pour lui le champ de bataille, s'était retiré un peu

plus loin, à gauche, sur des hauteurs d'où il les dominait.

On reconnaissait la forme des camps à leurs palissades inclinées. Un

long amas de cendres noires fumait sur l'emplacement des Libyens; le

sol bouleversé avait des ondulations comme la mer; et les tentes,

avec leurs toiles en lambeaux, semblaient de vagues navires à demi

perdus dans des écueils. Des cuirasses, des fourches, des clairons,

des morceaux de bois, de fer et d'airain, du blé, de la paille et des

vêtements s'éparpillaient au milieu des cadavres; çà et là quelque

phalarique prête à s'éteindre brûlait contre un monceau de bagages; la

terre, en de certains endroits, disparaissait sous les boucliers; des

charognes de chevaux se suivaient comme une série de monticules; on

apercevait des jambes, des sandales, des bras, des cottes de mailles

et des têtes dans leurs casques, maintenues par la mentonnière et qui

roulaient comme des boules; des chevelures pendaient aux épines; dans

des mares de sang, des éléphants, les entrailles ouvertes, râlaient

couchés avec leurs tours; on marchait sur des choses gluantes et il y

avait des flaques de boue, bien que la pluie n'eût pas tombé.

Cette confusion de cadavres occupait, du haut en bas, la montagne tout

entière.

Ceux qui survivaient ne bougeaient pas plus que les morts. Accroupis

par groupes inégaux, ils se regardaient, effarés, et ne parlaient pas.

Au bout d'une longue prairie, le lac d'Hippo-Zaryte resplendissait

sous le soleil couchant. A droite, de blanches maisons dépassaient

une ceinture de murailles; puis la mer s'étalait indéfiniment;--et,

le menton dans la main, les Barbares soupiraient en songeant à leurs

patries. Un nuage de poudre grise retombait.

Le vent du soir souffla; toutes les poitrines se dilatèrent; à mesure

que la fraîcheur augmentait, on pouvait voir la vermine abandonner les

morts qui se refroidissaient, et courir sur le sable chaud. Au sommet

des grosses pierres, des corbeaux immobiles restaient tournés vers les

agonisants.

Quand la nuit fut descendue, des chiens à poil jaune, de ces bêtes

immondes qui suivaient les armées, arrivèrent tout doucement au

milieu des Barbares. D'abord ils léchèrent les caillots de sang sur

les moignons encore tièdes; et bientôt ils se mirent à dévorer les

cadavres, en les entamant par le ventre.

Les fugitifs reparaissaient un à un, comme des ombres; les femmes aussi

se hasardèrent à revenir, car il en restait encore, chez les Libyens

surtout, malgré le massacre effroyable que les Numides en avaient fait.

Quelques-uns prirent des bouts de corde qu'ils allumèrent pour servir

de flambeaux. D'autres tenaient des piques entre-croisées. On plaçait

dessus les cadavres, et on les transportait à l'écart.

Ils se trouvaient étendus par longues lignes sur le dos, la bouche

ouverte, avec leurs lances auprès d'eux;--ou bien ils s'entassaient

pêle-mêle, et souvent, pour découvrir ceux qui manquaient, il fallait

creuser tout un monceau; puis on promenait la torche sur leur visage,

lentement. Des armes hideuses leur avaient fait des blessures

compliquées. Des lambeaux verdâtres leur pendaient au front; ils

étaient tailladés en morceaux, écrasés jusqu'à la moelle, bleuis sous

des strangulations, ou largement fendus par l'ivoire des éléphants.

Bien qu'ils fussent morts presque en même temps, des différences

existaient dans leur corruption. Les hommes du Nord étaient gonflés

d'une bouffissure livide, tandis que les Africains, plus nerveux,

avaient l'air enfumés, et déjà se desséchaient. On reconnaissait les

Mercenaires aux tatouages de leurs mains; les vieux soldats d'Antiochus

portaient un épervier; ceux qui avaient servi en Égypte, la tête d'un

cynocéphale; chez les princes de l'Asie, une hache, une grenade, un

marteau; dans les Républiques grecques, le profil d'une citadelle ou

le nom d'un archonte;--et on en voyait dont les bras étaient couverts

entièrement par ces symboles multipliés, qui se mêlaient à leurs

cicatrices et aux blessures nouvelles.

Pour les hommes de race latine, les Samnites, les Étrusques, les

Campaniens et les Brutiens, on établit quatre grands bûchers.

Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses.

Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les

morts; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant;

les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux; les

Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de bœuf, et les

Garamandes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils fussent

perpétuellement arrosés par les flots. Les Latins se désolaient de ne

pas recueillir leurs cendres dans les urnes; les Nomades regrettaient

la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois

pierres brutes,--sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein

d'îlots.

Des vociférations s'élevaient suivies d'un long silence. C'était pour

forcer les âmes à revenir. Puis la clameur reprenait, à intervalles

réguliers, obstinément.

On s'excusait près des morts de ne pouvoir les honorer comme le

prescrivaient les rites: car ils allaient, par cette privation,

circuler, durant des périodes infinies, à travers toutes sortes de

hasards et de métamorphoses; on les interpellait, on leur demandait

ce qu'ils désiraient; d'autres les accablaient d'injures pour s'être

laissé vaincre.

La lueur des grands bûchers apâlissait les figures exsangues,

renversées de place en place sur les débris d'armures; et les

larmes excitaient les larmes, les sanglots devenaient plus aigus,

les reconnaissances et les étreintes plus frénétiques. Des femmes

s'étalaient sur les cadavres, bouche contre bouche, front contre

front; il fallait les battre pour qu'elles se retirassent, quand on

jetait la terre. Ils se noircissaient les joues; ils se coupaient les

cheveux; ils se tiraient du sang et le versaient dans les fosses; ils

se faisaient des entailles à l'imitation des blessures qui défiguraient

les morts. Des rugissements éclataient à travers le tapage des

cymbales. Quelques-uns arrachaient leurs amulettes, crachaient dessus.

Les moribonds se roulaient dans la boue sanglante en mordant de rage

leurs poings mutilés; et quarante-trois Samnites, tout un printemps

sacré, s'entr'égorgèrent comme des gladiateurs. Bientôt le bois

manqua pour les bûchers, les flammes s'éteignirent, toutes les places

étaient prises;--et, las d'avoir crié, affaiblis, chancelants, ils

s'endormirent auprès de leurs frères morts, ceux qui tenaient à vivre

pleins d'inquiétudes, et les autres désirant ne pas se réveiller.

Aux blancheurs de l'aube, il parut sur les limites des Barbares des

soldats qui défilaient avec des casques levés au bout des piques; en

saluant les Mercenaires, ils leur demandaient s'ils n'avaient rien à

faire dire dans leurs patries.

D'autres se rapprochèrent, et les Barbares reconnurent quelques-uns de

leurs anciens compagnons.

Le suffète avait proposé à tous les captifs de servir dans ses troupes.

Plusieurs avaient intrépidement refusé; bien résolu à ne point les

nourrir ni à les abandonner au Grand-Conseil, il les avait renvoyés, en

leur ordonnant de ne plus combattre Carthage. Quant à ceux que la peur

des supplices rendait dociles, on leur avait distribué les armes de

l'ennemi; et maintenant ils se présentaient aux vaincus, moins pour les

séduire que par un mouvement d'orgueil et de curiosité.

Ils racontèrent les bons traitements du suffète; les Barbares les

écoutaient tout en les jalousant, bien qu'ils les méprisassent. Aux

premières paroles de reproche, les lâches s'emportèrent; de loin ils

leur montraient leurs propres épées, leurs cuirasses, et les conviaient

avec des injures à venir les prendre. Les Barbares ramassèrent des

cailloux; tous s'enfuirent; et l'on ne vit plus au sommet de la

montagne que les pointes des lances dépassant le bord des palissades.

Une douleur, plus lourde que l'humiliation de la défaite, accabla les

Barbares. Ils songeaient à l'inanité de leur courage. Ils restaient les

yeux fixes en grinçant des dents.

La même idée leur vint. Ils se précipitèrent en tumulte sur les

prisonniers carthaginois. Les soldats du suffète, par hasard, n'avaient

pu les découvrir, et comme il s'était retiré du champ de bataille, ils

se trouvaient encore dans la fosse profonde.

On les rangea par terre, dans un endroit aplati. Des sentinelles firent

un cercle autour d'eux; et on laissa les femmes entrer, par trente ou

quarante successivement. Voulant profiter du peu de temps qu'on leur

donnait, elles couraient de l'un à l'autre, incertaines, palpitantes;

puis, inclinées sur ces pauvres corps, elles les frappaient à tour

de bras comme des lavandières qui battent les linges; en hurlant le

nom de leurs époux, elles les déchiraient sous leurs ongles; elles

leur crevèrent les yeux avec les aiguilles de leurs chevelures. Les

hommes y vinrent ensuite; et ils les suppliciaient depuis les pieds,

qu'ils coupaient aux chevilles, jusqu'au front, dont ils levaient des

couronnes de peau pour se mettre sur la tête. Les Mangeurs de choses

immondes furent atroces dans leurs imaginations. Ils envenimaient les

blessures en y versant de la poussière, du vinaigre, des éclats de

poteries; d'autres attendaient derrière eux; le sang coulait, et ils se

réjouissaient comme font les vendangeurs autour des cuves fumantes.

Mâtho était assis par terre, à la place même où il se trouvait quand la

bataille avait fini, les coudes sur les genoux, les tempes dans les

mains; il ne voyait rien, n'entendait rien, ne pensait plus.

Aux hurlements de joie que la foule poussait, il releva la tête. Devant

lui, un lambeau de toile accroché à une perche, et qui traînait par le

bas, abritait confusément des corbeilles, des tapis, une peau de lion.

Il reconnut sa tente;--et ses yeux s'attachaient contre le sol comme si

la fille d'Hamilcar, en disparaissant, se fût enfoncée sous la terre.

La toile déchirée battait au vent; quelquefois ses longues bribes lui

passaient devant la bouche, et il aperçut une marque rouge, pareille

à l'empreinte d'une main. C'était la main de Narr'Havas, le signe de

leur alliance. Mâtho se leva. Il prit un tison qui fumait encore, et le

jeta sur les débris de sa tente, dédaigneusement. Puis, du bout de son

cothurne, il repoussait vers la flamme les choses qui débordaient, pour

que rien n'en subsistât.

Tout à coup, sans qu'on pût deviner de quel point il surgissait,

Spendius parut.

L'ancien esclave s'était attaché contre la cuisse deux éclats de lance;

il boitait d'un air piteux, tout en exhalant des plaintes.

«--Retire donc cela, lui dit Mâtho, je sais que tu es un brave!» Car il

était si écrasé par l'injustice des Dieux qu'il n'avait plus assez de

force pour s'indigner contre les hommes.

Spendius lui fit un signe, et il le mena dans le creux d'un mamelon, où

Zarxas et Autharite se tenaient cachés.

Ils avaient fui comme l'esclave, l'un bien qu'il fût cruel, l'autre

malgré sa bravoure. Mais qui aurait pu s'attendre, disaient-ils, à la

trahison de Narr'Havas, à l'incendie des Libyens, à la perte du zaïmph,

à l'attaque soudaine d'Hamilcar, et surtout à ses manœuvres les

forçant à revenir dans le fond de la montagne sous les coups immédiats

des Carthaginois? Spendius n'avouait point sa terreur et persistait à

soutenir qu'il avait la jambe cassée.

Enfin, les trois chefs et le schalischim se demandèrent ce qu'il

fallait maintenant décider.

Hamilcar leur fermait la route de Carthage; on était pris entre ses

soldats et les provinces de Narr'Havas; les villes tyriennes se

joindraient aux vainqueurs; ils allaient se trouver acculés au bord de

la mer, et toutes ces forces réunies les écraseraient. Voilà ce qui

arriverait immanquablement.

Pas un moyen ne s'offrait d'éviter la guerre. Donc, ils devaient la

poursuivre à outrance. Mais, comment faire comprendre la nécessité

d'une interminable bataille à tous ces gens découragés et saignant

encore de leurs blessures?

«--Je m'en charge!» dit Spendius.

Deux heures après, un homme, qui arrivait du côté d'Hippo-Zaryte,

gravit en courant la montagne. Il agitait des tablettes au bout de son

bras, et comme il criait très fort, les Barbares l'entourèrent.

Elles étaient expédiées par les soldats grecs de la Sardaigne. Ils

recommandaient à leurs compagnons d'Afrique de surveiller Giscon

avec les autres captifs. Un marchand de Samos, un certain Hipponax,

venant de Carthage, leur avait appris qu'un complot s'organisait pour

les faire évader, et on engageait les Barbares à tout prévoir; la

République était puissante.

Le stratagème de Spendius ne réussit point comme il l'avait espéré.

Cette assurance d'un péril nouveau, loin d'exciter de la fureur,

souleva des craintes; et se rappelant l'avertissement d'Hamilcar jeté

naguère au milieu d'eux, ils s'attendaient à quelque chose d'imprévu

et qui serait terrible. La nuit se passa dans une grande angoisse;

plusieurs même se débarrassèrent de leurs armes pour attendrir le

suffète quand il se présenterait.

Le lendemain, à la troisième veille du jour, un second coureur parut,

encore plus haletant et noir de poussière. Le Grec lui arracha des

mains un rouleau de papyrus chargé d'écritures phéniciennes. On y

suppliait les Mercenaires de ne pas se décourager; les braves de Tunis

allaient venir avec de grands renforts.

Spendius lut d'abord la lettre trois fois de suite; et, soutenu par

deux Cappadociens qui le tenaient assis sur leurs épaules, il se

faisait transporter de place en place, et la relisait. Pendant sept

heures, il harangua.

Il rappelait aux Mercenaires les promesses du Grand-Conseil; aux

Africains, les cruautés des intendants; à tous les Barbares,

l'injustice de Carthage. La douceur du suffète était un appât pour les

prendre. Ceux qui se livreraient, on les vendrait comme des esclaves;

les vaincus périraient suppliciés. Quant à s'enfuir, par quelles

routes? Pas un peuple ne voudrait les recevoir; tandis qu'en continuant

leurs efforts ils obtiendraient à la fois la liberté, la vengeance,

de l'argent! Et ils n'attendraient pas longtemps, puisque les gens de

Tunis, la Libye entière se précipitait à leur secours. Il montrait le

papyrus déroulé: «--Regardez donc! lisez! voilà leurs promesses! Je ne

mens pas.»

Des chiens erraient, avec leur museau noir tout plaqué de rouge. Le

grand soleil chauffait les têtes nues. Une odeur nauséabonde s'exhalait

des cadavres mal enfouis; quelques-uns même sortaient de terre jusqu'au

ventre. Spendius les appelait à lui pour témoigner des choses qu'il

disait; puis il levait ses poings du côté d'Hamilcar.

Mâtho l'observait d'ailleurs, et, afin de couvrir sa lâcheté, il

étalait une colère où peu à peu il se trouvait pris lui-même. En se

dévouant aux Dieux, il accumula des malédictions sur les Carthaginois.

Le supplice des captifs était un jeu d'enfants. Pourquoi donc les

épargner et traîner toujours derrière soi ce bétail inutile! «--Non! il

faut en finir! leurs projets sont connus! un seul peut nous perdre! pas

de pitié! On reconnaîtra les bons à la vitesse des jambes et à la force

du coup.»

Ils retournèrent sur les captifs. Plusieurs râlaient encore; on les

acheva en leur enfonçant le talon dans la bouche, ou bien on les

poignardait avec la pointe d'un javelot.

Ensuite ils songèrent à Giscon. Nulle part on ne l'apercevait; une

inquiétude les troubla. Ils voulaient tout à la fois se convaincre de

sa mort et y participer. Trois pasteurs samnites le découvrirent à

quinze pas de l'endroit où s'élevait naguère la tente de Mâtho. Ils le

reconnurent à sa longue barbe, et ils appelèrent les autres.

Étendu sur le dos, les bras contre les hanches et les genoux serrés,

il avait l'air d'un mort disposé pour le sépulcre. Cependant ses côtes

maigres s'abaissaient et remontaient, et ses yeux, largement ouverts

au milieu de sa figure toute pâle, regardaient d'une façon continue et

intolérable.

Les Barbares le considérèrent avec un grand étonnement. Depuis le temps

qu'il vivait dans la fosse, on l'avait presque oublié; gênés par de

vieux souvenirs, ils se tenaient à distance et n'osaient porter la main

sur lui.

Mais ceux qui étaient par derrière murmuraient et se poussaient, quand

un Garamante traversa la foule; il brandissait une faucille; tous

comprirent sa pensée; leurs visages s'empourprèrent, et, saisis de

honte, ils hurlaient: «--Oui! oui!»

L'homme au fer recourbé s'approcha de Giscon. Il lui prit la tête,

et, l'appuyant sur son genou, il la sciait à coups rapides; elle

tomba; deux gros jets de sang firent un trou dans la poussière. Zarxas

avait sauté dessus, et, plus léger qu'un léopard, il courait vers les

Carthaginois.

Quand il fut aux deux tiers de la montagne, il retira de sa poitrine

la tête de Giscon en la tenant par la barbe, il tourna son bras

rapidement plusieurs fois,--et la masse, enfin lancée, décrivit une

longue parabole et disparut derrière le retranchement punique.

Bientôt se dressèrent au bord des palissades deux étendards

entre-croisés, signe convenu pour réclamer les cadavres.

Alors quatre hérauts, choisis sur la largeur de leur poitrine,

s'en allèrent avec de grands clairons; et, parlant dans les tubes

d'airain, ils déclarèrent qu'il n'y avait plus désormais, entre les

Carthaginois et les Barbares, ni foi, ni pitié, ni dieux, qu'ils se

refusaient d'avance à toutes les ouvertures et que l'on renverrait les

parlementaires avec les mains coupées.

Immédiatement après, on députa Spendius à Hippo-Zaryte afin d'avoir des

vivres; la cité tyrienne leur en envoya le soir même. Ils mangèrent

avidement. Quand ils furent réconfortés, ils ramassèrent bien vite les

restes de leurs bagages et leurs armes rompues; les femmes se tassèrent

au centre; et, sans souci des blessés pleurant derrière eux, ils

partirent par le bord du rivage, à pas rapides, comme un troupeau de

loups qui s'éloignent.

Ils marchaient sur Hippo-Zaryte, décidés à la prendre, car ils avaient

besoin d'une ville.

Hamilcar, en les apercevant au loin, eut un désespoir, malgré l'orgueil

qu'il sentait à les voir fuir devant lui. Il aurait fallu les attaquer

tout de suite avec des troupes fraîches. Encore une journée pareille,

et la guerre était finie! Si les choses traînaient, ils reviendraient

plus forts; les villes tyriennes se joindraient à eux; sa clémence

envers les vaincus n'avait servi de rien. Il prit la résolution d'être

impitoyable.

Le soir même, il envoya au Grand-Conseil un dromadaire chargé de

bracelets recueillis sur les morts, et, avec des menaces horribles, il

ordonnait qu'on lui expédiât une autre armée.

Tous, depuis longtemps, le croyaient perdu; si bien qu'en apprenant

sa victoire, ils éprouvèrent une stupéfaction qui était presque

de la terreur. Le retour du zaïmph, annoncé vaguement, complétait

la merveille. Ainsi les Dieux et la force de Carthage semblaient

maintenant lui appartenir.

Personne de ses ennemis ne hasarda une plainte ou une récrimination.

Par l'enthousiasme des uns et la pusillanimité des autres, avant le

délai prescrit, une armée de cinq mille hommes fut prête.

Elle gagna promptement Utique pour appuyer le suffète sur ses

derrières, tandis que trois mille des plus considérables montèrent

sur des vaisseaux qui devaient les débarquer à Hippo-Zaryte, d'où ils

repousseraient les Barbares.

Hannon en avait accepté le commandement; mais il confia l'armée à son

lieutenant Magdassan, afin de conduire les troupes de débarquement

lui-même, car il ne pouvait plus endurer les secousses de la litière.

Son mal, en rongeant ses lèvres et ses narines, avait creusé dans sa

face un large trou; à dix pas, on lui voyait le fond de sa gorge, et il

se savait tellement hideux qu'il se mettait, comme une femme, un voile

sur la tête.

Hippo-Zaryte n'écouta point ses sommations, ni celles des Barbares non

plus; mais chaque matin les habitants leur descendaient des vivres dans

des corbeilles, et en criant du haut des tours, ils s'excusaient sur

les exigences de la République et les conjuraient de s'éloigner. Ils

adressaient par signes les mêmes protestations aux Carthaginois qui

stationnaient dans la mer.

Hannon se contentait de bloquer le port sans risquer une attaque.

Cependant, il persuada aux juges d'Hippo-Zaryte de recevoir chez eux

trois cents soldats. Puis il s'en alla vers le cap des Raisins et il

fit un long détour afin de cerner les Barbares, opération inopportune

et même dangereuse. Sa jalousie l'empêchait de secourir le suffète; il

arrêtait ses espions, le gênait dans tous ses plans, compromettait son

entreprise. Hamilcar écrivit au Grand-Conseil de l'en débarrasser, et

Hannon rentra dans Carthage, furieux contre la bassesse des anciens et

la folie de son collègue. Après tant d'espérances, on se retrouvait

dans une situation encore plus déplorable; on tâchait de n'y pas

réfléchir, et même de n'en point parler.

Comme si ce n'était pas assez d'infortunes à la fois, on apprit que

les Mercenaires de la Sardaigne avaient crucifié leur général, saisi

les places fortes et partout égorgé les hommes de race chananéenne. Le

peuple romain menaça la République d'hostilités immédiates, si elle ne

donnait douze cents talents avec l'île de Sardaigne tout entière. Il

avait accepté l'alliance des Barbares, et il leur expédia des bateaux

plats, chargés de farine et de viandes sèches. Les Carthaginois les

poursuivirent, capturèrent cinq cents hommes; mais trois jours après,

une flotte qui venait de la Bysacène, apportant des vivres à Carthage,

sombra dans une tempête. Les Dieux évidemment se déclaraient contre

elle.

Alors les citoyens d'Hippo-Zaryte, prétextant une alarme, firent monter

sur leurs murailles les trois cents hommes d'Hannon; puis, survenant

derrière eux, ils les prirent aux jambes et les jetèrent par-dessus

les remparts, tout à coup. Quelques-uns qui n'étaient pas morts furent

poursuivis et allèrent se noyer dans la mer.

Utique endurait des soldats, car Magdassan avait fait comme Hannon,

et, d'après ses ordres, il entourait la ville, sourd aux prières

d'Hamilcar. Pour ceux-là, on leur donna du vin mêlé de mandragore,

puis on les égorgea dans leur sommeil. En même temps, les Barbares

arrivèrent; Magdassan s'enfuit, les portes s'ouvrirent; dès lors les

deux villes tyriennes montrèrent à leurs nouveaux amis un opiniâtre

dévouement, et à leurs anciens alliés une haine inconcevable.

Cet abandon de la cause punique était un conseil, un exemple. Les

espoirs de délivrance se ranimèrent. Des populations, incertaines

encore, n'hésitèrent plus. Tout s'ébranla. Le suffète l'apprit;--et il

n'attendait aucun secours! il était maintenant irrévocablement perdu.

Aussitôt il congédia Narr'Havas, qui devait garder les limites de son

royaume. Quant à lui, il résolut de rentrer à Carthage pour y prendre

des soldats et recommencer la guerre.

Les Barbares établis à Hippo-Zaryte aperçurent son armée comme elle

descendait de la montagne.

Où donc les Carthaginois allaient-ils? La faim sans doute les poussait;

et, affolés par les souffrances, malgré leur faiblesse, ils venaient

livrer bataille. Mais ils tournèrent à droite: ils fuyaient. On pouvait

les atteindre, les écraser tous. Les Barbares s'élancèrent à leur

poursuite.

Les Carthaginois furent arrêtés par le fleuve. Il était large cette

fois, et le vent d'ouest n'avait pas soufflé. Les uns le passèrent à

la nage, les autres sur leurs boucliers. Ils se remirent en marche. La

nuit tomba. On ne les vit plus.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 17 / 28 段