la pente occidentale qui regarde Hippo-Zaryte; et, l'espace étant
plus large en cet endroit, il avait eu soin d'y attirer les Barbares.
Narr'Havas les avait enveloppés avec ses chevaux; le suffète, pendant
ce temps-là, les refoulait, les écrasait; ils étaient vaincus d'avance
par la perte du zaïmph; ceux mêmes qui ne s'en souciaient avaient senti
une angoisse et comme un affaiblissement. Hamilcar, ne mettant pas son
orgueil à garder pour lui le champ de bataille, s'était retiré un peu
plus loin, à gauche, sur des hauteurs d'où il les dominait.
On reconnaissait la forme des camps à leurs palissades inclinées. Un
long amas de cendres noires fumait sur l'emplacement des Libyens; le
sol bouleversé avait des ondulations comme la mer; et les tentes,
avec leurs toiles en lambeaux, semblaient de vagues navires à demi
perdus dans des écueils. Des cuirasses, des fourches, des clairons,
des morceaux de bois, de fer et d'airain, du blé, de la paille et des
vêtements s'éparpillaient au milieu des cadavres; çà et là quelque
phalarique prête à s'éteindre brûlait contre un monceau de bagages; la
terre, en de certains endroits, disparaissait sous les boucliers; des
charognes de chevaux se suivaient comme une série de monticules; on
apercevait des jambes, des sandales, des bras, des cottes de mailles
et des têtes dans leurs casques, maintenues par la mentonnière et qui
roulaient comme des boules; des chevelures pendaient aux épines; dans
des mares de sang, des éléphants, les entrailles ouvertes, râlaient
couchés avec leurs tours; on marchait sur des choses gluantes et il y
avait des flaques de boue, bien que la pluie n'eût pas tombé.
Cette confusion de cadavres occupait, du haut en bas, la montagne tout
entière.
Ceux qui survivaient ne bougeaient pas plus que les morts. Accroupis
par groupes inégaux, ils se regardaient, effarés, et ne parlaient pas.
Au bout d'une longue prairie, le lac d'Hippo-Zaryte resplendissait
sous le soleil couchant. A droite, de blanches maisons dépassaient
une ceinture de murailles; puis la mer s'étalait indéfiniment;--et,
le menton dans la main, les Barbares soupiraient en songeant à leurs
patries. Un nuage de poudre grise retombait.
Le vent du soir souffla; toutes les poitrines se dilatèrent; à mesure
que la fraîcheur augmentait, on pouvait voir la vermine abandonner les
morts qui se refroidissaient, et courir sur le sable chaud. Au sommet
des grosses pierres, des corbeaux immobiles restaient tournés vers les
agonisants.
Quand la nuit fut descendue, des chiens à poil jaune, de ces bêtes
immondes qui suivaient les armées, arrivèrent tout doucement au
milieu des Barbares. D'abord ils léchèrent les caillots de sang sur
les moignons encore tièdes; et bientôt ils se mirent à dévorer les
cadavres, en les entamant par le ventre.
Les fugitifs reparaissaient un à un, comme des ombres; les femmes aussi
se hasardèrent à revenir, car il en restait encore, chez les Libyens
surtout, malgré le massacre effroyable que les Numides en avaient fait.
Quelques-uns prirent des bouts de corde qu'ils allumèrent pour servir
de flambeaux. D'autres tenaient des piques entre-croisées. On plaçait
dessus les cadavres, et on les transportait à l'écart.
Ils se trouvaient étendus par longues lignes sur le dos, la bouche
ouverte, avec leurs lances auprès d'eux;--ou bien ils s'entassaient
pêle-mêle, et souvent, pour découvrir ceux qui manquaient, il fallait
creuser tout un monceau; puis on promenait la torche sur leur visage,
lentement. Des armes hideuses leur avaient fait des blessures
compliquées. Des lambeaux verdâtres leur pendaient au front; ils
étaient tailladés en morceaux, écrasés jusqu'à la moelle, bleuis sous
des strangulations, ou largement fendus par l'ivoire des éléphants.
Bien qu'ils fussent morts presque en même temps, des différences
existaient dans leur corruption. Les hommes du Nord étaient gonflés
d'une bouffissure livide, tandis que les Africains, plus nerveux,
avaient l'air enfumés, et déjà se desséchaient. On reconnaissait les
Mercenaires aux tatouages de leurs mains; les vieux soldats d'Antiochus
portaient un épervier; ceux qui avaient servi en Égypte, la tête d'un
cynocéphale; chez les princes de l'Asie, une hache, une grenade, un
marteau; dans les Républiques grecques, le profil d'une citadelle ou
le nom d'un archonte;--et on en voyait dont les bras étaient couverts
entièrement par ces symboles multipliés, qui se mêlaient à leurs
cicatrices et aux blessures nouvelles.
Pour les hommes de race latine, les Samnites, les Étrusques, les
Campaniens et les Brutiens, on établit quatre grands bûchers.
Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses.
Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les
morts; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant;
les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux; les
Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de bœuf, et les
Garamandes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils fussent
perpétuellement arrosés par les flots. Les Latins se désolaient de ne
pas recueillir leurs cendres dans les urnes; les Nomades regrettaient
la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois
pierres brutes,--sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein
d'îlots.
Des vociférations s'élevaient suivies d'un long silence. C'était pour
forcer les âmes à revenir. Puis la clameur reprenait, à intervalles
réguliers, obstinément.
On s'excusait près des morts de ne pouvoir les honorer comme le
prescrivaient les rites: car ils allaient, par cette privation,
circuler, durant des périodes infinies, à travers toutes sortes de
hasards et de métamorphoses; on les interpellait, on leur demandait
ce qu'ils désiraient; d'autres les accablaient d'injures pour s'être
laissé vaincre.
La lueur des grands bûchers apâlissait les figures exsangues,
renversées de place en place sur les débris d'armures; et les
larmes excitaient les larmes, les sanglots devenaient plus aigus,
les reconnaissances et les étreintes plus frénétiques. Des femmes
s'étalaient sur les cadavres, bouche contre bouche, front contre
front; il fallait les battre pour qu'elles se retirassent, quand on
jetait la terre. Ils se noircissaient les joues; ils se coupaient les
cheveux; ils se tiraient du sang et le versaient dans les fosses; ils
se faisaient des entailles à l'imitation des blessures qui défiguraient
les morts. Des rugissements éclataient à travers le tapage des
cymbales. Quelques-uns arrachaient leurs amulettes, crachaient dessus.
Les moribonds se roulaient dans la boue sanglante en mordant de rage
leurs poings mutilés; et quarante-trois Samnites, tout un printemps
sacré, s'entr'égorgèrent comme des gladiateurs. Bientôt le bois
manqua pour les bûchers, les flammes s'éteignirent, toutes les places
étaient prises;--et, las d'avoir crié, affaiblis, chancelants, ils
s'endormirent auprès de leurs frères morts, ceux qui tenaient à vivre
pleins d'inquiétudes, et les autres désirant ne pas se réveiller.
Aux blancheurs de l'aube, il parut sur les limites des Barbares des
soldats qui défilaient avec des casques levés au bout des piques; en
saluant les Mercenaires, ils leur demandaient s'ils n'avaient rien à
faire dire dans leurs patries.
D'autres se rapprochèrent, et les Barbares reconnurent quelques-uns de
leurs anciens compagnons.
Le suffète avait proposé à tous les captifs de servir dans ses troupes.
Plusieurs avaient intrépidement refusé; bien résolu à ne point les
nourrir ni à les abandonner au Grand-Conseil, il les avait renvoyés, en
leur ordonnant de ne plus combattre Carthage. Quant à ceux que la peur
des supplices rendait dociles, on leur avait distribué les armes de
l'ennemi; et maintenant ils se présentaient aux vaincus, moins pour les
séduire que par un mouvement d'orgueil et de curiosité.
Ils racontèrent les bons traitements du suffète; les Barbares les
écoutaient tout en les jalousant, bien qu'ils les méprisassent. Aux
premières paroles de reproche, les lâches s'emportèrent; de loin ils
leur montraient leurs propres épées, leurs cuirasses, et les conviaient
avec des injures à venir les prendre. Les Barbares ramassèrent des
cailloux; tous s'enfuirent; et l'on ne vit plus au sommet de la
montagne que les pointes des lances dépassant le bord des palissades.
Une douleur, plus lourde que l'humiliation de la défaite, accabla les
Barbares. Ils songeaient à l'inanité de leur courage. Ils restaient les
yeux fixes en grinçant des dents.
La même idée leur vint. Ils se précipitèrent en tumulte sur les
prisonniers carthaginois. Les soldats du suffète, par hasard, n'avaient
pu les découvrir, et comme il s'était retiré du champ de bataille, ils
se trouvaient encore dans la fosse profonde.
On les rangea par terre, dans un endroit aplati. Des sentinelles firent
un cercle autour d'eux; et on laissa les femmes entrer, par trente ou
quarante successivement. Voulant profiter du peu de temps qu'on leur
donnait, elles couraient de l'un à l'autre, incertaines, palpitantes;
puis, inclinées sur ces pauvres corps, elles les frappaient à tour
de bras comme des lavandières qui battent les linges; en hurlant le
nom de leurs époux, elles les déchiraient sous leurs ongles; elles
leur crevèrent les yeux avec les aiguilles de leurs chevelures. Les
hommes y vinrent ensuite; et ils les suppliciaient depuis les pieds,
qu'ils coupaient aux chevilles, jusqu'au front, dont ils levaient des
couronnes de peau pour se mettre sur la tête. Les Mangeurs de choses
immondes furent atroces dans leurs imaginations. Ils envenimaient les
blessures en y versant de la poussière, du vinaigre, des éclats de
poteries; d'autres attendaient derrière eux; le sang coulait, et ils se
réjouissaient comme font les vendangeurs autour des cuves fumantes.
Mâtho était assis par terre, à la place même où il se trouvait quand la
bataille avait fini, les coudes sur les genoux, les tempes dans les
mains; il ne voyait rien, n'entendait rien, ne pensait plus.
Aux hurlements de joie que la foule poussait, il releva la tête. Devant
lui, un lambeau de toile accroché à une perche, et qui traînait par le
bas, abritait confusément des corbeilles, des tapis, une peau de lion.
Il reconnut sa tente;--et ses yeux s'attachaient contre le sol comme si
la fille d'Hamilcar, en disparaissant, se fût enfoncée sous la terre.
La toile déchirée battait au vent; quelquefois ses longues bribes lui
passaient devant la bouche, et il aperçut une marque rouge, pareille
à l'empreinte d'une main. C'était la main de Narr'Havas, le signe de
leur alliance. Mâtho se leva. Il prit un tison qui fumait encore, et le
jeta sur les débris de sa tente, dédaigneusement. Puis, du bout de son
cothurne, il repoussait vers la flamme les choses qui débordaient, pour
que rien n'en subsistât.
Tout à coup, sans qu'on pût deviner de quel point il surgissait,
Spendius parut.
L'ancien esclave s'était attaché contre la cuisse deux éclats de lance;
il boitait d'un air piteux, tout en exhalant des plaintes.
«--Retire donc cela, lui dit Mâtho, je sais que tu es un brave!» Car il
était si écrasé par l'injustice des Dieux qu'il n'avait plus assez de
force pour s'indigner contre les hommes.
Spendius lui fit un signe, et il le mena dans le creux d'un mamelon, où
Zarxas et Autharite se tenaient cachés.
Ils avaient fui comme l'esclave, l'un bien qu'il fût cruel, l'autre
malgré sa bravoure. Mais qui aurait pu s'attendre, disaient-ils, à la
trahison de Narr'Havas, à l'incendie des Libyens, à la perte du zaïmph,
à l'attaque soudaine d'Hamilcar, et surtout à ses manœuvres les
forçant à revenir dans le fond de la montagne sous les coups immédiats
des Carthaginois? Spendius n'avouait point sa terreur et persistait à
soutenir qu'il avait la jambe cassée.
Enfin, les trois chefs et le schalischim se demandèrent ce qu'il
fallait maintenant décider.
Hamilcar leur fermait la route de Carthage; on était pris entre ses
soldats et les provinces de Narr'Havas; les villes tyriennes se
joindraient aux vainqueurs; ils allaient se trouver acculés au bord de
la mer, et toutes ces forces réunies les écraseraient. Voilà ce qui
arriverait immanquablement.
Pas un moyen ne s'offrait d'éviter la guerre. Donc, ils devaient la
poursuivre à outrance. Mais, comment faire comprendre la nécessité
d'une interminable bataille à tous ces gens découragés et saignant
encore de leurs blessures?
«--Je m'en charge!» dit Spendius.
Deux heures après, un homme, qui arrivait du côté d'Hippo-Zaryte,
gravit en courant la montagne. Il agitait des tablettes au bout de son
bras, et comme il criait très fort, les Barbares l'entourèrent.
Elles étaient expédiées par les soldats grecs de la Sardaigne. Ils
recommandaient à leurs compagnons d'Afrique de surveiller Giscon
avec les autres captifs. Un marchand de Samos, un certain Hipponax,
venant de Carthage, leur avait appris qu'un complot s'organisait pour
les faire évader, et on engageait les Barbares à tout prévoir; la
République était puissante.
Le stratagème de Spendius ne réussit point comme il l'avait espéré.
Cette assurance d'un péril nouveau, loin d'exciter de la fureur,
souleva des craintes; et se rappelant l'avertissement d'Hamilcar jeté
naguère au milieu d'eux, ils s'attendaient à quelque chose d'imprévu
et qui serait terrible. La nuit se passa dans une grande angoisse;
plusieurs même se débarrassèrent de leurs armes pour attendrir le
suffète quand il se présenterait.
Le lendemain, à la troisième veille du jour, un second coureur parut,
encore plus haletant et noir de poussière. Le Grec lui arracha des
mains un rouleau de papyrus chargé d'écritures phéniciennes. On y
suppliait les Mercenaires de ne pas se décourager; les braves de Tunis
allaient venir avec de grands renforts.
Spendius lut d'abord la lettre trois fois de suite; et, soutenu par
deux Cappadociens qui le tenaient assis sur leurs épaules, il se
faisait transporter de place en place, et la relisait. Pendant sept
heures, il harangua.
Il rappelait aux Mercenaires les promesses du Grand-Conseil; aux
Africains, les cruautés des intendants; à tous les Barbares,
l'injustice de Carthage. La douceur du suffète était un appât pour les
prendre. Ceux qui se livreraient, on les vendrait comme des esclaves;
les vaincus périraient suppliciés. Quant à s'enfuir, par quelles
routes? Pas un peuple ne voudrait les recevoir; tandis qu'en continuant
leurs efforts ils obtiendraient à la fois la liberté, la vengeance,
de l'argent! Et ils n'attendraient pas longtemps, puisque les gens de
Tunis, la Libye entière se précipitait à leur secours. Il montrait le
papyrus déroulé: «--Regardez donc! lisez! voilà leurs promesses! Je ne
mens pas.»
Des chiens erraient, avec leur museau noir tout plaqué de rouge. Le
grand soleil chauffait les têtes nues. Une odeur nauséabonde s'exhalait
des cadavres mal enfouis; quelques-uns même sortaient de terre jusqu'au
ventre. Spendius les appelait à lui pour témoigner des choses qu'il
disait; puis il levait ses poings du côté d'Hamilcar.
Mâtho l'observait d'ailleurs, et, afin de couvrir sa lâcheté, il
étalait une colère où peu à peu il se trouvait pris lui-même. En se
dévouant aux Dieux, il accumula des malédictions sur les Carthaginois.
Le supplice des captifs était un jeu d'enfants. Pourquoi donc les
épargner et traîner toujours derrière soi ce bétail inutile! «--Non! il
faut en finir! leurs projets sont connus! un seul peut nous perdre! pas
de pitié! On reconnaîtra les bons à la vitesse des jambes et à la force
du coup.»
Ils retournèrent sur les captifs. Plusieurs râlaient encore; on les
acheva en leur enfonçant le talon dans la bouche, ou bien on les
poignardait avec la pointe d'un javelot.
Ensuite ils songèrent à Giscon. Nulle part on ne l'apercevait; une
inquiétude les troubla. Ils voulaient tout à la fois se convaincre de
sa mort et y participer. Trois pasteurs samnites le découvrirent à
quinze pas de l'endroit où s'élevait naguère la tente de Mâtho. Ils le
reconnurent à sa longue barbe, et ils appelèrent les autres.
Étendu sur le dos, les bras contre les hanches et les genoux serrés,
il avait l'air d'un mort disposé pour le sépulcre. Cependant ses côtes
maigres s'abaissaient et remontaient, et ses yeux, largement ouverts
au milieu de sa figure toute pâle, regardaient d'une façon continue et
intolérable.
Les Barbares le considérèrent avec un grand étonnement. Depuis le temps
qu'il vivait dans la fosse, on l'avait presque oublié; gênés par de
vieux souvenirs, ils se tenaient à distance et n'osaient porter la main
sur lui.
Mais ceux qui étaient par derrière murmuraient et se poussaient, quand
un Garamante traversa la foule; il brandissait une faucille; tous
comprirent sa pensée; leurs visages s'empourprèrent, et, saisis de
honte, ils hurlaient: «--Oui! oui!»
L'homme au fer recourbé s'approcha de Giscon. Il lui prit la tête,
et, l'appuyant sur son genou, il la sciait à coups rapides; elle
tomba; deux gros jets de sang firent un trou dans la poussière. Zarxas
avait sauté dessus, et, plus léger qu'un léopard, il courait vers les
Carthaginois.
Quand il fut aux deux tiers de la montagne, il retira de sa poitrine
la tête de Giscon en la tenant par la barbe, il tourna son bras
rapidement plusieurs fois,--et la masse, enfin lancée, décrivit une
longue parabole et disparut derrière le retranchement punique.
Bientôt se dressèrent au bord des palissades deux étendards
entre-croisés, signe convenu pour réclamer les cadavres.
Alors quatre hérauts, choisis sur la largeur de leur poitrine,
s'en allèrent avec de grands clairons; et, parlant dans les tubes
d'airain, ils déclarèrent qu'il n'y avait plus désormais, entre les
Carthaginois et les Barbares, ni foi, ni pitié, ni dieux, qu'ils se
refusaient d'avance à toutes les ouvertures et que l'on renverrait les
parlementaires avec les mains coupées.
Immédiatement après, on députa Spendius à Hippo-Zaryte afin d'avoir des
vivres; la cité tyrienne leur en envoya le soir même. Ils mangèrent
avidement. Quand ils furent réconfortés, ils ramassèrent bien vite les
restes de leurs bagages et leurs armes rompues; les femmes se tassèrent
au centre; et, sans souci des blessés pleurant derrière eux, ils
partirent par le bord du rivage, à pas rapides, comme un troupeau de
loups qui s'éloignent.
Ils marchaient sur Hippo-Zaryte, décidés à la prendre, car ils avaient
besoin d'une ville.
Hamilcar, en les apercevant au loin, eut un désespoir, malgré l'orgueil
qu'il sentait à les voir fuir devant lui. Il aurait fallu les attaquer
tout de suite avec des troupes fraîches. Encore une journée pareille,
et la guerre était finie! Si les choses traînaient, ils reviendraient
plus forts; les villes tyriennes se joindraient à eux; sa clémence
envers les vaincus n'avait servi de rien. Il prit la résolution d'être
impitoyable.
Le soir même, il envoya au Grand-Conseil un dromadaire chargé de
bracelets recueillis sur les morts, et, avec des menaces horribles, il
ordonnait qu'on lui expédiât une autre armée.
Tous, depuis longtemps, le croyaient perdu; si bien qu'en apprenant
sa victoire, ils éprouvèrent une stupéfaction qui était presque
de la terreur. Le retour du zaïmph, annoncé vaguement, complétait
la merveille. Ainsi les Dieux et la force de Carthage semblaient
maintenant lui appartenir.
Personne de ses ennemis ne hasarda une plainte ou une récrimination.
Par l'enthousiasme des uns et la pusillanimité des autres, avant le
délai prescrit, une armée de cinq mille hommes fut prête.
Elle gagna promptement Utique pour appuyer le suffète sur ses
derrières, tandis que trois mille des plus considérables montèrent
sur des vaisseaux qui devaient les débarquer à Hippo-Zaryte, d'où ils
repousseraient les Barbares.
Hannon en avait accepté le commandement; mais il confia l'armée à son
lieutenant Magdassan, afin de conduire les troupes de débarquement
lui-même, car il ne pouvait plus endurer les secousses de la litière.
Son mal, en rongeant ses lèvres et ses narines, avait creusé dans sa
face un large trou; à dix pas, on lui voyait le fond de sa gorge, et il
se savait tellement hideux qu'il se mettait, comme une femme, un voile
sur la tête.
Hippo-Zaryte n'écouta point ses sommations, ni celles des Barbares non
plus; mais chaque matin les habitants leur descendaient des vivres dans
des corbeilles, et en criant du haut des tours, ils s'excusaient sur
les exigences de la République et les conjuraient de s'éloigner. Ils
adressaient par signes les mêmes protestations aux Carthaginois qui
stationnaient dans la mer.
Hannon se contentait de bloquer le port sans risquer une attaque.
Cependant, il persuada aux juges d'Hippo-Zaryte de recevoir chez eux
trois cents soldats. Puis il s'en alla vers le cap des Raisins et il
fit un long détour afin de cerner les Barbares, opération inopportune
et même dangereuse. Sa jalousie l'empêchait de secourir le suffète; il
arrêtait ses espions, le gênait dans tous ses plans, compromettait son
entreprise. Hamilcar écrivit au Grand-Conseil de l'en débarrasser, et
Hannon rentra dans Carthage, furieux contre la bassesse des anciens et
la folie de son collègue. Après tant d'espérances, on se retrouvait
dans une situation encore plus déplorable; on tâchait de n'y pas
réfléchir, et même de n'en point parler.
Comme si ce n'était pas assez d'infortunes à la fois, on apprit que
les Mercenaires de la Sardaigne avaient crucifié leur général, saisi
les places fortes et partout égorgé les hommes de race chananéenne. Le
peuple romain menaça la République d'hostilités immédiates, si elle ne
donnait douze cents talents avec l'île de Sardaigne tout entière. Il
avait accepté l'alliance des Barbares, et il leur expédia des bateaux
plats, chargés de farine et de viandes sèches. Les Carthaginois les
poursuivirent, capturèrent cinq cents hommes; mais trois jours après,
une flotte qui venait de la Bysacène, apportant des vivres à Carthage,
sombra dans une tempête. Les Dieux évidemment se déclaraient contre
elle.
Alors les citoyens d'Hippo-Zaryte, prétextant une alarme, firent monter
sur leurs murailles les trois cents hommes d'Hannon; puis, survenant
derrière eux, ils les prirent aux jambes et les jetèrent par-dessus
les remparts, tout à coup. Quelques-uns qui n'étaient pas morts furent
poursuivis et allèrent se noyer dans la mer.
Utique endurait des soldats, car Magdassan avait fait comme Hannon,
et, d'après ses ordres, il entourait la ville, sourd aux prières
d'Hamilcar. Pour ceux-là, on leur donna du vin mêlé de mandragore,
puis on les égorgea dans leur sommeil. En même temps, les Barbares
arrivèrent; Magdassan s'enfuit, les portes s'ouvrirent; dès lors les
deux villes tyriennes montrèrent à leurs nouveaux amis un opiniâtre
dévouement, et à leurs anciens alliés une haine inconcevable.
Cet abandon de la cause punique était un conseil, un exemple. Les
espoirs de délivrance se ranimèrent. Des populations, incertaines
encore, n'hésitèrent plus. Tout s'ébranla. Le suffète l'apprit;--et il
n'attendait aucun secours! il était maintenant irrévocablement perdu.
Aussitôt il congédia Narr'Havas, qui devait garder les limites de son
royaume. Quant à lui, il résolut de rentrer à Carthage pour y prendre
des soldats et recommencer la guerre.
Les Barbares établis à Hippo-Zaryte aperçurent son armée comme elle
descendait de la montagne.
Où donc les Carthaginois allaient-ils? La faim sans doute les poussait;
et, affolés par les souffrances, malgré leur faiblesse, ils venaient
livrer bataille. Mais ils tournèrent à droite: ils fuyaient. On pouvait
les atteindre, les écraser tous. Les Barbares s'élancèrent à leur
poursuite.
Les Carthaginois furent arrêtés par le fleuve. Il était large cette
fois, et le vent d'ouest n'avait pas soufflé. Les uns le passèrent à
la nage, les autres sur leurs boucliers. Ils se remirent en marche. La
nuit tomba. On ne les vit plus.