des Nomades une troupe de trois cents hommes à l'écart des autres.
C'étaient les riches, retenus prisonniers depuis le commencement de la
guerre. Des Libyens les rangèrent tous au bord du fossé, et, postés
derrière eux, ils envoyaient des javelots en se faisant un rempart de
leurs corps. A peine pouvait-on reconnaître ces misérables, tant leur
visage disparaissait sous la vermine et les ordures. Leurs cheveux
arrachés par endroits laissaient à nu les ulcères de leur tête; et ils
étaient si maigres et hideux qu'ils ressemblaient à des momies dans des
linceuls troués. Quelques-uns sanglotaient d'un air stupide; les autres
criaient à leurs amis de tirer sur les Barbares. Il y en avait un, tout
immobile, le front baissé, qui ne parlait pas; sa grande barbe blanche
tombait jusqu'à ses mains couvertes de chaînes; et les Carthaginois,
en sentant au fond de leur cœur comme l'écroulement de la République,
reconnaissaient Giscon. Bien que la place fût dangereuse, ils se
poussaient pour le voir. On l'avait coiffé d'une tiare grotesque, en
cuir d'hippopotame, incrustée de cailloux. C'était une imagination
d'Autharite; mais cela déplaisait à Mâtho.
Hamilcar exaspéré fit ouvrir les palissades, résolu à se faire jour
n'importe comment; et d'un train furieux les Carthaginois montèrent
jusqu'à mi-côte, pendant trois cents pas. Un tel flot de Barbares
descendit qu'ils furent refoulés sur leurs lignes. Un des gardes de
la Légion, resté en dehors, trébuchait parmi les pierres. Zarxas
accourut, et, le terrassant, lui enfonça un poignard dans la gorge;
il l'en retira, se jeta sur la blessure;--et, la bouche collée
contre elle, avec des grondements de joie et des soubresauts qui le
secouaient jusqu'aux talons, il pompait le sang à pleine poitrine;
puis, tranquillement, il s'assit sur le cadavre, releva son visage
en se renversant le cou pour mieux humer l'air, comme fait une biche
qui vient de boire à un torrent; et, d'une voix aiguë, il entonna
une chanson des Baléares, une vague mélodie pleine de modulations
prolongées, s'interrompant, alternant, comme des échos qui se répondent
dans les montagnes; il appelait ses frères morts et les conviait à un
festin;--puis il laissa retomber ses mains entre ses jambes, baissa
lentement la tête, et pleura. Cette chose atroce fit horreur aux
Barbares, aux Grecs surtout.
Les Carthaginois, à partir de ce moment, ne tentèrent aucune
sortie;--et ils ne songeaient pas à se rendre, certains de périr dans
les supplices.
Cependant les vivres, malgré les soins d'Hamilcar, diminuaient
effroyablement. Pour chaque homme, il ne restait plus que dix k'hommer
de blé, trois hin de millet et douze betza de fruits secs. Plus de
viande, plus d'huile, plus de salaisons, pas un grain d'orge pour les
chevaux; on les voyait, baissant leur encolure amaigrie, chercher dans
la poussière des brins de paille piétinés. Souvent les sentinelles
en vedette sur la terrasse apercevaient, au clair de la lune, un
chien des Barbares qui venait rôder sous le retranchement, dans les
tas d'immondices; on l'assommait avec une pierre, et, s'aidant des
courroies du bouclier, on descendait le long des palissades, puis, sans
rien dire, on le mangeait. Parfois d'horribles aboiements s'élevaient,
et l'homme ne remontait plus. Dans la quatrième dilochie de la douzième
syntagme, trois phalangites, en se disputant un rat, se tuèrent à coups
de couteau.
Tous regrettaient leurs familles, leurs maisons; les pauvres, leurs
cabanes en forme de ruche, avec des coquilles au seuil des portes, un
filet suspendu, et les patriciens, leurs grandes salles emplies de
ténèbres bleuâtres, quand, à l'heure la plus molle du jour, ils se
reposaient, écoutant le bruit vague des rues mêlé au frémissement des
feuilles qui s'agitaient dans leurs jardins;--et, pour mieux descendre
dans cette pensée, afin d'en jouir davantage, ils entre-fermaient les
paupières; la secousse d'une blessure les réveillait. A chaque minute,
c'était un engagement, une alerte nouvelle; les tours brûlaient, les
Mangeurs de choses immondes sautaient aux palissades; avec des haches,
on leur abattait les mains; d'autres accouraient; une pluie de fer
tombait sur les tentes. On éleva des galeries en claies de jonc pour se
garantir des projectiles. Les Carthaginois s'y enfermèrent; ils n'en
bougeaient plus.
Tous les jours, le soleil qui tournait sur la colline, abandonnant, dès
les premières heures, le fond de la gorge, les laissait dans l'ombre.
En face et par derrière, les pentes grises du terrain remontaient,
couvertes de cailloux tachetés d'un rare lichen; et, sur leurs têtes,
le ciel, continuellement pur, s'étalait, plus lisse et froid à l'œil
qu'une coupole de métal. Hamilcar était si indigné contre Carthage
qu'il sentait l'envie de se jeter dans les Barbares pour les conduire
sur elle. Puis voilà que les porteurs, les vivandiers, les esclaves
commençaient à murmurer, et ni le peuple, ni le Grand-Conseil, personne
n'envoyait même une espérance! La situation était intolérable, par
l'idée surtout qu'elle deviendrait pire.
A la nouvelle du désastre, Carthage avait comme bondi de colère et de
haine: on aurait moins exécré le suffète, si, dès le commencement, il
se fût laissé vaincre.
Mais pour acheter d'autres Mercenaires, le temps manquait, l'argent
manquait. Quant à lever des soldats dans la ville, comment les équiper?
Hamilcar avait pris toutes les armes! et qui donc les commanderait? Les
meilleurs capitaines se trouvaient là-bas avec lui! Des hommes expédiés
par le suffète arrivaient dans les rues, poussaient des cris. Le
Grand-Conseil s'en émut, et il s'arrangea pour les faire disparaître.
C'était une prudence inutile; tous accusaient Barca de s'être
conduit avec mollesse. Il aurait dû, après sa victoire, anéantir
les Mercenaires. Pourquoi avait-il ravagé les tribus? On s'était
cependant imposé d'assez lourds sacrifices! et les patriciens
déploraient leur contribution de quatorze shekels, les Syssites leurs
deux cent vingt-trois mille kikar d'or; ceux qui n'avaient rien
donné se lamentaient comme les autres. La populace était jalouse
des Carthaginois nouveaux auxquels il avait promis le droit de cité
complet; et les Ligures, qui s'étaient si intrépidement battus, on
les confondait avec les Barbares, on les maudissait comme eux; leur
race devenait un crime, une complicité. Les marchands sur le seuil de
leurs boutiques, les manœuvres qui passaient une règle de plomb à la
main, les vendeurs de saumure rinçant leurs paniers, les baigneurs
dans les étuves et les débitants de boissons chaudes, tous discutaient
les opérations de la campagne. On traçait avec son doigt des plans
de bataille sur la poussière; il n'était si mince goujat qui ne sût
corriger les fautes d'Hamilcar.
C'était, disaient les prêtres, le châtiment de sa longue impiété. Il
n'avait point offert d'holocaustes; il n'avait pas purifié ses troupes;
il avait même refusé de prendre avec lui des augures;--et le scandale
du sacrilège renforçait la violence des haines contenues, la rage des
espoirs trahis. On se rappelait les désastres de la Sicile, tout le
fardeau de son orgueil qu'on avait si longtemps porté! Les collèges
des pontifes ne lui pardonnaient pas d'avoir saisi leur trésor, et ils
exigèrent du Grand-Conseil l'engagement de le crucifier, si jamais il
revenait.
Les chaleurs du mois d'éloul, excessives cette année-là, étaient une
autre calamité. Des bords du lac, il s'élevait des odeurs nauséabondes;
elles passaient dans l'air avec les fumées des aromates tourbillonnant
au coin des rues. On entendait continuellement retentir des hymnes. Des
flots de peuple occupaient les escaliers des temples; les murailles
étaient couvertes de voiles noirs; des cierges brûlaient au front des
Dieux Patæques, et le sang des chameaux égorgés en sacrifice, coulant
le long des rampes, formait, sur les marches, des cascades rouges. Un
délire funèbre agitait Carthage. Du fond des ruelles les plus étroites,
des bouges les plus noirs, des figures pâles sortaient, des hommes à
profil de vipère et qui grinçaient des dents. Les hurlements aigus des
femmes emplissaient les maisons, et, s'échappant par les grillages,
faisaient se retourner sur les places ceux qui causaient debout. On
croyait quelquefois que les Barbares arrivaient: on les avait aperçus
derrière la montagne des Eaux-Chaudes; ils étaient campés à Tunis; les
voix se multipliaient, grossissaient, se confondaient en une seule
clameur. Puis, un silence universel s'établissait; les uns restaient
grimpés sur le fronton des édifices, avec leur main ouverte au bord
des yeux, tandis que les autres, à plat ventre au pied des remparts,
tendaient l'oreille. La terreur passée, les colères recommençaient.
Mais la conviction de leur impuissance les replongeait bientôt dans la
même tristesse.
Elle redoublait chaque soir, quand tous, montés sur les terrasses,
poussaient, en s'inclinant par neuf fois, un grand cri, pour saluer le
Soleil. Il s'abaissait derrière la lagune, lentement; puis tout à coup
il disparaissait dans les montagnes, du côté des Barbares.
On attendait la fête trois fois sainte où, du haut d'un bûcher, un
aigle s'envolait vers le ciel, symbole de la résurrection de l'année,
message du peuple à son Baal suprême, et qu'il considérait comme une
sorte d'union, une manière de se rattacher à la force du Soleil.
D'ailleurs, empli de haine maintenant, il se tournait naïvement vers
Moloch homicide, et tous abandonnaient Tanit. La Rabbet, n'ayant plus
son voile, était comme dépouillée d'une partie de sa vertu. Elle
refusait la bienfaisance de ses eaux, elle avait déserté Carthage;
c'était une transfuge, une ennemie. Quelques-uns, pour l'outrager, lui
jetaient des pierres. Mais en l'invectivant, beaucoup la plaignaient;
on la chérissait encore, et plus profondément peut-être.
Tous les malheurs venaient donc de la perte du zaïmph. Salammbô y
avait indirectement participé, on la comprenait dans la même rancune;
elle devait être punie. La vague idée d'une immolation bientôt circula
dans le peuple. Pour apaiser les Baalim, il fallait sans doute leur
offrir quelque chose d'une incalculable valeur, un être beau, jeune,
vierge, d'antique maison, issu des Dieux, un astre humain. Tous les
jours des hommes que l'on ne connaissait pas envahissaient les jardins
de Mégara; les esclaves, tremblant pour eux-mêmes, n'osaient leur
résister. Cependant ils ne dépassaient point l'escalier des galères.
Ils restaient en bas, les yeux levés sur la dernière terrasse; ils
attendaient Salammbô;--et durant des heures ils criaient contre elle,
comme des chiens qui hurlent après la lune.
X
LE SERPENT
Ces clameurs de la populace n'épouvantaient pas la fille d'Hamilcar.
Elle était troublée par des inquiétudes plus hautes: son grand
serpent, le Python noir, languissait; et le serpent était pour les
Carthaginois un fétiche à la fois national et particulier. On le
croyait fils du limon de la terre, puisqu'il émerge de ses profondeurs
et n'a pas besoin de pieds pour la parcourir; sa démarche rappelait
les ondulations des fleuves, sa température les antiques ténèbres
visqueuses pleines de fécondités, et l'orbe qu'il décrit en se mordant
la queue l'ensemble des planètes, l'intelligence d'Eschmoûn.
Celui de Salammbô avait refusé plusieurs fois les quatre moineaux
vivants qu'on lui présentait à la pleine lune et à chaque lune
nouvelle. Sa belle peau, couverte comme le firmament de taches d'or sur
un fond tout noir, était jaune maintenant, flasque, ridée et trop large
pour son corps; une moisissure cotonneuse s'étendait autour de sa tête;
et dans l'angle de ses paupières, on apercevait de petits points rouges
qui paraissaient remuer. De temps à autre, Salammbô s'approchait de
sa corbeille en fils d'argent; elle écartait la courtine de pourpre,
les feuilles de lotus, le duvet d'oiseau; il était continuellement
enroulé sur lui-même, plus immobile qu'une liane flétrie; à force
de le regarder, elle finissait par sentir dans son cœur comme une
spirale, comme un autre serpent qui peu à peu lui montait à la gorge et
l'étranglait.
Elle était désespérée d'avoir vu le zaïmph; cependant elle en éprouvait
une sorte de joie, un orgueil intime. Un mystère se dérobait dans la
splendeur de ses plis; c'était le nuage enveloppant les Dieux, le
secret de l'existence universelle, et, Salammbô, en se faisant horreur
à elle-même, regrettait de ne l'avoir pas soulevé.
Presque toujours elle était accroupie au fond de son appartement,
tenant dans ses mains sa jambe gauche repliée, la bouche entr'ouverte,
le menton baissé, l'œil fixe. Elle se rappelait avec épouvante la
figure de son père; elle voulait s'en aller dans les montagnes de la
Phénicie, en pèlerinage au temple d'Aphaka, où Tanit est descendue
sous la forme d'une étoile; toutes sortes d'imaginations l'attiraient,
l'effrayaient; d'ailleurs, une solitude chaque jour plus large
l'environnait. Elle ne savait même pas ce que devenait Hamilcar.
Lasse de ses pensées, elle se levait, et, en traînant ses petites
sandales dont la semelle à chaque pas claquait sur ses talons, elle
se promenait au hasard dans la grande chambre silencieuse. Les
améthystes et les topazes du plafond faisaient çà et là trembler des
taches lumineuses, et Salammbô, tout en marchant, tournait un peu la
tête pour les voir. Elle allait prendre par le goulot les amphores
suspendues; elle se rafraîchissait la poitrine sous les larges
éventails, ou bien elle s'amusait à brûler du cinnamome dans des perles
creuses. Au coucher du soleil, Taanach retirait les losanges de feutre
noir bouchant les ouvertures de la muraille; alors ses colombes,
frottées de musc comme les colombes de Tanit, tout à coup entraient, et
leurs pattes roses glissaient sur les dalles de verre parmi les grains
d'orge qu'elle leur jetait à pleines poignées, comme un semeur dans
un champ. Soudain elle éclatait en sanglots, et elle restait étendue
sur le grand lit fait de courroies de bœuf, sans remuer, en répétant
un mot, toujours le même, les yeux ouverts, pâle comme une morte,
insensible, froide;--cependant elle entendait le cri des singes dans
les touffes des palmiers, avec le grincement continu de la grande roue
qui, à travers les étages, amenait un flot d'eau pure dans la vasque de
porphyre.
Quelquefois, durant plusieurs jours, elle refusait de manger. Elle
voyait en rêve des astres troubles, qui passaient sous ses pieds. Elle
appelait Schahabarim, et, quand il était venu, n'avait plus rien à lui
dire.
Elle ne pouvait vivre sans le soulagement de sa présence. Mais elle se
révoltait intérieurement contre cette domination; elle sentait pour le
prêtre tout à la fois de la terreur, de la jalousie, de la haine et une
espèce d'amour,--en reconnaissance de la singulière volupté qu'elle
trouvait près de lui.
Il avait reconnu l'influence de la Rabbet, habile à distinguer
quels étaient les Dieux qui envoyaient les maladies; et, pour guérir
Salammbô, il faisait arroser son appartement avec des lotions de
verveine et d'adiante; elle mangeait tous les matins des mandragores;
elle dormait la tête sur un sachet d'aromates mixtionnés par les
pontifes; il avait même employé le baaras, racine couleur de feu
qui refoule dans le septentrion les génies funestes; enfin, se
tournant vers l'étoile polaire, il murmura par trois fois le nom
mystérieux de Tanit; mais, Salammbô souffrant toujours, ses angoisses
s'approfondirent.
Personne, à Carthage, n'était savant comme lui. Dans sa jeunesse,
il avait étudié au collège des Mogbeds, à Borsippa, près Babylone;
puis visité Samothrace, Pessinunte, Éphèse, la Thessalie, la Judée,
les temples des Nabathéens qui sont perdus dans les sables, et, des
cataractes jusqu'à la mer, parcouru à pied les bords du Nil. La face
couverte d'un voile, et en secouant des flambeaux, il avait jeté un
coq noir sur un feu de sandaraque, devant le poitrail du Sphinx, le
Père de la terreur. Il était descendu dans les cavernes de Proserpine;
il avait vu tourner les cinq cents colonnes du labyrinthe de Lemnos
et resplendir le candélabre de Tarente, portant sur sa tige autant
de lampadaires qu'il y a de jours dans l'année; la nuit, parfois, il
recevait des Grecs pour les interroger. La constitution du monde ne
l'inquiétait pas moins que la nature des Dieux; avec les armilles
placés dans le portique d'Alexandrie, il avait observé les équinoxes,
et accompagné jusqu'à Cyrène les bématistes d'Évergète, qui mesurent
le ciel en calculant le nombre de leurs pas;--si bien que maintenant
grandissait dans sa pensée une religion particulière, sans formule
distincte et, à cause de cela même, toute pleine de vertiges et
d'ardeurs. Il ne croyait plus la terre faite comme une pomme de pin; il
la croyait ronde, et tombant éternellement dans l'immensité, avec une
vitesse si prodigieuse qu'on ne s'aperçoit pas de sa chute.
De la position du soleil au-dessus de la lune, il concluait à la
prédominance du Baal, dont l'astre lui-même n'est que le reflet et
la figure; d'ailleurs, tout ce qu'il voyait des choses terrestres le
forçait à reconnaître pour suprême le principe mâle exterminateur.
Puis, il accusait secrètement la Rabbet de l'infortune de sa vie.
N'était-ce pas pour elle qu'autrefois le grand pontife, s'avançant
dans le tumulte des cymbales, lui avait pris sa virilité future? Et il
suivait d'un œil mélancolique les hommes qui se perdaient avec les
prêtresses au fond des térébinthes.
Ses jours se passaient à inspecter les encensoirs, les vases d'or, les
pinces, les râteaux pour les cendres de l'autel, et toutes les robes
des statues jusqu'à l'aiguille de bronze servant à friser les cheveux
d'une vieille Tanit, dans le troisième édicule, près de la vigne
d'émeraude. Aux mêmes heures, il soulevait les grandes tapisseries des
mêmes portes qui retombaient; il restait les bras ouverts dans la même
attitude; il priait prosterné sur les mêmes dalles, tandis qu'autour de
lui un peuple de prêtres circulait pieds nus par les couloirs pleins
d'un crépuscule éternel.
Mais sur l'aridité de sa vie, Salammbô faisait comme une fleur dans
la fente d'un sépulcre. Cependant il était dur pour elle et ne lui
épargnait point les pénitences ni les paroles amères. Sa condition
établissait entre eux comme l'égalité d'un sexe commun, et il en
voulait moins à la jeune fille de ne pouvoir la posséder que de la
trouver si belle et surtout si pure. Souvent il voyait bien qu'elle se
fatiguait à suivre sa pensée. Alors il s'en retournait plus triste; il
se sentait plus abandonné, plus seul, plus vide.
Des mots étranges quelquefois lui échappaient, et qui passaient devant
Salammbô comme de larges éclairs illuminant des abîmes. C'était la
nuit, sur la terrasse, quand, seuls tous les deux, ils regardaient les
étoiles, et que Carthage s'étalait en bas, sous leurs pieds, avec le
golfe et la pleine mer vaguement perdus dans la couleur des ténèbres.
Il lui exposait la théorie des âmes qui descendent sur la terre,
en suivant la même route que le soleil par les signes du Zodiaque.
De son bras étendu, il montrait dans le Bélier la porte de la
génération humaine, dans le Capricorne, celle du retour vers les
Dieux; et Salammbô s'efforçait de les apercevoir, car elle prenait ces
conceptions pour des réalités; elle acceptait comme vrais en eux-mêmes
de purs symboles et jusqu'à des manières de langage, distinction qui
n'était pas, non plus, toujours bien nette pour le prêtre.
«--Les âmes des morts,--disait-il,--résolvent dans la lune comme les
cadavres dans la terre. Leurs larmes composent son humidité; c'est un
séjour obscur, plein de fanges, de débris et de tempêtes.»
Elle demanda ce qu'elle y deviendrait.
«--D'abord, tu languiras, légère comme une vapeur qui se balance sur
les flots; et, après des épreuves et des angoisses plus longues, tu
t'en iras dans le foyer du soleil, à la source même de l'Intelligence!»
Cependant il ne parlait pas de la Rabbet. Salammbô s'imaginait que
c'était par pudeur pour sa déesse vaincue, et l'appelant d'un nom
commun qui désignait la lune, elle se répandait en bénédictions sur
l'astre fertile et doux. A la fin, il s'écria:
«--Non! non! elle tire de l'autre toute sa fécondité! Ne la vois-tu pas
vagabondant autour de lui comme une femme amoureuse qui court après un
homme dans un champ?» Et sans cesse il exaltait la vertu de la lumière.
Loin d'abattre ses désirs mystiques, au contraire il les sollicitait,
et même il semblait prendre de la joie à la désoler par les révélations
d'une doctrine impitoyable. Salammbô, malgré les douleurs de son amour,
se jetait dessus avec emportement.
Mais plus Schahabarim se sentait douter de Tanit, plus il voulait
y croire. Au fond de son âme, un remords l'arrêtait. Il lui aurait
fallu quelque preuve, une manifestation des Dieux, et dans l'espoir de
l'obtenir, il imagina une entreprise qui pouvait à la fois sauver sa
patrie et sa croyance.
Dès lors il se mit, devant Salammbô, à déplorer le sacrilège et les
malheurs qui en résultaient jusque dans les régions du ciel. Puis tout
à coup, il lui annonça le péril du suffète, assailli par trois armées
que commandait Mâtho; car Mâtho, pour les Carthaginois, était, à cause
du voile, comme le roi des Barbares; il ajouta que le salut de la
République et de son père dépendait d'elle seule.
«--De moi!--s'écria-t-elle, comment puis-je?...»
Mais le prêtre, avec un sourire de dédain:
«--Jamais tu ne consentiras!»
Elle le suppliait. Enfin Schahabarim lui dit:
«--Il faut que tu ailles chez les Barbares reprendre le zaïmph!»
Elle s'affaissa sur l'escabeau d'ébène, et restait les bras allongés
sur ses genoux, avec un frisson de tous ses membres comme une victime
au pied de l'autel quand elle attend le coup de massue. Ses tempes
bourdonnaient, elle voyait tourner des cercles de feu, et, dans sa
stupeur, ne comprenait plus qu'une chose, c'est que certainement elle
allait bientôt mourir.
Mais si la Rabbet triomphait, si le zaïmph était rendu et Carthage
délivrée, qu'importe la vie d'une femme! pensait Schahabarim.
D'ailleurs, elle obtiendrait peut-être le voile et ne périrait pas?
Il fut trois jours sans revenir; le soir du quatrième, elle l'envoya
chercher.
Pour mieux enflammer son cœur, il lui apportait toutes les invectives
que l'on hurlait contre Hamilcar en plein Conseil, disait qu'elle
avait failli, qu'elle devait réparer son crime, et que la Rabbet
ordonnait ce sacrifice.
Souvent une large clameur traversant les Mappales arrivait dans Mégara.
Schahabarim et Salammbô sortaient vivement; et, du haut de l'escalier
des galères, ils regardaient.
C'étaient des gens sur la place de Khamon qui criaient pour avoir des
armes. Les anciens ne voulaient pas leur en fournir, estimant cet
effort inutile; d'autres, partis sans général, avaient été massacrés.
Enfin on leur permit de s'en aller, et, par une sorte d'hommage à
Moloch ou un vague besoin de destruction, ils arrachèrent dans les
bois des temples de grands cyprès, et, les ayant allumés aux flambeaux
des Kabyres, ils les portaient dans les rues en chantant. Ces flammes
monstrueuses s'avançaient, balancées doucement; elles envoyaient des
feux sur des boules de verre à la crête des temples, sur les ornements
des colosses, sur les éperons des navires, dépassaient les terrasses
et faisaient comme des soleils qui se roulaient par la ville. Elles
descendirent l'Acropole. La porte de Malqua s'ouvrit.
«--Es-tu prête?--s'écria Schahabarim, ou leur as-tu recommandé de dire
à ton père que tu l'abandonnais?» Elle se cacha le visage dans ses
voiles, et les grandes lueurs s'éloignèrent, en s'abaissant peu à peu,
au bord des flots.
Une épouvante indéterminée la retenait; elle avait peur de Moloch, peur
de Mâtho. Cet homme à taille de géant, et qui était maître du zaïmph,
dominait la Rabbet autant que le Baal et lui apparaissait entouré des
mêmes fulgurations; puis l'âme des Dieux, quelquefois, visitait le
corps des hommes. Schahabarim, en parlant de celui-là, ne disait-il pas
qu'elle devait vaincre Moloch? Ils étaient mêlés l'un à l'autre; elle
les confondait; tous les deux la poursuivaient.
Elle voulut connaître l'avenir et elle s'approcha du serpent, car on
tirait des augures d'après l'attitude des serpents. La corbeille était
vide; Salammbô fut troublée.
Elle le trouva enroulé par la queue à un des balustres d'argent, près
du lit suspendu, et il s'y frottait pour se dégager de sa vieille peau
jaunâtre, tandis que son corps tout luisant et clair s'allongeait comme
un glaive à moitié sorti du fourreau.
Les jours suivants, à mesure qu'elle se laissait convaincre, qu'elle
était plus disposée à secourir Tanit, le python se guérissait,
grossissait; il semblait revivre.
La certitude que Schahabarim exprimait la volonté des Dieux s'établit
alors dans sa conscience. Un matin elle se réveilla déterminée, et elle
demanda ce qu'il fallait faire pour que Mâtho rendît le voile.
«--Le réclamer»,--dit Schahabarim.
«--Mais s'il refuse?»
Le prêtre la considéra fixement, et avec un sourire qu'elle n'avait
jamais vu:
«--Oui, comment faire?» répéta Salammbô.