courait à Hippo-Zaryte, aux ouvrages des montagnes, revenait, ne se
reposait pas. Spendius enviait sa force; mais pour la conduite des
espions, le choix des sentinelles, l'art des machines et tous les
moyens défensifs, Mâtho écoutait docilement son compagnon; et ils ne
parlaient plus de Salammbô,--l'un n'y songeant pas, l'autre empêché par
une pudeur.
Souvent il s'en allait du côté de Carthage pour tâcher d'apercevoir les
troupes d'Hamilcar. Il dardait ses yeux sur l'horizon; il se couchait à
plat ventre, et dans le bourdonnement de ses artères croyait entendre
une armée.
Il dit à Spendius que si, avant trois jours, Hamilcar n'arrivait pas,
il irait avec tous ses hommes à sa rencontre lui offrir la bataille.
Deux jours encore se passèrent. Spendius le retenait; le matin du
sixième, il partit.
Les Carthaginois n'étaient pas moins que les Barbares impatients de la
guerre. Dans les tentes et dans les maisons, c'était le même désir, la
même angoisse; tous se demandaient ce qui retardait Hamilcar.
De temps à autre, il montait sur la coupole du temple d'Eschmoûn, près
de l'annonciateur des lunes, et il regardait le vent.
Un jour, c'était le troisième du mois de tibby, on le vit descendre
de l'Acropole à pas précipités. Dans les Mappales une grande clameur
s'éleva. Bientôt les rues s'agitèrent, et partout les soldats
commençaient à s'armer au milieu des femmes en pleurs qui se jetaient
contre leur poitrine; puis ils couraient vite sur la place de Khamon
prendre leurs rangs. On ne pouvait les suivre ni même leur parler, ni
s'approcher des remparts; pendant quelques minutes, la ville entière
fut silencieuse comme un grand tombeau. Les soldats songeaient, appuyés
sur leurs lances; et les autres, dans les maisons, soupiraient.
Au coucher du soleil, l'armée sortit par la porte occidentale; mais, au
lieu de prendre le chemin de Tunis ou de gagner les montagnes dans la
direction d'Utique, on continua par le bord de la mer; et bientôt ils
atteignirent la lagune, où des places rondes, toutes blanches de sel,
miroitaient comme de gigantesques plats d'argent, oubliés sur le rivage.
Puis les flaques d'eau se multiplièrent. Le sol, peu à peu, devenait
plus mou; les pieds s'enfonçaient; Hamilcar ne se retourna pas. Il
allait toujours en tête; et son cheval, couvert de macules jaunes comme
un dragon, en jetant de l'écume autour de lui, avançait dans la fange à
grands coups de reins. La nuit tomba, une nuit sans lune. Quelques-uns
crièrent qu'on allait périr; il arracha leurs armes, qui furent données
aux valets. La boue était de plus en plus profonde. Il fallut monter
sur les bêtes de somme; d'autres se cramponnaient à la queue des
chevaux; les robustes tiraient les faibles, et le corps des Ligures
poussait l'infanterie avec la pointe des piques. L'obscurité redoubla.
On avait perdu la route. Tous s'arrêtèrent.
Les esclaves du suffète partirent en avant, pour chercher les balises
plantées par son ordre de distance en distance. Ils criaient dans les
ténèbres, et de loin l'armée les suivait.
On sentit la résistance du sol. Une courbe blanchâtre se dessina
vaguement, et ils se trouvèrent sur le bord du Macar. Malgré le froid,
on n'alluma pas de feux.
Au milieu de la nuit, des rafales de vent s'élevèrent. Hamilcar
fit réveiller les soldats, mais pas une trompette ne sonna; leurs
capitaines les frappaient doucement sur l'épaule.
Un homme d'une haute taille descendit dans l'eau. Elle ne venait pas à
la ceinture; on pouvait passer.
Le suffète ordonna que trente-deux des éléphants se placeraient
dans le fleuve cent pas plus loin, tandis que les autres, plus bas,
arrêteraient les lignes d'hommes emportées par le courant; et tous,
en tenant leurs armes au-dessus de leur tête, traversèrent le Macar
comme entre deux murailles. Il avait remarqué que le vent d'ouest, en
poussant les sables, obstruait le fleuve et formait dans sa longueur
une chaussée naturelle.
Maintenant il était sur la rive gauche, en face d'Utique, et dans une
vaste plaine,--avantage pour ses éléphants, qui faisaient la force de
son armée.
Ce tour de génie enthousiasma les soldats. Ils voulaient tout de suite
courir aux Barbares; le suffète les fit se reposer pendant deux heures.
Dès que le soleil parut, on s'ébranla dans la plaine sur trois lignes:
les éléphants d'abord, l'infanterie légère avec la cavalerie derrière
elle, la phalange marchait ensuite.
Les Barbares campés à Utique et les quinze mille autour du pont furent
surpris de voir au loin la terre onduler. Le vent, qui soufflait
très fort, chassait des tourbillons de sable; ils se levaient comme
arrachés du sol, montaient par grands lambeaux de couleur blonde, puis
se déchiraient et recommençaient toujours, en cachant aux Mercenaires
l'armée punique. A cause des cornes dressées au bord des casques, les
uns croyaient apercevoir un troupeau de bœufs; d'autres, trompés
par l'agitation des manteaux, prétendaient distinguer des ailes, et
ceux qui avaient beaucoup voyagé, haussant les épaules, expliquaient
tout par les illusions du mirage. Cependant quelque chose d'énorme
continuait à s'avancer. De petites vapeurs, subtiles comme des
haleines, couraient sur la surface du désert; une lumière âpre, et
qui semblait vibrer, reculait la profondeur du ciel, et, pénétrant
les objets, rendait la distance incalculable. L'immense plaine se
développait de tous les côtés à perte de vue; et les ondulations du
terrain, presque insensibles, se prolongeaient jusqu'à l'extrême
horizon, fermé par une grande ligne bleue qu'on savait être la mer. Les
deux armées, sorties des tentes, regardaient; les gens d'Utique, pour
mieux voir, se tassaient sur les remparts.
Ils distinguèrent plusieurs barres transversales, hérissées de points
égaux. Elles devinrent plus épaisses, grandirent; des monticules noirs
se balançaient; tout à coup des buissons carrés parurent; c'étaient des
éléphants et des lances; un seul cri s'éleva: «--Les Carthaginois!»
Sans signal, sans commandement, les soldats d'Utique et ceux du pont
coururent pêle-mêle, pour tomber ensemble sur Hamilcar.
A ce nom, Spendius tressaillit. Il répétait en haletant: «Hamilcar!
Hamilcar!» et Mâtho n'était pas là! Que faire? Nul moyen de fuir! La
surprise de l'événement, sa terreur du suffète et surtout l'urgence
d'une résolution immédiate le bouleversaient; il se voyait traversé de
mille glaives, décapité, mort. Cependant on l'appelait; trente mille
hommes allaient le suivre; une fureur contre lui-même le saisit; pour
cacher sa pâleur, il barbouilla ses joues de vermillon, puis il boucla
ses cnémides, sa cuirasse, avala une patère de vin pur et courut après
sa troupe, qui se hâtait vers celle d'Utique.
Elles se rejoignirent toutes les deux si rapidement que le suffète
n'eut pas le temps de ranger ses hommes en bataille. Peu à peu, il se
ralentissait. Les éléphants s'arrêtèrent; ils balançaient leurs lourdes
têtes chargées de plumes d'autruche, tout en se frappant les épaules
avec leur trompe.
Au fond de leurs intervalles, on distinguait les cohortes des
vélites, plus loin les grands casques des Clinabares, avec des fers
qui brillaient au soleil, des cuirasses, des panaches, des étendards
agités. L'armée carthaginoise, grosse de onze mille trois cent
quatre-vingt-seize hommes, semblait à peine les contenir, car elle
formait un carré long, étroit des flancs et resserré sur soi-même.
En les voyant si faibles, les Barbares furent pris d'une joie
désordonnée; on n'apercevait pas Hamilcar. Il était resté là-bas,
peut-être? Qu'importait, d'ailleurs! Le dédain qu'ils avaient de ces
marchands renforçait leur courage; avant que Spendius eût commandé la
manœuvre, tous l'avaient comprise et déjà l'exécutaient.
Ils se développèrent sur une grande ligne droite qui débordait les
ailes de l'armée punique, afin de l'envelopper complètement. Mais,
quand on fut à trois cents pas d'intervalle, les éléphants, au lieu
d'avancer, se retournèrent; puis voilà que les Clinabares, faisant
volte-face, les suivirent; et la surprise des Mercenaires redoubla, en
apercevant tous les hommes de trait qui couraient pour les rejoindre.
Les Carthaginois avaient donc peur, ils fuyaient! Une huée formidable
éclata dans les troupes des Barbares, et, du haut de son dromadaire,
Spendius s'écriait: «--Ah! je le savais bien! En avant! en avant!»
Alors les javelots, les dards, les balles des frondes jaillirent à la
fois. Les éléphants, la croupe piquée par les flèches, se mirent à
galoper plus vite; une grosse poussière les enveloppait, et, comme des
ombres dans un nuage, ils s'évanouirent.
On entendait au fond un grand bruit de pas, dominé par le son aigu des
trompettes qui soufflaient avec furie. Cet espace, que les Barbares
avaient devant eux, plein de tourbillons et de tumulte, attirait comme
un gouffre; quelques-uns s'y lancèrent. Des cohortes d'infanterie
apparurent; elles se refermaient; et, en même temps, tous les autres
voyaient accourir les fantassins avec des cavaliers au galop.
Hamilcar avait ordonné à la phalange de rompre ses sections, aux
éléphants, aux troupes légères et à la cavalerie de passer par ces
intervalles pour se porter vivement sur les ailes, et calculé si bien
la distance des Barbares, que, au moment où ils arrivaient contre lui,
l'armée carthaginoise tout entière faisait une grande ligne droite.
Au milieu, se hérissait la phalange, formée par des syntagmes ou
carrés pleins, ayant seize hommes de chaque côté. Tous les chefs de
toutes les files apparaissaient entre de longs fers aigus qui les
débordaient inégalement, car les six premiers rangs croisaient leurs
sarisses en les tenant par le milieu, et les dix rangs inférieurs les
appuyaient sur l'épaule de leurs compagnons se succédant devant eux.
Les figures disparaissaient à moitié sous la visière des casques; des
cnémides en bronze couvraient les jambes droites; les larges boucliers
cylindriques descendaient jusqu'aux genoux; et cette horrible masse
quadrangulaire remuait d'une seule pièce, semblait vivre comme une
bête et fonctionner comme une machine. Deux cohortes d'éléphants la
bordaient régulièrement; tout en frissonnant, ils faisaient tomber les
éclats des flèches attachés à leur peau noire. Les Indiens accroupis
sur leur grarot, parmi les touffes de plumes blanches, les retenaient
avec la cuillère du harpon, tandis que, dans les tours, des hommes,
cachés jusqu'aux épaules, promenaient, au bord de grands arcs tendus,
des quenouilles en fer garnies d'étoupes allumées. A la droite et à la
gauche des éléphants, voltigeaient les frondeurs, une fronde autour
des reins, une seconde sur la tête, une troisième à la main droite.
Les Clinabares, chacun flanqué d'un nègre, tendaient leurs lances
entre les oreilles de leurs chevaux, couverts d'or comme eux. Ensuite,
s'espaçaient les soldats armés à la légère avec des boucliers en peau
de lynx, d'où dépassaient les pointes des javelots qu'ils tenaient dans
leur main gauche; et les Tarentins, conduisant deux chevaux accouplés,
relevaient aux deux bouts cette muraille de soldats.
L'armée des Barbares, au contraire, n'avait pu maintenir son
alignement. Sur sa longueur exorbitante, il s'était fait des
ondulations, des vides; ils haletaient, essoufflés d'avoir couru.
La phalange s'ébranla lourdement en poussant toutes ses sarisses; sous
ce poids énorme la ligne des Mercenaires, trop mince, plia par le
milieu.
Les ailes carthaginoises se développèrent pour les saisir; les
éléphants les suivaient. Avec ses lances obliquement tendues, la
phalange coupa les Barbares; deux tronçons énormes s'agitèrent;
les ailes, à coups de fronde et de flèche, les rabattaient sur les
phalangites. Pour s'en débarrasser, la cavalerie manquait, sauf deux
cents Numides qui se portèrent contre l'escadron droit des Clinabares.
Les autres se trouvaient enfermés, ne pouvaient sortir de ces lignes.
Le péril était imminent et une résolution urgente.
Spendius ordonna d'attaquer la phalange simultanément par les deux
flancs, afin de passer tout au travers. Mais les rangs les plus étroits
glissèrent sous les plus longs, revinrent à leur place; et elle se
retourna contre les Barbares, aussi terrible de ses côtés qu'elle
l'était de front, tout à l'heure.
Ils frappaient sur la hampe des sarisses; la cavalerie, par derrière,
gênait leur attaque; et la phalange, appuyée aux éléphants, se
resserrait et s'allongeait, se présentait en carré, en cône, en rhombe,
en trapèze, en pyramide. Un double mouvement intérieur se faisait
continuellement de sa tête à sa queue; car ceux qui étaient au bas des
files accouraient vers les premiers rangs, et ceux-là, par lassitude ou
à cause des blessés, se repliaient plus bas. Les Barbares se trouvèrent
foulés sur la phalange. Il lui était impossible de s'avancer; on
aurait dit un océan où bondissaient des aigrettes rouges avec des
écailles d'airain, tandis que les clairs boucliers se roulaient comme
une écume d'argent. Quelquefois, d'un bout à l'autre, de larges
courants descendaient, puis ils remontaient, et au milieu une lourde
masse se tenait immobile. Les lances s'inclinaient et se relevaient,
alternativement. Ailleurs c'était une agitation de glaives nus si
précipitée que les pointes seules apparaissaient, et des turmes de
cavalerie élargissaient des cercles, qui se refermaient derrière elles
en tourbillonnant.
Par-dessus la voix des capitaines, la sonnerie des clairons et le
grincement des lyres, les boules de plomb et les amandes d'argile,
passant dans l'air, sifflaient, faisaient sauter les glaives des
mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s'abritant d'un bras sous
leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le
sol, et d'autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre
les talons. La multitude était si compacte, la poussière si épaisse,
le tumulte si fort, qu'il était impossible de rien distinguer; les
lâches qui offrirent de se rendre ne furent même pas entendus. Quand
les mains étaient vides, on s'étreignait corps à corps; les poitrines
craquaient contre les cuirasses, et les cadavres pendaient la tête en
arrière, entre deux bras crispés. Il y eut une compagnie de soixante
Ombriens qui, fermes sur leurs jarrets, la pique devant les yeux,
inébranlables et grinçant des dents, forcèrent à reculer deux syntagmes
à la fois. Des pasteurs épirotes coururent à l'escadron gauche des
Clinabares, saisirent les chevaux à la crinière en faisant tournoyer
leurs bâtons; les bêtes, renversant leurs hommes, s'enfuirent par la
plaine. Les frondeurs puniques, écartés çà et là, restaient béants. La
phalange commençait à osciller, les capitaines couraient éperdus, les
serre-files poussaient les soldats, et les Barbares s'étaient reformés;
ils revenaient; la victoire était pour eux.
Mais un cri--un cri épouvantable--éclata, un rugissement de douleur et
de colère: c'étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient
sur une double ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires
fussent tassés en une seule place pour les lâcher contre eux; les
Indiens les avaient si vigoureusement piqués que du sang coulait sur
leurs oreilles. Leurs trompes, barbouillées de minium, se tenaient
droites en l'air, pareilles à des serpents rouges; leurs poitrines
étaient garnies d'un épieu, leurs dos d'une cuirasse, leurs défenses
allongées par des lames de fer courbes comme des sabres,--et pour les
rendre plus féroces, on les avait enivrés avec un mélange de poivre,
de vin pur et d'encens. Ils secouaient leurs colliers de grelots,
criaient; et les éléphantarques baissaient la tête sous le jet des
phalariques, qui commençaient à voler du haut des tours.
Afin de mieux leur résister, les Barbares se ruèrent en foule compacte;
les éléphants se jetèrent au milieu, impétueusement. Les éperons de
leur poitrail, comme des proues de navires, fendaient les cohortes;
elles refluaient à gros bouillons. Avec leurs trompes, ils étouffaient
les hommes, ou bien les arrachant du sol, par-dessus leur tête ils
les livraient aux soldats dans les tours; avec leurs défenses ils les
éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient
à leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. Les
Barbares tâchaient de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets,
ou, se glissant sous leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu'à la
garde et périssaient écrasés; les plus intrépides se cramponnaient à
leurs courroies; sous les flammes, sous les balles, sous les flèches,
ils continuaient à scier les cuirs, et la tour d'osier s'écroulait
comme une tour de pierres. Quatorze de ceux qui se trouvaient à
l'extrémité droite, irrités de leurs blessures, se retournèrent sur
le second rang; les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau, et
l'appliquant au joint de la tête, à tour de bras ils frappèrent un
grand coup.
Les bêtes énormes s'affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les
autres. Ce fut comme une montagne;--et sur ce tas de cadavres et
d'armures, un éléphant monstrueux qu'on appelait _Fureur de Baal_, pris
par la jambe entre des chaînes, resta jusqu'au soir à hurler, avec une
flèche dans l'œil.
Les autres, comme des conquérants qui se délectent dans leur
extermination, renversaient, écrasaient, piétinaient, s'acharnaient
aux cadavres, aux débris. Pour repousser les manipules serrées en
couronnes autour d'eux, ils pivotaient sur leurs pieds de derrière,
dans un mouvement de rotation continuelle, en avançant toujours. Les
Carthaginois sentirent redoubler leur vigueur et la bataille recommença.
Les Barbares faiblissaient; des hoplites grecs jetèrent leurs armes.
On aperçut Spendius penché sur son dromadaire et qui l'éperonnait aux
épaules avec deux javelots. Tous alors se précipitèrent par les ailes
et coururent vers Utique.
Les Clinabares, dont les chevaux n'en pouvaient plus, n'essayèrent
pas de les atteindre. Les Ligures, exténués de soif, criaient pour
se porter sur le fleuve. Mais les Carthaginois, placés au milieu des
syntagmes, et qui avaient moins souffert, trépignaient de désir devant
leur vengeance qui fuyait; déjà ils s'élançaient à la poursuite des
Mercenaires; Hamilcar parut.
Il retenait avec des rênes d'argent son cheval tigré tout couvert de
sueur. Les bandelettes attachées aux cornes de son casque claquaient au
vent derrière lui, et il avait mis sous sa cuisse gauche son bouclier
ovale. D'un mouvement de sa pique à trois pointes, il arrêta l'armée.
Les Tarentins sautèrent vite de leur cheval sur le second, et partirent
à droite et à gauche vers le fleuve et vers la ville.
La phalange extermina commodément tout ce qui restait de Barbares.
Quand arrivaient les épées, ils tendaient la gorge en fermant les
paupières. D'autres se défendirent à outrance; on les assomma de
loin, sous des cailloux, comme des chiens enragés. Hamilcar avait
recommandé de faire des captifs; mais les Carthaginois lui obéissaient
avec rancune, tant ils sentaient de plaisir à enfoncer leurs glaives
dans les corps des Barbares. Comme ils avaient trop chaud, ils se
mirent à travailler nu-bras, à la manière des faucheurs; et lorsqu'ils
s'interrompaient pour reprendre haleine, ils suivaient des yeux, dans
la campagne, un cavalier galopant après un soldat qui courait; il
parvenait à le saisir par les cheveux, le tenait ainsi quelque temps,
puis l'abattait d'un coup de hache.
La nuit tomba. Les Carthaginois, les Barbares avaient disparu. Les
éléphants, qui s'étaient enfuis, vagabondaient à l'horizon avec leurs
tours incendiées. Elles brûlaient dans les ténèbres, çà et là, comme
des phares à demi perdus dans la brume;--et l'on n'apercevait d'autre
mouvement sur la plaine que l'ondulation du fleuve, exhaussé par les
cadavres et qui les charriait à la mer.
Deux heures après, Mâtho arriva. Il entrevit, à la clarté des étoiles,
de longs tas inégaux, couchés par terre.
C'étaient des files de Barbares. Il se baissa; tous étaient morts. Il
appela; personne ne répondit.
Le matin même, il avait quitté Hippo-Zaryte avec ses soldats pour
marcher sur Carthage. A Utique, l'armée de Spendius venait de partir,
et les habitants commençaient à incendier les machines. Tous s'étaient
battus avec acharnement. Mais le tumulte qui se faisait vers le pont
redoublant d'une façon incompréhensible, Mâtho s'était jeté, par
le plus court chemin, à travers la montagne; et comme les Barbares
s'enfuyaient par la plaine, il n'avait rencontré personne.
En face de lui, de petites masses pyramidales se dressaient dans
l'ombre, et en deçà du fleuve, plus près, il y avait à ras du sol
des lumières immobiles. En effet, les Carthaginois s'étaient repliés
derrière le pont, et, pour tromper les Barbares, le suffète avait
établi des postes nombreux sur l'autre rive.
Mâtho, s'avançant toujours, crut distinguer des enseignes puniques, car
des têtes de cheval qui ne bougeaient pas apparaissaient dans l'air,
fixées au sommet des hampes en faisceau que l'on ne pouvait voir; et il
entendit plus loin une grande rumeur, un bruit de chansons et de coupes
heurtées.
Ne sachant où il se trouvait, ni comment découvrir Spendius, tout
assailli d'angoisses, effaré, perdu dans les ténèbres, il s'en retourna
par le même chemin, plus impétueusement. L'aube blanchissait, quand
du haut de la montagne il aperçut la ville, avec les carcasses des
machines noircies par les flammes, comme des squelettes de géant qui
s'appuyaient aux murs.
Tout reposait dans un silence et dans un accablement extraordinaires.
Parmi ses soldats, au bord des tentes, des hommes presque nus dormaient
sur le dos, ou le front contre leur bras que soutenait leur cuirasse.
Quelques-uns décollaient de leurs jambes des bandelettes ensanglantées.
Ceux qui allaient mourir roulaient leur tête tout doucement; d'autres,
en se traînant, leur apportaient à boire. Le long des chemins étroits
les sentinelles marchaient pour se réchauffer, ou se tenaient la figure
tournée vers l'horizon, avec leur pique sur l'épaule, dans une attitude
farouche.
Mâtho trouva Spendius abrité sous un lambeau de toile que supportaient
deux bâtons par terre, le genou dans les mains, la tête basse.
Ils restèrent longtemps sans parler.
Enfin, Mâtho murmura: «--Vaincus!»
Spendius reprit d'une voix sombre: «--Oui, vaincus!»
Et à toutes les questions il répondait par des gestes désespérés.
Des soupirs, des râles arrivaient jusqu'à eux. Mâtho entr'ouvrit la
toile. Le spectacle des soldats lui rappela un autre désastre, au même
endroit, et en grinçant des dents:
«--Misérable! une fois déjà...»
Spendius l'interrompit:
«--Tu n'y étais pas, non plus!
«--C'est une malédiction! s'écria Mâtho. A la fin pourtant, je
l'atteindrai! je le vaincrai! je le tuerai! Ah! si j'avais été là!...»
L'idée d'avoir manqué la bataille le désespérait plus encore que
la défaite. Il arracha son glaive, le jeta par terre. «Comment les
Carthaginois vous ont-ils battus?»
L'ancien esclave se mit à raconter les manœuvres. Mâtho croyait les
voir, et il s'irritait. L'armée d'Utique, au lieu de courir vers le
pont, aurait dû prendre Hamilcar par derrière.
«--Eh! je le sais!» dit Spendius.
«--Il fallait doubler tes profondeurs, ne pas compromettre les vélites
contre la phalange, donner des issues aux éléphants. Au dernier moment
on pouvait tout regagner; rien ne forçait à fuir.»
Spendius répondit:
«--Je l'ai vu passer dans son grand manteau rouge, les bras levés, plus
haut que la poussière, comme un aigle qui volait au flanc des cohortes;
et, à tous les signes de sa tête, elles se resserraient, s'élançaient;
la foule nous a entraînés l'un vers l'autre; il me regardait; j'ai
senti dans mon cœur comme le froid d'une épée.
«--Il aura peut-être choisi le jour?» se disait tout bas Mâtho.
Ils s'interrogèrent, tâchant de découvrir ce qui avait amené le suffète
précisément dans la circonstance la plus défavorable. Pour atténuer
sa faute ou se redonner à lui-même du courage, Spendius avança qu'il
restait encore de l'espoir.
«--Qu'il n'en reste plus, n'importe!--dit Mâtho;--tout seul, je
continuerai la guerre!