s'avança vers Hamilcar pour écraser dans ses mains un rouleau de
métopion, tandis que deux autres lui frottaient les talons avec des
feuilles de baccaris. Il les repoussa: c'étaient des Cyrénéens de
mœurs infâmes, mais que l'on considérait à cause de leurs secrets.
Afin de montrer sa vigilance, le chef des odeurs offrit au suffète,
sur une cuiller d'électrum, un peu de malobathre à goûter; puis avec
une alêne il perça trois besoars indiens. Le maître, qui savait les
artifices, prit une corne pleine de baume, et, l'ayant approchée des
charbons, il la pencha sur sa robe: une tache brune y parut, c'était
une fraude. Alors il considéra le chef des odeurs fixement et, sans
rien dire, lui jeta la corne de gazelle en plein visage.
Si indigné qu'il fût des falsifications commises à son préjudice,
en apercevant des paquets de nard qu'on emballait pour les pays
d'outre-mer, il ordonna d'y mêler de l'antimoine, afin de le rendre
plus lourd.
Puis il demanda où se trouvaient trois boîtes de psagas, destinées à
son usage.
Le chef des odeurs avoua qu'il n'en savait rien, des soldats étaient
venus avec des couteaux, en hurlant; il leur avait ouvert les cases.
«--Tu les crains donc plus que moi!» s'écria le suffète; et à travers
la fumée, ses prunelles, comme des torches, étincelaient sur le grand
homme pâle qui commençait à comprendre. «Abdalonim! avant le coucher du
soleil tu le feras passer par les verges: déchire-le!»
Ce dommage, moindre que les autres, l'avait exaspéré; car, malgré ses
efforts pour les bannir de sa pensée, il retrouvait continuellement
les Barbares. Leurs débordements se confondaient avec la honte de sa
fille, et il en voulait à toute la maison de la connaître et de ne
pas la lui dire. Mais quelque chose le poussait à s'enfoncer dans son
malheur; et, pris d'une rage d'inquisition, il visita sous les hangars,
derrière la maison de commerce, les provisions de bitume, de bois,
d'ancres et de cordages, de miel et de cire, le magasin des étoffes,
les réserves de nourritures, le chantier des marbres, le grenier du
silphium.
Il alla de l'autre côté des jardins, inspecter, dans leurs cabanes,
les artisans domestiques dont on vendait les produits. Des tailleurs
brodaient des manteaux, d'autres tressaient des filets, d'autres
peignaient des coussins, découpaient des sandales, des ouvriers
d'Égypte avec un coquillage polissaient des papyrus, la navette des
tisserands claquait, les enclumes des armuriers retentissaient.
Hamilcar leur dit:
«--Battez des glaives! battez toujours! il m'en faudra.» Et il tira de
sa poitrine la peau d'antilope macérée dans les poisons pour qu'on lui
taillât une cuirasse plus solide que celles d'airain, et qui serait
inattaquable au fer et à la flamme.
Dès qu'il abordait les ouvriers, Abdalonim, afin de détourner sa
colère, tâchait de l'irriter contre eux en dénigrant leurs ouvrages par
des murmures.--«Quelle besogne! c'est une honte! Vraiment le maître est
trop bon.» Hamilcar, sans l'écouter, s'éloignait.
Il se ralentit, car de grands arbres calcinés d'un bout à l'autre,
comme on en trouve dans les bois où les pasteurs ont campé, barraient
les chemins; et les palissades étaient rompues, l'eau des rigoles se
perdait, des éclats de verre, des ossements de singes apparaissaient au
milieu des flaques bourbeuses. Quelque bribe d'étoffe çà et là pendait
aux buissons; sous les citronniers les fleurs pourries faisaient un
fumier jaune. En effet, les serviteurs avaient tout abandonné, croyant
que le maître ne reviendrait plus.
A chaque pas il découvrait quelque désastre nouveau, une preuve encore
de cette chose qu'il s'était interdit d'apprendre. Voilà maintenant
qu'il souillait ses brodequins de pourpre en écrasant des immondices;
et il ne tenait pas ces hommes, tous devant lui au bout d'une
catapulte, pour les faire voler en éclats! Il se sentait humilié de
les avoir défendus; c'était une duperie, une trahison; et comme il ne
pouvait se venger ni des soldats ni des anciens, ni de Salammbô, ni de
personne, et que sa colère cherchait quelqu'un, il condamna aux mines,
d'un seul coup, tous les esclaves des jardins.
Abdalonim frissonnait chaque fois qu'il le voyait se rapprocher des
parcs. Mais Hamilcar prit le sentier du moulin, d'où l'on entendait
sortir une mélopée lugubre.
Au milieu de la poussière les lourdes meules tournaient, c'est-à-dire
deux cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un
entonnoir, virait sur le second à l'aide de fortes barres. Avec leur
poitrine et leurs bras des hommes poussaient, tandis que d'autres,
attelés, tiraient. Le frottement de la bricole avait formé autour de
leurs aisselles des croûtes purulentes comme on en voit au garrot des
ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait à peine leurs reins,
en pendant par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue
queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, et
toutes leurs poitrines haletaient d'accord. Ils avaient sur la bouche
une muselière, pour qu'il leur fût impossible de manger la farine, et
des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les empêcher
d'en prendre.
A l'entrée du maître, les barres de bois craquèrent plus fort. Le
grain, en se broyant, grinçait. Plusieurs tombèrent sur les genoux; les
autres, continuant, passaient par-dessus.
Il demanda Giddenem, le gouverneur des esclaves; et ce personnage
parut, étalant sa dignité dans la richesse de son costume; car sa
tunique, fendue sur les côtés, était de pourpre fine, de lourds
anneaux tiraient ses oreilles, et, pour joindre les bandes d'étoffes
qui enveloppaient ses jambes, un lacet d'or, comme un serpent autour
d'un arbre, montait de ses chevilles à ses hanches. Il tenait dans ses
doigts, tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates pour
reconnaître les hommes sujets au mal sacré.
Hamilcar lui fit signe de détacher les muselières. Alors tous, avec des
cris de bêtes affamées, se ruèrent sur la farine, qu'ils dévoraient en
s'enfonçant le visage dans les tas.
«--Tu les exténues!» dit le suffète.
Giddenem répondit qu'il fallait cela pour les dompter.
«--Ce n'était guère la peine de t'envoyer à Syracuse dans l'école des
esclaves. Fais venir les autres!»
Et les cuisiniers, les sommeliers, les palefreniers, les coureurs,
les porteurs de litières, les hommes des étuves et les femmes avec
leurs enfants, tous se rangèrent dans le jardin sur une seule ligne,
depuis la maison de commerce jusqu'au parc des bêtes fauves. Ils
retenaient leur haleine. Un silence énorme emplissait Mégara. Le
soleil s'allongeait sur la lagune, au bas des catacombes. Les paons
piaulaient. Hamilcar, pas à pas, marchait.
«--Qu'ai-je à faire de ces vieux? dit-il;--vends-les! C'est trop de
Gaulois, ils sont ivrognes! et trop de Crétois, ils sont menteurs!
Achète-moi des Cappadociens, des Asiatiques et des Nègres.»
Il s'étonna du petit nombre des enfants.--«Chaque année, Giddenem, la
maison doit avoir des naissances! Tu laisseras toutes les nuits les
cases ouvertes, pour qu'ils se mêlent en liberté.»
Il se fit montrer ensuite les voleurs, les paresseux, les mutins. Il
distribuait des châtiments, avec des reproches à Giddenem; et Giddenem,
comme un taureau, baissait son front bas, où s'entre-croisaient deux
larges sourcils.
«--Tiens, Œil de Baal, dit-il, en désignant un Libyen robuste,--en
voilà un que l'on a surpris la corde au cou.»
«--Ah! tu veux mourir, fit dédaigneusement le suffète.
Et l'esclave d'un ton intrépide:
«--Oui!»
Alors, sans se soucier de l'exemple ni du dommage pécuniaire, Hamilcar
dit aux valets:
«--Emportez-le!»
Peut-être y avait-il dans sa pensée l'intention d'un sacrifice? C'était
un malheur qu'il s'infligeait afin d'en prévenir de plus terribles.
Giddenem avait caché les mutilés derrière les autres. Hamilcar les
aperçut.
«--Qui t'a coupé le bras, à toi?»
«--Les soldats, Œil de Baal.»
Puis, à un Samnite qui chancelait comme un héron blessé:
«--Et toi, qui t'a fait cela?»
C'était le gouverneur, en lui cassant la jambe avec une barre de fer.
Cette atrocité imbécile indigna le suffète; et, arrachant des mains de
Giddenem son collier de gagates:
«--Malédictions au chien qui blesse le troupeau! Estropier des
esclaves, bonté de Tanit! Ah! tu ruines ton maître! Qu'on l'étouffe
dans le fumier. Et ceux qui manquent? Où sont-ils? Les as-tu assassinés
avec les soldats?»
Sa figure était si terrible que toutes les femmes s'enfuirent. Les
esclaves se reculant faisaient un grand cercle autour d'eux; Giddenem
baisait frénétiquement ses sandales; Hamilcar, debout, restait les bras
levés sur lui.
Mais, l'intelligence lucide comme au plus fort des batailles, il se
rappelait mille choses odieuses, des ignominies dont il s'était
détourné; et, à la lueur de sa colère, comme aux fulgurations d'un
orage, il revoyait d'un seul coup tous ses désastres à la fois. Les
gouverneurs des campagnes avaient fui par terreur des soldats, par
connivence peut-être; tous le trompaient, depuis trop longtemps il se
contenait.
«--Qu'on les amène, cria-t-il, et marquez-les au front avec des fers
rouges, comme des lâches!»
Alors on apporta et l'on répandit au milieu du jardin des entraves,
des carcans, des couteaux, des chaînes pour les condamnés aux mines,
des cippes qui serraient les jambes, des numella qui enfermaient les
épaules, et des scorpions, fouets à triples lanières terminées par des
griffes en airain.
Tous furent placés la face vers le soleil, du côté du Moloch
dévorateur, étendus par terre sur le ventre ou sur le dos, et les
condamnés à la flagellation, debout contre les arbres, avec deux hommes
auprès d'eux, un qui comptait les coups, et un autre qui frappait.
Il frappait à deux bras; les lanières en sifflant faisaient voler
l'écorce des platanes. Le sang s'éparpillait en pluie dans les
feuillages, et des masses rouges se tordaient au pied des arbres
en hurlant. Ceux que l'on ferrait s'arrachaient le visage avec les
ongles. On entendait les vis de bois craquer; des heurts sourds
retentissaient; parfois un cri aigu, tout à coup, traversait l'air. Du
côté des cuisines, entre des vêtements en lambeaux et des chevelures
abattues, des hommes, avec des éventails, avivaient des charbons, et
une odeur de chair qui brûle passait. Les flagellés défaillant, mais
retenus par les liens de leurs bras, roulaient leur tête sur leurs
épaules en fermant les yeux. Les autres, qui regardaient, se mirent
à crier d'épouvante, et les lions, se rappelant peut-être le festin,
s'allongeaient en bâillant contre le bord des fosses.
On vit alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la
parcourait rapidement de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar
l'aperçut. Il lui sembla qu'elle levait les bras de son côté pour
demander grâce; avec un geste d'horreur il s'enfonça dans le parc des
éléphants.
Ces animaux faisaient l'orgueil des grandes maisons puniques. Ils
avaient porté les aïeux, triomphé dans les guerres, et on les vénérait
comme favoris du Soleil.
Ceux de Mégara étaient les plus forts de Carthage. Hamilcar, avant de
partir, avait exigé d'Abdalonim le serment qu'il les surveillerait.
Mais ils étaient morts de leurs mutilations; et trois seulement
restaient, couchés au milieu de la cour, sur la poussière, devant les
débris de leur mangeoire.
Ils le reconnurent et vinrent à lui.
L'un avait les oreilles horriblement fendues, l'autre au genou une
large plaie, et le troisième la trompe coupée.
Cependant ils le regardaient d'un air triste, comme des personnes
raisonnables, et celui qui n'avait plus de trompe, en baissant sa tête
énorme et pliant les jarrets, tâchait de le flatter doucement avec
l'extrémité hideuse de son moignon.
A cette caresse de l'animal, deux larmes lui jaillirent des yeux. Il
bondit sur Abdalonim.
«--Ah! misérable! la croix! la croix!»
Abdalonim, s'évanouissant, tomba par terre à la renverse.
Derrière les fabriques de pourpre, dont les lentes fumées bleues
montaient dans le ciel, un aboiement de chacal retentit; Hamilcar
s'arrêta.
La pensée de son fils, comme l'attouchement d'un dieu, l'avait tout
à coup calmé. C'était un prolongement de sa force, une continuation
indéfinie de sa personne qu'il entrevoyait, et les esclaves ne
comprenaient pas d'où lui était venu cet apaisement.
En se dirigeant vers les fabriques de pourpre, il passa devant
l'ergastule, longue maison de pierre noire, bâtie dans une fosse carrée
avec un petit chemin tout autour et quatre escaliers aux angles.
Pour achever son signal, Iddibal sans doute attendait la nuit. Rien
ne presse encore, songeait Hamilcar; et il descendit dans la prison.
Quelques-uns lui crièrent: «Retourne»; les plus hardis le suivirent.
La porte ouverte battait au vent. Le crépuscule entrait par les
meurtrières étroites, et l'on distinguait dans l'intérieur des chaînes
brisées pendant aux murs.
Voilà tout ce qui restait des captifs de guerre!
Hamilcar pâlit extraordinairement, et ceux qui étaient penchés en
dehors sur la fosse le virent qui s'appuyait d'une main contre le mur
pour ne pas tomber.
Mais le chacal, trois fois de suite, cria. Hamilcar releva la tête;
il ne proféra pas une parole, il ne fit pas un geste. Puis, quand le
soleil fut complètement couché, il disparut derrière la haie de nopals;
et le soir, à l'assemblée des riches, dans le temple d'Eschmoûn, il dit
en entrant:
«--Lumières des Baalim, j'accepte le commandement des forces puniques
contre l'armée des Barbares!»
VIII
LA BATAILLE DU MACAR
Dès le lendemain, il tira des Syssites deux cent vingt-trois mille
kikar d'or, il décréta un impôt de quatorze shekels sur les riches.
Les femmes mêmes contribuèrent; on payait pour les enfants, et,--chose
monstrueuse dans les habitudes carthaginoises,--il força les collègues
des prêtres à fournir de l'argent.
Il réclama tous les chevaux, tous les mulets, toutes les armes.
Quelques-uns voulurent dissimuler leurs richesses, on vendit leurs
biens; et, pour intimider l'avarice des autres, il donna soixante
armures et quinze cents gommor de farine, autant à lui seul que la
Compagnie de l'ivoire.
Il envoya dans la Ligurie acheter des soldats, trois mille montagnards
habitués à combattre des ours; d'avance on leur paya six lunes, à
quatre mines par jour.
Cependant il fallait une armée. Mais il n'accepta pas, comme Hannon,
tous les citoyens. Il repoussa d'abord les gens d'occupations
sédentaires, puis ceux qui avaient le ventre trop gros ou l'aspect
pusillanime; et il admit des hommes déshonorés, la crapule de Malqua,
des fils de Barbares, des affranchis. Pour récompense, il promit à des
Carthaginois nouveaux le droit de cité complet.
Son premier soin fut de réformer la Légion. Ces beaux jeunes hommes,
qui se considéraient comme la majesté militaire de la République, se
gouvernaient eux-mêmes. Il cassa leurs officiers; il les traitait
rudement, les faisait courir, sauter, monter tout d'une haleine la
pente de Byrsa, lancer des javelots, lutter corps à corps, coucher
la nuit sur les places. Leurs familles venaient les voir et les
plaignaient.
Il commanda des glaives plus courts, des brodequins plus forts. Il fixa
le nombre des valets et réduisit les bagages; et comme on gardait dans
le temple de Moloch trois cents pilums romains, malgré les réclamations
du pontife il les prit.
Avec ceux qui étaient revenus d'Utique et d'autres que les particuliers
possédaient, il organisa une phalange de soixante-douze éléphants et
les rendit formidables. Il arma leurs conducteurs d'un maillet et
d'un ciseau, afin de pouvoir dans la mêlée leur fendre le crâne s'ils
s'emportaient.
Il ne permit point que leurs généraux fussent nommés par le
Grand-Conseil. Les anciens tâchaient de lui objecter les lois, il
passait au travers; on n'osait plus murmurer, tout pliait sous la
violence de son génie.
A lui seul il se chargeait de la guerre, du gouvernement et des
finances; et, afin de prévenir les accusations, il demanda comme
examinateur de ses comptes le suffète Hannon.
Il faisait travailler aux remparts, et, pour avoir des pierres, démolir
les vieilles murailles intérieures, à présent inutiles. Mais la
différence des fortunes, remplaçant la hiérarchie des races, continuait
à maintenir séparés les fils des vaincus et ceux des conquérants; aussi
les patriciens virent d'un œil irrité la destruction de ces ruines,
tandis que la plèbe, sans trop savoir pourquoi, s'en réjouissait.
Les troupes en armes, du matin au soir, défilaient dans les rues; à
chaque moment on entendait sonner les trompettes; sur des chariots
passaient des boucliers, des tentes, des piques; les cours étaient
pleines de femmes qui déchiraient de la toile; l'ardeur de l'un à
l'autre se communiquait; l'âme d'Hamilcar emplissait la République.
Il avait divisé ses soldats par nombres pairs, en ayant soin de placer
dans la longueur des files, alternativement, un homme fort et un homme
faible, pour que le moins vigoureux ou le plus lâche fût conduit à la
fois et poussé par deux autres. Mais avec ses trois mille Ligures et
les meilleurs de Carthage, il ne put former qu'une phalange simple de
quatre mille quatre-vingt-seize hoplites, défendus par des casques de
bronze, et qui maniaient des sarisses de frêne, longues de quatorze
coudées.
Deux mille jeunes hommes portaient des frondes, un poignard et des
sandales. Il les renforça de huit cents autres armés d'un bouclier rond
et d'un glaive à la romaine.
La grosse cavalerie se composait des dix-neuf cents gardes qui
restaient de la Légion, couverts par des lames de bronze vermeil, comme
les Clinabares assyriens. Il avait de plus quatre cents archers à
cheval, de ceux qu'on appelait des Tarentins, avec des bonnets en peau
de belette, une hache à double tranchant et une tunique de cuir. Enfin
douze cents Nègres du quartier des caravanes, mêlés aux Clinabares,
devaient courir auprès des étalons en s'appuyant d'une main sur la
crinière. Tout était prêt, et cependant Hamilcar ne partait pas.
Souvent la nuit il sortait de Carthage, seul, et il s'enfonçait
plus loin que la lagune, vers les embouchures du Macar. Voulait-il
se joindre aux Mercenaires? Les Ligures campant sur les Mappales
entouraient sa maison.
Les appréhensions des riches parurent justifiées quand on vit, un jour,
trois cents Barbares s'approcher des murs. Le suffète leur ouvrit les
portes; c'étaient des transfuges; ils accouraient vers leur maître,
attirés par la crainte ou par la fidélité.
Le retour d'Hamilcar n'avait point surpris les Mercenaires; cet homme,
dans leurs idées, ne pouvait pas mourir. Il revenait pour accomplir ses
promesses: espérance qui n'avait rien d'absurde, tant l'abîme était
profond entre la patrie et l'armée. D'ailleurs, ils ne se croyaient
point coupables; on avait oublié le festin.
Les espions qu'ils surprirent les détrompèrent. Ce fut un triomphe pour
les acharnés; les tièdes même devinrent furieux. Puis les deux sièges
les accablaient d'ennui; rien n'avançait; mieux valait une bataille!
Aussi beaucoup d'hommes se débandaient, couraient la campagne. A la
nouvelle des armements ils revinrent; Mâtho en bondit de joie: «Enfin!
enfin!» s'écria-t-il.
Le ressentiment qu'il gardait à Salammbô se tourna contre Hamilcar.
Sa haine, maintenant, apercevait une proie déterminée; et comme la
vengeance devenait plus facile à concevoir, il croyait presque la tenir
et déjà s'y délectait. En même temps il était pris d'une tendresse
plus haute, dévoré par un désir plus âcre. Tour à tour il se voyait au
milieu des soldats, brandissant sur une pique la tête de suffète, puis
dans la chambre au lit de pourpre, serrant la vierge entre ses bras,
couvrant sa figure de baisers, passant ses mains sur ses grands cheveux
noirs; et cette imagination, qu'il savait irréalisable, le suppliciait.
Il se jura, puisque ses compagnons l'avaient nommé schalischim, de
conduire la guerre; la certitude qu'il n'en reviendrait pas le poussait
à la rendre impitoyable.
Il arriva chez Spendius et lui dit:
«--Tu vas prendre tes hommes! J'amènerai les miens! Avertis Autharite!
Nous sommes perdus si Hamilcar nous attaque! M'entends-tu? Lève-toi!»
Spendius demeura stupéfait devant cet air d'autorité. Mâtho,
d'habitude, se laissait conduire, et les emportements qu'il avait eus
étaient vite retombés. Mais à présent il semblait tout à la fois plus
calme et plus terrible; une volonté superbe fulgurait dans ses yeux,
pareille à la flamme d'un sacrifice.
Le Grec n'écouta pas ses raisons. Il habitait une des tentes
carthaginoises à bordures de perles, buvait des boissons fraîches dans
des coupes d'argent, jouait au cottabe, laissait croître sa chevelure,
et conduisait le siège avec lenteur. Du reste il avait pratiqué des
intelligences dans la ville et ne voulait point partir, sûr qu'avant
peu de jours elle s'ouvrirait.
Narr'Havas, qui vagabondait entre les trois armées, se trouvait alors
près de lui. Il appuya son opinion, et même il blâma le Libyen de
vouloir, par un excès de courage, abandonner leur entreprise.
«--Va-t'en, si tu as peur!--s'écria Mâtho;--tu nous avais promis de
la poix, du soufre, des éléphants, des fantassins, des chevaux! où
sont-ils?»
Narr'Havas lui rappela qu'il avait exterminé les dernières cohortes
d'Hannon;--quant aux éléphants, on les chassait dans les bois, il
armait les fantassins, les chevaux étaient en marche; et le Numide, en
caressant la plume d'autruche qui lui retombait sur l'épaule, roulait
ses yeux comme une femme et souriait d'une manière irritante. Mâtho,
devant lui, ne trouvait rien à répondre.
Un homme que l'on ne connaissait pas entra, mouillé de sueur, effaré,
les pieds saignants, la ceinture dénouée; sa respiration secouait ses
flancs maigres à les faire éclater, et tout en parlant un dialecte
inintelligible, il ouvrait de grands yeux, comme s'il eût raconté
quelque bataille. Le roi bondit dehors et appela ses cavaliers.
Ils se rangèrent dans la plaine, en formant un cercle devant lui.
Narr'Havas, à cheval, baissait la tête et se mordait les lèvres. Enfin
il sépara ses hommes en deux moitiés, dit à la première de l'attendre;
puis, d'un geste impérieux enlevant les autres au galop, il disparut
dans l'horizon, du côté des montagnes.
«--Maître, murmura Spendius,--je n'aime pas ces hasards
extraordinaires, le suffète qui revient, Narr'Havas qui s'en va...»
«--Eh? qu'importe!» fit dédaigneusement Mâtho.
C'était une raison de plus pour prévenir Hamilcar en rejoignant
Autharite. Mais si l'on abandonnait le siège des villes, leurs
habitants sortiraient, les attaqueraient par derrière, et l'on aurait
en face les Carthaginois. Après beaucoup de paroles, les mesures
suivantes furent résolues et immédiatement exécutées.
Spendius avec quinze mille hommes se porta jusqu'au pont bâti sur le
Macar, à trois milles d'Utique; on en fortifia les angles par quatre
tours énormes garnies de catapultes. Avec des troncs d'arbres, des pans
de roches, des entre-lacs d'épines et des murs de pierres, on boucha
dans les montagnes tous les sentiers, toutes les gorges; sur leurs
sommets on entassa des herbes qu'on allumerait pour servir de signaux,
et des pasteurs habiles à voir de loin, de place en place, y furent
postés.
Sans doute Hamilcar ne prendrait pas comme Hannon par la montagne des
Eaux-Chaudes. Il devait penser qu'Autharite, maître de l'intérieur, lui
fermerait la route. Puis, un échec au début de la campagne le perdrait,
tandis que la victoire serait à recommencer bientôt, les Mercenaires
étant plus loin. Il pouvait encore débarquer au cap des Raisins, et
de là marcher sur une des villes. Mais il se trouvait alors entre les
deux armées, imprudence dont il n'était pas capable avec des forces peu
nombreuses. Donc, il devait longer la base de l'Ariana, puis tourner
à gauche pour éviter les embouchures du Macar et venir droit au pont.
C'est là que Mâtho l'attendait.