Le chef des odeurs suaves, pâle et long comme un flambeau de cire,

s'avança vers Hamilcar pour écraser dans ses mains un rouleau de

métopion, tandis que deux autres lui frottaient les talons avec des

feuilles de baccaris. Il les repoussa: c'étaient des Cyrénéens de

mœurs infâmes, mais que l'on considérait à cause de leurs secrets.

Afin de montrer sa vigilance, le chef des odeurs offrit au suffète,

sur une cuiller d'électrum, un peu de malobathre à goûter; puis avec

une alêne il perça trois besoars indiens. Le maître, qui savait les

artifices, prit une corne pleine de baume, et, l'ayant approchée des

charbons, il la pencha sur sa robe: une tache brune y parut, c'était

une fraude. Alors il considéra le chef des odeurs fixement et, sans

rien dire, lui jeta la corne de gazelle en plein visage.

Si indigné qu'il fût des falsifications commises à son préjudice,

en apercevant des paquets de nard qu'on emballait pour les pays

d'outre-mer, il ordonna d'y mêler de l'antimoine, afin de le rendre

plus lourd.

Puis il demanda où se trouvaient trois boîtes de psagas, destinées à

son usage.

Le chef des odeurs avoua qu'il n'en savait rien, des soldats étaient

venus avec des couteaux, en hurlant; il leur avait ouvert les cases.

«--Tu les crains donc plus que moi!» s'écria le suffète; et à travers

la fumée, ses prunelles, comme des torches, étincelaient sur le grand

homme pâle qui commençait à comprendre. «Abdalonim! avant le coucher du

soleil tu le feras passer par les verges: déchire-le!»

Ce dommage, moindre que les autres, l'avait exaspéré; car, malgré ses

efforts pour les bannir de sa pensée, il retrouvait continuellement

les Barbares. Leurs débordements se confondaient avec la honte de sa

fille, et il en voulait à toute la maison de la connaître et de ne

pas la lui dire. Mais quelque chose le poussait à s'enfoncer dans son

malheur; et, pris d'une rage d'inquisition, il visita sous les hangars,

derrière la maison de commerce, les provisions de bitume, de bois,

d'ancres et de cordages, de miel et de cire, le magasin des étoffes,

les réserves de nourritures, le chantier des marbres, le grenier du

silphium.

Il alla de l'autre côté des jardins, inspecter, dans leurs cabanes,

les artisans domestiques dont on vendait les produits. Des tailleurs

brodaient des manteaux, d'autres tressaient des filets, d'autres

peignaient des coussins, découpaient des sandales, des ouvriers

d'Égypte avec un coquillage polissaient des papyrus, la navette des

tisserands claquait, les enclumes des armuriers retentissaient.

Hamilcar leur dit:

«--Battez des glaives! battez toujours! il m'en faudra.» Et il tira de

sa poitrine la peau d'antilope macérée dans les poisons pour qu'on lui

taillât une cuirasse plus solide que celles d'airain, et qui serait

inattaquable au fer et à la flamme.

Dès qu'il abordait les ouvriers, Abdalonim, afin de détourner sa

colère, tâchait de l'irriter contre eux en dénigrant leurs ouvrages par

des murmures.--«Quelle besogne! c'est une honte! Vraiment le maître est

trop bon.» Hamilcar, sans l'écouter, s'éloignait.

Il se ralentit, car de grands arbres calcinés d'un bout à l'autre,

comme on en trouve dans les bois où les pasteurs ont campé, barraient

les chemins; et les palissades étaient rompues, l'eau des rigoles se

perdait, des éclats de verre, des ossements de singes apparaissaient au

milieu des flaques bourbeuses. Quelque bribe d'étoffe çà et là pendait

aux buissons; sous les citronniers les fleurs pourries faisaient un

fumier jaune. En effet, les serviteurs avaient tout abandonné, croyant

que le maître ne reviendrait plus.

A chaque pas il découvrait quelque désastre nouveau, une preuve encore

de cette chose qu'il s'était interdit d'apprendre. Voilà maintenant

qu'il souillait ses brodequins de pourpre en écrasant des immondices;

et il ne tenait pas ces hommes, tous devant lui au bout d'une

catapulte, pour les faire voler en éclats! Il se sentait humilié de

les avoir défendus; c'était une duperie, une trahison; et comme il ne

pouvait se venger ni des soldats ni des anciens, ni de Salammbô, ni de

personne, et que sa colère cherchait quelqu'un, il condamna aux mines,

d'un seul coup, tous les esclaves des jardins.

Abdalonim frissonnait chaque fois qu'il le voyait se rapprocher des

parcs. Mais Hamilcar prit le sentier du moulin, d'où l'on entendait

sortir une mélopée lugubre.

Au milieu de la poussière les lourdes meules tournaient, c'est-à-dire

deux cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un

entonnoir, virait sur le second à l'aide de fortes barres. Avec leur

poitrine et leurs bras des hommes poussaient, tandis que d'autres,

attelés, tiraient. Le frottement de la bricole avait formé autour de

leurs aisselles des croûtes purulentes comme on en voit au garrot des

ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait à peine leurs reins,

en pendant par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue

queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, et

toutes leurs poitrines haletaient d'accord. Ils avaient sur la bouche

une muselière, pour qu'il leur fût impossible de manger la farine, et

des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les empêcher

d'en prendre.

A l'entrée du maître, les barres de bois craquèrent plus fort. Le

grain, en se broyant, grinçait. Plusieurs tombèrent sur les genoux; les

autres, continuant, passaient par-dessus.

Il demanda Giddenem, le gouverneur des esclaves; et ce personnage

parut, étalant sa dignité dans la richesse de son costume; car sa

tunique, fendue sur les côtés, était de pourpre fine, de lourds

anneaux tiraient ses oreilles, et, pour joindre les bandes d'étoffes

qui enveloppaient ses jambes, un lacet d'or, comme un serpent autour

d'un arbre, montait de ses chevilles à ses hanches. Il tenait dans ses

doigts, tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates pour

reconnaître les hommes sujets au mal sacré.

Hamilcar lui fit signe de détacher les muselières. Alors tous, avec des

cris de bêtes affamées, se ruèrent sur la farine, qu'ils dévoraient en

s'enfonçant le visage dans les tas.

«--Tu les exténues!» dit le suffète.

Giddenem répondit qu'il fallait cela pour les dompter.

«--Ce n'était guère la peine de t'envoyer à Syracuse dans l'école des

esclaves. Fais venir les autres!»

Et les cuisiniers, les sommeliers, les palefreniers, les coureurs,

les porteurs de litières, les hommes des étuves et les femmes avec

leurs enfants, tous se rangèrent dans le jardin sur une seule ligne,

depuis la maison de commerce jusqu'au parc des bêtes fauves. Ils

retenaient leur haleine. Un silence énorme emplissait Mégara. Le

soleil s'allongeait sur la lagune, au bas des catacombes. Les paons

piaulaient. Hamilcar, pas à pas, marchait.

«--Qu'ai-je à faire de ces vieux? dit-il;--vends-les! C'est trop de

Gaulois, ils sont ivrognes! et trop de Crétois, ils sont menteurs!

Achète-moi des Cappadociens, des Asiatiques et des Nègres.»

Il s'étonna du petit nombre des enfants.--«Chaque année, Giddenem, la

maison doit avoir des naissances! Tu laisseras toutes les nuits les

cases ouvertes, pour qu'ils se mêlent en liberté.»

Il se fit montrer ensuite les voleurs, les paresseux, les mutins. Il

distribuait des châtiments, avec des reproches à Giddenem; et Giddenem,

comme un taureau, baissait son front bas, où s'entre-croisaient deux

larges sourcils.

«--Tiens, Œil de Baal, dit-il, en désignant un Libyen robuste,--en

voilà un que l'on a surpris la corde au cou.»

«--Ah! tu veux mourir, fit dédaigneusement le suffète.

Et l'esclave d'un ton intrépide:

«--Oui!»

Alors, sans se soucier de l'exemple ni du dommage pécuniaire, Hamilcar

dit aux valets:

«--Emportez-le!»

Peut-être y avait-il dans sa pensée l'intention d'un sacrifice? C'était

un malheur qu'il s'infligeait afin d'en prévenir de plus terribles.

Giddenem avait caché les mutilés derrière les autres. Hamilcar les

aperçut.

«--Qui t'a coupé le bras, à toi?»

«--Les soldats, Œil de Baal.»

Puis, à un Samnite qui chancelait comme un héron blessé:

«--Et toi, qui t'a fait cela?»

C'était le gouverneur, en lui cassant la jambe avec une barre de fer.

Cette atrocité imbécile indigna le suffète; et, arrachant des mains de

Giddenem son collier de gagates:

«--Malédictions au chien qui blesse le troupeau! Estropier des

esclaves, bonté de Tanit! Ah! tu ruines ton maître! Qu'on l'étouffe

dans le fumier. Et ceux qui manquent? Où sont-ils? Les as-tu assassinés

avec les soldats?»

Sa figure était si terrible que toutes les femmes s'enfuirent. Les

esclaves se reculant faisaient un grand cercle autour d'eux; Giddenem

baisait frénétiquement ses sandales; Hamilcar, debout, restait les bras

levés sur lui.

Mais, l'intelligence lucide comme au plus fort des batailles, il se

rappelait mille choses odieuses, des ignominies dont il s'était

détourné; et, à la lueur de sa colère, comme aux fulgurations d'un

orage, il revoyait d'un seul coup tous ses désastres à la fois. Les

gouverneurs des campagnes avaient fui par terreur des soldats, par

connivence peut-être; tous le trompaient, depuis trop longtemps il se

contenait.

«--Qu'on les amène, cria-t-il, et marquez-les au front avec des fers

rouges, comme des lâches!»

Alors on apporta et l'on répandit au milieu du jardin des entraves,

des carcans, des couteaux, des chaînes pour les condamnés aux mines,

des cippes qui serraient les jambes, des numella qui enfermaient les

épaules, et des scorpions, fouets à triples lanières terminées par des

griffes en airain.

Tous furent placés la face vers le soleil, du côté du Moloch

dévorateur, étendus par terre sur le ventre ou sur le dos, et les

condamnés à la flagellation, debout contre les arbres, avec deux hommes

auprès d'eux, un qui comptait les coups, et un autre qui frappait.

Il frappait à deux bras; les lanières en sifflant faisaient voler

l'écorce des platanes. Le sang s'éparpillait en pluie dans les

feuillages, et des masses rouges se tordaient au pied des arbres

en hurlant. Ceux que l'on ferrait s'arrachaient le visage avec les

ongles. On entendait les vis de bois craquer; des heurts sourds

retentissaient; parfois un cri aigu, tout à coup, traversait l'air. Du

côté des cuisines, entre des vêtements en lambeaux et des chevelures

abattues, des hommes, avec des éventails, avivaient des charbons, et

une odeur de chair qui brûle passait. Les flagellés défaillant, mais

retenus par les liens de leurs bras, roulaient leur tête sur leurs

épaules en fermant les yeux. Les autres, qui regardaient, se mirent

à crier d'épouvante, et les lions, se rappelant peut-être le festin,

s'allongeaient en bâillant contre le bord des fosses.

On vit alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la

parcourait rapidement de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar

l'aperçut. Il lui sembla qu'elle levait les bras de son côté pour

demander grâce; avec un geste d'horreur il s'enfonça dans le parc des

éléphants.

Ces animaux faisaient l'orgueil des grandes maisons puniques. Ils

avaient porté les aïeux, triomphé dans les guerres, et on les vénérait

comme favoris du Soleil.

Ceux de Mégara étaient les plus forts de Carthage. Hamilcar, avant de

partir, avait exigé d'Abdalonim le serment qu'il les surveillerait.

Mais ils étaient morts de leurs mutilations; et trois seulement

restaient, couchés au milieu de la cour, sur la poussière, devant les

débris de leur mangeoire.

Ils le reconnurent et vinrent à lui.

L'un avait les oreilles horriblement fendues, l'autre au genou une

large plaie, et le troisième la trompe coupée.

Cependant ils le regardaient d'un air triste, comme des personnes

raisonnables, et celui qui n'avait plus de trompe, en baissant sa tête

énorme et pliant les jarrets, tâchait de le flatter doucement avec

l'extrémité hideuse de son moignon.

A cette caresse de l'animal, deux larmes lui jaillirent des yeux. Il

bondit sur Abdalonim.

«--Ah! misérable! la croix! la croix!»

Abdalonim, s'évanouissant, tomba par terre à la renverse.

Derrière les fabriques de pourpre, dont les lentes fumées bleues

montaient dans le ciel, un aboiement de chacal retentit; Hamilcar

s'arrêta.

La pensée de son fils, comme l'attouchement d'un dieu, l'avait tout

à coup calmé. C'était un prolongement de sa force, une continuation

indéfinie de sa personne qu'il entrevoyait, et les esclaves ne

comprenaient pas d'où lui était venu cet apaisement.

En se dirigeant vers les fabriques de pourpre, il passa devant

l'ergastule, longue maison de pierre noire, bâtie dans une fosse carrée

avec un petit chemin tout autour et quatre escaliers aux angles.

Pour achever son signal, Iddibal sans doute attendait la nuit. Rien

ne presse encore, songeait Hamilcar; et il descendit dans la prison.

Quelques-uns lui crièrent: «Retourne»; les plus hardis le suivirent.

La porte ouverte battait au vent. Le crépuscule entrait par les

meurtrières étroites, et l'on distinguait dans l'intérieur des chaînes

brisées pendant aux murs.

Voilà tout ce qui restait des captifs de guerre!

Hamilcar pâlit extraordinairement, et ceux qui étaient penchés en

dehors sur la fosse le virent qui s'appuyait d'une main contre le mur

pour ne pas tomber.

Mais le chacal, trois fois de suite, cria. Hamilcar releva la tête;

il ne proféra pas une parole, il ne fit pas un geste. Puis, quand le

soleil fut complètement couché, il disparut derrière la haie de nopals;

et le soir, à l'assemblée des riches, dans le temple d'Eschmoûn, il dit

en entrant:

«--Lumières des Baalim, j'accepte le commandement des forces puniques

contre l'armée des Barbares!»

VIII

LA BATAILLE DU MACAR

Dès le lendemain, il tira des Syssites deux cent vingt-trois mille

kikar d'or, il décréta un impôt de quatorze shekels sur les riches.

Les femmes mêmes contribuèrent; on payait pour les enfants, et,--chose

monstrueuse dans les habitudes carthaginoises,--il força les collègues

des prêtres à fournir de l'argent.

Il réclama tous les chevaux, tous les mulets, toutes les armes.

Quelques-uns voulurent dissimuler leurs richesses, on vendit leurs

biens; et, pour intimider l'avarice des autres, il donna soixante

armures et quinze cents gommor de farine, autant à lui seul que la

Compagnie de l'ivoire.

Il envoya dans la Ligurie acheter des soldats, trois mille montagnards

habitués à combattre des ours; d'avance on leur paya six lunes, à

quatre mines par jour.

Cependant il fallait une armée. Mais il n'accepta pas, comme Hannon,

tous les citoyens. Il repoussa d'abord les gens d'occupations

sédentaires, puis ceux qui avaient le ventre trop gros ou l'aspect

pusillanime; et il admit des hommes déshonorés, la crapule de Malqua,

des fils de Barbares, des affranchis. Pour récompense, il promit à des

Carthaginois nouveaux le droit de cité complet.

Son premier soin fut de réformer la Légion. Ces beaux jeunes hommes,

qui se considéraient comme la majesté militaire de la République, se

gouvernaient eux-mêmes. Il cassa leurs officiers; il les traitait

rudement, les faisait courir, sauter, monter tout d'une haleine la

pente de Byrsa, lancer des javelots, lutter corps à corps, coucher

la nuit sur les places. Leurs familles venaient les voir et les

plaignaient.

Il commanda des glaives plus courts, des brodequins plus forts. Il fixa

le nombre des valets et réduisit les bagages; et comme on gardait dans

le temple de Moloch trois cents pilums romains, malgré les réclamations

du pontife il les prit.

Avec ceux qui étaient revenus d'Utique et d'autres que les particuliers

possédaient, il organisa une phalange de soixante-douze éléphants et

les rendit formidables. Il arma leurs conducteurs d'un maillet et

d'un ciseau, afin de pouvoir dans la mêlée leur fendre le crâne s'ils

s'emportaient.

Il ne permit point que leurs généraux fussent nommés par le

Grand-Conseil. Les anciens tâchaient de lui objecter les lois, il

passait au travers; on n'osait plus murmurer, tout pliait sous la

violence de son génie.

A lui seul il se chargeait de la guerre, du gouvernement et des

finances; et, afin de prévenir les accusations, il demanda comme

examinateur de ses comptes le suffète Hannon.

Il faisait travailler aux remparts, et, pour avoir des pierres, démolir

les vieilles murailles intérieures, à présent inutiles. Mais la

différence des fortunes, remplaçant la hiérarchie des races, continuait

à maintenir séparés les fils des vaincus et ceux des conquérants; aussi

les patriciens virent d'un œil irrité la destruction de ces ruines,

tandis que la plèbe, sans trop savoir pourquoi, s'en réjouissait.

Les troupes en armes, du matin au soir, défilaient dans les rues; à

chaque moment on entendait sonner les trompettes; sur des chariots

passaient des boucliers, des tentes, des piques; les cours étaient

pleines de femmes qui déchiraient de la toile; l'ardeur de l'un à

l'autre se communiquait; l'âme d'Hamilcar emplissait la République.

Il avait divisé ses soldats par nombres pairs, en ayant soin de placer

dans la longueur des files, alternativement, un homme fort et un homme

faible, pour que le moins vigoureux ou le plus lâche fût conduit à la

fois et poussé par deux autres. Mais avec ses trois mille Ligures et

les meilleurs de Carthage, il ne put former qu'une phalange simple de

quatre mille quatre-vingt-seize hoplites, défendus par des casques de

bronze, et qui maniaient des sarisses de frêne, longues de quatorze

coudées.

Deux mille jeunes hommes portaient des frondes, un poignard et des

sandales. Il les renforça de huit cents autres armés d'un bouclier rond

et d'un glaive à la romaine.

La grosse cavalerie se composait des dix-neuf cents gardes qui

restaient de la Légion, couverts par des lames de bronze vermeil, comme

les Clinabares assyriens. Il avait de plus quatre cents archers à

cheval, de ceux qu'on appelait des Tarentins, avec des bonnets en peau

de belette, une hache à double tranchant et une tunique de cuir. Enfin

douze cents Nègres du quartier des caravanes, mêlés aux Clinabares,

devaient courir auprès des étalons en s'appuyant d'une main sur la

crinière. Tout était prêt, et cependant Hamilcar ne partait pas.

Souvent la nuit il sortait de Carthage, seul, et il s'enfonçait

plus loin que la lagune, vers les embouchures du Macar. Voulait-il

se joindre aux Mercenaires? Les Ligures campant sur les Mappales

entouraient sa maison.

Les appréhensions des riches parurent justifiées quand on vit, un jour,

trois cents Barbares s'approcher des murs. Le suffète leur ouvrit les

portes; c'étaient des transfuges; ils accouraient vers leur maître,

attirés par la crainte ou par la fidélité.

Le retour d'Hamilcar n'avait point surpris les Mercenaires; cet homme,

dans leurs idées, ne pouvait pas mourir. Il revenait pour accomplir ses

promesses: espérance qui n'avait rien d'absurde, tant l'abîme était

profond entre la patrie et l'armée. D'ailleurs, ils ne se croyaient

point coupables; on avait oublié le festin.

Les espions qu'ils surprirent les détrompèrent. Ce fut un triomphe pour

les acharnés; les tièdes même devinrent furieux. Puis les deux sièges

les accablaient d'ennui; rien n'avançait; mieux valait une bataille!

Aussi beaucoup d'hommes se débandaient, couraient la campagne. A la

nouvelle des armements ils revinrent; Mâtho en bondit de joie: «Enfin!

enfin!» s'écria-t-il.

Le ressentiment qu'il gardait à Salammbô se tourna contre Hamilcar.

Sa haine, maintenant, apercevait une proie déterminée; et comme la

vengeance devenait plus facile à concevoir, il croyait presque la tenir

et déjà s'y délectait. En même temps il était pris d'une tendresse

plus haute, dévoré par un désir plus âcre. Tour à tour il se voyait au

milieu des soldats, brandissant sur une pique la tête de suffète, puis

dans la chambre au lit de pourpre, serrant la vierge entre ses bras,

couvrant sa figure de baisers, passant ses mains sur ses grands cheveux

noirs; et cette imagination, qu'il savait irréalisable, le suppliciait.

Il se jura, puisque ses compagnons l'avaient nommé schalischim, de

conduire la guerre; la certitude qu'il n'en reviendrait pas le poussait

à la rendre impitoyable.

Il arriva chez Spendius et lui dit:

«--Tu vas prendre tes hommes! J'amènerai les miens! Avertis Autharite!

Nous sommes perdus si Hamilcar nous attaque! M'entends-tu? Lève-toi!»

Spendius demeura stupéfait devant cet air d'autorité. Mâtho,

d'habitude, se laissait conduire, et les emportements qu'il avait eus

étaient vite retombés. Mais à présent il semblait tout à la fois plus

calme et plus terrible; une volonté superbe fulgurait dans ses yeux,

pareille à la flamme d'un sacrifice.

Le Grec n'écouta pas ses raisons. Il habitait une des tentes

carthaginoises à bordures de perles, buvait des boissons fraîches dans

des coupes d'argent, jouait au cottabe, laissait croître sa chevelure,

et conduisait le siège avec lenteur. Du reste il avait pratiqué des

intelligences dans la ville et ne voulait point partir, sûr qu'avant

peu de jours elle s'ouvrirait.

Narr'Havas, qui vagabondait entre les trois armées, se trouvait alors

près de lui. Il appuya son opinion, et même il blâma le Libyen de

vouloir, par un excès de courage, abandonner leur entreprise.

«--Va-t'en, si tu as peur!--s'écria Mâtho;--tu nous avais promis de

la poix, du soufre, des éléphants, des fantassins, des chevaux! où

sont-ils?»

Narr'Havas lui rappela qu'il avait exterminé les dernières cohortes

d'Hannon;--quant aux éléphants, on les chassait dans les bois, il

armait les fantassins, les chevaux étaient en marche; et le Numide, en

caressant la plume d'autruche qui lui retombait sur l'épaule, roulait

ses yeux comme une femme et souriait d'une manière irritante. Mâtho,

devant lui, ne trouvait rien à répondre.

Un homme que l'on ne connaissait pas entra, mouillé de sueur, effaré,

les pieds saignants, la ceinture dénouée; sa respiration secouait ses

flancs maigres à les faire éclater, et tout en parlant un dialecte

inintelligible, il ouvrait de grands yeux, comme s'il eût raconté

quelque bataille. Le roi bondit dehors et appela ses cavaliers.

Ils se rangèrent dans la plaine, en formant un cercle devant lui.

Narr'Havas, à cheval, baissait la tête et se mordait les lèvres. Enfin

il sépara ses hommes en deux moitiés, dit à la première de l'attendre;

puis, d'un geste impérieux enlevant les autres au galop, il disparut

dans l'horizon, du côté des montagnes.

«--Maître, murmura Spendius,--je n'aime pas ces hasards

extraordinaires, le suffète qui revient, Narr'Havas qui s'en va...»

«--Eh? qu'importe!» fit dédaigneusement Mâtho.

C'était une raison de plus pour prévenir Hamilcar en rejoignant

Autharite. Mais si l'on abandonnait le siège des villes, leurs

habitants sortiraient, les attaqueraient par derrière, et l'on aurait

en face les Carthaginois. Après beaucoup de paroles, les mesures

suivantes furent résolues et immédiatement exécutées.

Spendius avec quinze mille hommes se porta jusqu'au pont bâti sur le

Macar, à trois milles d'Utique; on en fortifia les angles par quatre

tours énormes garnies de catapultes. Avec des troncs d'arbres, des pans

de roches, des entre-lacs d'épines et des murs de pierres, on boucha

dans les montagnes tous les sentiers, toutes les gorges; sur leurs

sommets on entassa des herbes qu'on allumerait pour servir de signaux,

et des pasteurs habiles à voir de loin, de place en place, y furent

postés.

Sans doute Hamilcar ne prendrait pas comme Hannon par la montagne des

Eaux-Chaudes. Il devait penser qu'Autharite, maître de l'intérieur, lui

fermerait la route. Puis, un échec au début de la campagne le perdrait,

tandis que la victoire serait à recommencer bientôt, les Mercenaires

étant plus loin. Il pouvait encore débarquer au cap des Raisins, et

de là marcher sur une des villes. Mais il se trouvait alors entre les

deux armées, imprudence dont il n'était pas capable avec des forces peu

nombreuses. Donc, il devait longer la base de l'Ariana, puis tourner

à gauche pour éviter les embouchures du Macar et venir droit au pont.

C'est là que Mâtho l'attendait.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 11 / 28 段