sonner de la trompette. Les trois juges de la ville parurent, au sommet
d'une tour, dans la baie des créneaux.
Les gens d'Utique ne voulaient point recevoir chez eux des hôtes aussi
bien armés. Hannon s'emporta. Enfin, ils consentirent à l'admettre avec
une faible escorte.
Les rues se trouvèrent trop étroites pour les éléphants. Il fallut les
laisser dehors.
Dès que le suffète fut dans la ville, les principaux le vinrent
saluer. Il se fit conduire aux étuves et appela ses cuisiniers.
Trois heures après, il était encore enfoncé dans l'huile de cinnamome
dont on avait rempli la vasque; et, tout en se baignant, il mangeait,
sur une peau de bœuf étendue, des langues de phénicoptères avec
des graines de pavot assaisonnées au miel. Près de lui, son médecin
grec, immobile dans une longue robe jaune, faisait de temps à autre
réchauffer l'étuve, et deux jeunes garçons, penchés sur les marches
du bassin, lui frottaient les jambes. Mais les soins de son corps
n'arrêtaient pas son amour de la chose publique, car il dictait
une lettre pour le Grand-Conseil, et, comme on venait de faire des
prisonniers, il se demandait quel châtiment terrible inventer.
«--Arrête!--dit-il à un esclave qui écrivait debout, dans le creux de
sa main.--Qu'on m'en amène! Je veux les voir.»
Et du fond de la salle emplie d'une vapeur blanchâtre où les torches
jetaient des taches rouges, on poussa trois Barbares: un Samnite, un
Spartiate et un Cappadocien.
«--Continue!» dit Hannon.
«--Réjouissez-vous, lumière des Baals! votre suffète a exterminé les
chiens voraces! Bénédictions sur la République! Ordonnez des prières!»
Il aperçut les captifs; et alors éclatant de rire:--Ah! ah! mes braves
de Sicca! Vous ne criez plus si fort aujourd'hui! C'est moi! Me
reconnaissez-vous? Où sont donc vos épées? Quels hommes terribles,
vraiment!» Et il feignait de se vouloir cacher, comme s'il en avait
eu peur.--«Vous demandiez des chevaux, des femmes, des terres, des
magistratures, sans doute, et des sacerdoces! Pourquoi pas? Eh bien, je
vous en fournirai, des terres, et dont jamais vous ne sortirez! On vous
mariera à des potences toutes neuves! Votre solde? on vous la fondra
dans la bouche en lingots de plomb! et je vous mettrai à de bonnes
places, très hautes, au milieu des nuages, pour être rapprochés des
aigles!»
Les trois Barbares, chevelus et couverts de guenilles, le regardaient,
sans comprendre ce qu'il disait. Blessés aux genoux, on les avait
saisis en leur jetant des cordes, et les grosses chaînes de leurs mains
traînaient, par le bout, sur les dalles. Hannon s'indigna de leur
impassibilité.
«--A genoux! à genoux! chacals! poussière! vermine! excréments! Et ils
ne répondent pas! Assez! Taisez-vous! Qu'on les écorche vifs! Non! tout
à l'heure!»
Il soufflait comme un hippopotame, en roulant ses yeux. L'huile
parfumée débordait sous la masse de son corps, et, se collant contre
les écailles de sa peau, à la lueur des torches, la faisait paraître
rose.
Il reprit:
«--Nous avons, pendant quatre jours, grandement souffert du soleil.
Au passage du Macar, des mulets se sont perdus. Malgré leur position,
le courage extraordinaire... Ah! Demonades! comme je souffre! Qu'on
réchauffe les briques, et qu'elles soient rouges!»
On entendit un bruit de râteaux et de fourneaux. L'encens fuma plus
fort dans les larges cassolettes; et les masseurs tout nus, qui
suaient comme des éponges, lui écrasèrent sur les articulations une
pâte composée avec du froment, du soufre, du vin noir, du lait de
chienne, de la myrrhe, du galbanum et du styrax. Une soif incessante
le dévorait; l'homme vêtu de jaune ne céda pas à cette envie, et lui
tendant une coupe d'or où fumait un bouillon de vipère:
«--Bois!--dit-il,--pour que la force des serpents, nés du soleil,
pénètre dans la moelle de tes os, et prends courage, ô reflet des
Dieux! Tu sais, d'ailleurs, qu'un prêtre d'Eschmoûn observe autour du
Chien les étoiles cruelles d'où dérive ta maladie. Elles pâlissent
comme les macules de ta peau, et tu n'en dois pas mourir.
«--Oh! oui, n'est-ce pas?--répéta le suffète,--je n'en dois pas
mourir!» Et de ses lèvres violacées s'échappait une haleine plus
nauséabonde que l'exhalaison d'un cadavre. Deux charbons semblaient
brûler à la place de ses yeux, qui n'avaient plus de sourcils; un
amas de peau rugueuse lui pendait sur le front; ses deux oreilles, en
s'écartant de sa tête, commençaient à grandir; et les rides profondes
qui formaient des demi-cercles autour de ses narines lui donnaient
un aspect étrange et effrayant, l'air d'une bête farouche. Sa voix
dénaturée ressemblait à un rugissement; il dit:
«--Tu as peut-être raison, Demonades? En effet, voilà bien des ulcères
qui se sont fermés. Je me sens robuste. Tiens! regarde comme je mange!»
Et moins par gourmandise que par ostentation, et pour se prouver à
lui-même qu'il se portait bien, il entamait les farces de fromage et
d'origan, les poissons désossés, les courges, les huîtres, avec des
œufs, des raiforts, des truffes et des brochettes de petits oiseaux.
Tout en regardant les prisonniers, il se délectait dans l'imagination
de leur supplice. Cependant il se rappelait Sicca, et la rage de toutes
ses douleurs s'exhalait en injures contre ces trois hommes.
«--Ah! traîtres! ah! misérables! infâmes! maudits! Et vous m'outragiez,
moi! moi! le suffète! Leurs services, le prix de leur sang, comme ils
disent! Ah! oui! leur sang! leur sang!» Puis, se parlant à lui-même:
«Tous périront! on n'en vendra pas un seul! il vaudrait mieux les
conduire à Carthage! On me verrait... mais je n'ai pas, sans doute,
emporté assez de chaînes? Écris: Envoyez-moi.... Combien sont-ils?
qu'on aille le demander à Muthumbal! Va! pas de pitié! et qu'on
m'apporte dans des corbeilles toutes leurs mains coupées!»
Mais des cris bizarres, à la fois rauques et aigus, arrivaient dans
la salle, par-dessus la voix d'Hannon et le retentissement des plats
que l'on posait autour de lui. Ils redoublèrent et tout à coup le
barrissement furieux des éléphants éclata, comme si la bataille
recommençait. Un grand tumulte entourait la ville.
Les Carthaginois n'avaient point cherché à poursuivre les Barbares. Ils
s'étaient établis au pied des murs, avec leurs bagages, leurs valets,
tout leur train de satrapes; et ils se réjouissaient sous leurs
belles tentes à bordures de perles, tandis que le camp des Mercenaires
ne faisait plus dans la plaine qu'un amas de ruines. Spendius avait
repris son courage. Il expédia Zarxas vers Mâtho, parcourut les bois,
rallia ses hommes (les pertes n'étaient pas considérables),--et enragés
d'avoir été vaincus sans combattre, ils reformaient leurs lignes,
quand on découvrit une cuve de pétrole, abandonnée sans doute par les
Carthaginois. Alors Spendius fit enlever des porcs dans les métairies,
les barbouilla de bitume, y mit le feu et les poussa vers Utique.
Les éléphants, effrayés par ces flammes, s'enfuirent. Le terrain
montait, on leur jetait des javelots, ils revinrent en arrière;--et
à grands coups d'ivoire et sous leurs pieds, ils éventraient les
Carthaginois, les étouffaient, les aplatissaient. Derrière eux les
Barbares descendaient la colline; le camp punique, sans retranchements,
dès la première charge fut saccagé, et les Carthaginois se trouvèrent
écrasés contre les portes, car on ne voulut pas les ouvrir dans la peur
des Mercenaires.
Le jour se levait; du côté de l'Occident arrivèrent les fantassins
de Mâtho. En même temps des cavaliers parurent; c'était Narr'Havas
avec ses Numides. Sautant par-dessus les ravins et les buissons, ils
forçaient les fuyards comme des lévriers qui chassent des lièvres. Ce
changement de fortune interrompit le suffète. Il cria pour qu'on vînt
l'aider à sortir de l'étuve.
Les trois captifs étaient toujours devant lui. Un nègre (le même qui,
dans la bataille, portait son parasol) se pencha vers son oreille.
«--Eh bien?--répondit le suffète lentement. Ah! tue-les!» ajouta-t-il
d'un ton brusque
L'Éthiopien tira de sa ceinture un long poignard, et les trois têtes
tombèrent. Une d'elles, en rebondissant parmi les épluchures du festin,
alla sauter dans la vasque, et elle y flotta quelque temps, la bouche
ouverte, les yeux fixes. Les lueurs du matin entraient par les fentes
du mur; les trois corps, couchés sur leur poitrine, ruisselaient à
gros bouillons comme trois fontaines et une nappe de sang coulait sur
les mosaïques, sablées de poudre bleue. Le suffète trempa sa main dans
cette fange toute chaude, et il s'en frotta les genoux; c'était un
remède.
Le soir venu, il s'échappa de la ville avec son escorte, puis s'engagea
dans la montagne pour rejoindre son armée.
Il parvint à en retrouver les débris.
Quatre jours après, il était à Gorza, sur le haut d'un défilé, quand
les troupes de Spendius se présentèrent en bas. Vingt bonnes lances, en
attaquant le front de leur colonne, les eussent facilement arrêtées;
les Carthaginois les regardèrent passer, tout stupéfaits. Hannon
reconnut à l'arrière-garde le roi des Numides; Narr'Havas s'inclina
pour le saluer en faisant un signe qu'il ne comprit pas.
On s'en revint à Carthage avec toutes sortes de terreurs. On marchait
la nuit seulement; le jour, on se cachait dans les bois d'oliviers. A
chaque étape quelques-uns mouraient; ils se crurent perdus plusieurs
fois. Enfin ils atteignirent le cap Hermæum, où des vaisseaux vinrent
les prendre.
Hannon était si fatigué, si désespéré,--la perte des éléphants surtout
l'accablait,--qu'il demanda, pour en finir, du poison à Demonades.
D'ailleurs, il se sentait déjà tout étendu sur sa croix.
Carthage n'eut pas la force de s'indigner contre lui. On avait perdu
quatre cent mille neuf cent soixante-douze sicles d'argent, quinze
mille six cent vingt-trois shekels d'or, dix-huit éléphants, quatorze
membres du Grand-Conseil, trois cents riches, huit mille citoyens, du
blé pour trois lunes, un bagage considérable et toutes les machines
de guerre! La défection de Narr'Havas était certaine, les deux sièges
recommençaient. L'armée d'Autharite s'étendait maintenant de Tunis
à Rhadès. Du haut de l'Acropole, on apercevait dans la campagne de
longues fumées montant jusqu'au ciel; c'étaient les châteaux des riches
qui brûlaient.
Un homme, seul, aurait pu sauver la République. On se repentait de
l'avoir méconnu, et le parti de la paix lui-même vota des holocaustes
pour le retour d'Hamilcar.
La vue du zaïmph avait bouleversé Salammbô. Elle croyait, la nuit,
entendre les pas de la Déesse, et elle se réveillait épouvantée en
jetant des cris. Elle envoyait tous les jours porter de la nourriture
dans les temples. Taanach se fatiguait à exécuter ses ordres, et
Schahabarim ne la quittait plus.
VII
HAMILCAR BARCA
L'annonciateur des lunes, qui veillait toutes les nuits au haut du
temple d'Eschmoûn, pour signaler avec sa trompette les agitations de
l'astre, aperçut un matin, du côté de l'Occident, quelque chose de
semblable à un oiseau frôlant de ses longues ailes la surface de la mer.
C'était un navire à trois rangs de rames; il y avait à la proue un
cheval sculpté. Le soleil se levait; l'annonciateur des lunes mit sa
main devant les yeux; puis, saisissant à plein bras son clairon, il
poussa sur Carthage un grand cri d'airain.
De toutes les maisons des gens sortirent; on ne voulait pas en croire
les paroles, on se disputait, le môle était couvert de peuple. Enfin on
reconnut la trirème d'Hamilcar.
Elle s'avançait d'une façon orgueilleuse et farouche, l'antenne toute
droite, la voile bombée dans la longueur du mât, en fendant l'écume
autour d'elle; ses gigantesques avirons battaient l'eau en cadence; de
temps à autre l'extrémité de sa quille, faite comme un soc de charrue,
apparaissait; et sous l'éperon qui terminait sa proue, le cheval à
tête d'ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les
plaines de la mer.
Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et
l'on aperçut auprès du pilote un homme debout, tête nue; c'était lui,
le suffète Hamilcar! Il portait autour des flancs des lames de fer qui
reluisaient; un manteau rouge s'attachant à ses épaules laissait voir
ses bras; deux perles très longues pendaient à ses oreilles, et il
baissait sur sa poitrine sa barbe noire, touffue.
Cependant la galère ballottée au milieu des rochers côtoyait le môle,
et la foule la suivait sur les dalles en criant:
«--Salut! bénédiction! Œil de Khamon! ah! délivre-nous! C'est la
faute des riches! ils veulent te faire mourir! Prends garde à toi,
Barca!»
Il ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles
l'eût complètement assourdi. Mais quand il fut sous l'escalier qui
descendait de l'Acropole, Hamilcar releva la tête, et, les bras
croisés, il regarda le temple d'Eschmoûn. Sa vue monta plus haut
encore, dans le grand ciel pur; d'une voix âpre, il cria un ordre à
ses matelots; la trirème bondit; elle érafla l'idole établie à l'angle
du môle pour arrêter les tempêtes; et dans le port marchand plein
d'immondices, d'éclats de bois et d'écorces de fruits, elle refoulait,
éventrait les autres navires amarrés à des pieux et finissant par des
mâchoires de crocodile. Le peuple accourait, quelques-uns se jetèrent
à la nage. Déjà elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de
clous. La porte se leva, et la trirème disparut sous la voûte profonde.
Le port militaire était complètement séparé de la ville; quand des
ambassadeurs arrivaient, il leur fallait passer entre deux murailles,
dans un couloir qui débouchait à gauche, devant le temple de Khamon.
Cette grande place d'eau, ronde comme une coupe, avait une bordure
de quais où étaient bâties des loges abritant les navires. En avant
de chacune d'elles montaient deux colonnes, portant à leur chapiteau
des cornes d'Ammon, ce qui formait une continuité de portiques tout
autour du bassin. Au milieu, dans une île, s'élevait une maison pour le
suffète de la mer.
L'eau était si limpide que l'on apercevait le fond, pavé de cailloux
blancs. Le bruit des rues n'arrivait pas jusque-là, et Hamilcar, en
passant, reconnaissait les trirèmes qu'il avait autrefois commandées.
Il n'en restait plus qu'une vingtaine peut-être, à l'abri, par terre,
penchées sur le flanc ou droites sur la quille, avec des poupes très
hautes et des proues bombées, couvertes de dorures et de symboles
mystiques. Les chimères avaient perdu leurs ailes, les Dieux Patæques
leurs bras, les taureaux leurs cornes d'argent; et toutes à moitié
dépeintes, inertes, pourries, mais pleines d'histoire et exhalant
encore la senteur des voyages, comme des soldats mutilés qui revoient
leur maître, elles semblaient lui dire: «C'est nous! c'est nous! et toi
aussi tu es vaincu!»
Nul, hormis le suffète de la mer, ne pouvait entrer dans la
maison-amiral. Tant qu'on n'avait pas la preuve de sa mort, on le
considérait comme existant toujours. Les anciens évitaient par là un
maître de plus, et ils n'avaient pas manqué pour Hamilcar d'obéir à la
coutume.
Le suffète s'avança dans les appartements déserts. A chaque pas il
retrouvait des armures, des meubles, des objets connus qui l'étonnaient
cependant, et même sous le vestibule il y avait encore, dans une
cassolette, la cendre des parfums allumés au départ pour conjurer
Melkarth. Ce n'était pas ainsi qu'il espérait revenir! Tout ce qu'il
avait fait, tout ce qu'il avait vu se déroula dans sa mémoire:
les assauts, les incendies, les légions, les tempêtes, Drepanum,
Syracuse, Lilybée, le mont Etna, le plateau d'Éryx, cinq ans de
batailles,--jusqu'au jour funeste où, déposant les armes, on avait
perdu la Sicile. Puis il revoyait des bois de citronniers, des pasteurs
avec des chèvres sur des montagnes grises; et son cœur bondissait à
l'imagination d'une autre Carthage, établie là-bas. Ses projets, ses
souvenirs, bourdonnaient dans sa tête, encore étourdie par le tangage
du vaisseau; une angoisse l'accablait, et devenu faible tout à coup, il
sentit le besoin de se rapprocher des Dieux.
Alors il monta au dernier étage de sa maison; puis ayant retiré d'une
coquille d'or suspendue à son bras une spatule garnie de clous, il
ouvrit une petite chambre ovale.
De minces rondelles noires, encastrées dans la muraille et
transparentes comme du verre, l'éclairaient doucement. Entre les rangs
de ces disques égaux, des trous étaient creusés, pareils à ceux des
urnes dans les columbarium. Ils contenaient chacun une pierre ronde,
obscure, et qui paraissait très lourde. Les gens d'un esprit supérieur,
seuls, honoraient ces abaddirs, tombés de la lune. Par leur chute, ils
signifiaient les astres, le ciel, le feu; par leur couleur, la nuit
ténébreuse, et par leur densité, la cohésion des choses terrestres. Une
atmosphère étouffante emplissait ce lieu mystique. Du sable marin, que
le vent avait poussé sans doute à travers la porte, blanchissait un peu
les pierres rondes, posées dans les niches. Hamilcar, du bout de son
doigt, les compta les unes après les autres; puis il se cacha le visage
sous un voile de couleur safran, et, tombant à genoux, il s'étendit par
terre, les deux bras allongés.
Le jour extérieur frappait contre les feuilles de lattier noir. Des
arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues animaux se
dessinaient dans leur épaisseur diaphane; et la lumière arrivait,
effrayante et pacifique cependant, comme elle doit être par derrière le
soleil, dans les mornes espaces des créations futures. Il s'efforçait
à bannir de sa pensée toutes les formes, tous les symboles et les
appellations des Dieux, afin de mieux saisir l'esprit immuable que
les apparences dérobaient. Quelque chose des vitalités planétaires le
pénétrait, tandis qu'il sentait pour la mort et pour tous les hasards
un dédain plus savant et plus intime.
Quand il se releva il était plein d'une intrépidité sereine,
invulnérable à la miséricorde, à la crainte,--et comme sa poitrine
étouffait, il alla sur le sommet de la tour qui dominait Carthage.
La ville descendait en se creusant par une courbe longue, avec ses
coupoles, ses temples, ses toits d'or, ses maisons, ses touffes de
palmiers, çà et là, ses boules de verre d'où jaillissaient des feux,
et les remparts faisaient comme la gigantesque bordure de cette corne
d'abondance qui s'épanchait vers lui. Il apercevait en bas les ports,
les places, l'intérieur des cours, le dessin des rues, les hommes tout
petits presque à ras des dalles. Ah! si Hannon n'était pas arrivé trop
tard le matin des îles Ægates! Ses yeux plongèrent dans l'extrême
horizon, et il tendit du côté de Rome ses deux bras frémissants.
La multitude occupait les degrés de l'Acropole. Sur la place de Khamon
on se poussait pour voir le suffète sortir, les terrasses peu à peu se
chargeaient de monde; quelques-uns le reconnurent, on le saluait; il se
retira, afin d'irriter mieux l'impatience du peuple.
Hamilcar trouva en bas, dans la salle, les hommes les plus importants
de son parti: Istatten, Subeldia, Hictamon, Yeoubas, et d'autres. Ils
lui racontèrent tout ce qui s'était passé depuis la conclusion de la
paix: l'avarice des anciens, le départ des soldats, leur retour, leurs
exigences, la capture de Giscon, le vol du zaïmph, Utique secourue,
puis abandonnée; mais aucun n'osa lui dire les événements qui le
concernaient. Enfin on se sépara, pour se revoir pendant la nuit, à
l'assemblée des anciens, dans le temple de Moloch.
Ils venaient de sortir quand un tumulte s'éleva en dehors, à la porte.
Malgré les serviteurs, quelqu'un voulait entrer; et comme le tapage
redoublait, Hamilcar commanda d'introduire l'inconnu.
On vit paraître une vieille négresse, cassée, ridée, tremblante, l'air
stupide, et enveloppée jusqu'aux talons dans de larges voiles bleus.
Elle s'avança en face du suffète, ils se regardèrent l'un l'autre
quelque temps; tout à coup Hamilcar tressaillit; sur un geste de sa
main, les esclaves s'en allèrent. Alors, lui faisant signe de marcher
avec précaution, il l'entraîna par le bras dans une chambre lointaine.
La négresse se jeta par terre, à ses pieds pour les baiser; il la
releva brutalement.
«--Où l'as-tu laissé, Iddibal?
«--Là-bas, maître»; et en se débarrassant de ses voiles, avec sa manche
elle se frotta la figure; la couleur noire, le tremblement sénile, la
taille courbée, tout disparut.
C'était un robuste vieillard, dont la peau semblait tannée par le
sable, le vent et la mer. Une houppe de cheveux blancs se levait sur
son crâne, comme l'aigrette d'un oiseau; et, d'un coup d'œil ironique,
il montrait par terre le déguisement tombé.
«--Tu as bien fait, Iddibal! C'est bien!» Puis, comme le perçant de son
regard aigu: «Aucun encore ne se doute?...»
Le vieillard lui jura par les Cabires que le mystère était gardé.
Ils ne quittaient pas leur cabane à trois jours d'Hadrumète, rivage
peuplé de tortues, avec des palmiers sur la dune.--«Et selon ton ordre,
ô maître! je lui apprends à lancer des javelots et à conduire des
attelages!
«--Il est fort, n'est-ce pas?
«--Oui, maître, et intrépide aussi! Il n'a peur ni des serpents, ni du
tonnerre, ni des fantômes. Il court pieds nus, comme un pâtre, sur le
bord des précipices.
«--Parle! parle!
«--Il invente des pièges pour les bêtes farouches. L'autre lune,
croirais-tu, il a surpris un aigle; il le traînait, et le sang
de l'oiseau et le sang de l'enfant s'éparpillaient dans l'air en
larges gouttes, telles que des roses emportées. La bête, furieuse,
l'enveloppait du battement de ses ailes; il l'étreignait contre sa
poitrine, et à mesure qu'elle agonisait, ses rires redoublaient,
éclatants et superbes comme des chocs d'épées.»
Hamilcar baissait la tête, ébloui par ces présages de grandeur.
«--Mais, depuis quelque temps, une inquiétude l'agite. Il regarde au
loin les voiles qui passent sur la mer; il est triste, il repousse le
pain, il s'informe des Dieux et il veut connaître Carthage.
«--Non, non! pas encore!» s'écria le suffète.
Le vieil esclave parut savoir le péril qui effrayait Hamilcar, et il
reprit:
«--Comment le retenir? Il me faut déjà lui faire des promesses, et
je ne suis venu à Carthage que pour lui acheter un poignard à manche
d'argent avec des perles tout autour.» Puis il conta qu'ayant aperçu
le suffète sur la terrasse, il s'était donné aux gardiens du port pour
une des femmes de Salammbô, afin de pénétrer jusqu'à lui.
Hamilcar resta longtemps comme perdu dans ses délibérations; enfin il
dit:
«--Demain tu te présenteras à Mégara, au coucher du soleil, derrière
les fabriques de pourpre, en imitant par trois fois le cri d'un chacal.
Si tu ne me vois pas, le premier jour de chaque lune tu reviendras
à Carthage. N'oublie rien! Aime-le! Maintenant, tu peux lui parler
d'Hamilcar.»
L'esclave reprit son costume, et ils sortirent ensemble de la maison et
du port.
Hamilcar continua seul à pied, sans escorte, car les réunions des
anciens étaient, dans les circonstances extraordinaires, toujours
secrètes, et l'on s'y rendait mystérieusement.
D'abord il longea la face orientale de l'Acropole, passa ensuite par le
Marché aux herbes, les galeries de Kinisdo, le Faubourg des parfumeurs.
Les rares lumières s'éteignaient, les rues plus larges se faisaient
silencieuses, puis des ombres glissèrent dans les ténèbres. Elles le
suivaient, d'autres survinrent, et toutes se dirigeaient comme lui du
côté des Mappales.
Le temple de Moloch était bâti au pied d'une gorge escarpée, dans un
endroit sinistre. On n'apercevait d'en bas que de hautes murailles
montant indéfiniment, telles que les parois d'un monstrueux tombeau. La
nuit était sombre, un brouillard grisâtre semblait peser sur la mer.
Elle battait contre la falaise avec un bruit de râles et de sanglots;
et des ombres peu à peu s'évanouissaient, comme si elles eussent passé
à travers les murs.
Mais sitôt qu'on avait franchi la porte, on se trouvait dans une vaste
cour quadrangulaire, que bordaient des arcades. Au milieu se levait une
masse d'architecture à huit pans égaux. Des coupoles la surmontaient
en se tassant autour d'un second étage qui supportait une manière de
rotonde, d'où s'élançait un cône à courbe rentrante, terminé par une
boule au sommet.