Tunis surtout exécrait Carthage! Plus vieille que la métropole, elle ne

lui pardonnait point sa grandeur; elle se tenait en face de ses murs,

accroupie dans la fange, au bord de l'eau, comme une bête venimeuse

qui la regardait. Les déportations, les massacres et les épidémies ne

l'affaiblissaient pas. Elle avait soutenu Archagate, fils d'Agathoclès.

Les mangeurs de choses immondes, tout de suite, y trouvèrent des armes.

Les courriers n'étaient pas encore partis, que dans les provinces une

joie universelle éclata. Sans rien attendre, on étrangla dans les bains

les intendants des maisons et les fonctionnaires de la République;

on retira des cavernes les vieilles armes que l'on cachait; avec le

fer des charrues on forgea des épées; les enfants sur les portes

aiguisaient des javelots, et les femmes donnèrent leurs colliers, leurs

bagues, leurs pendants d'oreilles, tout ce qui pouvait servir à la

destruction de Carthage. Chacun y voulait contribuer. Les paquets de

lances s'amoncelaient dans les bourgs, comme des gerbes de maïs. On

expédia des bestiaux et de l'argent. Mâtho paya vite aux Mercenaires

l'arrérage de leur solde; et cette idée de Spendius le fit nommer

général en chef, schalischim des Barbares.

En même temps, les secours d'hommes affluaient. D'abord parurent les

gens de race autochtone, puis les esclaves des campagnes. Des caravanes

de Nègres furent saisies, on les arma, et des marchands qui venaient

à Carthage, dans l'espoir d'un profit plus certain, se mêlèrent aux

Barbares. Il arrivait incessamment des bandes nombreuses. Des hauteurs

de l'Acropole on voyait l'armée qui grossissait.

Sur la plate-forme de l'aqueduc les gardes de la Légion étaient postés

en sentinelles; et près d'eux, de distance en distance, s'élevaient

des cuves en airain où bouillonnaient des flots d'asphalte. En bas,

dans la plaine, la grande foule s'agitait tumultueusement. Ils étaient

incertains, éprouvant cet embarras que la rencontre des murailles

inspire toujours aux Barbares.

Utique et Hippo-Zaryte refusèrent leur alliance. Colonies phéniciennes

comme Carthage, elles se gouvernaient elles-mêmes, et, dans les

traités que concluait la République, faisaient chaque fois admettre

des clauses pour les en distinguer. Cependant elles respectaient cette

sœur plus forte, qui les protégeait, et elles ne croyaient point qu'un

amas de Barbares fût capable de la vaincre; ils seraient au contraire

exterminés. Elles désiraient rester neutres et vivre tranquilles.

Mais leur position les rendait indispensables. Utique, au fond d'un

golfe, était commode pour amener dans Carthage les secours du dehors.

Si Utique seule était prise, Hippo-Zaryte, à six heures plus loin

sur la côte, la remplacerait, et la métropole, ainsi ravitaillée, se

trouverait inexpugnable.

Spendius voulait qu'on entreprît le siège immédiatement. Narr'Havas

s'y opposa; il fallait d'abord se porter sur la frontière. C'était

l'opinion des vétérans, celle de Mâtho lui-même, et il fut décidé

que Spendius irait attaquer Utique, Mâtho Hippo-Zaryte; le troisième

corps d'armée, s'appuyant à Tunis, occuperait la plaine de Carthage;

Autharite s'en chargea. Quant à Narr'Havas, il devait retourner dans

son royaume pour y prendre des éléphants, et avec sa cavalerie battre

les routes.

Les femmes crièrent bien fort à cette décision; elles convoitaient

les bijoux des dames puniques. Les Libyens aussi réclamèrent. On les

avait appelés contre Carthage, et voilà qu'on s'en allait! Les soldats

presque seuls partirent. Mâtho commandait ses compagnons avec les

Ibériens, les Lusitaniens, les hommes de l'Occident et des îles, et

tous ceux qui parlaient grec avaient demandé Spendius, à cause de son

esprit.

La stupéfaction fut grande quand on vit l'armée se mouvoir tout à

coup; puis elle s'allongea sous la montagne de l'Ariane, par le chemin

d'Utique, du côté de la mer. Un tronçon demeura devant Tunis, le reste

disparut, et il reparut sur l'autre bord du golfe, à la lisière des

bois, où il s'enfonça.

Ils étaient quatre-vingt mille hommes, peut-être. Les deux cités

tyriennes ne résisteraient pas; ils reviendraient sur Carthage.

Déjà une armée considérable l'entamait, en occupant l'isthme par

la base; et bientôt elle périrait affamée, car on ne pouvait vivre

sans l'auxiliaire des provinces, les citoyens ne payant pas, comme à

Rome, des contributions. Le génie politique manquait à Carthage. Son

éternel souci du gain l'empêchait d'avoir cette prudence que donnent

les ambitions plus hautes. Galère ancrée sur le sable libyque, elle

s'y maintenait à force de travail. Les nations, comme des flots,

mugissaient autour d'elle, et la moindre tempête ébranlait cette

formidable machine.

Le trésor se trouvait épuisé par la guerre romaine et par tout ce

qu'on avait gaspillé, perdu, tandis qu'on marchandait les Barbares.

Cependant il fallait des soldats, et pas un gouvernement ne se fiait

à la République! Ptolémée naguère lui avait refusé deux mille talents.

D'ailleurs, le rapt du voile les décourageait. Spendius l'avait bien

prévu.

Mais ce peuple, qui se sentait haï, étreignait sur son cœur son argent

et ses dieux; et son patriotisme était entretenu par la constitution

même de son gouvernement.

D'abord, le pouvoir dépendait de tous sans qu'aucun fût assez fort

pour l'accaparer. Les dettes particulières étaient considérées comme

dettes publiques. Les hommes de race chananéenne avaient le monopole

du commerce. En multipliant les bénéfices de la piraterie par ceux

de l'usure, en exploitant rudement les terres, les esclaves et les

pauvres, quelquefois on arrivait à la richesse. Seule, elle ouvrait

toutes les magistratures; et bien que la puissance et l'argent se

perpétuassent dans les mêmes familles, on tolérait l'oligarchie, parce

qu'on avait l'espoir d'y atteindre.

Les sociétés de commerçants, où l'on élaborait les lois, choisissaient

les inspecteurs des finances, qui, au sortir de leur charge, nommaient

les cent membres du Conseil des anciens, dépendant eux-mêmes de la

Grande-Assemblée, réunion générale de tous les riches. Quant aux deux

suffètes, à ces restes de rois, moindres que des consuls, ils étaient

pris le même jour dans deux familles distinctes. On les divisait par

toutes sortes de haines, pour qu'ils s'affaiblissent réciproquement.

Ils ne pouvaient délibérer sur la guerre; et, quand ils étaient

vaincus, le Grand-Conseil les crucifiait.

Donc la force de Carthage émanait des Syssites, c'est-à-dire d'une

grande cour au centre de Malqua, à l'endroit, disait-on, où avait

abordé la première barque des matelots phéniciens, la mer depuis

lors s'étant beaucoup retirée. C'était un assemblage de petites

chambres d'une architecture archaïque, en troncs de palmiers, avec des

encoignures de pierre, et séparées les unes des autres pour recevoir

isolément les différentes compagnies. Les riches se tassaient là tout

le jour, pour débattre leurs intérêts et ceux du gouvernement, depuis

la recherche du poivre jusqu'à l'extermination de Rome. Trois fois par

lune ils faisaient monter leurs lits sur la haute terrasse bordant le

mur de la cour; et d'en bas on les apercevait attablés dans les airs,

sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs doigts qui

se promenaient sur les viandes et leurs grandes boucles d'oreilles qui

se penchaient entre les buires,--tous forts et gras, à moitié nus,

heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros requins qui

s'ébattent dans la mer.

Mais à présent ils ne pouvaient dissimuler leurs inquiétudes, ils

étaient trop pâles; la foule qui les attendait aux portes les

escortait jusqu'à leurs palais pour en tirer quelque nouvelle. Comme

par les temps de peste, toutes les maisons étaient fermées; les rues

s'emplissaient, se vidaient soudain; on montait à l'Acropole, on

courait vers le port; chaque nuit le Grand-Conseil délibérait. Enfin

le peuple fut convoqué sur la place de Khamon, et l'on décida de s'en

remettre à Hannon, le vainqueur d'Hécatompyle.

C'était un homme dévot, rusé, impitoyable aux gens d'Afrique, un vrai

Carthaginois. Ses revenus égalaient ceux des Barca. Personne n'avait

une telle expérience dans les choses de l'administration.

Il décréta l'enrôlement de tous les citoyens valides, il plaça

des catapultes sur les tours, il exigea des provisions d'armes

exorbitantes, il ordonna même la construction de quatorze galères

dont on n'avait pas besoin; et il voulut que tout fût enregistré,

soigneusement écrit. Il se faisait transporter à l'arsenal, au phare,

dans le trésor des temples; on apercevait toujours sa grande litière

qui, en se balançant de gradin en gradin, montait les escaliers de

l'Acropole. Dans son palais, la nuit, comme il ne pouvait dormir,

pour se préparer à la bataille, il hurlait, d'une voix terrible, des

manœuvres de guerre.

Tout le monde, par excès de terreur, devenait brave. Les riches, dès

le chant des coqs, s'alignaient le long des Mappales; et, retroussant

leurs robes, ils s'exerçaient à manier la pique. Mais, faute

d'instructeur, on se disputait; ils s'asseyaient essoufflés sur les

tombes, puis recommençaient. Plusieurs même s'imposèrent un régime.

Les uns, s'imaginant qu'il fallait beaucoup manger pour acquérir des

forces, se gorgeaient, et d'autres, incommodés par leur corpulence,

s'exténuaient de jeûnes pour se faire maigrir.

Utique avait déjà réclamé plusieurs fois les secours de Carthage. Mais

Hannon ne voulait point partir tant que le dernier écrou manquait

aux machines de guerre. Il perdit encore trois lunes à équiper les

cent douze éléphants qui logeaient dans les remparts; c'étaient les

vainqueurs de Régulus; le peuple les chérissait; on ne pouvait trop

bien agir envers ces vieux amis. Hannon fit refondre les plaques

d'airain dont on garnissait leur poitrail, dorer leurs défenses,

élargir leurs tours, et tailler dans la pourpre la plus belle des

caparaçons bordés de franges très lourdes. Enfin, comme on appelait

leurs conducteurs des Indiens (d'après les premiers, sans doute, venus

des Indes), il ordonna que tous fussent costumés à la mode indienne,

c'est-à-dire avec bourrelet blanc autour des tempes et un petit caleçon

de byssus qui formait, par ses plis transversaux, comme les deux valves

d'une coquille appliquée sur les hanches.

L'armée d'Autharite restait toujours devant Tunis. Elle se cachait

derrière un mur fait avec la boue du lac et défendu au sommet par des

broussailles épineuses. Des nègres y avaient planté çà et là, sur de

grands bâtons, d'effroyables figures, masques humains composés avec des

plumes d'oiseaux, des têtes de chacals ou de serpents, qui bâillaient

vers l'ennemi pour l'épouvanter;--et, par ce moyen, s'estimant

invincibles, les Barbares dansaient, luttaient, jonglaient, convaincus

que Carthage ne tarderait pas à périr; un autre qu'Hannon eût écrasé

facilement cette multitude qu'embarrassaient des bestiaux et des

femmes; d'ailleurs, ils ne comprenaient aucune manœuvre, et Autharite

découragé n'en exigeait plus rien.

Ils s'écartaient, quand il passait en roulant ses gros yeux bleus.

Puis, arrivé au bord du lac, il retirait son sayon en poil de phoque,

dénouait la corde qui attachait ses longs cheveux rouges et les

trempait dans l'eau. Il regrettait de n'avoir pas déserté chez les

Romains avec les deux mille Gaulois du temple d'Eryx.

Souvent, au milieu du jour, le soleil perdait ses rayons tout à

coup. Alors, le golfe et la pleine mer semblaient immobiles comme du

plomb fondu. Un nuage de poussière brune, perpendiculairement étalé,

accourait en tourbillonnant; les palmiers se courbaient, le ciel

disparaissait, on entendait rebondir des pierres sur la croupe des

animaux; et le Gaulois, les lèvres collées contre les trous de sa

tente, râlait d'épuisement et de mélancolie. Il songeait à la senteur

des pâturages par les matins d'automne, à des flocons de neige,

aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard; et, fermant

ses paupières, il croyait apercevoir les feux des longues cabanes,

couvertes de paille, trembler sur les marais, au fond des bois.

D'autres que lui regrettaient la patrie, bien qu'elle ne fût pas aussi

lointaine. Les Carthaginois captifs pouvaient distinguer au delà

du golfe, sur les pentes de Byrsa, les velarium de leurs maisons,

étendus dans les cours. Mais des sentinelles marchaient autour d'eux

perpétuellement. On les avait tous attachés à une chaîne commune.

Chacun portait un carcan de fer, et la foule ne se fatiguait pas de

venir les regarder. Les femmes montraient aux petits enfants leurs

belles robes en lambeaux qui pendaient sur leurs membres amaigris.

Toutes les fois qu'Autharite considérait Giscon, une fureur le prenait

au souvenir de son injure; il l'eût tué sans le serment qu'il avait

fait à Narr'Havas. Alors il rentrait dans sa tente, buvait un mélange

d'orge et de cumin jusqu'à s'évanouir d'ivresse, puis se réveillait au

grand soleil, dévoré par une soif horrible.

Mâtho, cependant, assiégeait Hippo-Zaryte.

Mais la ville était protégée par un lac communiquant avec la mer.

Elle avait trois enceintes, et sur les hauteurs qui la dominaient

se développait un mur fortifié de tours. Jamais il n'avait commandé

de pareilles entreprises. Puis la pensée de Salammbô l'obsédait, et

il rêvait, dans les plaisirs de sa beauté, comme les délices d'une

vengeance qui le transportait d'orgueil. C'était un besoin de la

revoir âcre, furieux, permanent. Il songea même à s'offrir comme

parlementaire, espérant qu'une fois dans Carthage, il parviendrait

jusqu'à elle. Souvent il faisait sonner l'assaut, et, sans rien

attendre, s'élançait sur ce môle qu'on tâchait d'établir dans la mer.

Il arrachait les pierres avec ses mains, bouleversait, frappait,

enfonçait partout son épée. Les Barbares se précipitaient pêle-mêle;

les échelles rompaient avec un grand fracas, et des masses d'hommes

s'écroulaient dans l'eau qui rejaillissait en flots rouges contre les

murs; le tumulte s'affaiblissait, et les soldats s'éloignaient pour

recommencer.

Mâtho allait s'asseoir en dehors des tentes; il essuyait avec son bras

sa figure éclaboussée de sang,--et, tourné vers Carthage, il regardait

l'horizon.

En face de lui, dans les oliviers, les palmiers, les myrtes et les

platanes, s'étalaient deux larges étangs qui rejoignaient un autre

lac dont on n'apercevait pas les contours. Derrière une montagne

surgissaient d'autres montagnes et, au milieu du lac immense, se

dressait une île toute noire et de forme pyramidale. Sur la gauche,

à l'extrémité du golfe, des tas de sables semblaient de grandes

vagues blondes arrêtées, tandis que la mer, plate comme un dallage

de lapis-lazuli, montait insensiblement jusqu'au bord du ciel. La

verdure de la campagne disparaissait par endroits sous de longues

plaques jaunes; des caroubes brillaient comme des boutons de corail;

des pampres retombaient des sycomores; on entendait le murmure de

l'eau; des alouettes huppées sautaient, et les derniers feux du soleil

doraient la carapace des tortues sortant des joncs pour aspirer la

brise.

Mâtho poussait de grands soupirs. Il se couchait à plat ventre; il

enfonçait ses ongles dans la terre et il pleurait; il se sentait

misérable, chétif, abandonné. Jamais il ne la posséderait. Il ne

pouvait même s'emparer d'une ville.

La nuit, seul, dans sa tente, il contemplait le zaïmph. A quoi cette

chose des Dieux lui servait-elle? et des doutes survenaient dans la

pensée du Barbare. Puis, il lui semblait au contraire que le vêtement

de la Déesse dépendait de Salammbô, et qu'une partie de son âme y

flottait plus subtile qu'une haleine; et il le palpait, le humait, s'y

plongeait le visage, le baisait en sanglotant. Il s'en recouvrait les

épaules pour se faire illusion et se croire auprès d'elle.

Quelquefois il s'échappait tout à coup, enjambait les soldats qui

dormaient roulés dans leurs manteaux, s'élançait sur un cheval, et,

deux heures après, se trouvait à Utique dans la tente de Spendius.

D'abord, il parlait du siège; mais il n'était venu que pour soulager sa

douleur en causant de Salammbô; Spendius l'exhortait à la sagesse.

«--Repousse de ton âme ces misères qui la dégradent! Tu obéissais

autrefois? à présent tu commandes une armée, et si Carthage n'est pas

conquise, du moins on nous accordera des provinces; nous deviendrons

des rois!»

Mais, comment la possession du zaïmph ne leur donnait-elle pas la

victoire? D'après Spendius, il fallait attendre.

Mâtho s'imagina que le voile concernait exclusivement les hommes de

race chananéenne, et, dans sa subtilité de Barbare, il se disait: «Donc

le zaïmph ne fera rien pour moi; mais, puisqu'ils l'ont perdu, il ne

fera rien pour eux.»

Ensuite, un scrupule le troubla. Il avait peur, en adorant Aptouknos,

le dieu des Libyens, d'offenser Moloch; et il demanda timidement à

Spendius auquel des deux il serait bon de sacrifier un homme.

«--Sacrifie toujours!» dit Spendius, en riant.

Mâtho, qui ne comprenait point cette indifférence, soupçonna le Grec

d'avoir un génie dont il ne voulait pas parler.

Tous les cultes, comme toutes les races, se rencontraient dans ces

armées de Barbares, et l'on considérait les dieux des autres, car

ils effrayaient aussi. Plusieurs mêlaient à leur religion natale

des pratiques étrangères. On avait beau ne pas adorer les étoiles,

telle constellation étant funeste ou secourable, on lui faisait des

sacrifices; une amulette inconnue, trouvée par hasard dans un péril,

devenait une divinité; ou bien c'était un nom, rien qu'un nom, et que

l'on répétait sans même chercher à comprendre ce qu'il pouvait dire.

Mais, à force d'avoir pillé des temples, vu quantité de nations et

d'égorgements, beaucoup finissaient par ne plus croire qu'au destin et

à la mort; et chaque soir ils s'endormaient dans la placidité des bêtes

féroces. Spendius aurait craché sur les images de Jupiter Olympien;

cependant il redoutait de parler haut dans les ténèbres, et il ne

manquait pas, tous les jours, de se chausser d'abord du pied droit.

Il élevait, en face d'Utique, une longue terrasse quadrangulaire. Mais,

à mesure qu'elle montait, le rempart grandissait aussi; ce qui était

abattu par les uns, presque immédiatement se trouvait relevé par les

autres. Spendius ménageait ses hommes, rêvait des plans; il tâchait

de se rappeler les stratagèmes qu'il avait entendu raconter dans

ses voyages. Pourquoi Narr'Havas ne revenait-il pas? On était plein

d'inquiétudes.

Hannon avait terminé ses apprêts. Par une nuit sans lune, il fit,

sur des radeaux, traverser à ses éléphants et à ses soldats le golfe

de Carthage. Puis ils tournèrent la montagne des Eaux-Chaudes pour

éviter Autharite,--et continuèrent avec tant de lenteur qu'au lieu de

surprendre les Barbares un matin, comme avait calculé le suffète, on

n'arriva qu'en plein soleil, dans la troisième journée.

Utique avait, du côté de l'Orient, une plaine qui s'étendait jusqu'à

la grande lagune de Carthage; derrière elle débouchait à angle droit

une vallée comprise entre deux basses montagnes s'interrompant tout à

coup; les Barbares s'étaient campés plus loin sur la gauche, de manière

à bloquer le port; et ils dormaient dans leurs tentes (ce jour-là les

deux partis, trop las pour combattre, se reposaient), lorsque, au

tournant des collines, l'armée carthaginoise parut.

Des goujats munis de frondes étaient espacés sur les ailes. Les

gardes de la Légion, sous leurs armures en écailles d'or, formaient

la première ligne, avec leurs gros chevaux sans crinière, sans poils,

sans oreilles, et qui avaient au milieu du front une corne d'argent

pour les faire ressembler à des rhinocéros. Entre leurs escadrons,

des jeunes gens, coiffés d'un petit casque, balançaient dans chaque

main un javelot de frêne; les longues piques de la lourde infanterie

s'avançaient par derrière. Tous ces marchands avaient accumulé sur

leurs corps le plus d'armes possible: on en voyait qui portaient à la

fois une lance, une hache, une massue, deux glaives; d'autres, comme

des porcs-épics, étaient hérissés de dards, et leurs bras s'écartaient

de leurs cuirasses en lames de corne ou en plaques de fer. Enfin

apparurent les échafaudages des hautes machines: carrobalistes,

onagres, catapultes et scorpions, oscillant sur des chariots tirés

par des mulets et des quadriges de bœufs;--et à mesure que l'armée

se développait, les capitaines, en haletant, couraient de droite et

de gauche pour communiquer des ordres, faire joindre les files et

maintenir les intervalles. Ceux des anciens qui commandaient étaient

venus avec des casaques de pourpre dont les franges magnifiques

s'embarrassaient dans les courroies de leurs cothurnes. Leurs visages,

tout barbouillés de vermillon, reluisaient sous des casques énormes

surmontés de dieux; et, comme ils avaient des boucliers à bordure

d'ivoire couverte de pierreries, on aurait dit des soleils qui

passaient sur des murs d'airain.

Les Carthaginois manœuvraient si lourdement que les soldats, par

dérision, les engagèrent à s'asseoir. Ils criaient qu'ils allaient tout

à l'heure vider leurs gros ventres, épousseter la dorure de leur peau

et leur faire boire du fer.

Au haut du mât planté devant la tente de Spendius, un lambeau de toile

verte apparut: c'était le signal. L'armée carthaginoise y répondit par

un grand tapage de trompettes, de cymbales, de flûtes en os d'âne et de

tympanons. Déjà les Barbares avaient sauté en dehors des palissades. On

était à portée de javelot, face à face.

Un frondeur baléare s'avança d'un pas, posa dans sa lanière une de ses

balles d'argile, tourna son bras; un bouclier d'ivoire éclata, et les

deux armées se mêlèrent.

Avec la pointe des lances, les Grecs, en piquant les chevaux aux

naseaux, les firent se renverser sur leurs maîtres. Les esclaves qui

devaient lancer des pierres les avaient prises trop grosses; elles

retombaient près d'eux. Les fantassins puniques, en frappant de taille

avec leurs longues épées, se découvraient le flanc droit. Les Barbares

enfoncèrent leurs lignes; ils les égorgeaient à plein glaive; ils

trébuchaient sur les moribonds et les cadavres, tout aveuglés par le

sang qui leur jaillissait au visage. Ce tas de piques, de casques,

de cuirasses, d'épées et de membres confondus tournait sur soi-même,

s'élargissant et se serrant avec des contractions élastiques. Les

cohortes carthaginoises se trouèrent de plus en plus, leurs machines

ne pouvaient sortir des sables; enfin, la litière de suffète (sa

grande litière à pendeloques de cristal), que l'on apercevait, depuis

le commencement, balancée dans les soldats comme une barque sur les

flots, tout à coup sombra. Il était mort sans doute? Les Barbares se

trouvèrent seuls.

La poussière autour d'eux tombait et ils commençaient à chanter,

lorsque Hannon lui-même parut au haut d'un éléphant. Il était nu-tête,

sous un parasol de byssus, que portait un nègre derrière lui. Son

collier à plaques bleues battait sur les fleurs de sa tunique noire;

des cercles de diamants comprimaient ses bras, et, la bouche ouverte,

il brandissait une pique démesurée, épanouie par le bout comme un lotus

et plus brillante qu'un miroir. Aussitôt la terre s'ébranla,--et les

Barbares virent accourir, sur une seule ligne, tous les éléphants de

Carthage avec leurs défenses dorées, les oreilles peintes en bleu,

revêtus de bronze, et secouant par-dessus leurs caparaçons d'écarlate

des tours de cuir, où dans chacune trois archers tenaient un grand arc

ouvert.

A peine si les soldats avaient leurs armes; ils s'étaient rangés au

hasard. Une terreur les glaça; ils restèrent indécis.

Déjà, du haut des tours on leur jetait des javelots, des flèches, des

phalariques, des masses de plomb; quelques-uns, pour y monter, se

cramponnaient aux franges des caparaçons. Avec des coutelas on leur

abattait les mains, et ils tombaient à la renverse sur les glaives

tendus. Les piques trop faibles se rompaient, les éléphants passaient

dans les phalanges comme des sangliers dans des touffes d'herbes; ils

arrachèrent les pieux du camp avec leurs trompes, le traversèrent d'un

bout à l'autre en renversant les tentes sous leurs poitrails; tous les

Barbares avaient fui. Ils se cachaient dans les collines qui bordent la

vallée par où les Carthaginois étaient venus.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 7 / 28 段