lui pardonnait point sa grandeur; elle se tenait en face de ses murs,
accroupie dans la fange, au bord de l'eau, comme une bête venimeuse
qui la regardait. Les déportations, les massacres et les épidémies ne
l'affaiblissaient pas. Elle avait soutenu Archagate, fils d'Agathoclès.
Les mangeurs de choses immondes, tout de suite, y trouvèrent des armes.
Les courriers n'étaient pas encore partis, que dans les provinces une
joie universelle éclata. Sans rien attendre, on étrangla dans les bains
les intendants des maisons et les fonctionnaires de la République;
on retira des cavernes les vieilles armes que l'on cachait; avec le
fer des charrues on forgea des épées; les enfants sur les portes
aiguisaient des javelots, et les femmes donnèrent leurs colliers, leurs
bagues, leurs pendants d'oreilles, tout ce qui pouvait servir à la
destruction de Carthage. Chacun y voulait contribuer. Les paquets de
lances s'amoncelaient dans les bourgs, comme des gerbes de maïs. On
expédia des bestiaux et de l'argent. Mâtho paya vite aux Mercenaires
l'arrérage de leur solde; et cette idée de Spendius le fit nommer
général en chef, schalischim des Barbares.
En même temps, les secours d'hommes affluaient. D'abord parurent les
gens de race autochtone, puis les esclaves des campagnes. Des caravanes
de Nègres furent saisies, on les arma, et des marchands qui venaient
à Carthage, dans l'espoir d'un profit plus certain, se mêlèrent aux
Barbares. Il arrivait incessamment des bandes nombreuses. Des hauteurs
de l'Acropole on voyait l'armée qui grossissait.
Sur la plate-forme de l'aqueduc les gardes de la Légion étaient postés
en sentinelles; et près d'eux, de distance en distance, s'élevaient
des cuves en airain où bouillonnaient des flots d'asphalte. En bas,
dans la plaine, la grande foule s'agitait tumultueusement. Ils étaient
incertains, éprouvant cet embarras que la rencontre des murailles
inspire toujours aux Barbares.
Utique et Hippo-Zaryte refusèrent leur alliance. Colonies phéniciennes
comme Carthage, elles se gouvernaient elles-mêmes, et, dans les
traités que concluait la République, faisaient chaque fois admettre
des clauses pour les en distinguer. Cependant elles respectaient cette
sœur plus forte, qui les protégeait, et elles ne croyaient point qu'un
amas de Barbares fût capable de la vaincre; ils seraient au contraire
exterminés. Elles désiraient rester neutres et vivre tranquilles.
Mais leur position les rendait indispensables. Utique, au fond d'un
golfe, était commode pour amener dans Carthage les secours du dehors.
Si Utique seule était prise, Hippo-Zaryte, à six heures plus loin
sur la côte, la remplacerait, et la métropole, ainsi ravitaillée, se
trouverait inexpugnable.
Spendius voulait qu'on entreprît le siège immédiatement. Narr'Havas
s'y opposa; il fallait d'abord se porter sur la frontière. C'était
l'opinion des vétérans, celle de Mâtho lui-même, et il fut décidé
que Spendius irait attaquer Utique, Mâtho Hippo-Zaryte; le troisième
corps d'armée, s'appuyant à Tunis, occuperait la plaine de Carthage;
Autharite s'en chargea. Quant à Narr'Havas, il devait retourner dans
son royaume pour y prendre des éléphants, et avec sa cavalerie battre
les routes.
Les femmes crièrent bien fort à cette décision; elles convoitaient
les bijoux des dames puniques. Les Libyens aussi réclamèrent. On les
avait appelés contre Carthage, et voilà qu'on s'en allait! Les soldats
presque seuls partirent. Mâtho commandait ses compagnons avec les
Ibériens, les Lusitaniens, les hommes de l'Occident et des îles, et
tous ceux qui parlaient grec avaient demandé Spendius, à cause de son
esprit.
La stupéfaction fut grande quand on vit l'armée se mouvoir tout à
coup; puis elle s'allongea sous la montagne de l'Ariane, par le chemin
d'Utique, du côté de la mer. Un tronçon demeura devant Tunis, le reste
disparut, et il reparut sur l'autre bord du golfe, à la lisière des
bois, où il s'enfonça.
Ils étaient quatre-vingt mille hommes, peut-être. Les deux cités
tyriennes ne résisteraient pas; ils reviendraient sur Carthage.
Déjà une armée considérable l'entamait, en occupant l'isthme par
la base; et bientôt elle périrait affamée, car on ne pouvait vivre
sans l'auxiliaire des provinces, les citoyens ne payant pas, comme à
Rome, des contributions. Le génie politique manquait à Carthage. Son
éternel souci du gain l'empêchait d'avoir cette prudence que donnent
les ambitions plus hautes. Galère ancrée sur le sable libyque, elle
s'y maintenait à force de travail. Les nations, comme des flots,
mugissaient autour d'elle, et la moindre tempête ébranlait cette
formidable machine.
Le trésor se trouvait épuisé par la guerre romaine et par tout ce
qu'on avait gaspillé, perdu, tandis qu'on marchandait les Barbares.
Cependant il fallait des soldats, et pas un gouvernement ne se fiait
à la République! Ptolémée naguère lui avait refusé deux mille talents.
D'ailleurs, le rapt du voile les décourageait. Spendius l'avait bien
prévu.
Mais ce peuple, qui se sentait haï, étreignait sur son cœur son argent
et ses dieux; et son patriotisme était entretenu par la constitution
même de son gouvernement.
D'abord, le pouvoir dépendait de tous sans qu'aucun fût assez fort
pour l'accaparer. Les dettes particulières étaient considérées comme
dettes publiques. Les hommes de race chananéenne avaient le monopole
du commerce. En multipliant les bénéfices de la piraterie par ceux
de l'usure, en exploitant rudement les terres, les esclaves et les
pauvres, quelquefois on arrivait à la richesse. Seule, elle ouvrait
toutes les magistratures; et bien que la puissance et l'argent se
perpétuassent dans les mêmes familles, on tolérait l'oligarchie, parce
qu'on avait l'espoir d'y atteindre.
Les sociétés de commerçants, où l'on élaborait les lois, choisissaient
les inspecteurs des finances, qui, au sortir de leur charge, nommaient
les cent membres du Conseil des anciens, dépendant eux-mêmes de la
Grande-Assemblée, réunion générale de tous les riches. Quant aux deux
suffètes, à ces restes de rois, moindres que des consuls, ils étaient
pris le même jour dans deux familles distinctes. On les divisait par
toutes sortes de haines, pour qu'ils s'affaiblissent réciproquement.
Ils ne pouvaient délibérer sur la guerre; et, quand ils étaient
vaincus, le Grand-Conseil les crucifiait.
Donc la force de Carthage émanait des Syssites, c'est-à-dire d'une
grande cour au centre de Malqua, à l'endroit, disait-on, où avait
abordé la première barque des matelots phéniciens, la mer depuis
lors s'étant beaucoup retirée. C'était un assemblage de petites
chambres d'une architecture archaïque, en troncs de palmiers, avec des
encoignures de pierre, et séparées les unes des autres pour recevoir
isolément les différentes compagnies. Les riches se tassaient là tout
le jour, pour débattre leurs intérêts et ceux du gouvernement, depuis
la recherche du poivre jusqu'à l'extermination de Rome. Trois fois par
lune ils faisaient monter leurs lits sur la haute terrasse bordant le
mur de la cour; et d'en bas on les apercevait attablés dans les airs,
sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs doigts qui
se promenaient sur les viandes et leurs grandes boucles d'oreilles qui
se penchaient entre les buires,--tous forts et gras, à moitié nus,
heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros requins qui
s'ébattent dans la mer.
Mais à présent ils ne pouvaient dissimuler leurs inquiétudes, ils
étaient trop pâles; la foule qui les attendait aux portes les
escortait jusqu'à leurs palais pour en tirer quelque nouvelle. Comme
par les temps de peste, toutes les maisons étaient fermées; les rues
s'emplissaient, se vidaient soudain; on montait à l'Acropole, on
courait vers le port; chaque nuit le Grand-Conseil délibérait. Enfin
le peuple fut convoqué sur la place de Khamon, et l'on décida de s'en
remettre à Hannon, le vainqueur d'Hécatompyle.
C'était un homme dévot, rusé, impitoyable aux gens d'Afrique, un vrai
Carthaginois. Ses revenus égalaient ceux des Barca. Personne n'avait
une telle expérience dans les choses de l'administration.
Il décréta l'enrôlement de tous les citoyens valides, il plaça
des catapultes sur les tours, il exigea des provisions d'armes
exorbitantes, il ordonna même la construction de quatorze galères
dont on n'avait pas besoin; et il voulut que tout fût enregistré,
soigneusement écrit. Il se faisait transporter à l'arsenal, au phare,
dans le trésor des temples; on apercevait toujours sa grande litière
qui, en se balançant de gradin en gradin, montait les escaliers de
l'Acropole. Dans son palais, la nuit, comme il ne pouvait dormir,
pour se préparer à la bataille, il hurlait, d'une voix terrible, des
manœuvres de guerre.
Tout le monde, par excès de terreur, devenait brave. Les riches, dès
le chant des coqs, s'alignaient le long des Mappales; et, retroussant
leurs robes, ils s'exerçaient à manier la pique. Mais, faute
d'instructeur, on se disputait; ils s'asseyaient essoufflés sur les
tombes, puis recommençaient. Plusieurs même s'imposèrent un régime.
Les uns, s'imaginant qu'il fallait beaucoup manger pour acquérir des
forces, se gorgeaient, et d'autres, incommodés par leur corpulence,
s'exténuaient de jeûnes pour se faire maigrir.
Utique avait déjà réclamé plusieurs fois les secours de Carthage. Mais
Hannon ne voulait point partir tant que le dernier écrou manquait
aux machines de guerre. Il perdit encore trois lunes à équiper les
cent douze éléphants qui logeaient dans les remparts; c'étaient les
vainqueurs de Régulus; le peuple les chérissait; on ne pouvait trop
bien agir envers ces vieux amis. Hannon fit refondre les plaques
d'airain dont on garnissait leur poitrail, dorer leurs défenses,
élargir leurs tours, et tailler dans la pourpre la plus belle des
caparaçons bordés de franges très lourdes. Enfin, comme on appelait
leurs conducteurs des Indiens (d'après les premiers, sans doute, venus
des Indes), il ordonna que tous fussent costumés à la mode indienne,
c'est-à-dire avec bourrelet blanc autour des tempes et un petit caleçon
de byssus qui formait, par ses plis transversaux, comme les deux valves
d'une coquille appliquée sur les hanches.
L'armée d'Autharite restait toujours devant Tunis. Elle se cachait
derrière un mur fait avec la boue du lac et défendu au sommet par des
broussailles épineuses. Des nègres y avaient planté çà et là, sur de
grands bâtons, d'effroyables figures, masques humains composés avec des
plumes d'oiseaux, des têtes de chacals ou de serpents, qui bâillaient
vers l'ennemi pour l'épouvanter;--et, par ce moyen, s'estimant
invincibles, les Barbares dansaient, luttaient, jonglaient, convaincus
que Carthage ne tarderait pas à périr; un autre qu'Hannon eût écrasé
facilement cette multitude qu'embarrassaient des bestiaux et des
femmes; d'ailleurs, ils ne comprenaient aucune manœuvre, et Autharite
découragé n'en exigeait plus rien.
Ils s'écartaient, quand il passait en roulant ses gros yeux bleus.
Puis, arrivé au bord du lac, il retirait son sayon en poil de phoque,
dénouait la corde qui attachait ses longs cheveux rouges et les
trempait dans l'eau. Il regrettait de n'avoir pas déserté chez les
Romains avec les deux mille Gaulois du temple d'Eryx.
Souvent, au milieu du jour, le soleil perdait ses rayons tout à
coup. Alors, le golfe et la pleine mer semblaient immobiles comme du
plomb fondu. Un nuage de poussière brune, perpendiculairement étalé,
accourait en tourbillonnant; les palmiers se courbaient, le ciel
disparaissait, on entendait rebondir des pierres sur la croupe des
animaux; et le Gaulois, les lèvres collées contre les trous de sa
tente, râlait d'épuisement et de mélancolie. Il songeait à la senteur
des pâturages par les matins d'automne, à des flocons de neige,
aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard; et, fermant
ses paupières, il croyait apercevoir les feux des longues cabanes,
couvertes de paille, trembler sur les marais, au fond des bois.
D'autres que lui regrettaient la patrie, bien qu'elle ne fût pas aussi
lointaine. Les Carthaginois captifs pouvaient distinguer au delà
du golfe, sur les pentes de Byrsa, les velarium de leurs maisons,
étendus dans les cours. Mais des sentinelles marchaient autour d'eux
perpétuellement. On les avait tous attachés à une chaîne commune.
Chacun portait un carcan de fer, et la foule ne se fatiguait pas de
venir les regarder. Les femmes montraient aux petits enfants leurs
belles robes en lambeaux qui pendaient sur leurs membres amaigris.
Toutes les fois qu'Autharite considérait Giscon, une fureur le prenait
au souvenir de son injure; il l'eût tué sans le serment qu'il avait
fait à Narr'Havas. Alors il rentrait dans sa tente, buvait un mélange
d'orge et de cumin jusqu'à s'évanouir d'ivresse, puis se réveillait au
grand soleil, dévoré par une soif horrible.
Mâtho, cependant, assiégeait Hippo-Zaryte.
Mais la ville était protégée par un lac communiquant avec la mer.
Elle avait trois enceintes, et sur les hauteurs qui la dominaient
se développait un mur fortifié de tours. Jamais il n'avait commandé
de pareilles entreprises. Puis la pensée de Salammbô l'obsédait, et
il rêvait, dans les plaisirs de sa beauté, comme les délices d'une
vengeance qui le transportait d'orgueil. C'était un besoin de la
revoir âcre, furieux, permanent. Il songea même à s'offrir comme
parlementaire, espérant qu'une fois dans Carthage, il parviendrait
jusqu'à elle. Souvent il faisait sonner l'assaut, et, sans rien
attendre, s'élançait sur ce môle qu'on tâchait d'établir dans la mer.
Il arrachait les pierres avec ses mains, bouleversait, frappait,
enfonçait partout son épée. Les Barbares se précipitaient pêle-mêle;
les échelles rompaient avec un grand fracas, et des masses d'hommes
s'écroulaient dans l'eau qui rejaillissait en flots rouges contre les
murs; le tumulte s'affaiblissait, et les soldats s'éloignaient pour
recommencer.
Mâtho allait s'asseoir en dehors des tentes; il essuyait avec son bras
sa figure éclaboussée de sang,--et, tourné vers Carthage, il regardait
l'horizon.
En face de lui, dans les oliviers, les palmiers, les myrtes et les
platanes, s'étalaient deux larges étangs qui rejoignaient un autre
lac dont on n'apercevait pas les contours. Derrière une montagne
surgissaient d'autres montagnes et, au milieu du lac immense, se
dressait une île toute noire et de forme pyramidale. Sur la gauche,
à l'extrémité du golfe, des tas de sables semblaient de grandes
vagues blondes arrêtées, tandis que la mer, plate comme un dallage
de lapis-lazuli, montait insensiblement jusqu'au bord du ciel. La
verdure de la campagne disparaissait par endroits sous de longues
plaques jaunes; des caroubes brillaient comme des boutons de corail;
des pampres retombaient des sycomores; on entendait le murmure de
l'eau; des alouettes huppées sautaient, et les derniers feux du soleil
doraient la carapace des tortues sortant des joncs pour aspirer la
brise.
Mâtho poussait de grands soupirs. Il se couchait à plat ventre; il
enfonçait ses ongles dans la terre et il pleurait; il se sentait
misérable, chétif, abandonné. Jamais il ne la posséderait. Il ne
pouvait même s'emparer d'une ville.
La nuit, seul, dans sa tente, il contemplait le zaïmph. A quoi cette
chose des Dieux lui servait-elle? et des doutes survenaient dans la
pensée du Barbare. Puis, il lui semblait au contraire que le vêtement
de la Déesse dépendait de Salammbô, et qu'une partie de son âme y
flottait plus subtile qu'une haleine; et il le palpait, le humait, s'y
plongeait le visage, le baisait en sanglotant. Il s'en recouvrait les
épaules pour se faire illusion et se croire auprès d'elle.
Quelquefois il s'échappait tout à coup, enjambait les soldats qui
dormaient roulés dans leurs manteaux, s'élançait sur un cheval, et,
deux heures après, se trouvait à Utique dans la tente de Spendius.
D'abord, il parlait du siège; mais il n'était venu que pour soulager sa
douleur en causant de Salammbô; Spendius l'exhortait à la sagesse.
«--Repousse de ton âme ces misères qui la dégradent! Tu obéissais
autrefois? à présent tu commandes une armée, et si Carthage n'est pas
conquise, du moins on nous accordera des provinces; nous deviendrons
des rois!»
Mais, comment la possession du zaïmph ne leur donnait-elle pas la
victoire? D'après Spendius, il fallait attendre.
Mâtho s'imagina que le voile concernait exclusivement les hommes de
race chananéenne, et, dans sa subtilité de Barbare, il se disait: «Donc
le zaïmph ne fera rien pour moi; mais, puisqu'ils l'ont perdu, il ne
fera rien pour eux.»
Ensuite, un scrupule le troubla. Il avait peur, en adorant Aptouknos,
le dieu des Libyens, d'offenser Moloch; et il demanda timidement à
Spendius auquel des deux il serait bon de sacrifier un homme.
«--Sacrifie toujours!» dit Spendius, en riant.
Mâtho, qui ne comprenait point cette indifférence, soupçonna le Grec
d'avoir un génie dont il ne voulait pas parler.
Tous les cultes, comme toutes les races, se rencontraient dans ces
armées de Barbares, et l'on considérait les dieux des autres, car
ils effrayaient aussi. Plusieurs mêlaient à leur religion natale
des pratiques étrangères. On avait beau ne pas adorer les étoiles,
telle constellation étant funeste ou secourable, on lui faisait des
sacrifices; une amulette inconnue, trouvée par hasard dans un péril,
devenait une divinité; ou bien c'était un nom, rien qu'un nom, et que
l'on répétait sans même chercher à comprendre ce qu'il pouvait dire.
Mais, à force d'avoir pillé des temples, vu quantité de nations et
d'égorgements, beaucoup finissaient par ne plus croire qu'au destin et
à la mort; et chaque soir ils s'endormaient dans la placidité des bêtes
féroces. Spendius aurait craché sur les images de Jupiter Olympien;
cependant il redoutait de parler haut dans les ténèbres, et il ne
manquait pas, tous les jours, de se chausser d'abord du pied droit.
Il élevait, en face d'Utique, une longue terrasse quadrangulaire. Mais,
à mesure qu'elle montait, le rempart grandissait aussi; ce qui était
abattu par les uns, presque immédiatement se trouvait relevé par les
autres. Spendius ménageait ses hommes, rêvait des plans; il tâchait
de se rappeler les stratagèmes qu'il avait entendu raconter dans
ses voyages. Pourquoi Narr'Havas ne revenait-il pas? On était plein
d'inquiétudes.
Hannon avait terminé ses apprêts. Par une nuit sans lune, il fit,
sur des radeaux, traverser à ses éléphants et à ses soldats le golfe
de Carthage. Puis ils tournèrent la montagne des Eaux-Chaudes pour
éviter Autharite,--et continuèrent avec tant de lenteur qu'au lieu de
surprendre les Barbares un matin, comme avait calculé le suffète, on
n'arriva qu'en plein soleil, dans la troisième journée.
Utique avait, du côté de l'Orient, une plaine qui s'étendait jusqu'à
la grande lagune de Carthage; derrière elle débouchait à angle droit
une vallée comprise entre deux basses montagnes s'interrompant tout à
coup; les Barbares s'étaient campés plus loin sur la gauche, de manière
à bloquer le port; et ils dormaient dans leurs tentes (ce jour-là les
deux partis, trop las pour combattre, se reposaient), lorsque, au
tournant des collines, l'armée carthaginoise parut.
Des goujats munis de frondes étaient espacés sur les ailes. Les
gardes de la Légion, sous leurs armures en écailles d'or, formaient
la première ligne, avec leurs gros chevaux sans crinière, sans poils,
sans oreilles, et qui avaient au milieu du front une corne d'argent
pour les faire ressembler à des rhinocéros. Entre leurs escadrons,
des jeunes gens, coiffés d'un petit casque, balançaient dans chaque
main un javelot de frêne; les longues piques de la lourde infanterie
s'avançaient par derrière. Tous ces marchands avaient accumulé sur
leurs corps le plus d'armes possible: on en voyait qui portaient à la
fois une lance, une hache, une massue, deux glaives; d'autres, comme
des porcs-épics, étaient hérissés de dards, et leurs bras s'écartaient
de leurs cuirasses en lames de corne ou en plaques de fer. Enfin
apparurent les échafaudages des hautes machines: carrobalistes,
onagres, catapultes et scorpions, oscillant sur des chariots tirés
par des mulets et des quadriges de bœufs;--et à mesure que l'armée
se développait, les capitaines, en haletant, couraient de droite et
de gauche pour communiquer des ordres, faire joindre les files et
maintenir les intervalles. Ceux des anciens qui commandaient étaient
venus avec des casaques de pourpre dont les franges magnifiques
s'embarrassaient dans les courroies de leurs cothurnes. Leurs visages,
tout barbouillés de vermillon, reluisaient sous des casques énormes
surmontés de dieux; et, comme ils avaient des boucliers à bordure
d'ivoire couverte de pierreries, on aurait dit des soleils qui
passaient sur des murs d'airain.
Les Carthaginois manœuvraient si lourdement que les soldats, par
dérision, les engagèrent à s'asseoir. Ils criaient qu'ils allaient tout
à l'heure vider leurs gros ventres, épousseter la dorure de leur peau
et leur faire boire du fer.
Au haut du mât planté devant la tente de Spendius, un lambeau de toile
verte apparut: c'était le signal. L'armée carthaginoise y répondit par
un grand tapage de trompettes, de cymbales, de flûtes en os d'âne et de
tympanons. Déjà les Barbares avaient sauté en dehors des palissades. On
était à portée de javelot, face à face.
Un frondeur baléare s'avança d'un pas, posa dans sa lanière une de ses
balles d'argile, tourna son bras; un bouclier d'ivoire éclata, et les
deux armées se mêlèrent.
Avec la pointe des lances, les Grecs, en piquant les chevaux aux
naseaux, les firent se renverser sur leurs maîtres. Les esclaves qui
devaient lancer des pierres les avaient prises trop grosses; elles
retombaient près d'eux. Les fantassins puniques, en frappant de taille
avec leurs longues épées, se découvraient le flanc droit. Les Barbares
enfoncèrent leurs lignes; ils les égorgeaient à plein glaive; ils
trébuchaient sur les moribonds et les cadavres, tout aveuglés par le
sang qui leur jaillissait au visage. Ce tas de piques, de casques,
de cuirasses, d'épées et de membres confondus tournait sur soi-même,
s'élargissant et se serrant avec des contractions élastiques. Les
cohortes carthaginoises se trouèrent de plus en plus, leurs machines
ne pouvaient sortir des sables; enfin, la litière de suffète (sa
grande litière à pendeloques de cristal), que l'on apercevait, depuis
le commencement, balancée dans les soldats comme une barque sur les
flots, tout à coup sombra. Il était mort sans doute? Les Barbares se
trouvèrent seuls.
La poussière autour d'eux tombait et ils commençaient à chanter,
lorsque Hannon lui-même parut au haut d'un éléphant. Il était nu-tête,
sous un parasol de byssus, que portait un nègre derrière lui. Son
collier à plaques bleues battait sur les fleurs de sa tunique noire;
des cercles de diamants comprimaient ses bras, et, la bouche ouverte,
il brandissait une pique démesurée, épanouie par le bout comme un lotus
et plus brillante qu'un miroir. Aussitôt la terre s'ébranla,--et les
Barbares virent accourir, sur une seule ligne, tous les éléphants de
Carthage avec leurs défenses dorées, les oreilles peintes en bleu,
revêtus de bronze, et secouant par-dessus leurs caparaçons d'écarlate
des tours de cuir, où dans chacune trois archers tenaient un grand arc
ouvert.
A peine si les soldats avaient leurs armes; ils s'étaient rangés au
hasard. Une terreur les glaça; ils restèrent indécis.
Déjà, du haut des tours on leur jetait des javelots, des flèches, des
phalariques, des masses de plomb; quelques-uns, pour y monter, se
cramponnaient aux franges des caparaçons. Avec des coutelas on leur
abattait les mains, et ils tombaient à la renverse sur les glaives
tendus. Les piques trop faibles se rompaient, les éléphants passaient
dans les phalanges comme des sangliers dans des touffes d'herbes; ils
arrachèrent les pieux du camp avec leurs trompes, le traversèrent d'un
bout à l'autre en renversant les tentes sous leurs poitrails; tous les
Barbares avaient fui. Ils se cachaient dans les collines qui bordent la
vallée par où les Carthaginois étaient venus.