perches que portaient des hommes. Ces lueurs vacillaient sous les
bourrasques du vent et rougissaient les peignes d'or fixant à la nuque
leurs cheveux tressés. Ils couraient, s'appelaient pour recevoir les
anciens.
Sur les dalles, de place en place, étaient accroupis, comme des
sphinx, des lions énormes, symboles vivants du Soleil dévorateur. Ils
sommeillaient les paupières entre-closes. Mais, réveillés par les pas
et par les voix, ils se levaient lentement, venaient vers les anciens,
qu'ils reconnaissaient à leur costume, se frottaient contre leurs
cuisses en bombant le dos avec des bâillements sonores; la vapeur de
leur haleine passait sur la lumière des torches. L'agitation redoubla,
des portes se fermèrent, tous les prêtres s'enfuirent, et les anciens
disparurent sous les colonnes qui faisaient autour du temple un
vestibule profond.
Elles étaient disposées de façon à reproduire par leurs rangs
circulaires, compris les uns dans les autres, la période saturnienne
contenant les années, les années les mois, les mois les jours, et se
touchaient à la fin contre la muraille du sanctuaire.
C'était là que les anciens déposaient leurs bâtons en corne de
narval,--car une loi, toujours observée, punissait de mort celui qui
entrait à la séance avec une arme quelconque. Plusieurs portaient au
bas de leur vêtement une déchirure arrêtée par un galon de pourpre,
pour bien montrer qu'en pleurant la mort de leurs proches ils n'avaient
point ménagé leurs habits, et ce témoignage d'affliction empêchait la
fente de s'agrandir. D'autres gardaient leur barbe enfermée dans un
petit sac de peau violette, que deux cordons attachaient aux oreilles.
Tous s'abordèrent en s'embrassant poitrine contre poitrine. Ils
entouraient Hamilcar, ils le félicitaient; on aurait dit des frères qui
revoient leur frère.
Ces hommes étaient généralement trapus, avec des nez recourbés comme
ceux des colosses assyriens. Quelques-uns cependant, par leurs
pommettes plus saillantes, leur taille plus haute et leurs pieds plus
étroits, trahissaient une origine africaine, des ancêtres nomades.
Ceux qui vivaient continuellement au fond de leurs comptoirs avaient
le visage pâle; d'autres gardaient sur eux comme la sévérité du
désert, et d'étranges joyaux scintillaient à tous les doigts de
leurs mains, hâlées par des soleils inconnus. On distinguait les
navigateurs au balancement de leur démarche, tandis que les hommes
d'agriculture sentaient le pressoir, les herbes sèches et la sueur
de mulet. Ces vieux pirates faisaient labourer des campagnes, ces
ramasseurs d'argent équipaient des navires, ces propriétaires de
cultures nourrissaient des esclaves exerçant des métiers. Tous étaient
savants dans les disciplines religieuses, experts en stratagèmes,
impitoyables et riches. Ils avaient l'air fatigués par de longs soucis.
Leurs yeux pleins de flammes regardaient avec défiance; et l'habitude
des voyages et du mensonge, du trafic et du commandement, donnait à
toute leur personne un aspect de ruse et de violence, une sorte de
brutalité discrète et convulsive. D'ailleurs, l'influence du Dieu les
assombrissait.
Ils passèrent d'abord par une salle voûtée, qui avait la forme d'un
œuf. Sept portes, correspondant aux sept planètes, étalaient contre sa
muraille sept carrés de couleur différente. Après une longue chambre,
ils entrèrent dans une autre salle, pareille.
Un candélabre tout couvert de fleurs ciselées brûlait au fond, et
chacune de ses huit branches en or portait dans un calice de diamants
une mèche de byssus. Il était posé sur la dernière des longues marches
qui allaient vers un grand autel, terminé aux angles par des cornes
d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient à son sommet aplati;
on n'en voyait pas les pierres; c'était comme une montagne de cendres
accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus, lentement. Au
delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l'autel, se
dressait le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où bâillaient
des ouvertures. Ses ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains
allongées descendaient jusqu'à terre; trois pierres noires, que bordait
un cercle jaune, figuraient trois prunelles à son front, et, comme pour
beugler, il levait dans un effort terrible sa tête de taureau.
Autour de l'appartement étaient rangés des escabeaux d'ébène. Derrière
chacun d'eux, une tige en bronze posant sur trois griffes supportait
un flambeau. Toutes ces lumières se reflétaient dans les losanges de
nacre qui pavaient la salle. Elle était si haute que la couleur rouge
des murailles, en montant vers la voûte, se faisait noire, et les trois
yeux de l'idole apparaissaient tout en haut, comme des étoiles à demi
perdues dans la nuit.
Les anciens s'assirent sur les escabeaux d'ébène, ayant mis par-dessus
leur tête la queue de leur robe.
Ils restaient immobiles, les mains croisées dans leurs larges manches,
et le dallage de nacre semblait un fleuve lumineux qui, ruisselant de
l'autel vers la porte, coulait sous leurs pieds nus.
Les quatre pontifes se tenaient au milieu, dos à dos, sur quatre
sièges d'ivoire formant la croix: le grand prêtre d'Eschmoûn en robe
d'hyacinthe, le grand prêtre de Tanit en robe de lin blanc, le grand
prêtre du Khamon en robe de laine fauve, et le grand prêtre de Moloch
en robe de pourpre.
Hamilcar s'avança vers le candélabre. Il tourna tout autour, en
considérant les mèches qui brûlaient, puis jeta sur elles une poudre
parfumée; des flammes violettes parurent à l'extrémité des branches.
Alors une voix aiguë s'éleva, une autre y répondit--et les cent
anciens, les quatre pontifes, et Hamilcar debout, tous à la fois
entonnèrent un hymne; et répétant toujours les mêmes syllabes et
renforçant les sons, leurs voix montèrent, éclatèrent, devinrent
terribles, puis, d'un seul coup, se turent.
On attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une
petite statuette à trois têtes, bleue comme du saphir, et il la posa
devant lui. C'était l'image de la Vérité, le génie même de sa parole.
Puis il la replaça dans son sein, et tous, comme saisis d'une colère
soudaine, crièrent:
«--Ce sont tes bons amis les Barbares! Traître! infâme! Tu reviens pour
nous voir périr, n'est-ce pas? Laissez-le parler!--Non! non!»
Ils se vengeaient de la contrainte où le cérémonial politique les
avait tout à l'heure obligés; bien qu'ils eussent souhaité le retour
d'Hamilcar, ils s'indignaient maintenant de ce qu'il n'avait point
prévenu leurs désastres, ou plutôt ne les avait pas subis comme eux.
Quand le tumulte fut calmé, le pontife de Moloch se leva:
«--Nous te demandons pourquoi tu n'es pas revenu à Carthage?
«--Que vous importe!» répondit dédaigneusement le suffète.
Leurs cris redoublèrent.
«--De quoi m'accusez-vous? J'ai mal conduit la guerre, peut-être?
Vous avez vu l'ordonnance de mes batailles, vous autres qui laissez
commodément à des Barbares...
«--Assez! assez!»
Il reprit, d'une voix basse, pour se faire mieux écouter:
«--Oh! cela est vrai! Je me trompe, lumières des Baals; il en est parmi
vous d'intrépides! Giscon, lève-toi!» Et, parcourant la marche de
l'autel, les paupières à demi fermées, comme pour chercher quelqu'un,
il répéta: «Lève-toi, Giscon! tu peux m'accuser, ils te défendront!
Mais où est-il?» Puis, comme se ravisant: «Ah! dans sa maison, sans
doute? entouré de ses fils, commandant à ses esclaves, heureux, et
comptant sur le mur les colliers d'honneur que la patrie lui a donnés!»
Ils s'agitaient avec des haussements d'épaules, comme flagellés par des
lanières. «--Vous ne savez même pas s'il est vivant ou s'il est mort!»
Et sans se soucier de leurs clameurs, il disait qu'en abandonnant le
suffète, c'était la République qu'on avait abandonnée. De même la
paix romaine, si avantageuse qu'elle leur parût, était plus funeste
que vingt batailles. Quelques-uns applaudirent, les moins riches
du Conseil, suspects d'incliner toujours vers le peuple ou vers la
tyrannie. Leurs adversaires, chefs des Syssites et administrateurs, en
triomphaient par le nombre; les plus considérables s'étaient rangés
près d'Hannon, qui siégeait à l'autre bout de la salle, devant la haute
porte, fermée par une tapisserie d'hyacinthe.
Il avait peint avec du fard les ulcères de sa figure. Mais la poudre
d'or de ses cheveux lui était tombée sur les épaules, où elle faisait
deux plaques brillantes, et ils paraissaient blanchâtres, fins et
crépus comme de la laine. Des linges imbibés d'un parfum gras qui
dégouttelait sur les dalles enveloppaient ses mains, et sa maladie sans
doute avait considérablement augmenté, car ses yeux disparaissaient
sous les plis de ses paupières; pour voir, il lui fallait se renverser
la tête. Ses partisans l'engageaient à parler. Enfin, d'une voix rauque
et hideuse:
«--Moins d'arrogance, Barca! Nous avons tous été vaincus! Chacun
supporte son malheur! résigne-toi!
«--Apprends-nous plutôt,--dit en souriant Hamilcar,--comment tu as
conduit tes galères dans la flotte romaine?
«--J'étais chassé par le vent», répondit Hannon.
«--Tu fais comme le rhinocéros qui piétine dans sa fiente: tu étales ta
sottise! tais-toi!» Et ils commencèrent à s'incriminer sur la bataille
des îles Ægates.
Hannon l'accusait de n'être pas venu à sa rencontre.
«--Mais c'eût été dégarnir Éryx. Il fallait prendre le large; qui
t'empêchait?... Ah! j'oubliais! tous les éléphants ont peur de la mer!»
Les gens d'Hamilcar trouvèrent la plaisanterie si bonne qu'ils
poussèrent de grands rires. La voûte en retentissait, comme si l'on eût
frappé des tympanons.
Hannon dénonça l'indignité d'un tel outrage, cette maladie lui étant
survenue par un refroidissement au siège d'Hécatompyle; et des pleurs
coulaient sur sa face comme une pluie d'hiver sur une muraille en
ruine.
Hamilcar reprit:
«--Si vous m'aviez aimé autant que celui-là, il y aurait maintenant une
grande joie dans Carthage! Combien de fois n'ai-je pas crié vers vous!
et toujours vous me refusiez de l'argent!
«--Nous en avions besoin», dirent les chefs des Syssites.
«--Et quand mes affaires étaient désespérées,--nous avons bu l'urine de
mulet et mangé les courroies de nos sandales,--quand j'aurais voulu que
les brins d'herbe fussent des soldats, et faire des bataillons avec la
pourriture de nos morts, vous rappelez chez vous ce qui me restait de
vaisseaux!
«--Nous ne pouvions pas tout risquer», répondit Baal-Baal, possesseur
de mines d'or dans la Gétulie darytienne.
«--Que faisiez-vous cependant, ici, à Carthage, dans vos maisons,
derrière vos murs? Il y a des Gaulois sur l'Éridan qu'il fallait
pousser, des Chananéens à Cyrène qui seraient venus, et tandis que les
Romains envoient à Ptolémée des ambassadeurs...
«--Il nous vante les Romains, à présent!» Quelqu'un lui cria: «Combien
t'ont-ils payé pour les défendre?
«--Demande-le aux plaines du Brutium, aux ruines de Locre, de Métaponte
et d'Héraclée! J'ai brûlé tous leurs arbres, j'ai pillé tous leurs
temples, et jusqu'à la mort des petits-fils de leurs petits-fils...
«--Eh! tu déclames comme un rhéteur!--fit Kapouras, un marchand très
illustre.--Que veux-tu donc?
«--Je dis qu'il faut être plus ingénieux ou plus terrible! Si l'Afrique
entière rejette votre joug, c'est que vous ne savez pas, maîtres
débiles, l'attacher à ses épaules! Agathoclès, Régulus, Cœpio, tous
les hommes hardis n'ont qu'à débarquer pour la prendre; et quand les
Libyens qui sont à l'Orient s'entendront avec les Numides qui sont
à l'Occident, et que les Nomades viendront du sud et les Romains du
nord...--Un cri d'horreur s'éleva.--Oh! vous frapperez vos poitrines,
vous vous roulerez dans la poussière et vous déchirerez vos manteaux!
N'importe! il faudra s'en aller tourner la meule dans Suburre et faire
la vendange sur les collines du Latium.»
Ils se battaient la cuisse droite pour marquer leur scandale, et les
manches de leurs robes se levaient comme de grandes ailes d'oiseaux
effarouchés. Hamilcar, emporté par un esprit, continuait, debout sur la
plus haute marche de l'autel, frémissant, terrible; il levait les bras,
et les rayons du candélabre qui brûlait derrière lui passaient entre
les doigts comme des javelots d'or.
«--Vous perdrez vos navires, vos campagnes, vos chariots, vos lits
suspendus, et vos esclaves qui vous frottent les pieds! Les chacals
se coucheront dans vos palais, la charrue retournera vos tombeaux. Il
n'y aura plus que le cri des aigles et l'amoncellement des ruines. Tu
tomberas, Carthage!»
Les quatre pontifes étendirent leurs mains pour écarter l'anathème.
Tous s'étaient levés. Mais le suffète de la mer, magistrat sacerdotal
sous la protection du Soleil, était inviolable tant que l'assemblée
des riches ne l'avait pas jugé. Une épouvante s'attachait à l'autel.
Ils reculèrent.
Hamilcar ne parlait plus. L'œil fixe et la face aussi pâle que les
perles de sa tiare, il haletait, presque effrayé par lui-même, et
l'esprit perdu dans des visions funèbres. De la hauteur où il était,
tous les flambeaux sur les tiges de bronze lui semblaient une vaste
couronne de feux, posée à ras des dalles; des fumées noires, s'en
échappant, montaient dans les ténèbres de la voûte; le silence pendant
quelques minutes fut tellement profond qu'on entendait au loin le bruit
de la mer.
Puis les anciens se mirent à s'interroger. Leurs intérêts, leur
existence se trouvaient attaqués par les Barbares. Mais on ne pouvait
les vaincre sans le secours du suffète; cette considération, malgré
leur orgueil, leur fit oublier toutes les autres. On prit à part ses
amis. Il y eut des réconciliations intéressées, des sous-entendus et
des promesses. Hamilcar ne voulait plus se mêler d'aucun gouvernement.
Tous le conjurèrent. Ils le suppliaient; et comme le mot de trahison
revenait dans leurs discours, il s'emporta. Le seul traître, c'était le
Grand-Conseil, car l'engagement des soldats expirant avec la guerre,
ils devenaient libres dès que la guerre était finie; il exalta même
leur bravoure et tous les avantages qu'on en pourrait tirer en les
intéressant à la République par des donations, des privilèges.
Alors Magdassan, un ancien gouverneur de provinces, dit en roulant ses
yeux jaunes:
«--Vraiment, Barca, à force de voyager, tu es devenu un Grec ou un
Latin, je ne sais quoi! Que parles-tu de récompenses pour ces hommes?
Périssent dix mille Barbares plutôt qu'un seul d'entre nous!»
Les anciens approuvaient de la tête en murmurant: «-Oui, faut-il tant
se gêner? on en trouve toujours!»
«--Et l'on s'en débarrasse commodément, n'est-ce pas? On les abandonne,
ainsi que vous avez fait en Sardaigne. On avertit l'ennemi du chemin
qu'ils doivent prendre, comme pour ces Gaulois dans la Sicile, ou bien
on les débarque au milieu de la mer. En revenant, j'ai vu le rocher
tout blanc de leurs os!»
«--Quel malheur!» fit impudemment Kapouras.
«--Est-ce qu'ils n'ont pas cent fois tourné à l'ennemi?» exclamaient
les autres.
Hamilcar s'écria:
«--Pourquoi donc, malgré vos lois, les avez-vous rappelés à Carthage?
Et quand ils sont dans votre ville, pauvres et nombreux au milieu de
toutes vos richesses, l'idée ne vous vient pas de les affaiblir par la
moindre division! Ensuite vous les congédiez avec leurs femmes et avec
leurs enfants, tous, sans garder un seul otage! Comptiez-vous qu'ils
s'assassineraient pour vous épargner la douleur de tenir vos serments?
Vous les haïssez, parce qu'ils sont forts! Vous me haïssez encore
plus, moi, leur maître! Oh! je l'ai senti, tout à l'heure, quand vous
me baisiez les mains, et que vous vous reteniez tous pour ne pas les
mordre!»
Si les lions qui dormaient dans la cour fussent entrés en hurlant, la
clameur n'eût pas été plus épouvantable. Mais le pontife d'Eschmoûn se
leva, et les deux genoux l'un contre l'autre, les coudes au corps, tout
droit et les mains à demi ouvertes, il dit:
«--Barca, Carthage a besoin que tu prennes contre les Mercenaires le
commandement général des forces puniques.
«--Je refuse!» répondit Hamilcar.
«--Nous te donnerons pleine autorité», crièrent les chefs des Syssites.
«--Non!
«--Sans aucun contrôle, sans partage, tout l'argent que tu voudras,
tous les captifs, tout le butin, cinquante zerets de terre par cadavre
d'ennemi.
«--Non! non! parce qu'il est impossible de vaincre avec vous!
«--Il en a peur?
«--Parce que vous êtes lâches, avares, ingrats, pusillanimes et fous!
«--Il les ménage!
«--Pour se mettre à leur tête», dit quelqu'un.
«--Et revenir sur nous», dit un autre; et du fond de la salle, Hannon
hurla:
«--Il veut se faire roi!»
Alors ils bondirent, en renversant les sièges et les flambeaux; leur
foule s'élança vers l'autel; ils brandissaient des poignards. Mais,
fouillant sous ses manches, Hamilcar tira deux larges coutelas;--et à
demi courbé, le pied gauche en avant, les yeux flamboyants, les dents
serrées, il les défiait, immobile sous le candélabre d'or.
Ainsi, par précaution, ils avaient apporté des armes; c'était un crime;
ils se regardèrent les uns les autres, effrayés. Comme tous étaient
coupables, chacun bien vite se rassura; et peu à peu, tournant le dos
au suffète, ils redescendirent, enragés d'humiliation; pour la seconde
fois, ils reculaient devant lui. Pendant quelque temps, ils restèrent
debout. Plusieurs qui s'étaient blessé les doigts les portaient à leur
bouche ou les roulaient doucement dans le bas de leur manteau, et ils
allaient s'en aller quand Hamilcar entendit ces paroles:
«--Eh! c'est une délicatesse pour ne pas affliger sa fille!»
Une voix plus haute s'éleva:
«--Sans doute, puisqu'elle prend ses amants parmi les Mercenaires!»
D'abord il chancela, puis ses yeux cherchèrent rapidement Schahabarim.
Seul, le prêtre de Tanit était resté à sa place; et Hamilcar n'aperçut
de loin que son haut bonnet. Tous lui ricanaient à la face. A mesure
qu'augmentait son angoisse, leur joie redoublait, et, au milieu des
huées, ceux qui étaient par derrière criaient:
«--On l'a vu sortir de sa chambre!
«--Un matin du mois de Tammouz!
«--C'est le voleur du zaïmph!
«--Un homme très beau!
«--Plus grand que toi!»
Il arracha sa tiare, insigne de sa dignité,--sa tiare à huit rangs
mystiques dont le milieu portait une coquille d'émeraude,--et à deux
mains, de toutes ses forces, il la lança par terre; les cercles d'or
en se brisant rebondirent, et les perles sonnèrent sur les dalles.
Ils virent alors sur la blancheur de son front une longue cicatrice;
elle s'agitait comme un serpent entre ses sourcils; tous ses membres
tremblaient. Il monta un des escaliers latéraux qui conduisaient sur
l'autel,--et il marchait dessus! C'était se vouer au Dieu, s'offrir
en holocauste. Le mouvement de son manteau agitait les lueurs du
candélabre plus bas que ses sandales, et la poudre fine, soulevée par
ses pas, l'entourait comme un nuage jusqu'au ventre. Il s'arrêta entre
les jambes du colosse d'airain. Il prit dans ses mains deux poignées de
cette poussière dont la vue seule faisait frissonner d'horreur tous les
Carthaginois, et il dit:
«--Par les cent flambeaux de vos intelligences! par les huit feux des
Kabyres! par les étoiles, les météores et les volcans! par tout ce qui
brûle! par la soif du Désert et la salure de l'Océan! par la caverne
d'Hadrumète et l'empire des âmes! par l'extermination! par la cendre
de vos fils, et la cendre des frères de vos aïeux, avec qui maintenant
je confonds la mienne! vous, les cent du Conseil de Carthage, vous
avez menti en accusant ma fille! Et moi, Hamilcar Barca, suffète de la
mer, chef des riches et dominateur du peuple, devant Moloch à tête de
taureau, je jure--On s'attendait à quelque chose d'épouvantable; il
reprit d'une voix plus haute et plus calme--: Que même je ne lui en
parlerai pas!»
Les serviteurs sacrés, portant des peignes d'or, entrèrent,--les uns
avec des éponges de pourpre, les autres avec des branches de palmier.
Ils relevèrent le rideau d'hyacinthe étendu devant la porte; et par
l'ouverture de cet angle, on aperçut au fond des autres salles le grand
ciel rose qui semblait continuer la voûte, en s'appuyant à l'horizon
sur la mer toute bleue. Le soleil, sortant des flots, montait. Il
frappa tout à coup contre la poitrine du colosse d'airain, divisé en
sept compartiments que fermaient des grilles. Sa gueule aux dents
rouges s'ouvrait dans un horrible bâillement; ses naseaux énormes se
dilataient, le grand jour l'animait, lui donnait un air terrible et
impatient, comme s'il avait voulu bondir au dehors pour se mêler avec
l'astre, le Dieu, et parcourir ensemble les immensités.
Les flambeaux répandus par terre brûlaient encore, en s'allongeant çà
et là sur les pavés de nacre comme des taches de sang. Les anciens
chancelaient épuisés; ils aspiraient à pleins poumons la fraîcheur de
l'air; la sueur coulait sur leurs faces livides; à force d'avoir crié,
ils ne s'entendaient plus. Mais leur colère contre le suffète n'était
point calmée; en manière d'adieux ils lui jetaient des menaces, et
Hamilcar leur répondait:
«--A la nuit prochaine, Barca, dans le temple d'Eschmoûn!
«--J'y serai!
«--Nous te ferons condamner par les riches!
«--Et moi par le peuple!
«--Prends garde de finir sur la croix!
«--Et vous, déchirés dans les rues!»
Dès qu'ils furent sur le seuil de la cour, ils reprirent un calme
maintien.
Leurs coureurs et leurs cochers les attendaient à la porte. La plupart
s'en allèrent sur des mules blanches. Le suffète sauta dans son char,
prit les rênes; les deux bêtes, courbant leur encolure et frappant en
cadence les cailloux qui rebondissaient, montèrent au grand galop toute
la voie des Mappales, et le vautour d'argent, à la pointe du timon,
semblait voler tant le char passait vite.
La route traversait un champ, planté de longues dalles, aiguës par le
sommet, telles que des pyramides, et qui portaient, entaillées à leur
milieu, une main ouverte comme si le mort couché dessous l'eût tendue
vers le ciel pour réclamer quelque chose. Ensuite, étaient disséminées
des cabanes en terre, en branchages, en claies de joncs, toutes de
forme conique. De petits murs en cailloux, des rigoles d'eau vive, des
cordes de sparterie, des haies de nopals séparaient irrégulièrement
ces habitations, qui se tassaient de plus en plus, en s'élevant vers
les jardins du suffète. Mais Hamilcar tendait ses yeux sur une grande
tour dont les trois étages faisaient trois monstrueux cylindres, le
premier bâti en pierres, le second en briques, et le troisième, tout en
cèdres,--supportant une coupole de cuivre sur vingt-quatre colonnes de
genévrier, d'où retombaient, en manière de guirlande, des chaînettes
d'airain entrelacées. Ce haut édifice dominait les bâtiments qui
s'étendaient à droite, les entrepôts, la maison de commerce, tandis
que le palais des femmes se dressait au fond des cyprès,--alignés comme
deux murailles de bronze.
Quand le char retentissant fut entré par la porte étroite, il s'arrêta
sous un large hangar, où des chevaux, retenus à des entraves,
mangeaient des tas d'herbes coupées.
Tous les serviteurs accoururent. Ils faisaient une multitude, ceux qui
travaillaient dans les campagnes, par terreur des soldats, ayant été
ramenés à Carthage. Les laboureurs, vêtus de peaux de bêtes, traînaient
des chaînes rivées à leurs chevilles; les ouvriers des manufactures de
pourpre avaient les bras rouges comme des bourreaux; les marins, des
bonnets verts; les pêcheurs, des colliers de corail; les chasseurs, un
filet sur l'épaule; et les gens de Mégara, des tuniques blanches ou
noires, des caleçons de cuir, des calottes de paille, de feutre ou de
toile, selon leur service ou leurs industries différentes.