Une lumière éblouissante leur fit baisser les yeux. Puis ils aperçurent

tout à l'entour une infinité de bêtes, efflanquées, haletantes,

hérissant leurs griffes, et confondues les unes par-dessus les autres

dans un désordre mystérieux qui épouvantait. Des serpents avaient des

pieds, des taureaux avaient des ailes, des poissons à têtes d'homme

dévoraient des fruits, des fleurs s'épanouissaient dans la mâchoire

des crocodiles, et des éléphants, la trompe levée, passaient en

plein azur, orgueilleusement, comme des aigles. Un effort terrible

distendait leurs membres incomplets ou multipliés. Ils avaient l'air,

en tirant la langue, de vouloir faire sortir leur âme; et toutes les

formes se trouvaient là, comme si le réceptacle des germes, crevant

dans une éclosion soudaine, se fût vidé sur les murs de la salle.

Douze globes de cristal bleu la bordaient circulairement, supportés

par des monstres qui ressemblaient à des tigres. Leurs prunelles

saillissaient comme les yeux des escargots, et courbant leurs reins

trapus, ils se tournaient vers le fond, où resplendissait, sur un char

d'ivoire, la Rabbet suprême, l'Omniféconde, la dernière inventée.

Des écailles, des plumes, des fleurs et des oiseaux lui montaient

jusqu'au ventre. Pour pendants d'oreilles elle avait des cymbales

d'argent qui lui battaient sur les joues. Ses grands yeux fixes vous

regardaient; une pierre lumineuse, enchâssée à son front dans un

symbole obscène, éclairait toute la salle, en se reflétant au-dessus de

la porte, sur des miroirs de cuivre rouge.

Mâtho fit un pas; une dalle fléchit sous ses talons, et voilà que

les sphères se mirent à tourner, les monstres à rugir; une musique

s'éleva, mélodieuse et ronflante comme l'harmonie des planètes; l'âme

tumultueuse de Tanit ruisselait épandue. Elle allait se lever, grande

comme la salle, avec les bras ouverts. Tout à coup les monstres

fermèrent la gueule; les globes de cristal ne tournaient plus.

Puis une modulation lugubre, pendant quelque temps, se traîna dans

l'air et s'éteignit enfin.

«--Le voile?» dit Spendius.

Nulle part on ne l'apercevait. Où donc se trouvait-il? Comment le

découvrir? Et si les prêtres l'avaient caché? Mâtho éprouvait un

déchirement au cœur et comme une déception dans sa foi.

«--Par ici!» chuchota Spendius. Une inspiration le guidait. Il entraîna

Mâtho derrière le char de Tanit, où une fente, large d'une coudée,

coupait la muraille du haut en bas.

Alors ils pénétrèrent dans une petite salle ronde, et si élevée qu'elle

ressemblait à l'intérieur d'une colonne. Il y avait au milieu une

grosse pierre noire à demi sphérique comme un tambourin; des flammes

brûlaient dessus; un cône d'ébène se dressait par derrière, portant une

tête et deux bras.

Au delà on aurait dit un nuage où étincelaient des étoiles; des figures

apparaissaient dans les profondeurs de ses plis; Eschmoûn avec les

Cabires, quelques-uns des monstres déjà vus, les bêtes sacrées des

Babyloniens, puis d'autres, qu'ils ne connaissaient pas. Cela passait

comme un manteau sous le visage de l'idole, et, remontant étalé sur

le mur, s'accrochait par les angles, tout à la fois bleuâtre comme

la nuit, jaune comme l'aurore, pourpre comme le soleil, nombreux,

diaphane, étincelant, léger. C'était le manteau de la Déesse, le zaïmph

saint que l'on ne pouvait voir.

Ils pâlirent l'un et l'autre.

«--Prends-le!» dit enfin Mâtho.

Spendius n'hésita pas; et, s'appuyant sur l'idole, il décrocha le

voile, qui s'affaissa par terre. Mâtho posa la main dessus; puis il

entra sa tête par l'ouverture, puis il s'en enveloppa le corps, et il

écartait les bras pour le mieux contempler.

«--Partons!» dit Spendius.

Mâtho, en haletant, restait les yeux fixés sur les dalles.

Tout à coup il s'écria:

«--Mais si j'allais chez elle? Je n'ai plus peur de sa beauté! Que

pourrait-elle faire contre moi! Me voilà plus qu'un homme, maintenant.

Je traverserais les flammes, je marcherais dans la mer! Un élan

m'emporte? Salammbô! Salammbô! je suis ton maître!»

Sa voix tonnait. Il semblait à Spendius de taille plus haute et

transfiguré.

Un bruit de pas se rapprocha, une porte s'ouvrit, et un homme apparut,

un prêtre, avec son haut bonnet et les yeux écarquillés. Avant qu'il

eût fait un geste, Spendius s'était précipité, et l'étreignant à pleins

bras, lui avait enfoncé dans les flancs ses deux poignards. La tête

sonna sur les dalles.

Puis, immobiles comme le cadavre, ils restèrent pendant quelque

temps à écouter. On n'entendait que le murmure du vent par la porte

entr'ouverte.

Elle donnait sur un passage resserré. Spendius s'y engagea, Mâtho le

suivit, et ils se trouvèrent presque immédiatement dans la troisième

enceinte, entre les portiques latéraux, où étaient les habitations des

prêtres.

Derrière les cellules il devait y avoir, pour sortir, un chemin plus

court. Ils se hâtèrent.

Spendius, s'accroupissant au bord de la fontaine, lava ses mains

sanglantes. Les femmes dormaient. La vigne d'émeraude brillait. Ils se

remirent en marche.

Quelqu'un, sous les arbres, courait derrière eux; et Mâtho, qui portait

le voile, sentit plusieurs fois qu'on le tirait par en bas, tout

doucement. C'était un grand cynocéphale, un de ceux qui vivaient libres

dans l'enceinte de la Déesse. Comme s'il avait eu conscience du vol, il

se cramponnait au manteau. Cependant il n'osait le battre, dans la peur

de faire redoubler ses cris; soudain sa colère s'apaisa, et il trottait

près d'eux, côte à côte, en balançant son corps, avec ses longs bras

qui pendaient. Puis, à la barrière, d'un bond, il s'élança dans un

palmier.

Quand ils furent sortis de la dernière enceinte, ils se dirigèrent

vers le palais d'Hamilcar, Spendius comprenant qu'il était inutile de

vouloir en détourner Mâtho.

Ils prirent par la rue des Tanneurs, la place de Muthumbal, le marché

aux herbes et le carrefour de Cynasyn. A l'angle d'un mur, un homme se

recula, effrayé par cette chose étincelante qui traversait les ténèbres.

«--Cache le zaïmph!» dit Spendius.

D'autres gens les croisèrent; mais ils n'en furent pas aperçus.

Enfin ils reconnurent les maisons de Mégara.

Le phare, bâti par derrière, au sommet de la falaise, illuminait

le ciel d'une grande clarté rouge, et l'ombre du palais, avec ses

terrasses superposées, se projetait sur les jardins comme une

monstrueuse pyramide. Ils entrèrent par la haie de jujubiers, en

abattant les branches à coups de poignard.

Tout gardait les traces du festin des Mercenaires.

Les parcs étaient rompus, les rigoles taries, les portes de l'ergastule

ouvertes. Personne n'apparaissait autour des cuisines ni des celliers.

Ils s'étonnaient de ce silence, interrompu quelquefois par le souffle

rauque des éléphants qui s'agitaient dans leurs entraves, et la

crépitation du phare où flambait un bûcher d'aloès.

Mâtho, cependant, répétait:

«--Où est-elle? je veux la voir! Conduis-moi!

«--C'est une démence! disait Spendius.--Elle appellera, ses esclaves

accourront, et, malgré ta force, tu mourras!»

Ils atteignirent ainsi l'escalier des galères. Mâtho leva la tête, et

il crut apercevoir, tout en haut, une vague clarté rayonnante et douce.

Spendius voulut le retenir; il s'élança sur les marches.

En se retrouvant aux places où il l'avait déjà vue, l'intervalle des

jours écoulés s'effaça dans sa mémoire. Tout à l'heure elle chantait

entre les tables; elle avait disparu, et depuis lors il montait

continuellement cet escalier. Le ciel, sur sa tête, était couvert de

feux; la mer emplissait l'horizon; à chacun de ses pas une immensité

plus large l'entourait, et il continuait à gravir avec l'étrange

facilité que l'on éprouve dans les rêves.

Le bruissement du voile frôlant contre les pierres lui rappela son

pouvoir nouveau; dans l'excès de son espérance, il ne savait plus ce

qu'il devait faire; cette incertitude l'intimida.

De temps à autre, il collait son visage contre les baies

quadrangulaires des appartements fermés, et il crut voir dans plusieurs

des personnes endormies.

Le dernier étage, plus étroit, formait comme un dé sur le sommet des

terrasses. Mâtho en fit le tour lentement.

Une lumière laiteuse emplissait les feuilles de talc qui bouchaient

les petites ouvertures de la muraille; et, symétriquement disposées,

elles ressemblaient dans les ténèbres à des rangs de perles fines. Il

reconnut la porte rouge à croix noire. Les battements de son cœur

redoublèrent. Il aurait voulu s'enfuir. Il poussa la porte, elle

s'ouvrit.

Une lampe en forme de galère brûlait suspendue dans le lointain de la

chambre; et trois rayons, qui s'échappaient de sa carène d'argent,

tremblaient sur les hauts lambris, couverts de peinture rouge à bandes

noires. Le plafond était un assemblage de poutrelles, portant au

milieu de leur dorure des améthystes et des topazes dans les nœuds

du bois. Sur les deux grands côtés de l'appartement, s'allongeait un

lit très bas fait de courroies blanches; et des cintres, pareils à des

coquilles, s'ouvraient au-dessus, dans l'épaisseur de la muraille,

laissant déborder quelque vêtement qui pendait jusqu'à terre.

Une marche d'onyx entourait un bassin ovale; de fines pantoufles en

peau de serpent étaient restées sur le bord avec une buire d'albâtre.

La trace d'un pas humide s'apercevait au delà. Des senteurs exquises

s'évaporaient.

Mâtho effleurait les dalles incrustées d'or, de nacre et de verre; et

malgré la polissure du sol, il lui semblait que ses pieds enfonçaient

comme s'il eût marché dans des sables.

Il avait aperçu derrière la lampe d'argent un grand carré d'azur se

tenant en l'air par quatre cordes qui remontaient, et il s'avançait,

les reins courbés, la bouche ouverte.

Des ailes de phénicoptères, emmanchées à des branches de corail noir,

traînaient parmi les coussins de pourpre et les étrilles d'écaille,

les coffrets de cèdre, les spatules d'ivoire. A des cornes d'antilope

étaient enfilés des bagues, des bracelets; et des vases d'argile

rafraîchissaient au vent, dans la fente du mur, sur un treillage de

roseaux. Plusieurs fois il se heurta les pieds, car le sol avait des

niveaux de hauteur inégale qui faisaient dans la chambre comme une

succession d'appartements. Au fond, des balustres d'argent entouraient

un tapis semé de fleurs peintes. Enfin il arriva contre le lit

suspendu, près d'un escabeau d'ébène servant à y monter.

La lumière s'arrêtait au bord;--et l'ombre, telle qu'un grand rideau,

ne découvrait qu'un angle du matelas rouge avec le bout d'un petit pied

nu posant sur la cheville. Mâtho tira la lampe tout doucement.

Elle dormait la joue dans une main et l'autre bras déplié. Les

anneaux de sa chevelure se répandaient autour d'elle si abondamment

qu'elle paraissait couchée sur des plumes noires, et sa large tunique

blanche se courbait en molles draperies, jusqu'à ses pieds, suivant

les inflexions de sa taille. On apercevait un peu ses yeux sous ses

paupières entre-closes. Les courtines, perpendiculairement tendues,

l'enveloppaient d'une atmosphère bleuâtre, et le mouvement de sa

respiration, en se communiquant aux cordes, semblait la balancer dans

l'air. Un long moustique bourdonnait.

Mâtho, immobile, tenait au bout de son bras la galère d'argent; la

moustiquaire s'enflamma d'un seul coup, disparut, et Salammbô se

réveilla.

Le feu s'était de soi-même éteint. Elle ne parlait pas. La lampe

faisait osciller sur les lambris de grandes moires lumineuses.

«--Qu'est-ce donc?» dit-elle.

Il répondit:

«--C'est le voile de la Déesse!

«--Le voile de la Déesse!» s'écria Salammbô; et, appuyée sur les deux

poings, elle se penchait en dehors toute frémissante. Il reprit:

«--J'ai été le chercher pour toi dans les profondeurs du sanctuaire!

Regarde!» Le zaïmph étincelait tout couvert de rayons.

«--T'en souviens-tu?--disait Mâtho.--La nuit, tu apparaissais dans mes

songes; mais je ne devinais pas l'ordre muet de tes yeux!» Elle avança

un pied sur l'escabeau d'ébène. «Si j'avais compris, je serais accouru;

j'aurais abandonné l'armée; je ne serais pas sorti de Carthage. Pour

t'obéir, je descendrais par la caverne d'Hadrumète dans le royaume

des Ombres!... Pardonne! c'étaient comme des montagnes qui pesaient

sur mes jours; et pourtant quelque chose m'entraînait! Je tâchais de

venir jusqu'à toi! Sans les Dieux, est-ce que jamais j'aurais osé!...

Partons! il faut me suivre! ou, si tu ne veux pas, je vais rester. Que

m'importe!... Noie mon âme dans le souffle de ton haleine! Que mes

lèvres s'écrasent à baiser tes mains!

«--Laisse-moi voir!--disait-elle.--Plus près! plus près!»

L'aube se levait, et une couleur vineuse emplissait les feuilles de

talc dans les murs. Salammbô s'appuyait en défaillant contre les

coussins du lit.

«--Je t'aime!» criait Mâtho.

Elle balbutia:--«Donne-le!» Et ils se rapprochaient.

Elle s'avançait toujours, vêtue de sa simarre blanche qui traînait,

avec ses grands yeux attachés sur le voile. Mâtho la contemplait,

ébloui par les splendeurs de sa tête, et tendant vers elle le zaïmph,

il allait l'envelopper dans une étreinte. Elle écartait les bras. Tout

à coup elle s'arrêta, et ils restèrent béants à se regarder.

Sans comprendre ce qu'il sollicitait, une horreur la saisit. Ses

sourcils minces remontèrent, ses lèvres s'ouvraient; elle tremblait.

Enfin, elle frappa dans une des patères d'airain qui pendaient au coin

du matelas rouge, en criant:

«--Au secours! au secours! Arrière, sacrilège! infâme! maudit! A moi,

Taanach, Kroûm, Ewa, Micipsa, Schaoûl!»

Et la figure de Spendius effarée, apparaissant dans la muraille entre

les buires d'argile, jeta ces mots:

«--Fuis donc! ils accourent!»

Un grand tumulte monta en ébranlant les escaliers, et un flot de monde,

des femmes, des valets, des esclaves, s'élancèrent dans la chambre avec

des épieux, des casse-tête, des coutelas, des poignards. Ils furent

comme paralysés d'indignation en apercevant un homme; les servantes

poussaient le hurlement des funérailles, et les eunuques pâlissaient

sous leur peau noire.

Mâtho se tenait derrière les balustres. Avec le zaïmph qui

l'enveloppait, il semblait un dieu sidéral tout environné du firmament.

Les esclaves s'allaient jeter sur lui. Elle les arrêta.

«--N'y touchez pas! C'est le manteau de la Déesse!»

Elle s'était reculée dans un angle; mais elle fit un pas vers lui, et

allongeant son bras nu:

«--Malédiction sur toi qui as dérobé Tanit! Haine, vengeance, massacre

et douleur! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire! que Mastiman,

dieu des morts, t'étouffe! et que l'autre,--celui qu'il ne faut pas

nommer--te brûle!»

Mâtho poussa un cri, comme à la blessure d'une épée. Elle répéta

plusieurs fois:--«Va-t'en! va-t'en!»

La foule des serviteurs s'écarta, et Mâtho, baissant la tête, passa

lentement au milieu d'eux; à la porte il s'arrêta, car la frange du

zaïmph s'était accrochée à une des étoiles d'or qui pavaient les

dalles. Il le tira brusquement d'un coup d'épaule et descendit les

escaliers.

Spendius, bondissant de terrasse en terrasse et sautant par-dessus les

haies, les rigoles, s'était échappé des jardins. Il arriva au pied du

phare. Le mur en cet endroit se trouvait abandonné, tant la falaise

était inaccessible. Il s'avança jusqu'au bord, se coucha sur le dos,

et, les pieds en avant, se laissa glisser tout le long jusqu'en bas;

puis il atteignit à la nage le cap des Tombeaux, fit un grand détour

par la lagune salée, et le soir rentra au camp des Barbares.

Le soleil s'était levé; et comme un lion qui s'éloigne, Mâtho

descendait les chemins, en jetant autour de lui des yeux terribles.

Une rumeur indécise arrivait à ses oreilles. Elle était partie du

palais, et elle recommençait au loin, du côté de l'Acropole. Les uns

disaient qu'on avait pris le trésor de la République dans le temple

de Moloch; d'autres parlaient d'un prêtre assassiné. On s'imaginait

ailleurs que les Barbares étaient entrés dans la ville.

Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit

devant lui; on l'aperçut; une clameur s'éleva. Tous avaient compris; ce

fut une consternation, puis une immense colère.

Du fond des Mappales, des hauteurs de l'Acropole, des catacombes, des

bords du lac, la multitude accourut. Les patriciens sortaient de leurs

palais, les vendeurs de leurs boutiques; les femmes abandonnaient leurs

enfants; on saisit des épées, des haches, des bâtons; mais l'obstacle

qui avait empêché Salammbô les arrêta. Comment reprendre le voile?

Sa vue seule était un crime; il était de la nature des Dieux et son

contact faisait mourir.

Sur le péristyle des temples, les prêtres désespérés se tordaient les

bras. Les gardes de la Légion galopaient au hasard; on montait sur

les maisons, sur les terrasses, sur l'épaule des colosses et dans la

mâture des navires. Il s'avançait cependant, et à chacun de ses pas

la rage augmentait, mais la terreur aussi. Les rues se vidaient à son

approche, et ce torrent d'hommes qui fuyaient rejaillissait des deux

côtés jusqu'au sommet des muraille. Il ne distinguait partout que des

yeux grands ouverts comme pour le dévorer, des dents qui claquaient,

des poings tendus; et les imprécations de Salammbô retentissaient en se

multipliant.

Tout à coup, une longue flèche siffla, puis une autre, et des pierres

ronflaient; mais les coups, mal dirigés (car on avait peur d'atteindre

le zaïmph), passaient au-dessus de sa tête. D'ailleurs se faisant du

voile un bouclier, il le tendait à droite, à gauche, devant lui, par

derrière; et ils n'imaginaient aucun expédient. Il marchait de plus en

plus vite, s'engageant par les rues ouvertes. Elles étaient barrées

avec des cordes, des chariots, des pièges; à chaque détour il revenait

en arrière. Enfin il entra sur la place de Khamon, où les Baléares

avaient péri; Mâtho s'arrêta, pâlissant comme quelqu'un qui va mourir.

Il était bien perdu cette fois; la multitude battait des mains.

Il courut jusqu'à la grande porte fermée. Elle était très haute, tout

en cœur de chêne, avec des clous de fer et doublée d'airain. Mâtho

se jeta contre. Le peuple trépignait de joie, voyant l'impuissance

de sa fureur; alors il prit sa sandale, cracha dessus et en souffleta

les panneaux immobiles. La ville entière hurla. On oubliait le voile

maintenant, et ils allaient l'écraser. Mâtho promena sur la foule de

grands yeux vagues. Ses tempes battaient à l'étourdir; il se sentit

envahi par l'engourdissement des gens ivres. Tout à coup il aperçut la

longue chaîne que l'on tirait pour manœuvrer la bascule de la porte.

D'un bond il s'y cramponna, en roidissant ses bras, en s'arc-boutant

des pieds; et, à la fin, les battants énormes s'entr'ouvrirent.

Quand il fut dehors, il retira de son cou le grand zaïmph et l'éleva

sur sa tête le plus haut possible. L'étoffe, soutenue par le vent de là

mer, resplendissait au soleil avec ses couleurs, ses pierreries et la

figure de ses dieux. Mâtho, le portant ainsi, traversa toute la plaine

jusqu'aux tentes des soldats; et le peuple, sur les murs, regardait

s'en aller la fortune de Carthage.

VI

HANNON

«--J'aurais dû l'enlever!--disait-il le soir à Spendius.--Il fallait la

saisir, l'arracher de sa maison! Personne n'eût osé rien contre moi!»

Spendius ne l'écoutait pas. Étendu sur le dos, il se reposait avec

délices, près d'une grande jarre pleine d'eau miellée, où de temps à

autre il se plongeait la tête pour boire plus abondamment.

Mâtho reprit:

«--Que faire?... Comment rentrer dans Carthage?

«--Je ne sais», lui dit Spendius.

Cette impassibilité l'exaspérait; il s'écria:

«--Eh! la faute vient de toi! Tu m'entraînes, puis tu m'abandonnes,

lâche que tu es! Pourquoi donc t'obéirais-je? Te crois-tu mon maître?

Ah! prostitueur, esclave, fils d'esclave!» Il grinçait des dents et

levait sur Spendius sa large main.

Le Grec ne répondit pas. Un lampadaire d'argile brûlait doucement

contre le mât de la tente, où le zaïmph rayonnait dans la panoplie

suspendue.

Tout à coup, Mâtho chaussa ses cothurnes, boucla sa jaquette à lames

d'airain, prit son casque.

«--Où vas-tu?» demanda Spendius.

«--J'y retourne! Laisse-moi! Je la ramènerai! Et s'ils se présentent,

je les écrase comme des vipères! Je la ferai mourir, Spendius!» Il

répéta: «Oui! je la tuerai! tu verras, je la tuerai!»

Spendius, qui tendait l'oreille, arracha brusquement le zaïmph et le

jeta dans un coin, en accumulant, par-dessus, des toisons. On entendit

un murmure de voix, des torches brillèrent; et Narr'Havas entra, suivi

d'une vingtaine d'hommes environ.

Ils portaient des manteaux de laine blanche, de longs poignards, des

colliers de cuir, des pendants d'oreilles en bois, des chaussures en

peau d'hyène; et, restés sur le seuil, ils s'appuyaient contre leurs

lances comme des pasteurs qui se reposent. Narr'Havas était le plus

beau de tous; des courroies garnies de perles serraient ses bras

minces; le cercle d'or attachant autour de sa tête son large vêtement

retenait une plume d'autruche qui lui pendait derrière l'épaule; un

continuel sourire découvrait ses dents; ses yeux semblaient aiguisés

comme des flèches, et il y avait dans toute sa personne quelque chose

d'attentif et de léger.

Il déclara qu'il venait se joindre aux Mercenaires, car la République

menaçait depuis longtemps son royaume. Donc il avait intérêt à secourir

les Barbares, et il pouvait aussi leur être utile.

«--Je vous fournirai des éléphants (mes forêts en sont pleines),

du vin, de l'huile, de l'orge, des dattes, de la poix et du soufre

pour les sièges, vingt mille fantassins et dix mille chevaux. Si je

m'adresse à toi, Mâtho, c'est que la possession du zaïmph t'a rendu

le premier de l'armée.» Il ajouta: «Nous sommes d'anciens amis,

d'ailleurs.»

Mâtho considérait Spendius, qui écoutait assis sur les peaux de mouton,

tout en faisant avec la tête de petits signes d'assentiment. Narr'Havas

parlait. Il attestait les Dieux, il maudissait Carthage. Dans ses

imprécations, il brisa un javelot. Tous ses hommes à la fois poussèrent

un grand hurlement, et Mâtho, emporté par cette colère, s'écria qu'il

acceptait l'alliance.

On amena un taureau blanc avec une brebis noire, symbole du jour et

symbole de la nuit. On les égorgea au bord d'une fosse. Quand elle fut

pleine de sang, ils y plongèrent leurs bras. Puis Narr'Havas étala

sa main sur la poitrine de Mâtho, Mâtho la sienne sur la poitrine de

Narr'Havas. Ils répétèrent ce stigmate sur la toile de leurs tentes.

Ensuite ils passèrent la nuit à manger, et on brûla le reste des

viandes avec la peau, les ossements, les cornes et les ongles.

Une immense acclamation avait salué Mâtho lorsqu'il était revenu

portant le voile de la Déesse; ceux mêmes qui n'étaient pas de religion

chananéenne sentirent à leur vague enthousiasme qu'un Génie survenait.

Quant à chercher à s'emparer du zaïmph, aucun n'y songea; la manière

mystérieuse dont il l'avait acquis suffisait, dans l'esprit des

Barbares, à en légitimer la possession. Ainsi pensaient les soldats

de race africaine. Les autres, dont la haine était moins vieille, ne

savaient que résoudre. S'ils avaient eu des navires, ils s'en seraient

immédiatement allés.

Spendius, Narr'Havas et Mâtho expédièrent des hommes à toutes les

tribus du territoire punique.

Carthage exténuait ces peuples. Elle en tirait des impôts exorbitants;

les fers, la hache ou la croix punissaient les retards et jusqu'aux

murmures. Il fallait cultiver ce qui convenait à la République, fournir

ce qu'elle demandait; personne n'avait le droit de posséder une arme;

quand les villages se révoltaient, on vendait les habitants; les

gouverneurs étaient estimés comme des pressoirs, d'après la quantité

qu'ils faisaient rendre. Puis, au delà des régions directement soumises

à Carthage, s'étendaient les alliés ne payant qu'un médiocre tribut;

derrière les alliés vagabondaient les nomades, qu'on pouvait lâcher

sur eux. Par ce système, les récoltes étaient toujours abondantes, les

haras savamment conduits, les plantations superbes. Le vieux Caton, un

maître en fait de labours et d'esclaves, quatre-vingt-douze ans plus

tard en fut ébahi, et le cri de mort qu'il répétait dans Rome n'était

que l'exclamation d'une jalousie cupide.

Durant la dernière guerre, les exactions avaient redoublé, si bien

que les villes de la Libye, presque toutes, s'étaient livrées à

Régulus. Pour les punir, on avait exigé d'elles mille talents, vingt

mille bœufs, trois cents sacs de poudre d'or, des avances de grains

considérables, et les chefs des tribus avaient été mis en croix ou

jetés aux lions.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 6 / 28 段