Les Grecs voulurent élever des chicanes sur la différence des monnaies.

Il leur fournit de telles explications qu'ils se retirèrent sans

murmures. Les Nègres réclamèrent de ces coquilles blanches usitées

pour le commerce dans l'intérieur de l'Afrique. Il leur offrit d'en

envoyer prendre à Carthage; alors, comme les autres, ils acceptèrent de

l'argent.

On avait promis aux Baléares quelque chose de meilleur, à savoir des

femmes. Le suffète répondit que l'on attendait pour eux toute une

caravane de vierges; la route était longue, il fallait encore six

lunes. Quand elles seraient grasses et bien frottées de benjoin, on les

enverrait sur des vaisseaux dans les ports des Baléares.

Tout à coup, Zarxas, beau maintenant et vigoureux, sauta comme un

bateleur sur les épaules de ses amis, et il cria:

«--En as-tu réservé pour les cadavres?» tandis qu'il montrait dans

Carthage la porte de Khamon.

Aux derniers feux du soleil, les plaques d'airain la garnissant de haut

en bas resplendissaient; les Barbares crurent apercevoir sur elle une

traînée sanglante. Chaque fois que Giscon voulait parler, leurs cris

recommençaient. Enfin, il descendit à pas graves et s'enferma dans sa

tente.

Quand il en sortit au lever du soleil, ses interprètes, qui couchaient

en dehors, ne bougèrent point; ils se tenaient sur le dos, les yeux

fixes, la langue au bord des dents et la face bleuâtre. Des mucosités

blanches coulaient de leurs narines, et leurs membres étaient raides,

comme si le froid pendant la nuit les eût tous gelés. Chacun portait

autour du cou un petit lacet de joncs.

La rébellion dès lors ne s'arrêta plus. Ce meurtre des Baléares rappelé

par Zarxas confirmait les défiances de Spendius. Ils s'imaginaient que

la République cherchait toujours à les tromper. Il fallait en finir!

On se passerait des interprètes! Zarxas, avec une fronde autour de la

tête, chantait des chansons de guerre; Autharite brandissait sa grande

épée; Spendius soufflait à l'un quelque parole, fournissait à l'autre

un poignard. Les plus forts tâchaient de se payer eux-mêmes, les moins

furieux demandaient que la distribution continuât. Personne maintenant

ne quittait ses armes, et toutes les colères se réunissaient contre

Giscon dans une haine tumultueuse.

Quelques-uns montaient à ses côtés. Tant qu'ils vociféraient des

injures, on les écoutait avec patience, mais s'ils tentaient pour lui

le moindre mot, ils étaient immédiatement lapidés, ou par derrière d'un

coup de sabre on leur abattait la tête. L'amoncellement des sacs était

plus rouge qu'un autel.

Ils devenaient terribles après le repas, quand ils avaient bu du vin!

C'était une joie défendue sous peine de mort dans les armées puniques,

et ils levaient leur coupe du côté de Carthage par dérision pour sa

discipline. Puis ils revenaient vers les esclaves des finances et ils

recommençaient à tuer. Le mot _frappe_, différent dans chaque langue,

était compris de tous.

Giscon savait bien que la patrie l'abandonnait, mais ne voulait point

la déshonorer. Quand ils lui rappelèrent qu'on leur avait promis des

vaisseaux, il jura par Moloch de leur en fournir lui-même, à ses frais,

et, arrachant son collier de pierres bleues, il le jeta dans la foule

en gage de serment.

Alors les Africains réclamèrent le blé, d'après les engagements du

Grand-Conseil. Giscon étala les comptes des Syssites, tracés avec de

la peinture violette sur des peaux de brebis; il lisait tout ce qui

était entré dans Carthage, mois par mois et jour par jour.

Soudain il s'arrêta, les yeux béants, comme s'il eût découvert entre

les chiffres sa sentence de mort.

Les anciens les avaient frauduleusement réduits, et le blé, vendu

pendant l'époque la plus calamiteuse de la guerre, se trouvait à un

taux si bas, qu'à moins d'aveuglement on n'y pouvait croire.

«--Parle!--crièrent-ils,--plus haut! Ah! c'est qu'il cherche à mentir,

le lâche! méfions-nous.»

Pendant quelque temps il hésita. Enfin il reprit sa besogne.

Les soldats, sans se douter qu'on les trompait, acceptèrent comme vrais

les comptes des Syssites. L'abondance où s'était trouvée Carthage les

jeta dans une jalousie furieuse. Ils brisèrent la caisse de sycomore;

elle était vide aux trois quarts. Ils avaient vu de telles sommes en

sortir qu'ils la jugeaient inépuisable; Giscon en avait enfoui dans sa

tente. Ils escaladèrent les sacs. Mâtho les conduisait; et comme ils

criaient: «L'argent! l'argent!» Giscon à la fin répondit:

«--Que votre général vous en donne!»

Il les regardait en face, sans parler, avec ses grands yeux jaunes et

sa longue figure plus pâle que sa barbe. Une flèche, arrêtée par les

plumes, se tenait à son oreille dans son large anneau d'or, et un filet

de sang coulait de sa tiare sur son épaule.

A un geste de Mâtho, tous s'avancèrent. Il écarta les bras; Spendius,

avec un nœud coulant, l'étreignit aux poignets; un autre le renversa

et il disparut dans le désordre de la foule qui s'écroulait sur les

sacs.

Ils saccagèrent sa tente. On n'y trouva que les choses indispensables

à la vie; puis, en cherchant mieux, trois images de Tanit, et dans

une peau de singe, une pierre noire tombée de la lune. Beaucoup

de Carthaginois avaient voulu l'accompagner; c'étaient des hommes

considérables et tous du parti de la guerre.

On les entraîna en dehors des tentes, et on les précipita dans la

fosse aux immondices. Avec des chaînes de fer ils furent attachés par

le ventre à des pieux solides, et on leur tendait la nourriture à la

pointe d'un javelot.

Autharite, tout en les surveillant, les accablait d'invectives: comme

ils ne comprenaient point sa langue, ils ne répondaient pas; le

Gaulois, de temps à autre, leur jetait des cailloux au visage pour les

faire crier.

Dès le lendemain, une sorte de langueur envahit l'armée. A présent que

leur colère était finie, des inquiétudes les prenaient. Mâtho souffrait

d'une tristesse vague. Il lui semblait avoir indirectement outragé

Salammbô; ces riches étaient comme une dépendance de sa personne. Il

s'asseyait la nuit au bord de leur fosse, et il retrouvait dans leurs

gémissements quelque chose de la voix dont son cœur était plein.

Cependant ils accusaient, tous, les Libyens, qui seuls étaient payés.

Mais, en même temps que se ravivaient les antipathies nationales avec

les haines particulières, on sentait le péril de s'y abandonner. Les

représailles, après un attentat pareil, seraient formidables. Donc

il fallait prévenir la vengeance de Carthage. Les conciliabules, les

harangues n'en finissaient pas. Chacun parlait, on n'écoutait personne,

et Spendius, ordinairement si loquace, à toutes les propositions

secouait la tête.

Un soir il demanda négligemment à Mâtho s'il n'y avait pas des sources

dans l'intérieur de la ville.

«--Pas une!» répondit Mâtho.

Le lendemain, Spendius l'entraîna sur la berge du lac.

«--Maître!--dit l'ancien esclave,--si ton cœur est intrépide, je te

conduirai dans Carthage.»

«--Comment?» répétait l'autre en haletant.

«--Jure d'exécuter tous mes ordres, de me suivre comme une ombre!»

Mâtho, levant son bras vers la planète de Chabar, s'écria:

«--Par Tanit, je le jure!»

Spendius reprit:

«--Demain après le coucher du soleil, tu m'attendras au pied de

l'aqueduc, entre la neuvième et la dixième arcade. Emporte avec toi un

pic de fer, un casque sans aigrette et des sandales de cuir.»

L'aqueduc dont il parlait traversait obliquement l'isthme

entier,--ouvrage considérable, agrandi plus tard par les Romains.

Malgré son dédain des autres peuples, Carthage leur avait pris

gauchement cette invention nouvelle, comme Rome elle-même avait fait de

la galère punique; et cinq rangs d'arcs superposés, d'une architecture

trapue, avec des contreforts à la base et des têtes de lion au

sommet, aboutissaient à la partie occidentale de l'Acropole, où ils

s'enfonçaient sous la ville pour déverser presque une rivière dans les

citernes de Mégara.

A l'heure convenue, Spendius y trouva Mâtho. Il attacha une sorte de

harpon au bout d'une corde, le fit tourner rapidement comme une fronde,

l'engin de fer s'accrocha; et ils se mirent, l'un derrière l'autre, à

grimper le long du mur.

Mais quand ils furent montés sur le premier étage, le crampon, chaque

fois qu'ils le jetaient, retombait; il leur fallait, pour découvrir

quelque fissure, marcher sur le bord de la corniche; à chaque rang

des arcs, ils la trouvaient plus étroite. Puis la corde se relâcha.

Plusieurs fois, elle faillit se rompre.

Enfin ils arrivèrent à la plate-forme supérieure. Spendius, de temps à

autre, se penchait pour tâter les pierres avec sa main.

«--C'est là,--dit-il,--commençons!» Et pesant sur l'épieu qu'avait

apporté Mâtho, ils parvinrent à disjoindre une des dalles.

Ils aperçurent, au loin, une troupe de cavaliers galopant sur des

chevaux sans brides. Leurs bracelets d'or sautaient dans les vagues

draperies de leurs manteaux. On distinguait en avant un homme couronné

de plumes d'autruche et qui galopait avec une lance à chaque main.

«--Narr'Havas!» s'écria Mâtho.

«--Qu'importe!» reprit Spendius; et il sauta dans le trou qu'ils

venaient de faire en découvrant la dalle.

Mâtho, par son ordre, essaya de pousser un des blocs. Mais, faute de

place, il ne pouvait remuer les coudes.

«--Nous reviendrons,--dit Spendius;--mets-toi devant.» Alors ils

s'aventurèrent dans le conduit des eaux.

Ils en avaient jusqu'au ventre. Bientôt ils chancelèrent et il leur

fallut nager. Leurs membres se heurtaient contre les parois du canal

trop étroit. L'eau coulait presque immédiatement sous la dalle

supérieure; ils se déchiraient le visage. Puis le courant les entraîna.

Un air plus lourd qu'un sépulcre leur écrasait la poitrine; et la tête

sous les bras, les genoux l'un contre l'autre, allongés tant qu'ils

pouvaient, ils passaient comme des flèches dans l'obscurité, étouffant,

râlant, presque morts. Soudain, tout fut noir devant eux, et la

vélocité des eaux redoublait. Ils tombèrent.

Quand ils furent remontés à la surface, ils se tinrent pendant quelques

minutes étendus sur le dos, à humer l'air délicieusement. Des arcades,

les unes derrière les autres, s'ouvraient au milieu de larges murailles

séparant des bassins. Tous étaient remplis, et l'eau se continuait en

une seule nappe dans la longueur des citernes. Les coupoles du plafond

laissaient descendre par leur soupirail une clarté pâle qui étalait

sur les ondes comme des disques de lumière; les ténèbres à l'entour,

s'épaississant vers les murs, les reculaient indéfiniment; le moindre

bruit faisait un grand écho.

Spendius et Mâtho se remirent à nager, et, passant par l'ouverture des

arcs, ils traversèrent plusieurs chambres à la file. Deux autres rangs

de bassins plus petits s'étendaient parallèlement de chaque côté. Ils

se perdirent; ils tournaient, revenaient. Quelque chose résista sous

leurs talons. C'était le pavé de la galerie qui longeait les citernes.

Alors, s'avançant avec de grandes précautions, ils palpèrent la

muraille pour trouver une issue. Mais leurs pieds glissaient; ils

tombaient dans les vasques profondes. Ils avaient à remonter, puis ils

retombaient encore; et ils sentaient une épouvantable fatigue, comme si

leurs membres en nageant se fussent dissous dans l'eau. Leurs yeux se

fermèrent; ils agonisaient.

Spendius se frappa la main contre les barreaux d'une grille. Ils la

secouèrent, elle céda, et ils se trouvèrent sur les marches d'un

escalier. Une porte de bronze le fermait en haut. Avec la pointe d'un

poignard, ils écartèrent la barre que l'on ouvrait du dehors; tout à

coup le grand air pur les enveloppa.

La nuit était pleine de silence, et le ciel avait une hauteur

démesurée. Des bouquets d'arbres débordaient sur les longues lignes des

murs. La ville entière dormait. Les feux des avant-postes brillaient

comme des étoiles perdues.

Spendius, qui avait passé trois ans dans l'ergastule, connaissait

imparfaitement les quartiers. Mâtho conjectura que, pour se rendre au

palais d'Hamilcar, ils devaient prendre sur la gauche, en traversant

les Mappales.

«--Non,--dit Spendius, conduis-moi au temple de Tanit.»

Mâtho voulut parler.

«--Rappelle-toi!» fit l'ancien esclave; et, levant son bras, il lui

montra la planète de Chabar qui resplendissait.

Mâtho se tourna silencieusement vers l'Acropole.

Ils rampaient le long des clôtures de nopals qui bordaient les

sentiers. L'eau coulait de leurs membres sur la poussière. Leurs

sandales humides ne faisaient aucun bruit; Spendius, avec ses yeux plus

flamboyants que des torches, à chaque pas fouillait les buissons;--et

il marchait derrière Mâtho, les mains posées sur les deux poignards

qu'il portait aux bras, tenus au-dessous de l'aisselle par un cercle de

cuir.

V

TANIT

Quand ils furent sortis des jardins, ils se trouvèrent arrêtés par

l'enceinte de Mégara. Mais ils découvrirent une brèche dans la haute

muraille et passèrent.

Le terrain descendait, formant une sorte de vallon très large. C'était

une place découverte.

«--Écoute,--dit Spendius,--et d'abord ne crains rien!... j'exécuterai

ma promesse...»

Il s'interrompit; il avait l'air de réfléchir, comme pour chercher

ses paroles.--«Te rappelles-tu cette fois, au soleil levant, où,

sur la terrasse de Salammbô, je t'ai montré Carthage? Nous étions

forts ce jour-là, mais tu n'as voulu rien entendre!» Puis d'une

voix grave:--«Maître, il y a dans le sanctuaire de Tanit un voile

mystérieux, tombé du ciel, et qui recouvre la Déesse.

«--Je le sais», dit Mâtho.

Spendius reprit:

«--Il est divin lui-même, car il fait partie d'elle. Les dieux résident

où se trouvent leurs simulacres. C'est parce que Carthage le possède,

que Carthage est puissante.» Alors se penchant à son oreille: «Je t'ai

emmené avec moi pour le ravir!»

Mâtho recula d'horreur.

«--Va-t'en! cherche quelque autre! Je ne veux pas t'aider dans cet

exécrable forfait.

«--Mais Tanit est ton ennemie, répliqua Spendius: elle te persécute, et

tu meurs de sa colère. Tu t'en vengeras. Elle t'obéira. Tu deviendras

presque immortel et invincible.»

Mâtho baissa la tête; il continua:

«--Nous succomberions; l'armée d'elle-même s'anéantirait. Nous n'avons

ni fuite à espérer, ni secours, ni pardon! Quel châtiment des Dieux

peux-tu craindre, puisque tu vas avoir leur force dans les mains?

Aimes-tu mieux périr le soir d'une défaite, misérablement, à l'abri

d'un buisson, ou parmi l'outrage de la populace, dans la flamme des

bûchers? Maître, un jour, tu entreras à Carthage, entre les collèges

des pontifes, qui baiseront tes sandales; et si le voile de Tanit te

pèse encore, tu le rétabliras dans son temple. Suis-moi! viens le

prendre.»

Une envie terrible dévorait Mâtho. Il aurait voulu, en s'abstenant du

sacrilège, posséder le voile. Il se disait que, peut-être, on n'aurait

pas besoin de le prendre pour en accaparer la vertu. Il n'allait

point jusqu'au fond de sa pensée, s'arrêtant sur la limite où elle

l'épouvantait.

«--Marchons!» dit-il; et ils s'éloignèrent d'un pas rapide, côte à

côte, sans parler.

Le terrain remonta, et les habitations se rapprochèrent. Ils

tournaient dans les rues étroites, au milieu des ténèbres. Des lambeaux

de sparterie fermant les portes battaient contre les murs. Sur une

place, des chameaux ruminaient devant des tas d'herbes coupées. Puis

ils passèrent sous une galerie que recouvraient des feuillages; un

troupeau de chiens aboya. L'espace tout à coup s'élargit, et ils

reconnurent la façade occidentale de l'Acropole. Au bas de Byrsa

s'étalait une longue masse noire: c'était le temple de Tanit, ensemble

de monuments et de jardins, de cours et d'avant-cours, bordé par un

petit mur de pierres sèches. Spendius et Mâtho le franchirent.

Cette première enceinte renfermait un bois de platanes, par précaution

contre la peste et l'infection de l'air. Çà et là étaient disséminées

des tentes où l'on vendait pendant le jour des pâtes épilatoires, des

parfums, des vêtements, des gâteaux en forme de lune, et des images de

la Déesse avec des représentations du temple, creusées dans un bloc

d'albâtre.

Ils n'avaient rien à craindre, car les nuits où l'astre ne paraissait

pas on suspendait tous les rites; cependant Mâtho se ralentissait; il

s'arrêta devant les trois marches d'ébène qui conduisaient à la seconde

enceinte.

«--Avance!» dit Spendius.

Des grenadiers, des amandiers, des cyprès et des myrtes, immobiles

comme des feuillages de bronze, alternaient régulièrement; le chemin,

pavé de cailloux bleus, craquait sous les pas, et des roses épanouies

pendaient en berceau sur toute la longueur de l'allée. Ils arrivèrent

devant un trou ovale, abrité par une grille. Mâtho, que ce silence

effrayait, dit à Spendius:

«--C'est ici qu'on mélange les eaux douces avec les eaux amères.»

«--J'ai vu tout cela--reprit l'ancien esclave--en Syrie, dans la ville

de Maphug»; et, par un escalier de six marches d'argent, ils montèrent

dans la troisième enceinte.

Un cèdre énorme en occupait le milieu. Ses branches les plus basses

disparaissaient sous des bribes d'étoffes et des colliers qu'y avaient

appendus les fidèles. Ils firent encore quelques pas, et la façade du

temple se déploya.

Deux longs portiques, dont les architraves reposaient sur des piliers

trapus, flanquaient une tour quadrangulaire, ornée à sa plate-forme

par un croissant de lune. Sur les angles des portiques et aux quatre

coins de la tour s'élevaient des vases pleins d'aromates allumés. Des

grenades et des coloquintes chargeaient les chapiteaux. Des entrelacs,

des losanges, des lignes de perles alternaient sur les murs, et

une haie en filigrane d'argent formait un large demi-cercle devant

l'escalier d'airain qui descendait du vestibule.

Il y avait à l'entrée, entre une stèle d'or et une stèle d'émeraude, un

cône de pierre; Mâtho, en passant à côté, se baisa la main droite.

La première chambre était très haute; d'innombrables ouvertures

perçaient sa voûte; en levant la tête on pouvait voir les étoiles. Tout

autour de la muraille, dans des corbeilles de roseau, s'amoncelaient

des barbes et des chevelures, prémices des adolescences; et, au milieu

de l'appartement circulaire, le corps d'une femme sortait d'une gaine

couverte de mamelles. Grasse, barbue et les paupières baissées, elle

avait l'air de sourire, en croisant ses mains sur le bas de son gros

ventre,--poli par les baisers de la foule.

Puis ils se retrouvèrent à l'air libre, dans un corridor transversal,

où un autel de proportions exiguës s'appuyait contre une porte

d'ivoire. On n'allait point au delà; les prêtres seuls pouvaient

l'ouvrir, car un temple n'était pas un lieu de réunion pour la

multitude, mais la demeure particulière de la divinité.

«--L'entreprise est impossible, disait Mâtho. Tu n'y avais pas songé!

Retournons!» Spendius examinait les murs.

Il voulait le voile, non qu'il eût confiance en sa vertu (Spendius ne

croyait qu'à l'Oracle), mais persuadé que les Carthaginois, s'en voyant

privés, tomberaient dans un grand abattement. Pour trouver quelque

issue, ils firent le tour par derrière.

On apercevait, sous des bosquets de térébinthe, des édicules de forme

différente. Çà et là un phallus de pierre se dressait, et de grands

cerfs erraient tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des

pommes de pin tombées.

Ils revinrent sur leurs pas entre deux longues galeries qui

s'avançaient parallèlement. De petites cellules s'ouvraient au bord.

Des tambourins et des cymbales étaient accrochés à leurs colonnes

de cèdre. Des femmes dormaient en dehors des cellules, étendues sur

des nattes. Leurs corps, tout gras d'onguents, exhalaient une odeur

d'épices et de cassolettes éteintes; elles étaient si couvertes de

tatouage, de colliers, d'anneaux, de vermillon et d'antimoine, qu'on

les eût prises, sans le mouvement de leur poitrine, pour des idoles

ainsi couchées par terre. Des lotus entouraient une fontaine, où

nageaient des poissons pareils à ceux de Salammbô; puis au fond, contre

la muraille du temple, s'étalait une vigne dont les sarments étaient

de verre et les grappes d'émeraude; les rayons des pierres précieuses

faisaient des jeux de lumière, entre les colonnes peintes, sur les

visages endormis.

Mâtho suffoquait dans la chaude atmosphère que rabattaient sur lui

les cloisons de cèdre. Tous ces symboles de la fécondation, ces

parfums, ces rayonnements, ces haleines l'accablaient. A travers les

éblouissements mystiques, il songeait à Salammbô. Elle se confondait

avec la Déesse elle-même; et son amour s'en dégageait plus fort, comme

les grands lotus qui s'épanouissaient sur la profondeur des eaux.

Spendius calculait quelle somme d'argent il aurait autrefois gagnée à

vendre ces femmes; et, d'un coup d'œil rapide, en passant, il pesait

les colliers d'or.

Le temple était, de ce côté comme de l'autre, impénétrable. Ils

revinrent derrière la première chambre. Pendant que Spendius cherchait,

furetait, Mâtho, prosterné devant la porte, implorait Tanit. Il la

suppliait de ne point permettre ce sacrilège. Il tâchait de l'adoucir

avec des mots caressants, comme on fait à une personne irritée.

Spendius remarqua au-dessus de la porte une ouverture étroite.

«--Lève-toi!» dit-il à Mâtho, et il le fit s'adosser contre le mur,

tout debout. Alors, posant un pied dans ses mains, puis un autre sur

sa tête, il parvint jusqu'à la hauteur du soupirail, s'y engagea

et disparut. Puis Mâtho sentit tomber sur son épaule une corde à

nœuds, celle que Spendius avait enroulée autour de son corps avant de

s'engager dans les citernes; et, s'y appuyant des deux mains, bientôt

il se trouva près de lui dans une grande salle pleine d'ombre.

De pareils attentats étaient une chose extraordinaire. L'insuffisance

des moyens pour les prévenir témoignait assez qu'on les jugeait

impossibles. La terreur, plus que les murs, défendait les sanctuaires.

Mâtho, à chaque pas, s'attendait à mourir.

Une lueur vacillait au fond des ténèbres; ils s'en rapprochèrent.

C'était une lampe qui brûlait dans une coquille sur le piédestal

d'une statue, coiffée du bonnet des Cabires. Des disques en diamant

parsemaient sa longue robe bleue; et des chaînes, qui s'enfonçaient

sous les dalles, l'attachaient au sol par les talons. Mâtho retint un

cri. Il balbutiait:--«Ah! la voilà! la voilà!» Spendius prit la lampe,

afin de s'éclairer.

«--Quel impie tu es!» murmura Mâtho. Il le suivait pourtant.

L'appartement où ils entrèrent n'avait rien qu'une peinture noire

représentant une autre femme. Ses jambes montaient jusqu'au haut de la

muraille. Son corps occupait le plafond tout entier. De son nombril

pendait à un fil un œuf énorme, et elle retombait sur l'autre mur,

la tête en bas, jusqu'au niveau des dalles, où atteignaient ses doigts

pointus.

Pour passer plus loin, ils écartèrent une tapisserie; mais le vent

souffla, et la lumière s'éteignit.

Alors ils errèrent, perdus dans les complications de l'architecture.

Tout à coup, ils sentirent sous leurs pieds quelque chose d'une douceur

étrange. Des étincelles pétillaient, jaillissaient; ils marchaient dans

du feu. Spendius tâta le sol et reconnut qu'il était soigneusement

tapissé avec des peaux de lynx; puis il leur sembla qu'une grosse

corde mouillée, froide et visqueuse glissait entre leurs jambes. Des

fissures, taillées dans la muraille, laissaient tomber de minces

rayons blancs. Ils s'avançaient à ces lueurs incertaines. Enfin ils

distinguèrent un grand serpent noir. Il s'élança vite et disparut.

«--Fuyons!--s'écria Mâtho.--C'est elle! je la sens; elle vient.

«--Eh non!--répondit Spendius,--le temple est vide.»

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 5 / 28 段