Il leur fournit de telles explications qu'ils se retirèrent sans
murmures. Les Nègres réclamèrent de ces coquilles blanches usitées
pour le commerce dans l'intérieur de l'Afrique. Il leur offrit d'en
envoyer prendre à Carthage; alors, comme les autres, ils acceptèrent de
l'argent.
On avait promis aux Baléares quelque chose de meilleur, à savoir des
femmes. Le suffète répondit que l'on attendait pour eux toute une
caravane de vierges; la route était longue, il fallait encore six
lunes. Quand elles seraient grasses et bien frottées de benjoin, on les
enverrait sur des vaisseaux dans les ports des Baléares.
Tout à coup, Zarxas, beau maintenant et vigoureux, sauta comme un
bateleur sur les épaules de ses amis, et il cria:
«--En as-tu réservé pour les cadavres?» tandis qu'il montrait dans
Carthage la porte de Khamon.
Aux derniers feux du soleil, les plaques d'airain la garnissant de haut
en bas resplendissaient; les Barbares crurent apercevoir sur elle une
traînée sanglante. Chaque fois que Giscon voulait parler, leurs cris
recommençaient. Enfin, il descendit à pas graves et s'enferma dans sa
tente.
Quand il en sortit au lever du soleil, ses interprètes, qui couchaient
en dehors, ne bougèrent point; ils se tenaient sur le dos, les yeux
fixes, la langue au bord des dents et la face bleuâtre. Des mucosités
blanches coulaient de leurs narines, et leurs membres étaient raides,
comme si le froid pendant la nuit les eût tous gelés. Chacun portait
autour du cou un petit lacet de joncs.
La rébellion dès lors ne s'arrêta plus. Ce meurtre des Baléares rappelé
par Zarxas confirmait les défiances de Spendius. Ils s'imaginaient que
la République cherchait toujours à les tromper. Il fallait en finir!
On se passerait des interprètes! Zarxas, avec une fronde autour de la
tête, chantait des chansons de guerre; Autharite brandissait sa grande
épée; Spendius soufflait à l'un quelque parole, fournissait à l'autre
un poignard. Les plus forts tâchaient de se payer eux-mêmes, les moins
furieux demandaient que la distribution continuât. Personne maintenant
ne quittait ses armes, et toutes les colères se réunissaient contre
Giscon dans une haine tumultueuse.
Quelques-uns montaient à ses côtés. Tant qu'ils vociféraient des
injures, on les écoutait avec patience, mais s'ils tentaient pour lui
le moindre mot, ils étaient immédiatement lapidés, ou par derrière d'un
coup de sabre on leur abattait la tête. L'amoncellement des sacs était
plus rouge qu'un autel.
Ils devenaient terribles après le repas, quand ils avaient bu du vin!
C'était une joie défendue sous peine de mort dans les armées puniques,
et ils levaient leur coupe du côté de Carthage par dérision pour sa
discipline. Puis ils revenaient vers les esclaves des finances et ils
recommençaient à tuer. Le mot _frappe_, différent dans chaque langue,
était compris de tous.
Giscon savait bien que la patrie l'abandonnait, mais ne voulait point
la déshonorer. Quand ils lui rappelèrent qu'on leur avait promis des
vaisseaux, il jura par Moloch de leur en fournir lui-même, à ses frais,
et, arrachant son collier de pierres bleues, il le jeta dans la foule
en gage de serment.
Alors les Africains réclamèrent le blé, d'après les engagements du
Grand-Conseil. Giscon étala les comptes des Syssites, tracés avec de
la peinture violette sur des peaux de brebis; il lisait tout ce qui
était entré dans Carthage, mois par mois et jour par jour.
Soudain il s'arrêta, les yeux béants, comme s'il eût découvert entre
les chiffres sa sentence de mort.
Les anciens les avaient frauduleusement réduits, et le blé, vendu
pendant l'époque la plus calamiteuse de la guerre, se trouvait à un
taux si bas, qu'à moins d'aveuglement on n'y pouvait croire.
«--Parle!--crièrent-ils,--plus haut! Ah! c'est qu'il cherche à mentir,
le lâche! méfions-nous.»
Pendant quelque temps il hésita. Enfin il reprit sa besogne.
Les soldats, sans se douter qu'on les trompait, acceptèrent comme vrais
les comptes des Syssites. L'abondance où s'était trouvée Carthage les
jeta dans une jalousie furieuse. Ils brisèrent la caisse de sycomore;
elle était vide aux trois quarts. Ils avaient vu de telles sommes en
sortir qu'ils la jugeaient inépuisable; Giscon en avait enfoui dans sa
tente. Ils escaladèrent les sacs. Mâtho les conduisait; et comme ils
criaient: «L'argent! l'argent!» Giscon à la fin répondit:
«--Que votre général vous en donne!»
Il les regardait en face, sans parler, avec ses grands yeux jaunes et
sa longue figure plus pâle que sa barbe. Une flèche, arrêtée par les
plumes, se tenait à son oreille dans son large anneau d'or, et un filet
de sang coulait de sa tiare sur son épaule.
A un geste de Mâtho, tous s'avancèrent. Il écarta les bras; Spendius,
avec un nœud coulant, l'étreignit aux poignets; un autre le renversa
et il disparut dans le désordre de la foule qui s'écroulait sur les
sacs.
Ils saccagèrent sa tente. On n'y trouva que les choses indispensables
à la vie; puis, en cherchant mieux, trois images de Tanit, et dans
une peau de singe, une pierre noire tombée de la lune. Beaucoup
de Carthaginois avaient voulu l'accompagner; c'étaient des hommes
considérables et tous du parti de la guerre.
On les entraîna en dehors des tentes, et on les précipita dans la
fosse aux immondices. Avec des chaînes de fer ils furent attachés par
le ventre à des pieux solides, et on leur tendait la nourriture à la
pointe d'un javelot.
Autharite, tout en les surveillant, les accablait d'invectives: comme
ils ne comprenaient point sa langue, ils ne répondaient pas; le
Gaulois, de temps à autre, leur jetait des cailloux au visage pour les
faire crier.
Dès le lendemain, une sorte de langueur envahit l'armée. A présent que
leur colère était finie, des inquiétudes les prenaient. Mâtho souffrait
d'une tristesse vague. Il lui semblait avoir indirectement outragé
Salammbô; ces riches étaient comme une dépendance de sa personne. Il
s'asseyait la nuit au bord de leur fosse, et il retrouvait dans leurs
gémissements quelque chose de la voix dont son cœur était plein.
Cependant ils accusaient, tous, les Libyens, qui seuls étaient payés.
Mais, en même temps que se ravivaient les antipathies nationales avec
les haines particulières, on sentait le péril de s'y abandonner. Les
représailles, après un attentat pareil, seraient formidables. Donc
il fallait prévenir la vengeance de Carthage. Les conciliabules, les
harangues n'en finissaient pas. Chacun parlait, on n'écoutait personne,
et Spendius, ordinairement si loquace, à toutes les propositions
secouait la tête.
Un soir il demanda négligemment à Mâtho s'il n'y avait pas des sources
dans l'intérieur de la ville.
«--Pas une!» répondit Mâtho.
Le lendemain, Spendius l'entraîna sur la berge du lac.
«--Maître!--dit l'ancien esclave,--si ton cœur est intrépide, je te
conduirai dans Carthage.»
«--Comment?» répétait l'autre en haletant.
«--Jure d'exécuter tous mes ordres, de me suivre comme une ombre!»
Mâtho, levant son bras vers la planète de Chabar, s'écria:
«--Par Tanit, je le jure!»
Spendius reprit:
«--Demain après le coucher du soleil, tu m'attendras au pied de
l'aqueduc, entre la neuvième et la dixième arcade. Emporte avec toi un
pic de fer, un casque sans aigrette et des sandales de cuir.»
L'aqueduc dont il parlait traversait obliquement l'isthme
entier,--ouvrage considérable, agrandi plus tard par les Romains.
Malgré son dédain des autres peuples, Carthage leur avait pris
gauchement cette invention nouvelle, comme Rome elle-même avait fait de
la galère punique; et cinq rangs d'arcs superposés, d'une architecture
trapue, avec des contreforts à la base et des têtes de lion au
sommet, aboutissaient à la partie occidentale de l'Acropole, où ils
s'enfonçaient sous la ville pour déverser presque une rivière dans les
citernes de Mégara.
A l'heure convenue, Spendius y trouva Mâtho. Il attacha une sorte de
harpon au bout d'une corde, le fit tourner rapidement comme une fronde,
l'engin de fer s'accrocha; et ils se mirent, l'un derrière l'autre, à
grimper le long du mur.
Mais quand ils furent montés sur le premier étage, le crampon, chaque
fois qu'ils le jetaient, retombait; il leur fallait, pour découvrir
quelque fissure, marcher sur le bord de la corniche; à chaque rang
des arcs, ils la trouvaient plus étroite. Puis la corde se relâcha.
Plusieurs fois, elle faillit se rompre.
Enfin ils arrivèrent à la plate-forme supérieure. Spendius, de temps à
autre, se penchait pour tâter les pierres avec sa main.
«--C'est là,--dit-il,--commençons!» Et pesant sur l'épieu qu'avait
apporté Mâtho, ils parvinrent à disjoindre une des dalles.
Ils aperçurent, au loin, une troupe de cavaliers galopant sur des
chevaux sans brides. Leurs bracelets d'or sautaient dans les vagues
draperies de leurs manteaux. On distinguait en avant un homme couronné
de plumes d'autruche et qui galopait avec une lance à chaque main.
«--Narr'Havas!» s'écria Mâtho.
«--Qu'importe!» reprit Spendius; et il sauta dans le trou qu'ils
venaient de faire en découvrant la dalle.
Mâtho, par son ordre, essaya de pousser un des blocs. Mais, faute de
place, il ne pouvait remuer les coudes.
«--Nous reviendrons,--dit Spendius;--mets-toi devant.» Alors ils
s'aventurèrent dans le conduit des eaux.
Ils en avaient jusqu'au ventre. Bientôt ils chancelèrent et il leur
fallut nager. Leurs membres se heurtaient contre les parois du canal
trop étroit. L'eau coulait presque immédiatement sous la dalle
supérieure; ils se déchiraient le visage. Puis le courant les entraîna.
Un air plus lourd qu'un sépulcre leur écrasait la poitrine; et la tête
sous les bras, les genoux l'un contre l'autre, allongés tant qu'ils
pouvaient, ils passaient comme des flèches dans l'obscurité, étouffant,
râlant, presque morts. Soudain, tout fut noir devant eux, et la
vélocité des eaux redoublait. Ils tombèrent.
Quand ils furent remontés à la surface, ils se tinrent pendant quelques
minutes étendus sur le dos, à humer l'air délicieusement. Des arcades,
les unes derrière les autres, s'ouvraient au milieu de larges murailles
séparant des bassins. Tous étaient remplis, et l'eau se continuait en
une seule nappe dans la longueur des citernes. Les coupoles du plafond
laissaient descendre par leur soupirail une clarté pâle qui étalait
sur les ondes comme des disques de lumière; les ténèbres à l'entour,
s'épaississant vers les murs, les reculaient indéfiniment; le moindre
bruit faisait un grand écho.
Spendius et Mâtho se remirent à nager, et, passant par l'ouverture des
arcs, ils traversèrent plusieurs chambres à la file. Deux autres rangs
de bassins plus petits s'étendaient parallèlement de chaque côté. Ils
se perdirent; ils tournaient, revenaient. Quelque chose résista sous
leurs talons. C'était le pavé de la galerie qui longeait les citernes.
Alors, s'avançant avec de grandes précautions, ils palpèrent la
muraille pour trouver une issue. Mais leurs pieds glissaient; ils
tombaient dans les vasques profondes. Ils avaient à remonter, puis ils
retombaient encore; et ils sentaient une épouvantable fatigue, comme si
leurs membres en nageant se fussent dissous dans l'eau. Leurs yeux se
fermèrent; ils agonisaient.
Spendius se frappa la main contre les barreaux d'une grille. Ils la
secouèrent, elle céda, et ils se trouvèrent sur les marches d'un
escalier. Une porte de bronze le fermait en haut. Avec la pointe d'un
poignard, ils écartèrent la barre que l'on ouvrait du dehors; tout à
coup le grand air pur les enveloppa.
La nuit était pleine de silence, et le ciel avait une hauteur
démesurée. Des bouquets d'arbres débordaient sur les longues lignes des
murs. La ville entière dormait. Les feux des avant-postes brillaient
comme des étoiles perdues.
Spendius, qui avait passé trois ans dans l'ergastule, connaissait
imparfaitement les quartiers. Mâtho conjectura que, pour se rendre au
palais d'Hamilcar, ils devaient prendre sur la gauche, en traversant
les Mappales.
«--Non,--dit Spendius, conduis-moi au temple de Tanit.»
Mâtho voulut parler.
«--Rappelle-toi!» fit l'ancien esclave; et, levant son bras, il lui
montra la planète de Chabar qui resplendissait.
Mâtho se tourna silencieusement vers l'Acropole.
Ils rampaient le long des clôtures de nopals qui bordaient les
sentiers. L'eau coulait de leurs membres sur la poussière. Leurs
sandales humides ne faisaient aucun bruit; Spendius, avec ses yeux plus
flamboyants que des torches, à chaque pas fouillait les buissons;--et
il marchait derrière Mâtho, les mains posées sur les deux poignards
qu'il portait aux bras, tenus au-dessous de l'aisselle par un cercle de
cuir.
V
TANIT
Quand ils furent sortis des jardins, ils se trouvèrent arrêtés par
l'enceinte de Mégara. Mais ils découvrirent une brèche dans la haute
muraille et passèrent.
Le terrain descendait, formant une sorte de vallon très large. C'était
une place découverte.
«--Écoute,--dit Spendius,--et d'abord ne crains rien!... j'exécuterai
ma promesse...»
Il s'interrompit; il avait l'air de réfléchir, comme pour chercher
ses paroles.--«Te rappelles-tu cette fois, au soleil levant, où,
sur la terrasse de Salammbô, je t'ai montré Carthage? Nous étions
forts ce jour-là, mais tu n'as voulu rien entendre!» Puis d'une
voix grave:--«Maître, il y a dans le sanctuaire de Tanit un voile
mystérieux, tombé du ciel, et qui recouvre la Déesse.
«--Je le sais», dit Mâtho.
Spendius reprit:
«--Il est divin lui-même, car il fait partie d'elle. Les dieux résident
où se trouvent leurs simulacres. C'est parce que Carthage le possède,
que Carthage est puissante.» Alors se penchant à son oreille: «Je t'ai
emmené avec moi pour le ravir!»
Mâtho recula d'horreur.
«--Va-t'en! cherche quelque autre! Je ne veux pas t'aider dans cet
exécrable forfait.
«--Mais Tanit est ton ennemie, répliqua Spendius: elle te persécute, et
tu meurs de sa colère. Tu t'en vengeras. Elle t'obéira. Tu deviendras
presque immortel et invincible.»
Mâtho baissa la tête; il continua:
«--Nous succomberions; l'armée d'elle-même s'anéantirait. Nous n'avons
ni fuite à espérer, ni secours, ni pardon! Quel châtiment des Dieux
peux-tu craindre, puisque tu vas avoir leur force dans les mains?
Aimes-tu mieux périr le soir d'une défaite, misérablement, à l'abri
d'un buisson, ou parmi l'outrage de la populace, dans la flamme des
bûchers? Maître, un jour, tu entreras à Carthage, entre les collèges
des pontifes, qui baiseront tes sandales; et si le voile de Tanit te
pèse encore, tu le rétabliras dans son temple. Suis-moi! viens le
prendre.»
Une envie terrible dévorait Mâtho. Il aurait voulu, en s'abstenant du
sacrilège, posséder le voile. Il se disait que, peut-être, on n'aurait
pas besoin de le prendre pour en accaparer la vertu. Il n'allait
point jusqu'au fond de sa pensée, s'arrêtant sur la limite où elle
l'épouvantait.
«--Marchons!» dit-il; et ils s'éloignèrent d'un pas rapide, côte à
côte, sans parler.
Le terrain remonta, et les habitations se rapprochèrent. Ils
tournaient dans les rues étroites, au milieu des ténèbres. Des lambeaux
de sparterie fermant les portes battaient contre les murs. Sur une
place, des chameaux ruminaient devant des tas d'herbes coupées. Puis
ils passèrent sous une galerie que recouvraient des feuillages; un
troupeau de chiens aboya. L'espace tout à coup s'élargit, et ils
reconnurent la façade occidentale de l'Acropole. Au bas de Byrsa
s'étalait une longue masse noire: c'était le temple de Tanit, ensemble
de monuments et de jardins, de cours et d'avant-cours, bordé par un
petit mur de pierres sèches. Spendius et Mâtho le franchirent.
Cette première enceinte renfermait un bois de platanes, par précaution
contre la peste et l'infection de l'air. Çà et là étaient disséminées
des tentes où l'on vendait pendant le jour des pâtes épilatoires, des
parfums, des vêtements, des gâteaux en forme de lune, et des images de
la Déesse avec des représentations du temple, creusées dans un bloc
d'albâtre.
Ils n'avaient rien à craindre, car les nuits où l'astre ne paraissait
pas on suspendait tous les rites; cependant Mâtho se ralentissait; il
s'arrêta devant les trois marches d'ébène qui conduisaient à la seconde
enceinte.
«--Avance!» dit Spendius.
Des grenadiers, des amandiers, des cyprès et des myrtes, immobiles
comme des feuillages de bronze, alternaient régulièrement; le chemin,
pavé de cailloux bleus, craquait sous les pas, et des roses épanouies
pendaient en berceau sur toute la longueur de l'allée. Ils arrivèrent
devant un trou ovale, abrité par une grille. Mâtho, que ce silence
effrayait, dit à Spendius:
«--C'est ici qu'on mélange les eaux douces avec les eaux amères.»
«--J'ai vu tout cela--reprit l'ancien esclave--en Syrie, dans la ville
de Maphug»; et, par un escalier de six marches d'argent, ils montèrent
dans la troisième enceinte.
Un cèdre énorme en occupait le milieu. Ses branches les plus basses
disparaissaient sous des bribes d'étoffes et des colliers qu'y avaient
appendus les fidèles. Ils firent encore quelques pas, et la façade du
temple se déploya.
Deux longs portiques, dont les architraves reposaient sur des piliers
trapus, flanquaient une tour quadrangulaire, ornée à sa plate-forme
par un croissant de lune. Sur les angles des portiques et aux quatre
coins de la tour s'élevaient des vases pleins d'aromates allumés. Des
grenades et des coloquintes chargeaient les chapiteaux. Des entrelacs,
des losanges, des lignes de perles alternaient sur les murs, et
une haie en filigrane d'argent formait un large demi-cercle devant
l'escalier d'airain qui descendait du vestibule.
Il y avait à l'entrée, entre une stèle d'or et une stèle d'émeraude, un
cône de pierre; Mâtho, en passant à côté, se baisa la main droite.
La première chambre était très haute; d'innombrables ouvertures
perçaient sa voûte; en levant la tête on pouvait voir les étoiles. Tout
autour de la muraille, dans des corbeilles de roseau, s'amoncelaient
des barbes et des chevelures, prémices des adolescences; et, au milieu
de l'appartement circulaire, le corps d'une femme sortait d'une gaine
couverte de mamelles. Grasse, barbue et les paupières baissées, elle
avait l'air de sourire, en croisant ses mains sur le bas de son gros
ventre,--poli par les baisers de la foule.
Puis ils se retrouvèrent à l'air libre, dans un corridor transversal,
où un autel de proportions exiguës s'appuyait contre une porte
d'ivoire. On n'allait point au delà; les prêtres seuls pouvaient
l'ouvrir, car un temple n'était pas un lieu de réunion pour la
multitude, mais la demeure particulière de la divinité.
«--L'entreprise est impossible, disait Mâtho. Tu n'y avais pas songé!
Retournons!» Spendius examinait les murs.
Il voulait le voile, non qu'il eût confiance en sa vertu (Spendius ne
croyait qu'à l'Oracle), mais persuadé que les Carthaginois, s'en voyant
privés, tomberaient dans un grand abattement. Pour trouver quelque
issue, ils firent le tour par derrière.
On apercevait, sous des bosquets de térébinthe, des édicules de forme
différente. Çà et là un phallus de pierre se dressait, et de grands
cerfs erraient tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des
pommes de pin tombées.
Ils revinrent sur leurs pas entre deux longues galeries qui
s'avançaient parallèlement. De petites cellules s'ouvraient au bord.
Des tambourins et des cymbales étaient accrochés à leurs colonnes
de cèdre. Des femmes dormaient en dehors des cellules, étendues sur
des nattes. Leurs corps, tout gras d'onguents, exhalaient une odeur
d'épices et de cassolettes éteintes; elles étaient si couvertes de
tatouage, de colliers, d'anneaux, de vermillon et d'antimoine, qu'on
les eût prises, sans le mouvement de leur poitrine, pour des idoles
ainsi couchées par terre. Des lotus entouraient une fontaine, où
nageaient des poissons pareils à ceux de Salammbô; puis au fond, contre
la muraille du temple, s'étalait une vigne dont les sarments étaient
de verre et les grappes d'émeraude; les rayons des pierres précieuses
faisaient des jeux de lumière, entre les colonnes peintes, sur les
visages endormis.
Mâtho suffoquait dans la chaude atmosphère que rabattaient sur lui
les cloisons de cèdre. Tous ces symboles de la fécondation, ces
parfums, ces rayonnements, ces haleines l'accablaient. A travers les
éblouissements mystiques, il songeait à Salammbô. Elle se confondait
avec la Déesse elle-même; et son amour s'en dégageait plus fort, comme
les grands lotus qui s'épanouissaient sur la profondeur des eaux.
Spendius calculait quelle somme d'argent il aurait autrefois gagnée à
vendre ces femmes; et, d'un coup d'œil rapide, en passant, il pesait
les colliers d'or.
Le temple était, de ce côté comme de l'autre, impénétrable. Ils
revinrent derrière la première chambre. Pendant que Spendius cherchait,
furetait, Mâtho, prosterné devant la porte, implorait Tanit. Il la
suppliait de ne point permettre ce sacrilège. Il tâchait de l'adoucir
avec des mots caressants, comme on fait à une personne irritée.
Spendius remarqua au-dessus de la porte une ouverture étroite.
«--Lève-toi!» dit-il à Mâtho, et il le fit s'adosser contre le mur,
tout debout. Alors, posant un pied dans ses mains, puis un autre sur
sa tête, il parvint jusqu'à la hauteur du soupirail, s'y engagea
et disparut. Puis Mâtho sentit tomber sur son épaule une corde à
nœuds, celle que Spendius avait enroulée autour de son corps avant de
s'engager dans les citernes; et, s'y appuyant des deux mains, bientôt
il se trouva près de lui dans une grande salle pleine d'ombre.
De pareils attentats étaient une chose extraordinaire. L'insuffisance
des moyens pour les prévenir témoignait assez qu'on les jugeait
impossibles. La terreur, plus que les murs, défendait les sanctuaires.
Mâtho, à chaque pas, s'attendait à mourir.
Une lueur vacillait au fond des ténèbres; ils s'en rapprochèrent.
C'était une lampe qui brûlait dans une coquille sur le piédestal
d'une statue, coiffée du bonnet des Cabires. Des disques en diamant
parsemaient sa longue robe bleue; et des chaînes, qui s'enfonçaient
sous les dalles, l'attachaient au sol par les talons. Mâtho retint un
cri. Il balbutiait:--«Ah! la voilà! la voilà!» Spendius prit la lampe,
afin de s'éclairer.
«--Quel impie tu es!» murmura Mâtho. Il le suivait pourtant.
L'appartement où ils entrèrent n'avait rien qu'une peinture noire
représentant une autre femme. Ses jambes montaient jusqu'au haut de la
muraille. Son corps occupait le plafond tout entier. De son nombril
pendait à un fil un œuf énorme, et elle retombait sur l'autre mur,
la tête en bas, jusqu'au niveau des dalles, où atteignaient ses doigts
pointus.
Pour passer plus loin, ils écartèrent une tapisserie; mais le vent
souffla, et la lumière s'éteignit.
Alors ils errèrent, perdus dans les complications de l'architecture.
Tout à coup, ils sentirent sous leurs pieds quelque chose d'une douceur
étrange. Des étincelles pétillaient, jaillissaient; ils marchaient dans
du feu. Spendius tâta le sol et reconnut qu'il était soigneusement
tapissé avec des peaux de lynx; puis il leur sembla qu'une grosse
corde mouillée, froide et visqueuse glissait entre leurs jambes. Des
fissures, taillées dans la muraille, laissaient tomber de minces
rayons blancs. Ils s'avançaient à ces lueurs incertaines. Enfin ils
distinguèrent un grand serpent noir. Il s'élança vite et disparut.
«--Fuyons!--s'écria Mâtho.--C'est elle! je la sens; elle vient.
«--Eh non!--répondit Spendius,--le temple est vide.»