Tout à coup, il aperçut à l'horizon, derrière Tunis, comme des

brouillards légers, qui se traînaient contre le sol; puis ce fut un

grand rideau de poudre grise perpendiculairement étalé, et, dans les

tourbillons de cette masse nombreuse, des têtes de dromadaires, des

lances, des boucliers parurent. C'était l'armée des Barbares qui

s'avançait sur Carthage.

IV

SOUS LES MURS DE CARTHAGE.

Des gens de la campagne, montés sur des ânes ou courant à pied, pâles,

essoufflés, fous de peur, arrivèrent dans la ville. Ils fuyaient devant

l'armée. En trois jours, elle avait fait le chemin de Sicca, pour venir

à Carthage et tout exterminer.

On ferma les portes. Les Barbares presque aussitôt parurent; mais ils

s'arrêtèrent au milieu de l'isthme, sur le bord du lac.

D'abord ils n'annoncèrent rien d'hostile. Plusieurs s'approchèrent avec

des palmes à la main. Ils furent repoussés à coups de flèches, tant la

terreur était grande.

Le matin et à la tombée du jour, des rôdeurs quelquefois erraient

le long des murs. On remarquait surtout un petit homme, enveloppé

soigneusement d'un manteau, et dont la figure disparaissait sous

une visière très basse. Il restait pendant des heures à regarder

l'aqueduc, et avec une telle persistance, qu'il voulait sans doute

égarer les Carthaginois sur ses véritables desseins. Un autre homme

l'accompagnait, une sorte de géant qui marchait tête nue.

Mais Carthage était défendue dans toute la largeur de l'isthme:

d'abord par un fossé, ensuite par un rempart de gazon, enfin par un

mur, haut de trente coudées, en pierres de taille, et à double étage.

Il contenait des écuries pour trois cents éléphants avec des magasins

pour leurs caparaçons, leurs entraves et leur nourriture, puis d'autres

écuries pour quatre mille chevaux avec les provisions d'orge et les

harnachements, et des casernes pour vingt mille soldats avec les

armures et tout le matériel de guerre. Des tours s'élevaient sur le

second étage, toutes garnies de créneaux, et qui portaient en dehors

des boucliers de bronze, suspendus à des crampons.

Cette première ligne de murailles abritait immédiatement Malqua, le

quartier des gens de la marine et des teinturiers. On apercevait des

mâts où séchaient des voiles de pourpre, et sur les dernières terrasses

des fourneaux d'argile pour cuire la saumure.

Par derrière, la ville étageait en amphithéâtre ses hautes maisons

de forme cubique. Elles étaient en pierres, en planches, en galets,

en roseaux, en coquillages, en terre battue. Les bois des temples

faisaient comme des lacs de verdure dans cette montagne de blocs,

diversement coloriés. Les places publiques la nivelaient à des

distances inégales; d'innombrables ruelles, s'entre-croisant, la

coupaient du haut en bas. On distinguait les enceintes des trois vieux

quartiers, maintenant confondues; elles se levaient çà et là comme de

grands écueils, ou allongeaient des pans énormes,--à demi couverts de

fleurs, noircis, largement rayés par le jet des immondices, et des

rues passaient dans leurs ouvertures béantes comme des fleuves sous des

ponts.

La colline de l'Acropole, au centre de Byrsa, disparaissait sous un

désordre de monuments. C'étaient des temples à colonnes torses avec

des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des cônes en pierres

sèches à bandes d'azur, des coupoles de cuivre, des architraves de

marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur

pointe comme des flambeaux renversés. Les péristyles atteignaient

aux frontons; les volutes se déroulaient entre les colonnades; des

murailles de granit supportaient des cloisons de tuile; tout cela

montait l'un sur l'autre en se cachant à demi, d'une façon merveilleuse

et incompréhensible. On y sentait la succession des âges et comme des

souvenirs de patries oubliées.

Derrière l'Acropole, dans des terrains rouges, le chemin des

Mappales, bordé de tombeaux, s'allongeait en ligne droite du rivage

aux catacombes; de larges habitations s'espaçaient ensuite dans des

jardins, et ce troisième quartier, Mégara, la ville neuve, allait

jusqu'au bord de la falaise, où se dressait un phare géant qui flambait

toutes les nuits.

Carthage se déployait ainsi devant les soldats établis dans la plaine.

De loin ils reconnaissaient les marchés, les carrefours; ils se

disputaient sur l'emplacement des temples. Celui de Khamon, en face

des Syssites, avait des tuiles d'or; Melkarth, à la gauche d'Eschmoûn,

portait sur sa toiture des branches de corail; Tanit, au delà,

arrondissait dans les palmiers sa coupole de cuivre; le noir Moloch

était au bas des citernes, du côté du phare. L'on voyait à l'angle

des frontons, sur le sommet des murs, au coin des places, partout,

des divinités à tête hideuse, colossales ou trapues, avec des ventres

énormes, ou démesurément aplaties, ouvrant la gueule, écartant les

bras, tenant à la main des fourches, des chaînes ou des javelots; et le

bleu de la mer s'étalait au fond des rues, que la perspective rendait

encore plus escarpées.

Un peuple tumultueux du matin au soir les emplissait; de jeunes

garçons, agitant des sonnettes, criaient à la porte des bains; les

boutiques de boissons chaudes fumaient, l'air retentissait du tapage

des enclumes, les coqs blancs consacrés au soleil chantaient sur les

terrasses, les bœufs que l'on égorgeait mugissaient dans les temples,

des esclaves couraient avec des corbeilles sur leur tête; et, dans

l'enfoncement des portiques, quelque prêtre apparaissait, drapé d'un

manteau sombre, nu-pieds et en bonnet pointu.

Ce spectacle de Carthage irritait les Barbares. Ils l'admiraient,

ils l'exécraient, ils auraient voulu tout à la fois l'anéantir et

l'habiter. Mais qu'y avait-il dans le port militaire, défendu par une

triple muraille? Puis, derrière la ville, au fond de Mégara, plus haut

que l'Acropole, apparaissait le palais d'Hamilcar.

Les yeux de Mâtho à chaque instant s'y portaient. Il montait dans les

oliviers, et il se penchait, la main étendue au bord des sourcils.

Les jardins étaient vides, et la porte rouge à croix noire restait

constamment fermée.

Plus de vingt fois il fit le tour des remparts, cherchant quelque

brèche pour entrer. Une nuit, il se jeta dans le golfe, et, pendant

trois heures, il nagea tout d'une haleine. Il arriva au bas des

Mappales, voulut grimper contre la falaise. Il ensanglanta ses genoux,

brisa ses ongles, puis retomba dans les flots et s'en revint.

Son impuissance l'exaspérait. Il était jaloux de cette Carthage

enfermant Salammbô, comme de quelqu'un qui l'aurait possédée. Ses

énervements l'abandonnèrent et ce fut une ardeur d'action folle et

continuelle. La joue en feu, les yeux irrités, la voix rauque, il

se promenait d'un pas rapide à travers le camp; ou bien, assis sur

le rivage, il frottait avec du sable sa grande épée. Il lançait des

flèches aux vautours qui passaient. Son cœur débordait en paroles

furieuses.

«--Laisse aller ta colère comme un char qui s'emporte,--disait

Spendius.--Crie, blasphème, ravage et tue. La douleur s'apaise avec du

sang, et puisque tu ne peux assouvir ton amour, gorge ta haine; elle te

soutiendra!»

Mâtho reprit le commandement de ses soldats. Il les faisait

impitoyablement manœuvrer. On le respectait pour son courage, pour sa

force surtout. D'ailleurs, il inspirait comme une crainte mystique; on

croyait qu'il parlait, la nuit, à des fantômes. Les autres capitaines

s'animèrent de son exemple. L'armée, bientôt, se disciplina. Les

Carthaginois entendaient de leurs maisons la fanfare des buccines qui

réglait les exercices. Enfin, les Barbares se rapprochèrent.

Il aurait fallu pour les écraser dans l'isthme que deux armées pussent

les prendre à la fois par derrière, l'une débarquant au fond du golfe

d'Utique, la seconde à la montagne des Eaux-Chaudes. Mais que faire

avec la seule Légion sacrée, grosse de six mille hommes tout au plus?

S'ils s'inclinaient vers l'Orient, ils allaient se joindre aux Nomades,

intercepter la route de Cyrène et le commerce du désert. S'ils se

repliaient sur l'Occident, la Numidie se soulèverait. Enfin le manque

de vivres les ferait tôt ou tard dévaster, comme des sauterelles,

les campagnes environnantes; les riches tremblaient pour leurs beaux

châteaux, pour leurs vignobles, pour leurs cultures.

Hannon proposa des mesures atroces et impraticables, comme de promettre

une forte somme pour chaque tête de Barbare, ou, qu'avec des vaisseaux

et des machines, on incendiât leur camp. Son collègue Giscon voulait,

au contraire, qu'ils fussent payés. A cause de sa popularité, les

anciens le détestaient; car ils redoutaient le hasard d'un maître,

et, par terreur de la monarchie, s'efforçaient d'atténuer ce qui en

subsistait ou la pouvait rétablir.

Il y avait en dehors des fortifications des gens d'une autre race et

d'une origine inconnue,--tous chasseurs de porc-épic, mangeurs de

mollusques et de serpents. Ils allaient dans les cavernes prendre des

hyènes vivantes, qu'ils s'amusaient à faire courir le soir sur les

sables de Mégara, entre les stèles des tombeaux. Leurs cabanes, de

fange et de varech, s'accrochaient contre la falaise comme des nids

d'hirondelles. Ils vivaient là, sans gouvernement et sans dieux,

pêle-mêle, complètement nus, à la fois débiles et farouches et, depuis

des siècles, exécrés par le peuple, à cause de leurs nourritures

immondes. Les sentinelles s'aperçurent un matin qu'ils étaient tous

partis.

Enfin des membres du Grand-Conseil se décidèrent. Ils vinrent au camp,

sans colliers ni ceintures, en sandales découvertes, comme des voisins.

Ils s'avançaient d'un pas tranquille, jetant des saluts aux capitaines,

ou bien ils s'arrêtaient pour parler aux soldats, disant que tout était

fini et qu'on allait faire justice à leurs réclamations.

Beaucoup d'entre eux voyaient pour la première fois un camp de

Mercenaires. Au lieu de la confusion qu'ils avaient imaginée, c'était

un ordre et un silence effrayants. Un rempart de gazon enfermait

l'armée dans une haute muraille, inébranlable au choc des catapultes.

Le sol des rues était aspergé d'eau fraîche; par les trous des tentes,

ils apercevaient des prunelles fauves qui luisaient dans l'ombre. Les

faisceaux de piques et les panoplies suspendues les éblouissaient comme

des miroirs. Ils se parlaient à voix basse. Ils avaient peur avec leurs

longues robes de renverser quelque chose.

Les soldats demandèrent des vivres, en s'engageant à les payer sur

l'argent qu'on leur devait.

On leur envoya des bœufs, des moutons, des pintades, des fruits secs

et des lupins, avec des scombres fumés, de ces scombres excellents

que Carthage expédiait dans tous les ports. Mais ils tournaient

dédaigneusement autour des bestiaux magnifiques; et, dénigrant ce

qu'ils convoitaient, offraient pour un bélier la valeur d'un pigeon,

pour trois chèvres le prix d'une grenade. Les mangeurs de choses

immondes, se portant pour arbitres, affirmaient qu'on les dupait. Alors

ils tiraient leur glaive, menaçaient de tuer.

Des commissaires du Grand-Conseil écrivirent le nombre d'années que

l'on devait à chaque soldat. Mais il était impossible maintenant de

savoir combien on avait engagé de Mercenaires, et les anciens furent

effrayés de la somme exorbitante qu'ils auraient à payer. Il fallait

vendre la réserve du silphium, imposer les villes marchandes; les

Mercenaires s'impatienteraient, déjà Tunis était avec eux; et les

riches, étourdis par les fureurs d'Hannon et les reproches de son

collègue, recommandèrent aux citoyens qui pouvaient connaître quelque

Barbare d'aller le voir immédiatement pour reconquérir son amitié, lui

dire de bonnes paroles. Cette confiance les calmerait.

Des marchands, des scribes, des ouvriers de l'arsenal, des familles

entières se rendirent chez les Barbares.

Les soldats laissaient entrer chez eux tous les Carthaginois, mais

par un seul passage tellement étroit que quatre hommes de front

s'y coudoyaient. Spendius, debout contre la barrière, les faisait

attentivement fouiller; Mâtho, en face de lui, examinait cette

multitude, cherchant à retrouver quelqu'un qu'il pouvait avoir vu chez

Salammbô.

Le camp ressemblait à une ville, tant il était rempli de monde et

d'agitation. Les deux foules distinctes se mêlaient sans se confondre,

l'une habillée de toile ou de laine avec des bonnets de feutre pareils

à des pommes de pin, l'autre vêtue de fer et portant des casques. Au

milieu des valets et des vendeurs ambulants circulaient des femmes de

toutes nations, brunes comme des dattes mûres, verdâtres comme des

olives, jaunes comme des oranges, vendues par des matelots, choisies

dans les bouges, volées à des caravanes, prises dans le sac de villes,

que l'on fatiguait d'amour tant qu'elles étaient jeunes, qu'on

accablait de coups lorsqu'elles étaient vieilles, et qui mouraient dans

les déroutes au bord des chemins, parmi les bagages, avec les bêtes

de somme abandonnées. Les épouses des nomades balançaient sur leurs

talons des robes en poil de dromadaire, carrées, et de couleur fauve;

des musiciennes de la Cyrénaïque, enveloppées de gazes violettes et

les sourcils peints, chantaient accroupies sur des nattes; de vieilles

Négresses aux mamelles pendantes ramassaient, pour faire du feu, des

fientes d'animal que l'on desséchait au soleil; les Syracusaines

avaient des plaques d'or dans la chevelure, les femmes des Lusitaniens

des colliers de coquillages, les Gauloises des peaux de loup sur leur

poitrine blanche; et des enfants robustes couverts de vermine, nus,

incirconcis, donnaient aux passants des coups dans le ventre avec leur

tête, ou venaient par derrière, comme de jeunes tigres, les mordre aux

mains.

Les Carthaginois se promenaient à travers le camp, surpris par la

quantité de choses dont il regorgeait. Les plus misérables étaient

tristes, les autres dissimulaient leur inquiétude.

Les soldats leur frappaient sur l'épaule, en les excitant à la gaieté.

Dès qu'ils apercevaient quelque personnage, ils l'invitaient à leurs

divertissements. Quand on jouait au disque, ils s'arrangeaient pour

lui écraser les pieds, et au pugilat, dès la première passe, lui

fracassaient la mâchoire. Les frondeurs effrayaient les Carthaginois

avec leurs frondes, les psylles avec des vipères, les cavaliers avec

leurs chevaux. Ces gens d'occupations paisibles, à tous les outrages,

baissaient la tête et s'efforçaient de sourire. Quelques-uns, pour se

montrer braves, faisaient signe qu'ils voulaient devenir des soldats.

On leur donnait à fendre du bois et à étriller des mulets. On les

bouclait dans une armure et on les roulait comme des tonneaux par les

rues du camp. Puis, quand ils se disposaient à partir, les Mercenaires

s'arrachaient les cheveux avec des contorsions grotesques.

Beaucoup, par sottise ou préjugé, croyaient naïvement tous les

Carthaginois très riches, et ils marchaient derrière eux en les

suppliant de leur accorder quelque chose. Ils demandaient tout ce qui

leur semblait beau: une bague, une ceinture, des sandales, la frange

d'une robe, et quand le Carthaginois dépouillé s'écriait:--«Mais je

n'ai plus rien. Que veux-tu?» ils répondaient:--«Ta femme!» D'autres

disaient:--«Ta vie!»

Les comptes militaires furent remis aux capitaines, lus aux soldats,

définitivement approuvés. Alors ils réclamèrent des tentes; on leur

donna des tentes. Les polémarques des Grecs demandèrent quelques-unes

de ces belles armures que l'on fabriquait à Carthage; le Grand-Conseil

vota des sommes pour cette acquisition. Mais il était juste,

prétendaient les cavaliers, que la République les indemnisât de leurs

chevaux; l'un affirmait en avoir perdu trois à tel siège, un autre

cinq dans telle marche, un autre quatorze dans les précipices. On leur

offrit des étalons d'Hécatompyle; ils aimèrent mieux de l'argent.

Puis ils demandèrent qu'on leur payât en argent (en pièces d'argent et

non en monnaie de cuir) tout le blé qu'on leur devait, et au plus haut

prix où il s'était vendu pendant la guerre, si bien qu'ils exigeaient

pour une mesure de farine quatre cents fois plus qu'ils n'avaient donné

pour un sac de froment. Cette injustice exaspéra; il fallut céder,

pourtant.

Les délégués des soldats et ceux du Grand-Conseil se réconcilièrent,

en jurant par le Génie de Carthage et par les Dieux des Barbares.

Avec les démonstrations et la verbosité orientales ils se firent des

excuses et des caresses. Puis les soldats réclamèrent, comme une preuve

d'amitié, la punition des traîtres qui les avaient indisposés contre la

République.

On feignit de ne pas les comprendre. Ils s'expliquèrent plus nettement,

disant qu'il leur fallait la tête d'Hannon.

Plusieurs fois par jour ils sortaient de leur camp. Ils se promenaient

au pied des murs. Ils criaient qu'on leur jetât la tête du suffète, et

ils tendaient leurs robes pour la recevoir.

Le Grand-Conseil aurait faibli, peut-être, sans une dernière exigence

plus injurieuse que les autres: ils demandèrent en mariage, pour leurs

chefs, des vierges choisies dans les grandes familles. C'était une idée

de Spendius, que plusieurs trouvaient toute simple et fort exécutable.

Cette prétention de vouloir se mêler au sang punique indigna le peuple;

on leur signifia brutalement qu'ils n'avaient plus rien à recevoir.

Alors ils s'écrièrent qu'on les avait trompés: si avant trois jours

leur solde n'arrivait pas, ils iraient eux-mêmes la prendre dans

Carthage.

La mauvaise foi des Mercenaires n'était point aussi complète que

le pensaient leurs ennemis. Hamilcar leur avait fait des promesses

exorbitantes, vagues, il est vrai, mais solennelles et réitérées. Ils

avaient pu croire, en débarquant à Carthage, qu'on leur abandonnerait

la ville, qu'ils se partageraient des trésors; et quand ils virent

que leur solde à peine serait payée, ce fut une désillusion pour leur

orgueil comme pour leur cupidité.

Denys, Pyrrhus, Agathoclès et les généraux d'Alexandre n'avaient-ils

pas fourni l'exemple de merveilleuses fortunes? L'idéal d'Hercule,

que les Chananéens confondaient avec le soleil, resplendissait à

l'horizon des armées. On savait que de simples soldats avaient porté

des diadèmes, et le retentissement des empires qui s'écroulaient

faisait rêver le Gaulois dans sa forêt de chênes, l'Éthiopien dans

ses sables. Mais il y avait un peuple toujours prêt à utiliser les

courages; et le voleur chassé de sa tribu, le parricide errant sur les

chemins, le sacrilège poursuivi par les dieux, tous les affamés, tous

les désespérés tâchaient d'atteindre au port où le courtier de Carthage

recrutait des soldats. Ordinairement elle tenait ses promesses.

Cette fois pourtant, l'ardeur de son avarice l'avait entraînée

dans une infamie périlleuse. Les Numides, les Libyens, l'Afrique

entière s'allaient jeter sur Carthage. La mer seule était libre.

Elle y rencontrait les Romains; et, comme un homme assailli par des

meurtriers, elle sentait la mort tout autour d'elle.

Il fallut bien recourir à Giscon; les Barbares acceptèrent son

entremise. Un matin, ils virent les chaînes du port s'abaisser, et

trois bateaux plats, passant par le canal de la Tænia, entrèrent dans

le lac.

Sur le premier, à la proue, on apercevait Giscon. Derrière lui, et plus

haut qu'un catafalque, s'élevait une caisse énorme, garnie d'anneaux

pareils à des couronnes qui pendaient. Apparaissait ensuite la légion

des interprètes, coiffés comme des sphinx, et portant un perroquet

tatoué sur la poitrine. Des amis et des esclaves suivaient, tous sans

armes, et si nombreux qu'ils se touchaient des épaules. Les trois

longues barques, pleines à sombrer, s'avançaient aux acclamations de

l'armée, qui les regardait.

Dès que Giscon débarqua, les soldats coururent à sa rencontre. Avec des

sacs il fit dresser une sorte de tribune et déclara qu'il ne s'en irait

pas avant de les avoir tous intégralement payés.

Des applaudissements éclatèrent. Il fut longtemps sans pouvoir parler.

Puis il blâma les torts de la République et ceux des Barbares; la faute

en était à quelques mutins, qui par leur violence avaient effrayé

Carthage. La meilleure preuve de ses bonnes intentions, c'était qu'on

l'envoyait vers eux, lui, l'éternel adversaire du suffète Hannon! Ils

ne devaient point supposer au peuple l'ineptie de vouloir irriter des

braves, ni assez d'ingratitude pour méconnaître leurs services; et

Giscon se mit à la paye des soldats en commençant par les Libyens.

Comme ils avaient déclaré les listes mensongères, il ne s'en servit

point.

Ils défilaient devant lui, par nations, en ouvrant leurs doigts pour

dire le nombre des années; on les marquait successivement au bras

gauche avec de la peinture verte; les scribes puisaient dans le coffre

béant, et d'autres, avec un stylet, faisaient des trous sur une lame de

plomb.

Un homme passa, qui marchait lourdement, à la manière des bœufs.

«--Monte près de moi,--dit le suffète, suspectant quelque

fraude;--combien d'années as-tu servi?»

«--Douze ans», répondit le Libyen.

Giscon lui glissa les doigts sous la mâchoire, car la mentonnière du

casque y produisait à la longue deux callosités; on les appelait des

carroubes, et _avoir les carroubes_ était une locution pour dire un

vétéran.

«--Voleur!--s'écria le suffète,--ce qui te manque au visage, tu dois le

porter sur les épaules!» et lui déchirant sa tunique, il découvrit son

dos couvert de gales saignantes; c'était un laboureur d'Hippo-zaryte.

Des huées s'élevèrent; on le décapita.

Dès qu'il fut nuit, Spendius alla réveiller les Libyens. Il leur dit:

«--Quand les Ligures, les Grecs, les Baléares et les hommes d'Italie

seront payés, ils s'en retourneront. Mais vous autres, vous resterez

en Afrique, épars dans vos tribus, et sans aucune défense! C'est alors

que la République se vengera! Méfiez-vous du voyage! Allez-vous croire

à toutes les paroles? Les deux suffètes sont d'accord! Celui-là vous

abuse! Rappelez-vous l'Ile des Ossements, et Xantippe, qu'ils ont

renvoyé à Sparte sur une galère pourrie!

«--Comment nous y prendre? demandaient-ils.

«--Réfléchissez!» disait Spendius.

Les deux jours suivants se passèrent à payer les gens de Magdala, de

Leptis, d'Hécatompyle; Spendius se répandait chez les Gaulois.

«--On solde les Libyens, ensuite on payera les Grecs, puis les

Baléares, les Asiatiques, et tous les autres! Mais vous, qui n'êtes pas

nombreux, on ne vous donnera rien! Vous ne reverrez plus vos patries!

Vous n'aurez point de vaisseaux! Ils vous tueront, pour épargner la

nourriture.»

Les Gaulois vinrent trouver le suffète. Autharite, celui qu'il avait

blessé chez Hamilcar, l'interpella. Il disparut repoussé par les

esclaves, mais en jurant qu'il se vengerait.

Les réclamations, les plaintes se multiplièrent. Les plus obstinés

pénétraient dans la tente du suffète; pour l'attendrir ils prenaient

ses mains, lui faisaient palper leurs bouches sans dents, leurs bras

tout maigres et les cicatrices de leurs blessures. Ceux qui n'étaient

point encore payés s'irritaient, ceux qui avaient reçu leur solde en

demandaient une autre pour leurs chevaux; et les vagabonds, les bannis,

prenant les armes des soldats, affirmaient qu'on les oubliait. A

chaque minute, il arrivait comme des tourbillons d'hommes; les tentes

craquaient, s'abattaient; la multitude serrée entre les remparts

du camp oscillait à grands cris depuis les portes jusqu'au centre.

Quand le tumulte se faisait trop fort, Giscon posait un coude sur son

sceptre d'ivoire, et, regardant la mer, il restait immobile, les doigts

enfoncés dans sa barbe.

Souvent Mâtho s'écartait pour s'entretenir avec Spendius; puis il

se replaçait en face du suffète, et Giscon sentait perpétuellement

ses prunelles comme deux phalariques en flammes dardées vers lui.

Par-dessus la foule, plusieurs fois, ils se lancèrent des injures, mais

qu'ils n'entendirent pas. Cependant la distribution continuait, et le

Suffète à tous les obstacles trouvait des expédients.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 4 / 28 段