pour continuer l'expérience, Spendius répéta la même phrase dans les
autres idiomes des Barbares.
Ils se regardèrent étonnés; puis tous, comme d'un accord tacite,
croyant peut-être avoir compris, baissèrent la tête en signe
d'assentiment.
Alors, Spendius commença d'une voix véhémente:
«--Il a d'abord dit que tous les Dieux des autres peuples n'étaient
que des songes près des Dieux de Carthage! Il vous a appelés lâches,
voleurs, menteurs, chiens et fils de chiennes! La République, sans
vous (il a dit cela!), ne serait pas contrainte à payer le tribut
des Romains, et par vos débordements vous l'avez épuisée de parfums,
d'aromates, d'esclaves et de silphium, car vous vous entendez avec les
nomades sur la frontière de Cyrène! Mais les coupables seront punis!
Il a lu l'énumération de leurs supplices; on les fera travailler au
dallage des rues, à l'armement des vaisseaux, à l'embellissement des
Syssites, et l'on enverra les autres gratter la terre dans les mines,
au pays des Cantabres.»
Spendius redit les mêmes choses aux Gaulois, aux Grecs, aux Campaniens,
aux Baléares. En reconnaissant plusieurs des noms propres qui
avaient frappé leurs oreilles, les Mercenaires furent convaincus
qu'il rapportait exactement le discours du suffète. Quelques-uns lui
crièrent:--«Tu mens!» Leurs voix se perdirent dans le tumulte des
autres; Spendius ajouta:
«--N'avez-vous pas vu qu'il a laissé en dehors du camp une réserve de
ses cavaliers? A un signal, ils vont accourir pour vous égorger tous.
Les Barbares se tournèrent de ce côté, et comme la foule s'écartait,
il apparut au milieu d'elle, s'avançant avec la lenteur d'un fantôme,
un être humain tout courbé, maigre, entièrement nu, et caché jusqu'aux
flancs par de longs cheveux hérissés de feuilles sèches, de poussière
et d'épines. Il avait autour des reins et autour des genoux des torchis
de paille, des lambeaux de toile; sa peau molle et terreuse pendait
à ses membres décharnés, comme des haillons sur des branches sèches;
ses mains tremblaient d'un frémissement continu, et il marchait en
s'appuyant sur un bâton d'olivier.
Il arriva auprès des Nègres, qui portaient les flambeaux. Une sorte de
ricanement idiot découvrait ses gencives pâles; ses grands yeux effarés
considéraient la foule des Barbares autour de lui.
Mais, poussant un cri d'effroi, il se jeta derrière eux, et il
s'abritait de leurs corps; il bégayait: «Les voilà! les voilà!» en
montrant les gardes du suffète, immobiles dans leurs armures luisantes.
Leurs chevaux piaffaient, éblouis par la lueur des torches: elles
pétillaient dans les ténèbres; le spectre humain se débattait et
hurlait:
«--Ils les ont tués!»
A ces mots qu'il criait en baléare, des Baléares arrivèrent et le
reconnurent; sans leur répondre il répétait:
«--Oui, tués tous, tous! écrasés comme des raisins! Les beaux jeunes
hommes! les frondeurs! mes compagnons, les vôtres!»
On lui fit boire du vin, et il pleura; puis il se répandit en paroles.
Spendius avait peine à contenir sa joie,--tout en expliquant aux
Grecs et aux Libyens les choses horribles que racontait Zarxas; il
n'y pouvait croire, tant elles survenaient à propos. Les Baléares
pâlissaient, en apprenant comment avaient péri leurs compagnons.
C'était une troupe de trois cents frondeurs, débarqués la veille, et
qui, ce jour-là, avaient dormi trop tard. Quand ils arrivèrent sur la
place de Khamon, les Barbares étaient partis, et ils se trouvaient sans
défense, leurs balles d'argile ayant été mises sur les chameaux avec
le reste des bagages. On les laissa s'engager dans la rue de Satheb,
jusqu'à la porte de chêne doublée de plaques d'airain; et le peuple,
d'un seul mouvement, s'était poussé contre eux.
En effet, les soldats se rappelèrent un grand cri; Spendius, qui fuyait
en tête des colonnes, ne l'avait pas entendu.
Puis, les cadavres furent placés dans les bras des Dieux Patæques
qui bordaient le temple de Khamon. On leur reprocha tous les crimes
des Mercenaires: leur gourmandise, leurs vols, leurs impiétés, leurs
dédains, et le meurtre des poissons dans le jardin de Salammbô. On
fit à leurs corps d'infâmes mutilations; les prêtres brûlèrent leurs
cheveux pour tourmenter leur âme; on les suspendit par morceaux chez
les marchands de viande; quelques-uns même y enfoncèrent les dents, et
le soir, pour en finir, on alluma des bûchers dans les carrefours.
C'étaient là ces flammes qui luisaient de loin sur le lac. Quelques
maisons ayant pris feu, on avait jeté vite par-dessus les murs ce
qui restait de cadavres et d'agonisants; Zarxas jusqu'au lendemain
s'était tenu dans les roseaux, au bord du lac; puis il avait erré
dans la campagne, cherchant l'armée d'après les traces des pas sur la
poussière. Le matin, il se cachait dans les cavernes; le soir, il se
remettait en marche, avec ses plaies saignantes, affamé, malade, vivant
de racines et de charognes; un jour enfin, il aperçut des lances à
l'horizon et il les avait suivies. Sa raison était troublée à force de
terreurs et de misères.
L'indignation des soldats, contenue tant qu'il parlait, éclata comme un
orage; ils voulaient massacrer les gardes avec le suffète. Quelques-uns
s'interposèrent disant qu'il fallait l'entendre, et savoir au moins
s'ils seraient payés. Tous crièrent: «Notre argent!» Hannon leur
répondit qu'il l'avait apporté.
On courut aux avant-postes, et les bagages du suffète arrivèrent
au milieu des tentes, poussés par les Barbares. Sans attendre les
esclaves, ils dénouèrent les corbeilles; ils y trouvèrent des robes
d'hyacinthe, des éponges, des grattoirs, des brosses, des parfums,
et des poinçons en antimoine pour se peindre les yeux;--le tout
appartenant aux gardes, hommes riches accoutumés à ces délicatesses.
Ensuite, on découvrit sur un chameau une grande cuve de bronze:
c'était au suffète pour se donner des bains pendant la route; car il
avait pris toutes sortes de précautions, jusqu'à emporter, dans des
cages, des belettes d'Hécatompyle que l'on brûlait vivantes pour faire
sa tisane. Comme sa maladie lui donnait un grand appétit, il y avait,
de plus, force comestibles et force vins, de la saumure, des viandes
et des poissons au miel, avec des petits pots de Commagène, graisse
d'oie fondue recouverte de neige et de paille hachée. La provision
en était considérable; à mesure que l'on ouvrait les corbeilles,
il en apparaissait: et des rires s'élevaient comme des flots qui
s'entre-choquent.
Quant à la solde des Mercenaires, elle emplissait, à peu près, deux
couffes de sparterie; on voyait même, dans l'une, de ces rondelles en
cuir dont la République se servait pour ménager le numéraire; et comme
les Barbares paraissaient fort surpris, Hannon leur déclara que, leurs
comptes étant trop difficiles, les Anciens n'avaient pas eu le loisir
de les examiner. On leur envoyait cela en attendant.
Alors tout fut renversé, bouleversé: les mulets, les valets, la
litière, les provisions, les bagages. Les soldats prirent la monnaie
dans les sacs pour lapider Hannon. A grand'peine il put monter sur un
âne; il s'enfuyait en se cramponnant aux poils, hurlant, pleurant,
secoué, meurtri, et appelant sur l'armée la malédiction de tous
les Dieux. Son large collier de pierreries rebondissait jusqu'à
ses oreilles. Il retenait avec ses dents son manteau trop long qui
traînait, et de loin les Barbares lui criaient:--«Va-t'en, lâche!
pourceau! égout de Moloch! sue ton or et ta peste! plus vite! plus
vite!» L'escorte en déroute galopait à ses côtés.
La fureur des Barbares ne s'apaisa pas. Ils se rappelèrent que
plusieurs d'entre eux, partis pour Carthage, n'en étaient pas revenus;
on les avait tués sans doute? Tant d'injustice les exaspéra, et ils se
mirent à arracher les piquets des tentes, à rouler leurs manteaux, à
brider leurs chevaux; chacun prit son casque et son épée, en un instant
tout fut prêt. Ceux qui n'avaient pas d'armes s'élancèrent dans les
bois pour se couper des bâtons.
Le jour se levait; les gens de Sicca réveillés s'agitaient dans les
rues. «Ils vont à Carthage», disait-on, et cette rumeur bientôt
s'étendit par la contrée.
De chaque sentier, de chaque ravin, il surgissait des hommes. On
apercevait les pasteurs, qui descendaient les montagnes en courant.
Quand les Barbares furent partis, Spendius fit le tour de la plaine,
monté sur un étalon punique, et avec son esclave qui menait un
troisième cheval.
Une seule tente était restée. Spendius y entra.
«--Debout, maître! lève-toi! nous partons!»
«--Où donc allez-vous?» demanda Mâtho.
«--A Carthage!» cria Spendius.
Mâtho bondit sur le cheval que l'esclave tenait à la porte.
III
SALAMMBÔ
La lune se levait à ras des flots; et, sur la ville encore couverte
de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient: le timon
d'un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l'angle
d'un mur, un collier d'or à la poitrine d'un dieu. Les boules de verre
sur les toits des temples rayonnaient çà et là comme de gros diamants.
Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient
des masses plus sombres dans l'obscurité; et au bas de Malqua, des
filets de pêcheurs s'étendaient d'une maison à l'autre, comme de
gigantesques chauves-souris déployant leurs ailes. On n'entendait plus
le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l'eau au dernier
étage des palais; et au milieu des terrasses les chameaux reposaient
tranquillement couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les
portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons; l'ombre
des colosses s'allongeait sur les places désertes; au loin quelquefois
la fumée d'un sacrifice brûlant encore s'échappait par les tuiles de
bronze, et la brise lourde apportait avec des parfums d'aromates les
senteurs de la marine et l'exhalaison des murailles, chauffées par
le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient,
car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe environné
de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les
bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu'au delà,
sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau
d'argent. La voûte du ciel bleu s'enfonçait à l'horizon, d'un côté dans
le poudroiement des plaines, de l'autre dans les brumes de la mer, et
sur le sommet de l'Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple
d'Eschmoûn se balançaient, et faisaient un murmure, comme les flots
réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts.
Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave
qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés.
Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d'ivoire, couvert
de peaux de lynx avec des coussins en plumes de perroquet, animal
fatidique consacré aux Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient
quatre longues cassolettes remplies de nard, d'encens, de cinnamome
et de myrrhe. L'esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l'étoile
polaire; elle salua lentement les quatre points du ciel et s'agenouilla
sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée d'étoiles d'or à
l'imitation du firmament. Puis, les deux coudes contre les flancs, les
avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête
sous les rayons de la lune, elle dit:
«--O Rabbetna!... Baalet!... Tanit!» et sa voix se traînait
d'une façon plaintive, comme pour appeler quelqu'un.--«Anaïtis!
Astarté! Derceto! Astoreth! Mylitta! Athara! Elissa! Tiratha!...
Par les symboles cachés,--par les cistres résonnants,--par les
sillons de la terre,--par l'éternel silence et par l'éternelle
fécondité,--dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô
Reine des choses humides, salut!»
Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front
dans la poussière, les bras allongés.
Son esclave la releva lestement, car il fallait, d'après les rites, que
quelqu'un vînt arracher le suppliant à sa prosternation: c'était lui
dire que les Dieux l'agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait
jamais à ce devoir de piété.
Des marchands de la Gétulie Darytienne l'avaient toute petite apportée
à Carthage; et après son affranchissement elle n'avait pas voulu
abandonner ses maîtres, comme le prouvait son oreille droite, percée
d'un large trou. Un jupon à raies multicolores, en lui serrant les
hanches, descendait sur ses chevilles, où s'entre-choquaient deux
cercles d'étain. Sa figure, un peu plate, était jaune comme sa tunique.
Des aiguilles d'argent très longues faisaient un soleil derrière sa
tête. Elle portait sur la narine un bouton de corail, et elle se tenait
auprès du lit, plus droite qu'un hermès et les paupières baissées.
Salammbô s'avança jusqu'au bord de la terrasse. Ses yeux, un instant,
parcoururent l'horizon; puis ils s'abaissèrent sur la ville endormie,
et le soupir qu'elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler
d'un bout à l'autre la longue simarre blanche qui pendait autour
d'elle, sans agrafe ni ceinture. Ses sandales à pointes recourbées
disparaissaient sous un amas d'émeraudes, ses cheveux à l'abandon
emplissaient un réseau en fils de pourpre.
Elle releva la tête pour contempler la lune, et, mêlant à ses paroles
des fragments d'hymne, elle murmura:
«--Que tu tournes légèrement, soutenue par l'éther impalpable! Il
se polit autour de toi, et c'est le mouvement de ton agitation qui
distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croîs et
décroîs, s'allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les
taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des
enfantements! Tu gonfles les coquillages! Tu fais bouillonner les vins!
Tu putréfies les cadavres! Tu formes les perles au fond de la mer!
«Et tous les germes, ô Déesse! fermentent dans les obscures profondeurs
de ton humidité.
«Quand tu parais, il s'épand une quiétude sur la terre; les fleurs
se ferment, les flots s'apaisent, les hommes fatigués s'étendent la
poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes,
comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce,
lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine!»
Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes,
dans l'échancrure de ses deux sommets, de l'autre côté du golfe. Il
y avait en dessous une petite étoile et tout autour un cercle pâle.
Salammbô reprit:
«--Mais tu es terrible maîtresse!... C'est par toi que se produisent
les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs; tes yeux
dévorent les pierres des édifices, et les singes sont malades toutes
les fois que tu rajeunis.
«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt
mince et recourbée, tu glisses dans les espaces comme une galère sans
mâture, ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui
garde son troupeau. Luisante et ronde, tu frôles la cime des monts
comme la roue d'un char.
«O Tanit! tu m'aimes, n'est-ce pas? Je t'ai tant regardée! Mais non! tu
cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile.
«Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d'argent, car
mon cœur est triste!»
L'esclave souleva une sorte de harpe en bois d'ébène plus haute
qu'elle, et triangulaire comme un delta; elle en fixa la pointe dans un
globe de cristal, et des deux bras se mit à jouer.
Les sons se succédaient, sourds et précipités comme un bourdonnement
d'abeilles, et, de plus en plus sonores, ils s'envolaient dans la nuit
avec la plainte des flots et le frémissement des grands arbres au
sommet de l'Acropole.
«--Tais-toi!» s'écria Salammbô.
«-Qu'as-tu donc, maîtresse? La brise qui souffle, un nuage qui passe,
tout à présent t'inquiète et t'agite!
«--Je ne sais», dit-elle.
«--Tu te fatigues à des prières trop longues!
«--Oh! Taanach, je voudrais m'y dissoudre comme une fleur dans du vin!
«--C'est peut-être la fumée de tes parfums?
«--Non!--dit Salammbô;--l'esprit des Dieux habite dans les bonnes
odeurs.»
Alors l'esclave lui parla de son père. On le croyait parti vers la
contrée de l'ambre, derrière les colonnes de Melkarth.--«Mais s'il ne
revient pas,--disait-elle,--il te faudra, puisque c'était sa volonté,
choisir un époux parmi les fils des Anciens; et ton chagrin s'en ira
dans les bras d'un homme.»
«--Pourquoi?» demanda la jeune fille. Tous ceux qu'elle avait aperçus
lui faisaient horreur avec leurs rires de bête fauve et leurs membres
grossiers.
«--Quelquefois, Taanach, il s'exhale du fond de mon être comme de
chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d'un volcan. Des voix
m'appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il
m'étouffe, je vais mourir; et puis, quelque chose de suave, coulant de
mon front jusqu'à mes pieds, passe dans ma chair... c'est une caresse
qui m'enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s'étendait sur
moi. Oh! je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot
des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n'être
qu'un souffle, qu'un rayon, et glisser, monter jusqu'à toi, ô Mère!»
Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille,
pâle et légère comme la lune avec son blanc vêtement. Puis elle
retomba sur la couche d'ivoire, haletante; mais Taanach lui passa
autour du cou un collier d'ambre avec des dents de dauphin pour bannir
les terreurs, et Salammbô dit d'une voix presque éteinte:--«Va me
chercher Schahabarim.»
Son père n'avait pas voulu qu'elle entrât dans le collège des
prêtresses, ni même qu'on lui fît rien connaître de la Tanit populaire.
Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si
bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais; sa mère depuis
longtemps était morte.
Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les
purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps
saturé de parfums, l'âme pleine de prières. Jamais elle n'avait goûté
de vin, ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses
talons dans la maison d'un mort.
Elle ignorait les simulacres obscènes, car chaque dieu se manifestant
par des formes différentes, des cultes souvent contradictoires
témoignaient à la fois du même principe, et Salammbô adorait la Déesse
en sa figuration sidérale. Une influence était descendue de la lune sur
la vierge; quand l'astre allait en diminuant, Salammbô s'affaiblissait.
Languissante toute la journée, elle se ranimait le soir. Pendant une
éclipse, elle avait manqué mourir.
Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses
sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d'obsessions d'autant plus
fortes qu'elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées
par elle.
Sans cesse la fille d'Hamilcar s'inquiétait de Tanit. Elle avait
appris ses aventures, ses voyages et tous ses noms, qu'elle répétait
sans qu'ils eussent pour elle de signification distincte. Afin de
pénétrer dans les profondeurs de son dogme, elle voulait connaître
au plus secret du temple la vieille idole avec le manteau magnifique
d'où dépendaient les destinées de Carthage,--car l'idée d'un dieu ne
se dégageait pas nettement de sa représentation, et tenir ou même voir
son simulacre, c'était lui prendre une part de sa vertu, et, en quelque
sorte, le dominer.
Salammbô se détourna. Elle avait reconnu le bruit des clochettes d'or
que Schahabarim portait au bas de son vêtement.
Il monta les escaliers; puis, dès le seuil de la terrasse, il s'arrêta
en croisant les bras.
Ses yeux enfoncés brillaient comme les lampes d'un sépulcre; son long
corps maigre flottait dans sa robe de lin, alourdie par les grelots
qui alternaient sur ses talons avec des pommes d'émeraude. Il avait
les membres débiles, le crâne oblique, le menton pointu; sa peau
semblait froide à toucher, et sa face jaune, que des rides profondes
labouraient, comme contractée dans un désir, dans un chagrin éternel.
C'était le grand-prêtre de Tanit, celui qui avait élevé Salammbô.
«--Parle! dit-il. Que veux-tu?
«--J'espérais... tu m'avais presque promis...» Elle balbutiait, elle
se troubla; puis tout à coup:--«Pourquoi me méprises-tu? qu'ai-je donc
oublié dans les rites? Tu es mon maître, et tu m'as dit que personne
comme moi ne s'entendait aux choses de la Déesse: mais il y en a que tu
ne veux pas dire. Est-ce vrai, ô père?»
Schahabarim se rappela les ordres d'Hamilcar; il répondit:
«--Non, je n'ai plus rien à t'apprendre!
«--Un génie--reprit-elle--me pousse à cet amour. J'ai gravi les marches
d'Eschmoûn, dieu des planètes et des intelligences; j'ai dormi sous
l'olivier d'or de Melkarth, patron des colonies tyriennes; j'ai poussé
les portes de Baal Khamon, éclaireur et fertilisateur; sacrifié aux
Cabires souterrains, aux dieux des bois, des vents, des fleuves et
des montagnes; mais tous sont trop loin, trop haut, trop insensibles,
comprends-tu? tandis qu'Elle, je la sens mêlée à ma vie; elle emplit
mon âme, et je tressaille à des élancements intérieurs comme si elle
bondissait pour s'échapper. Il me semble que je vais entendre sa voix,
apercevoir sa figure, des éclairs m'éblouissent; puis je retombe dans
les ténèbres.»
Schahabarim se taisait. Elle le sollicitait de son regard suppliant.
Enfin, il fit signe d'écarter l'esclave, qui n'était pas de race
chananéenne. Taanach disparut, et Schahabarim, levant un bras dans
l'air, commença:
«--Avant les Dieux, les ténèbres étaient seules, et un souffle
flottait, lourd et indistinct comme la conscience d'un homme dans un
rêve. Il se contracta, créant le Désir et la Nue, et du Désir et de la
Nue sortit la Matière primitive. C'était une eau bourbeuse, noire,
glacée, profonde. Elle enfermait des monstres insensibles, parties
incohérentes des formes à naître et qui sont peintes sur la paroi des
sanctuaires.
Puis la Matière se condensa. Elle devint un œuf. Il se rompit. Une
moitié forma la terre, l'autre le firmament. Le soleil, la lune, les
vents, les nuages parurent; et, au fracas de la foudre, les animaux
intelligents s'éveillèrent. Alors Eschmoûn se déroula dans la sphère
étoilée; Khamon rayonna dans le soleil; Melkarth, avec ses bras, le
poussa derrière Gadès; les Cabirim descendirent sous les volcans, et
Rabbetna telle qu'une nourrice, se pencha sur le monde, versant sa
lumière comme un lait et sa nuit comme un manteau.
«--Et après?» dit-elle.
Il lui avait conté le secret des origines pour la distraire par des
perspectives plus hautes; mais le désir de la vierge se ralluma sous
ces dernières paroles, et Schahabarim, cédant à moitié, reprit:
«Elle inspire et gouverne les amours des hommes.
«--Les amours des hommes!» répéta Salammbô, rêvant.
«--Elle est l'âme de Carthage,--continua le prêtre; et bien qu'elle
soit partout épandue, c'est ici qu'elle demeure, sous le voile sacré.
«--O père!--s'écria Salammbô,--je la verrai, n'est-ce pas? tu m'y
conduiras! Depuis longtemps j'hésitais; la curiosité de sa forme me
dévore. Pitié! secours-moi! partons!»
Il la repoussa d'un geste véhément et plein d'orgueil.
«--Jamais! ne sais-tu pas qu'on en meurt? Les Baals hermaphrodites ne
se dévoilent que pour nous seuls, hommes par l'esprit et femmes par la
faiblesse. Ton désir est un sacrilège; satisfais-toi avec la science
que tu possèdes!»
Elle tomba sur les genoux, mettant ses deux doigts contre ses oreilles
en signe de repentir; et elle sanglotait, écrasée par la parole
du prêtre, pleine à la fois de colère contre lui, de terreur et
d'humiliation. Schahabarim, debout, restait insensible. Il la regardait
de haut en bas frémissante à ses pieds; et il éprouvait une sorte de
joie en la voyant souffrir pour sa divinité, qu'il ne pouvait, lui non
plus, étreindre tout entière. Déjà les oiseaux chantaient, un vent
froid soufflait, de petits nuages couraient dans le ciel plus pâle.