Spendius, la tête renversée et les yeux à demi clos, aspirait avec de

grands soupirs la fraîcheur du vent; il écartait les bras en remuant

ses doigts pour mieux sentir cette caresse qui lui coulait sur le

corps. Des espoirs de vengeance, revenus, le transportaient. Il colla

sa main contre sa bouche afin d'arrêter ses sanglots; et à demi pâmé

d'ivresse, il abandonnait le licol de son dromadaire qui avançait à

grands pas réguliers. Mâtho était retombé dans sa tristesse; ses jambes

pendaient jusqu'à terre, et les herbes, en fouettant ses cothurnes,

faisaient un sifflement continu.

La route s'allongeait sans jamais en finir. A l'extrémité d'une

plaine, toujours on arrivait sur un plateau de forme ronde; puis on

redescendait dans une vallée, et les montagnes qui semblaient boucher

l'horizon, à mesure que l'on approchait d'elles, se déplaçaient comme

en glissant. De temps à autre, une rivière apparaissait dans la

verdure des tamarix, pour se perdre au tournant des collines. Parfois,

se dressait un énorme rocher, pareil à la proue d'un vaisseau ou au

piédestal de quelque colosse disparu.

On rencontrait, à des intervalles réguliers, de petits temples

quadrangulaires, servant aux pèlerins qui se rendaient à Sicca. Ils

étaient fermés comme des tombeaux. Les Libyens, pour se faire ouvrir,

frappaient de grands coups contre la porte. Personne de l'intérieur ne

répondait.

Puis les cultures se firent plus rares. On entrait tout à coup sur

des bandes de sable, hérissées de bouquets épineux. Des troupeaux de

moutons broutaient parmi les pierres; une femme, la taille ceinte

d'une toison bleue, les gardait. Elle s'enfuyait en poussant des cris

dès qu'elle apercevait entre les rochers les piques des soldats.

Ils marchaient dans une sorte de grand couloir, bordé par deux chaînes

de monticules rougeâtres, quand une odeur nauséabonde vint les frapper

aux narines, et ils crurent voir au haut d'un caroubier quelque chose

d'extraordinaire: une tête de lion se dressait au-dessus des feuilles.

Ils y coururent. C'était un lion, attaché à une croix par les quatre

membres comme un criminel. Son muffle énorme lui retombait sur la

poitrine, et ses deux pattes antérieures, disparaissant à demi sous

l'abondance de sa crinière, étaient largement écartées comme les

deux ailes d'un oiseau. Ses côtes, une à une, saillissaient sous sa

peau tendue; ses jambes de derrière, clouées l'une contre l'autre,

remontaient un peu et du sang noir, coulant parmi ses poils, avait

amassé des stalactites au bas de sa queue qui pendait toute droite, le

long de la croix. Les soldats se divertirent autour; ils l'appelaient

consul et citoyen de Rome et lui jetèrent des cailloux dans les yeux,

pour faire envoler les moucherons.

Cent pas plus loin ils en virent deux autres; puis, tout à coup, parut

une longue file de croix supportant des lions. Les uns étaient morts

depuis si longtemps qu'il ne restait plus contre le bois que les débris

de leurs squelettes; d'autres à moitié rongés tordaient la gueule en

faisant une horrible grimace; il y en avait d'énormes; l'arbre de la

croix pliait sous eux; et ils se balançaient au vent, tandis que

sur leur tête des bandes de corbeaux tournoyaient dans l'air, sans

jamais s'arrêter. Ainsi se vengeaient les paysans carthaginois quand

ils avaient pris quelque bête féroce; ils espéraient par cet exemple

terrifier les autres. Les Barbares, cessant de rire, tombèrent dans un

long étonnement. «Quel est ce peuple,--pensaient-ils,--qui s'amuse à

crucifier des lions!»

Ils étaient, d'ailleurs, les hommes du Nord surtout, vaguement

inquiets, troublés, malades déjà. Ils se déchiraient les mains aux

dards des aloès; de grands moustiques bourdonnaient à leurs oreilles,

et les dysenteries commençaient dans l'armée. Ils s'ennuyaient de ne

pas voir Sicca. Ils avaient peur de se perdre et d'atteindre le désert,

la contrée des sables et des épouvantements. Beaucoup même ne voulaient

plus avancer. D'autres reprirent le chemin de Carthage.

Enfin, le septième jour, après avoir suivi pendant longtemps la base

d'une montagne, on tourna brusquement à droite; alors apparut une

ligne de murailles posée sur des roches blanches et se confondant avec

elles. Soudain la ville entière se dressa; des voiles bleus, jaunes et

blancs s'agitaient sur les murs, dans la rougeur du soir. C'étaient

les prêtresses de Tanit, accourues pour recevoir les hommes. Elles se

tenaient rangées sur le long du rempart, en frappant des tambourins,

en pinçant des lyres, en secouant des crotales, et les rayons du

soleil, qui se couchait par derrière, dans les montagnes de la Numidie,

passaient entre les cordes des harpes où s'allongeaient leurs bras nus.

Les instruments, par intervalles, se taisaient tout à coup, et un

cri strident éclatait, précipité, furieux, continu, sorte d'aboiement

qu'elles faisaient en se frappant avec la langue les deux coins de la

bouche. D'autres restaient accoudées, le menton dans la main, et plus

immobiles que des sphinx, elles dardaient leurs grands yeux noirs sur

l'armée qui montait.

Bien que Sicca fût une ville sacrée, elle ne pouvait contenir une telle

multitude; le temple avec ses dépendances en occupait seul la moitié.

Aussi les Barbares s'établirent dans la plaine tout à leur aise, ceux

qui étaient disciplinés par troupes régulières, et les autres, par

nations ou d'après leur fantaisie.

Les Grecs alignèrent sur des rangs parallèles leurs tentes de peaux;

les Ibériens disposèrent en cercle leurs pavillons de toile; les

Gaulois se firent des baraques de planches, les Libyens des cabanes

de pierres sèches, et les Nègres creusèrent dans le sable avec leurs

ongles des fosses pour dormir. Beaucoup, ne sachant où se mettre,

erraient au milieu des bagages et, la nuit, couchaient par terre dans

leurs manteaux troués.

La plaine se développait autour d'eux, toute bordée de montagnes. Çà

et là un palmier se penchait sur une colline de sable, des sapins et

des chênes tachetaient les flancs des précipices. Quelquefois la pluie

d'un orage, telle qu'une longue écharpe, pendait du ciel, tandis que la

campagne restait partout couverte d'azur et de sérénité; puis un vent

tiède chassait des tourbillons de poussière;--et un ruisseau descendait

en cascades des hauteurs de Sicca où se dressait, avec sa toiture

d'or sur des colonnes d'airain, le temple de la Vénus carthaginoise,

dominatrice de la contrée. Elle semblait l'emplir de son âme. Par ces

convulsions des terrains, ces alternatives de la température et ces

jeux de la lumière, elle manifestait l'extravagance de sa force avec la

beauté de son éternel sourire. Les montagnes, à leur sommet, avaient la

forme d'un croissant; d'autres ressemblaient à des poitrines de femmes

tendant leurs seins gonflés, et les Barbares sentaient peser par-dessus

leurs fatigues un accablement qui était plein de délices.

Spendius, avec l'argent de son dromadaire, s'était acheté un esclave.

Il dormait tout le long du jour devant la tente de Mâtho. Souvent il

se réveillait, croyant, dans son rêve, entendre siffler les lanières;

alors il passait les mains sur les cicatrices de ses jambes, à la place

où les fers avaient longtemps porté; puis il se rendormait.

Mâtho acceptait sa compagnie; Spendius, avec un long glaive sur la

cuisse, l'escortait comme un licteur; ou bien Mâtho nonchalamment

s'appuyait du bras sur son épaule, car Spendius était petit.

Un soir qu'ils traversaient ensemble les rues du camp, ils aperçurent

des hommes couverts de manteaux blancs; parmi eux se trouvait

Narr'Havas, le prince des Numides. Mâtho tressaillit.

«--Ton épée! s'écria-t-il; je vais le tuer.

«--Pas encore!» fit Spendius en l'arrêtant. Déjà Narr'Havas s'avançait

vers lui.

Il baisa ses deux pouces en signe d'alliance, rejetant la colère qu'il

avait eue sur l'ivresse du festin; puis il parla longuement contre

Carthage, mais il ne dit pas ce qui l'amenait chez les Barbares.

Était-ce pour les trahir, ou bien la République? se demandait Spendius;

et comme il comptait faire son profit de tous les désordres, il savait

gré à Narr'Havas des futures perfidies dont il le soupçonnait.

Le chef des Numides resta parmi les Mercenaires. Il paraissait vouloir

s'attacher Mâtho. Il lui envoyait des chèvres grasses, de la poudre

d'or et des plumes d'autruche. Le Libyen, ébahi de ces caresses,

hésitait à y répondre ou à s'en exaspérer. Mais Spendius l'apaisait,

et Mâtho se laissait gouverner par l'esclave,--toujours irrésolu et

dans une invincible torpeur, comme ceux qui ont pris autrefois quelque

breuvage dont ils doivent mourir.

Un matin qu'ils partaient tous les trois pour la chasse au lion,

Narr'Havas cacha un poignard dans son manteau. Spendius marcha

continuellement derrière lui, et ils revinrent sans qu'on eût tiré le

poignard.

Une autre fois, Narr'Havas les entraîna fort loin, jusqu'aux limites de

son royaume. Ils arrivèrent dans une gorge étroite; Narr'Havas sourit

en leur déclarant qu'il ne connaissait plus la route; Spendius la

retrouva.

Mais le plus souvent Mâtho, mélancolique comme un augure, s'en allait

dès le soleil levant pour vagabonder dans la campagne. Il s'étendait

sur le sable, et jusqu'au soir y restait immobile.

Il consulta l'un après l'autre tous les devins de l'armée, ceux qui

observent la marche des serpents, ceux qui lisent dans les étoiles,

ceux qui soufflent sur la cendre des morts. Il avala du galbanum, du

seseli et du venin de vipère qui glace le cœur; des femmes nègres,

en chantant au clair de lune des paroles barbares, lui piquèrent la

peau du front avec des stylets d'or; il se chargeait de colliers et

d'amulettes; il invoqua tour à tour Baal, Khamon, Moloch, les sept

Cabires, Tanit et la Vénus des Grecs. Il grava un nom sur une plaque de

cuivre, et il l'enfouit dans le sable au seuil de sa tente. Spendius

l'entendait gémir et parler tout seul.

Une nuit il entra.

Mâtho, nu comme un cadavre, était couché à plat ventre sur une peau de

lion, la face dans les deux mains; une lampe suspendue éclairait ses

armes, accrochées contre le mât de la tente.

«--Tu souffres?--lui dit l'esclave.--Que te faut-il? réponds-moi!»

Et il le secoua par l'épaule en l'appelant plusieurs fois: «Maître!

maître!...»

Mâtho leva vers lui de grands yeux troubles.

«--Écoute!--fit-il à voix basse, avec un doigt sur les lèvres,--c'est

une colère des Dieux! la fille d'Hamilcar me poursuit! J'en ai peur,

Spendius!» Il se serrait contre sa poitrine, comme un enfant épouvanté

par un fantôme.--«Parle-moi! je suis malade! je veux guérir! j'ai tout

essayé! Mais toi, tu sais peut-être des Dieux plus forts, ou quelque

invocation irrésistible?

«--Pourquoi faire?» demanda Spendius.

Il répondit, en se frappant la tête avec ses deux poings:

«--Pour m'en débarrasser!»

Puis il disait, se parlant à lui-même, avec de longs intervalles:

«--Je suis sans doute la victime de quelque holocauste qu'elle aura

promis aux Dieux?... Elle me tient attaché par une chaîne que l'on

n'aperçoit pas. Si je marche, c'est qu'elle s'avance; quand je

m'arrête, elle se repose! Ses yeux me brûlent, j'entends sa voix. Elle

m'environne, elle me pénètre. Il me semble qu'elle est devenue mon âme!

«Et pourtant, il y a entre nous deux comme les flots invisibles

d'un océan sans bornes! Elle est lointaine et tout inaccessible! La

splendeur de sa beauté fait autour d'elle un nuage de lumière; et je

crois, par moments, ne l'avoir jamais vue... qu'elle n'existe pas... et

que tout cela est un songe!»

Mâtho pleurait ainsi dans les ténèbres; les Barbares dormaient.

Spendius, en le regardant, se rappelait les jeunes hommes qui, avec des

vases d'or dans les mains, le suppliaient autrefois, quand il promenait

par les villes son troupeau de courtisanes; une pitié l'émut et il dit:

«--Sois fort, mon maître! Appelle ta volonté et n'implore plus les

Dieux; ils ne se détournent pas aux cris des hommes! Te voilà pleurant

comme un lâche! Tu n'es donc pas humilié qu'une femme te fasse tant

souffrir!

«--Suis-je un enfant?--dit Mâtho.--Crois-tu que je m'attendrisse encore

à leur visage et à leurs chansons? Nous en avions à Drepanum pour

balayer nos écuries. J'en ai possédé au milieu des assauts, sous les

plafonds qui croulaient et quand la catapulte vibrait encore!... Mais

celle-là, Spendius, celle-là!...»

L'esclave l'interrompit:

«--Si elle n'était pas la fille d'Hamilcar...

«--Non!--s'écria Mâtho.--Elle n'a rien d'une autre fille des hommes!

As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils, comme des soleils

sous des arcs de triomphe? Rappelle-toi: quand elle a paru, tous les

flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur

sa poitrine resplendissaient; on sentait derrière elle comme l'odeur

d'un temple, et quelque chose s'échappait de tout son être qui était

plus suave que le vin et plus terrible que la mort. Elle marchait

cependant, et puis elle s'est arrêtée.»

Il resta béant, la tête basse, les prunelles fixes.

«--Mais je le veux! il me la faut! j'en meurs! A l'idée de l'étreindre

dans mes bras, une fureur de joie m'emporte, et cependant je la hais,

Spendius! je voudrais la battre! Que faire? J'ai envie de me vendre

pour devenir son esclave. Tu l'as été, toi! Tu pouvais l'apercevoir;

parle-moi d'elle! Toutes les nuits, n'est-ce pas, elle monte sur

la terrasse de son palais? Ah! les pierres doivent frémir sous ses

sandales et les étoiles se pencher pour la voir!»

Il retomba tout en fureur, et râlant comme un taureau blessé.

Puis Mâtho chanta: «Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle

dont la queue ondulait sur les feuilles mortes, comme un ruisseau

d'argent.» Et en traînant sa voix, il imitait la voix de Salammbô,

tandis que ses mains étendues faisaient comme deux mains légères sur

les cordes d'une lyre.

A toutes les consolations de Spendius, il lui répétait les mêmes

discours; leurs nuits se passaient dans ces gémissements et ces

exhortations.

Mâtho voulut s'étourdir avec du vin. Après ses ivresses il était plus

triste encore. Il essaya de se distraire aux osselets, et il perdit une

à une les plaques d'or de son collier. Il se laissa conduire chez les

servantes de la Déesse; mais il descendit la colline en sanglotant,

comme ceux qui s'en reviennent des funérailles.

Spendius, au contraire, devenait plus hardi et plus gai. On le voyait,

dans les cabarets de feuillages, discourant au milieu des soldats. Il

raccommodait les vieilles cuirasses. Il jonglait avec des poignards.

Il allait pour les malades cueillir des herbes dans les champs. Il

était facétieux, subtil, plein d'inventions et de paroles: les Barbares

s'accoutumaient à ses services; il s'en faisait aimer.

Cependant ils attendaient un ambassadeur de Carthage qui leur

apporterait, sur des mulets, des corbeilles chargées d'or; et toujours

recommençant le même calcul, ils dessinaient avec leurs doigts des

chiffres sur le sable. Chacun, d'avance, arrangeait sa vie; ils

auraient des concubines, des esclaves, des terres; d'autres voulaient

enfouir leur trésor ou le risquer sur un vaisseau. Mais dans ce

désœuvrement les caractères s'irritaient; il y avait de continuelles

disputes entre les cavaliers et les fantassins, les Barbares et les

Grecs, et l'on était sans cesse étourdi par la voix aigre des femmes.

Tous les jours, il survenait des troupeaux d'hommes presque nus,

avec des herbes sur la tête pour se garantir du soleil; c'étaient

les débiteurs des riches Carthaginois, contraints de labourer leurs

terres, et qui s'étaient échappés. Des Libyens affluaient, des paysans

ruinés par les impôts, des bannis, des malfaiteurs. Puis la horde des

marchands, tous les vendeurs de vin et d'huile, furieux de n'être pas

payés, s'en prenaient à la République; Spendius déclamait contre elle.

Bientôt les vivres diminuèrent. On parlait de se porter en masse sur

Carthage et d'appeler les Romains.

Un soir, à l'heure du souper, on entendit des sons lourds et fêlés qui

se rapprochaient, et au loin, quelque chose de rouge apparut dans les

ondulations du terrain.

C'était une grande litière de pourpre, ornée aux angles par des

bouquets de plumes d'autruche. Des chaînes de cristal, avec des

guirlandes de perles, battaient sur sa tenture fermée. Des chameaux la

suivaient en faisant sonner la grosse cloche suspendue à leur poitrail,

et l'on apercevait autour d'eux des cavaliers ayant une armure en

écailles d'or depuis les talons jusqu'aux épaules.

Ils s'arrêtèrent à trois cents pas du camp, pour retirer des étuis

qu'ils portaient en croupe, leur bouclier rond, leur large glaive et

leur casque à la béotienne. Quelques-uns restèrent avec les chameaux;

les autres se remirent en marche. Enfin les enseignes de la République

parurent, c'est-à-dire des bâtons de bois bleu, terminés par des têtes

de cheval ou des pommes de pin. Les Barbares se levèrent tous, en

applaudissant; les femmes se précipitaient vers les gardes de la Légion

et leur baisaient les pieds.

La litière s'avançait sur les épaules de douze Nègres, qui marchaient

d'accord à petits pas rapides. Ils allaient de droite et de gauche, au

hasard, embarrassés par les cordes des tentes, par les bestiaux qui

erraient et les trépieds où cuisaient les viandes. Quelquefois une main

grasse, chargée de bagues, entr'ouvrait la litière; une voix rauque

criait des injures; alors les porteurs s'arrêtaient, puis ils prenaient

une autre route à travers le camp.

Les courtines de pourpre se relevèrent; et l'on découvrit sur un large

oreiller une tête humaine tout impassible et boursouflée; les sourcils

formaient comme deux arcs d'ébène se rejoignant par les pointes; des

paillettes d'or étincelaient dans les cheveux crépus, et la face était

si blême qu'elle semblait saupoudrée avec de la râpure de marbre. Le

reste du corps disparaissait sous les toisons qui emplissaient la

litière.

Les soldats reconnurent dans cet homme ainsi couché le suffète Hannon,

celui qui avait contribué par sa lenteur à faire perdre la bataille des

îles Ægates; et, quant à sa victoire d'Hécatompyle sur les Libyens,

s'il s'était conduit avec clémence, c'était par cupidité, pensaient les

Barbares, car il avait vendu à son compte tous les captifs, bien qu'il

eût déclaré leur mort à la République.

Lorsqu'il eut, pendant quelque temps, cherché une place commode pour

haranguer les soldats, il fit un signe; la litière s'arrêta, et Hannon,

soutenu par deux esclaves, posa ses pieds par terre, en chancelant.

Il avait des bottines en feutre noir, semées de lunes d'argent. Des

bandelettes, comme autour d'une momie, s'enroulaient à ses jambes,

et la chair passait entre les linges croisés. Son ventre débordait

sur la jaquette écarlate qui lui couvrait les cuisses; les plis de

son cou retombaient jusqu'à sa poitrine comme des fanons de bœuf; sa

tunique, où des fleurs étaient peintes, craquait aux aisselles; il

portait une écharpe, une ceinture et un large manteau noir à doubles

manches lacées. L'abondance de ses vêtements, son grand collier de

pierres bleues, ses agrafes d'or et ses lourds pendants d'oreilles ne

rendaient que plus hideuse sa difformité. On aurait dit quelque grosse

idole ébauchée dans un bloc de pierre, car une lèpre pâle, étendue sur

tout son corps, lui donnait l'apparence d'une chose inerte. Cependant

son nez, crochu comme un bec de vautour, se dilatait violemment, afin

d'aspirer l'air, et ses petits yeux, aux cils collés, brillaient d'un

éclat dur et métallique. Il tenait à la main une spatule d'aloès, pour

se gratter la peau.

Enfin, deux hérauts sonnèrent dans leurs cornes d'argent; le tumulte

s'apaisa, et Hannon se mit à parler.

Il commença par faire l'éloge des Dieux et de la République; les

Barbares devaient se féliciter de l'avoir servie. Mais il fallait se

montrer plus raisonnables, les temps étaient durs,--«et si un maître

n'a que trois olives, n'est-il pas juste qu'il en garde deux pour lui»?

Ainsi le vieux suffète entremêlait son discours de proverbes et

d'apologues, tout en faisant des signes de tête pour solliciter quelque

approbation.

Il parlait punique, et ceux qui l'entouraient (les plus alertes

accourus sans leurs armes) étaient des Campaniens, des Gaulois et des

Grecs, si bien que personne dans cette foule ne le comprenait. Hannon

s'en aperçut, il s'arrêta, et il se balançait lourdement, d'une jambe

sur l'autre, en réfléchissant.

L'idée lui vint de convoquer les capitaines; alors ses hérauts

crièrent cet ordre en grec, langage qui, depuis Xanthippe, servait aux

commandements dans les armées carthaginoises.

Les gardes, à coups de fouet, écartèrent la tourbe des soldats, et

bientôt les capitaines des phalanges à la spartiate et les chefs

des cohortes barbares arrivèrent, avec les insignes de leur grade

et l'armure de leur nation. La nuit était tombée, une grande rumeur

circulait par la plaine; çà et là des feux brûlaient; on allait de l'un

à l'autre, on se demandait: «Qu'y a-t-il?» et pourquoi le suffète ne

distribuait pas l'argent.

Il exposait aux capitaines les charges infinies de la République. Son

trésor était vide. Le tribut des Romains l'accablait. «Nous ne savons

plus que faire!... Elle est bien à plaindre!»

De temps à autre, il se frottait les membres avec sa spatule d'aloès,

ou bien il s'interrompait pour boire dans une coupe d'argent, que lui

tendait un esclave; une tisane faite avec de la cendre de belette et

des asperges bouillies dans du vinaigre; puis il s'essuyait les lèvres

à une serviette d'écarlate et reprenait:

«--Ce qui valait un sicle d'argent vaut aujourd'hui trois shekels d'or,

et les cultures abandonnées pendant la guerre ne rapportent rien!

Nos pêcheries de pourpre sont à peu près perdues, les perles même

deviennent exorbitantes; à peine si nous avons assez d'onguents pour

le service des Dieux! Quant aux choses de la table, je n'en parle pas,

c'est une calamité! Faute de galères, nous manquons d'épices, et l'on

a bien du mal à se fournir de silphium, à cause des rébellions sur

la frontière de Cyrène. La Sicile, où l'on trouvait tant d'esclaves,

nous est maintenant fermée! Hier encore, pour un baigneur et quatre

valets de cuisine, j'ai donné plus d'argent qu'autrefois pour une paire

d'éléphants!»

Il déroula un long morceau de papyrus, et il lut, sans passer un seul

chiffre, toutes les dépenses que le gouvernement avait faites: tant

pour les réparations des temples, pour le dallage des rues, pour

la construction des vaisseaux, pour les pêcheries de corail, pour

l'agrandissement des Syssites, et pour des engins dans les mines, au

pays des Cantabres.

Mais les capitaines, pas plus que les soldats, n'entendaient le

punique, bien que les Mercenaires se saluassent en cette langue. On

plaçait ordinairement dans les armées des Barbares quelques officiers

carthaginois pour servir d'interprètes; après la guerre ils s'étaient

cachés de peur des vengeances; Hannon n'avait pas songé à les prendre

avec lui; d'ailleurs, sa voix trop sourde se perdait au vent.

Les Grecs, sanglés dans leur ceinturon de fer, tendaient l'oreille,

en s'efforçant à deviner ses paroles, tandis que des montagnards,

couverts de fourrures comme des ours, le regardaient avec défiance

ou bâillaient, appuyés sur leur massue à clous d'airain. Les Gaulois

inattentifs secouaient, en ricanant, leur haute chevelure, et les

hommes du désert écoutaient immobiles, tout encapuchonnés dans leurs

vêtements de laine grise; d'autres arrivaient par derrière; les gardes,

que la cohue poussait, chancelaient sur leurs chevaux; les Nègres

tenaient au bout de leurs bras des branches de sapin enflammées; et le

gros Carthaginois continuait sa harangue, monté sur un tertre de gazon.

Cependant les Barbares s'impatientaient, des murmures s'élevèrent,

chacun l'apostropha. Hannon gesticulait avec sa spatule; ceux qui

voulaient faire taire les autres, criant plus fort, ajoutaient au

tapage.

Tout à coup, un homme d'apparence chétive bondit aux pieds d'Hannon,

arracha la trompette d'un héraut, souffla dedans, et Spendius (car

c'était lui) annonça qu'il allait dire quelque chose d'important. A

cette déclaration, rapidement débitée en cinq langues diverses, grec,

latin, gaulois, libyque et baléare, les capitaines, moitié riant,

moitié surpris, répondirent:--«Parle! parle!»

Spendius hésita; il tremblait; enfin, s'adressant aux Libyens, qui

étaient les plus nombreux, il leur dit:

«--Vous avez tous entendu les horribles menaces de cet homme!»

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 2 / 28 段