Ses narines minces palpitaient. Elle écrasait ses ongles con

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ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUSTAVE FLAUBERT

II

SALAMMBÔ

PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE SAINT-BENOIT, 7

1885

Il nous a semblé utile de joindre à cette Édition définitive de

«Salammbô» _un Glossaire alphabétique de la plupart des mots peu connus

cités dans l'ouvrage_. Le lecteur le trouvera avant l'Appendice, et

pourra facilement s'y reporter à chaque hésitation.

Nous avons réuni, dans l'Appendice, les correspondances échangées entre

Sainte-Beuve, Frœhner et Gustave Flaubert à propos de la publication

de l'ouvrage.

I

LE FESTIN

C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.

Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand

festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Éryx, et

comme le maître était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils

mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.

Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans

le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui

s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du

palais; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l'on

distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers,

magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants,

des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.

Des figuiers entouraient les cuisines; un bois de sycomores

se prolongeait jusqu'à des masses de verdure, où des grenades

resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers; des vignes,

chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins; un champ

de roses s'épanouissait sous des platanes; de place en place sur des

gazons se balançaient des lis; un sable noir, mêlé à de la poudre de

corail, parsemait les sentiers; et, au milieu, l'avenue des cyprès

faisait d'un bout à l'autre comme une double colonnade d'obélisques

verts.

Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout

au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec

son grand escalier droit en bois d'ébène, portant aux angles de chaque

marche la proue d'une galère vaincue, ses portes rouges écartelées

d'une croix noire, ses grillages d'airain qui le défendaient en bas des

scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui bouchaient en haut

ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche,

aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar.

Le Conseil leur avait désigné sa maison pour y tenir ce festin; les

convalescents, qui couchaient dans le temple d'Eschmoûn, se mettant en

marche dès l'aurore, s'y étaient traînés sur leurs béquilles. A chaque

minute, d'autres arrivaient. Par tous les sentiers, il en débouchait

incessamment, comme des torrents qui se précipitent dans un lac. On

voyait entre les arbres courir les esclaves des cuisines, effarés et

à demi nus; les gazelles sur les pelouses s'enfuyaient en bêlant; le

soleil se couchait, et le parfum des citronniers rendait encore plus

lourde l'exhalaison de cette foule en sueur.

Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des

Lusitaniens, des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome. On

entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes

celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons

ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris

de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, l'Égyptien à

ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des Cariens

balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque; des archers de

Cappadoce s'étaient peint de larges fleurs sur le corps, et quelques

Lydiens portant des robes de femmes dînaient en pantoufles et avec des

boucles d'oreilles. D'autres, qui s'étaient par pompe barbouillés de

vermillon, ressemblaient à des statues de corail.

Ils s'allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour

de grands plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient à eux

les morceaux de viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes,

dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les

derniers venus, debout contre les arbres, regardaient les tables basses

disparaissant à moitié sous des tapis d'écarlate, et attendaient leur

tour.

Les cuisines d'Hamilcar n'étant pas suffisantes, le Conseil leur avait

envoyé des esclaves, de la vaisselle, des lits; et l'on voyait au

milieu du jardin, comme sur un champ de bataille quand on brûle les

morts, de grands feux clairs où rôtissaient des bœufs. Les pains

saupoudrés d'anis alternaient avec les gros fromages plus lourds que

des disques, et les cratères pleins de vin, et les canthares pleins

d'eau auprès des corbeilles en filigrane d'or qui contenaient des

fleurs. La joie de pouvoir enfin se gorger à l'aise dilatait tous les

yeux; çà et là, les chansons commençaient.

D'abord on leur servit des oiseaux à la sauce verte, dans des assiettes

d'argile rouge rehaussée de dessins noirs, puis toutes les espèces de

coquillages que l'on ramasse sur les côtes puniques, des bouillies de

froment, de fève et d'orge, et des escargots au cumin, sur des plats

d'ambre jaune.

Ensuite les tables furent couvertes de viandes: antilopes avec leurs

cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux,

gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites

et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient,

au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Tout débordait

de saumure, de truffes et d'assa fœtida. Les pyramides de fruits

s'éboulaient sur les gâteaux de miel, et l'on n'avait pas oublié

quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses

que l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en

abomination aux autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles

excitait la cupidité des estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux

retroussés sur le sommet de la tête s'arrachaient les pastèques et les

limons qu'ils croquaient avec l'écorce. Des nègres n'ayant jamais vu

de langoustes se déchiraient le visage à leurs piquants rouges. Les

Grecs, rasés, plus blancs que des marbres, jetaient derrière eux les

épluchures de leur assiette, tandis que des pâtres du Brutium, vêtus de

peaux de loups, dévoraient silencieusement, le visage dans leur portion.

La nuit tombait. On retira le velarium étalé sur l'avenue de cyprès, et

l'on apporta des flambeaux.

Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans des vases de

porphyre effrayèrent, au haut des cèdres, les singes consacrés à la

lune. Ils poussèrent des cris, ce qui mit les soldats en gaieté.

Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d'airain.

Toutes sortes de scintillements jaillissaient des plats incrustés

de pierres précieuses. Les cratères, à bordure de miroirs convexes,

multipliaient l'image élargie des choses; les soldats, se pressant

autour, s'y regardaient avec ébahissement et grimaçaient pour se

faire rire. Ils se lançaient, par-dessus les tables, les escabeaux

d'ivoire et les spatules d'or. Ils avalaient à pleine gorge tous les

vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Campanie enfermés

dans des amphores, les vins des Cantabres que l'on apporte dans des

tonneaux, et les vins de jujubier, de cinnamome et de lotus. Il y en

avait des flaques par terre où l'on glissait. La fumée des viandes

montait dans les feuillages avec la vapeur des haleines. On entendait

à la fois le claquement des mâchoires, le bruit des paroles, des

chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens qui s'écroulaient

en mille morceaux, ou le son limpide d'un grand plat d'argent. A

mesure qu'augmentait leur ivresse, ils se rappelaient de plus en plus

l'injustice de Carthage.

La République, épuisée par la guerre, avait laissé s'accumuler dans la

ville toutes les bandes qui revenaient. Giscon, leur général, avait eu

la prudence de les renvoyer les uns après les autres, pour faciliter

l'acquittement de leur solde, et le Conseil avait cru qu'ils finiraient

par consentir à quelque diminution. Mais on leur en voulait aujourd'hui

de ne pouvoir les payer. Cette dette se confondait dans l'esprit du

peuple avec les trois mille deux cents talents euboïques exigés par

Lutatius; et ils étaient, comme Rome, un ennemi pour Carthage. Les

Mercenaires le comprenaient; aussi leur indignation éclatait en menaces

et en débordements. Enfin, ils demandèrent à se réunir pour célébrer

une de leurs victoires, et le parti de la paix céda, en se vengeant

d'Hamilcar qui avait tant soutenu la guerre. Elle s'était terminée

contre tous ses efforts, si bien que, désespérant de Carthage, il avait

remis à Giscon le gouvernement des Mercenaires. Désigner son palais

pour les recevoir, c'était attirer sur lui quelque chose de la haine

qu'on leur portait. D'ailleurs, la dépense devait être excessive; il la

subirait presque toute.

Fiers d'avoir fait plier la République, les Mercenaires croyaient

qu'ils allaient enfin s'en retourner chez eux, avec la solde de leur

sang dans le capuchon de leur manteau. Mais leurs fatigues, revues à

travers les vapeurs de l'ivresse, leur semblaient prodigieuses et trop

peu récompensées. Ils se montraient leurs blessures, ils racontaient

leurs combats, leurs voyages et les chasses de leur pays. Ils imitaient

le cri des bêtes féroces, leurs bonds. Puis vinrent les immondes

gageures; ils s'enfonçaient la tête dans les amphores et restaient à

boire sans s'interrompre comme des dromadaires altérés. Un Lusitanien,

de taille gigantesque, portant un homme au bout de chaque bras,

parcourait les tables tout en crachant du feu par les narines. Des

Lacédémoniens, qui n'avaient point ôté leurs cuirasses, sautaient d'un

pas lourd. Quelques-uns s'avançaient comme des femmes en faisant des

gestes obscènes; d'autres se mettaient nus pour combattre, au milieu

des coupes, à la façon des gladiateurs; et une compagnie de Grecs

dansait autour d'un vase où l'on voyait des nymphes, pendant qu'un

nègre tapait avec un os de bœuf sur un bouclier d'airain.

Tout à coup, ils entendirent un chant plaintif, un chant fort et doux,

qui s'abaissait et remontait dans les airs comme le battement d'ailes

d'un oiseau blessé.

C'était la voix des esclaves dans l'ergastule. Des soldats, pour les

délivrer, se levèrent d'un bond et disparurent.

Ils revinrent, chassant au milieu des cris, dans la poussière, une

vingtaine d'hommes que l'on distinguait à leur visage plus pâle. Un

petit bonnet de forme conique, en feutre noir, couvrait leur tête

rasée; ils portaient tous des sandales de bois et faisaient un bruit de

ferrailles comme des chariots en marche.

Ils arrivèrent dans l'avenue des cyprès, où ils se perdirent parmi la

foule, qui les interrogeait. L'un d'eux était resté à l'écart, debout.

A travers les déchirures de sa tunique on apercevait ses épaules rayées

par de longues balafres. Baissant le menton, il regardait autour de

lui avec méfiance et fermait un peu ses paupières dans l'éblouissement

des flambeaux. Quand il vit que personne de ces gens armés ne lui en

voulait, un grand soupir s'échappa de sa poitrine; il balbutiait, il

ricanait sous les larmes claires qui lavaient sa figure; puis il saisit

par les anneaux un canthare tout plein, le leva droit en l'air au

bout de ses bras d'où pendaient des chaînes, et, regardant le ciel et

toujours tenant la coupe, il dit:

«--Salut d'abord à toi, Baal-Eschmôun libérateur, que les gens de ma

patrie appellent Esculape! et à vous, Génies des fontaines, de la

lumière et des bois! et à vous, Dieux cachés sous les montagnes et

dans les cavernes de la terre! et à vous, hommes forts aux armures

reluisantes, qui m'avez délivré!»

Il laissa tomber la coupe et conta son histoire. On le nommait

Spendius. Les Carthaginois l'avaient pris à la bataille des Égineuses;

et parlant grec, ligure et punique, il remercia encore une fois les

Mercenaires; il leur baisait les mains; enfin, il les félicita du

banquet, tout en s'étonnant de n'y pas apercevoir les coupes de la

Légion sacrée. Ces coupes, portant une vigne en émeraude sur chacune

de leurs six faces en or, appartenaient à une milice exclusivement

composée des jeunes patriciens, les plus hauts de taille. C'était un

privilège, presque un honneur sacerdotal; aussi rien dans les trésors

de la République n'était plus convoité des Mercenaires. Ils détestaient

la Légion à cause de cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie

pour l'inconcevable plaisir d'y boire.

Donc ils commandèrent d'aller chercher les coupes. Elles étaient en

dépôt chez les Syssites, compagnies de commerçants qui mangeaient en

commun. Les esclaves revinrent. A cette heure, tous les membres des

Syssites dormaient.

«--Qu'on les réveille!» répondirent les Mercenaires.

Après une seconde démarche, on leur expliqua qu'elles étaient enfermées

dans un temple.

«--Qu'on l'ouvre!» répliquèrent-ils.

Et quand les esclaves, en tremblant, eurent avoué qu'elles étaient

entre les mains du général Giscon, ils s'écrièrent:

«--Qu'il les apporte!»

Giscon, bientôt, apparut au fond du jardin dans une escorte de la

Légion sacrée. Son ample manteau noir, retenu sur sa tête à une mitre

d'or constellée de pierres précieuses, et qui pendait tout à l'entour

jusqu'aux sabots de son cheval, se confondait, de loin, avec la couleur

de la nuit. On n'apercevait que sa barbe blanche, les rayonnements

de sa coiffure et son triple collier à larges plaques bleues qui lui

battait sur la poitrine.

Les soldats, quand il entra, le saluèrent d'une grande acclamation,

tous criant:

«--Les coupes! Les coupes!»

Il commença par déclarer que, si l'on considérait leur courage, ils en

étaient dignes. La foule hurla de joie, en applaudissant.

Il le savait bien, lui qui les avait commandés là-bas et qui était

revenu avec la dernière cohorte sur la dernière galère!

«--C'est vrai! c'est vrai!» disaient-ils.

Cependant, continua Giscon, la République avait respecté leurs

divisions par peuples, leurs coutumes, leurs cultes; ils étaient

libres dans Carthage! Quant aux vases de la Légion sacrée, c'était

une propriété particulière. Tout à coup, près de Spendius, un Gaulois

s'élança par-dessus les tables et courut droit à Giscon, qu'il menaçait

en gesticulant avec deux épées nues.

Le général, sans s'interrompre, le frappa sur la tête de son lourd

bâton d'ivoire; le Barbare tomba. Les Gaulois hurlaient, et leur

fureur, se communiquant aux autres, allait emporter les légionnaires.

Giscon haussa les épaules; son courage serait inutile contre ces bêtes

brutes, exaspérées. Mieux valait plus tard s'en venger dans quelque

ruse; donc il fit signe à ses soldats et s'éloigna lentement. Puis sous

la porte, se tournant vers les Mercenaires, il leur cria qu'ils s'en

repentiraient.

Le festin recommença. Mais Giscon pouvait revenir, et, cernant le

faubourg qui touchait aux derniers remparts, les écraser contre les

murs. Alors ils se sentirent seuls malgré leur foule; et la grande

ville qui dormait sous eux, dans l'ombre, leur fit peur, avec ses

entassements d'escaliers, ses hautes maisons noires et ses vagues

dieux, encore plus féroces que son peuple. Au loin, quelques fanaux

glissaient sur le port, et il y avait des lumières dans le temple de

Khamon. Ils se souvinrent d'Hamilcar. Où était-il? Pourquoi les avoir

abandonnés, la paix conclue? Ses dissensions avec le Conseil n'étaient

sans doute qu'un jeu pour les perdre. Leur haine inassouvie retombait

sur lui; et ils le maudissaient, s'exaspérant les uns les autres par

leur propre colère. A ce moment-là il se fit un rassemblement sous les

platanes. C'était pour voir un nègre qui se roulait en battant le sol

avec ses membres, la prunelle fixe, le cou tordu, l'écume aux lèvres.

Quelqu'un cria qu'il était empoisonné. Tous se crurent empoisonnés. Ils

tombèrent sur les esclaves; un vertige de destruction tourbillonna sur

l'armée ivre. Ils frappaient au hasard autour d'eux, ils brisaient,

ils tuaient; quelques-uns lancèrent des flambeaux dans les feuillages;

d'autres, s'accoudant sur la balustrade des lions, les massacrèrent

à coups de flèches; les plus hardis coururent aux éléphants; ils

voulaient leur abattre la trompe et manger de l'ivoire.

Cependant des frondeurs baléares qui, pour piller plus commodément,

avaient tourné l'angle du palais, furent arrêtés par une haute

barrière faite en jonc des Indes. Ils coupèrent avec leurs poignards

les courroies de la serrure et se trouvèrent alors sous la façade

qui regardait Carthage, dans un autre jardin rempli de végétations

taillées. Des lignes de fleurs blanches, toutes se suivant une à une,

décrivaient sur la terre couleur d'azur de longues paraboles, comme des

fusées d'étoiles. Les buissons, pleins de ténèbres, exhalaient des

odeurs chaudes, mielleuses. Il y avait des troncs d'arbres barbouillés

de cinabre qui ressemblaient à des colonnes sanglantes. Au milieu,

douze piédestaux de cuivre portaient chacun une grosse boule de

verre; et des lueurs rougeâtres emplissaient confusément ces globes

creux comme d'énormes prunelles qui palpiteraient encore. Les soldats

s'éclairaient avec des torches, tout en trébuchant sur la pente du

terrain, profondément labouré.

Ils aperçurent un petit lac, divisé en plusieurs bassins par des

murailles de pierres bleues. L'onde était si limpide que les flammes

des torches tremblaient jusqu'au fond, sur un lit de cailloux blancs et

de poussière d'or. Elle se mit à bouillonner, des paillettes lumineuses

glissèrent, et de gros poissons, qui portaient des pierreries à la

gueule, apparurent vers la surface.

Les soldats, en riant beaucoup, leur passèrent les doigts dans les

ouïes et les apportèrent sur les tables.

C'étaient les poissons de la famille Barca. Tous descendaient de

ces lottes primordiales qui avaient fait éclore l'œuf mystique où

se cachait la Déesse. L'idée de commettre un sacrilège ranima la

gourmandise des Mercenaires; ils placèrent vite du feu sous des vases

d'airain et s'amusèrent à regarder les beaux poissons se débattre dans

l'eau bouillante.

La houle des soldats se poussait. Ils n'avaient plus peur. Ils

recommençaient à boire. Les parfums qui leur coulaient du front

mouillaient de gouttes larges leurs tuniques en lambeaux, et,

s'appuyant des deux poings sur les tables qui leur semblaient osciller

comme des navires, ils promenaient à l'entour leurs gros yeux ivres,

pour dévorer par la vue ce qu'ils ne pouvaient prendre. D'autres,

marchant tout au milieu des plats sur les nappes de pourpre, cassaient

à coups de pied les escabeaux d'ivoire et les fioles tyriennes en

verre. Les chansons se mêlaient au râle des esclaves agonisant parmi

les coupes brisées. Ils demandaient du vin, des viandes, de l'or.

Ils criaient pour avoir des femmes. Ils déliraient en cent langages.

Quelques-uns se croyaient aux étuves, à cause de la buée qui flottait

autour d'eux, ou bien, apercevant des feuillages, ils s'imaginaient

être à la chasse et couraient sur leurs compagnons comme sur des bêtes

sauvages. L'incendie de l'un à l'autre gagnait tous les arbres; et

les hautes masses de verdure, d'où s'échappaient de longues spirales

blanches, semblaient des volcans qui commencent à fumer. La clameur

redoublait; les lions blessés rugissaient dans l'ombre.

Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte

du milieu s'ouvrit; et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même,

couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit

le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis

le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse,

au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle

regardait les soldats.

Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories

d'hommes pâles, vêtus de robes blanches à franges rouges, qui tombaient

droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux,

pas de sourcils. Dans leurs mains étincelantes d'anneaux ils portaient

d'énormes lyres et chantaient tous, d'une voix aiguë, un hymne à la

divinité de Carthage. C'étaient les prêtres eunuques du temple de

Tanit, que Salammbô appelait souvent dans sa maison.

Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent.

Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement

entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la

regardant passer.

Sa chevelure, poudrée d'un sable violet et réunie en forme de tour

selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus

grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient

jusqu'aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entr'ouverte. Il y

avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par

leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants,

sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur

un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or

pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé

dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de

ses pas comme une large vague qui la suivait.

Les prêtres, de temps à autre, pinçaient sur leurs lyres des accords

presque étouffés; et dans les intervalles de la musique, on entendait

le petit bruit de la chaînette d'or avec le claquement régulier de ses

sandales en papyrus.

Personne encore ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait

retirée dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la

nuit, sur le haut de son palais, à genoux devant les étoiles, entre

les tourbillons des cassolettes allumées. C'était la lune qui l'avait

rendue si pâle, et quelque chose des Dieux l'enveloppait comme une

vapeur subtile. Ses prunelles semblaient regarder tout au loin au delà

des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant la tête et tenait à

sa main droite une petite lyre d'ébène.

Ils l'entendaient murmurer.

«--Morts! Tous morts! Vous ne viendrez plus obéissant à ma voix, quand,

assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins

de pastèques! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus

limpides que les globules des fleuves.» Et elle les appelait par leurs

noms, qui étaient les noms des mois.--«Siv, Sivan, Tammouz, Eloul,

Tischri, Schebar!--Ah! pitié pour moi, Déesse.»

Les soldats, sans comprendre ce qu'elle disait, se tassaient autour

d'elle; ils s'ébahissaient de sa parure. Elle promena sur eux un

long regard épouvanté; puis, s'enfonçant la tête dans les épaules en

écartant les bras, elle répéta plusieurs fois:

«--Qu'avez-vous fait! qu'avez-vous fait!

«Vous aviez cependant, pour vous réjouir, du pain, des viandes, de

l'huile, tout le molobathre des greniers! J'avais fait venir des bœufs

d'Hécatompyle, j'avais envoyé des chasseurs dans le désert!» Sa voix

s'enflait, ses joues s'empourpraient. Elle ajouta: «Où êtes-vous donc,

ici? Est-ce dans une ville conquise, ou dans le palais d'un maître? Et

quel maître? le suffète Hamilcar mon père, serviteur des Baals! Vos

armes, rouges du sang de ses esclaves, c'est lui qui les a refusées

à Lutatius! En connaissez-vous un dans vos patries qui sache mieux

conduire les batailles? Regardez donc! les marches de notre palais

sont encombrées par nos victoires! Continuez! brûlez-le! J'emporterai

avec moi le Génie de ma maison, mon serpent noir qui dort là-haut sur

des feuilles de lotus! Je sifflerai, il me suivra; et si je monte en

galère, il courra dans le sillage de mon navire sur l'écume des flots.»

Ses narines minces palpitaient. Elle écrasait ses ongles contre les

pierreries de sa poitrine. Ses yeux s'alanguirent; elle reprit:

«--Ah! pauvre Carthage! lamentable ville! Tu n'as plus pour te défendre

les hommes forts d'autrefois, qui allaient au delà des océans bâtir des

temples sur les rivages. Tous les pays travaillaient autour de toi,

et les plaines de la mer, labourées par tes rames, balançaient tes

moissons.»

Alors elle se mit à chanter les aventures de Melkarth, dieu des

Sidoniens et père de sa famille.

Elle disait l'ascension des montagnes d'Ersiphonie, le voyage de

Tartessus, et la guerre contre Masisabal pour venger la reine des

serpents:

«--Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue

ondulait sur les feuilles mortes comme un ruisseau d'argent; et il

arriva dans une prairie où des femmes, à croupe de dragon, se tenaient

autour d'un grand feu, dressées sur la pointe de leur queue. La lune,

couleur de sang, resplendissait dans un cercle pâle, et leurs langues

écarlates, fendues comme des harpons de pêcheurs, s'allongeaient en se

recourbant jusqu'au bord de la flamme.»

Puis Salammbô, sans s'arrêter, raconta comment Melkarth, après avoir

vaincu Masisabal, mit à la proue du navire sa tête coupée.--«A

chaque battement des flots, elle s'enfonçait sous l'écume; le soleil

l'embaumait: elle se fit plus dure que l'or; les yeux ne cessaient

point de pleurer, et les larmes, continuellement, tombaient dans l'eau.»

Elle chantait tout cela dans un vieil idiome chananéen que

n'entendaient pas les Barbares. Ils se demandaient ce qu'elle pouvait

leur dire avec les gestes effrayants dont elle accompagnait son

discours;--et montés autour d'elle sur les tables, sur les lits, dans

les rameaux des sycomores, la bouche ouverte et allongeant la tête, ils

tâchaient de saisir ces vagues histoires qui se balançaient devant leur

imagination, à travers l'obscurité des théogonies, comme des fantômes

dans les nuages.

Seuls, les prêtres sans barbe comprenaient Salammbô. Leurs mains

ridées, pendant sur les cordes des lyres, frémissaient, et de temps à

autre en tiraient un accord lugubre; car, plus faibles que des vieilles

femmes, ils tremblaient à la fois d'émotion mystique, et de la peur

que leur faisaient les hommes. Les Barbares ne s'en souciaient; ils

écoutaient toujours la vierge chanter.

Aucun ne la regardait comme un jeune chef numide placé aux tables des

capitaines, parmi des soldats de sa nation. Sa ceinture était si

hérissée de dards, qu'elle faisait une bosse dans son large manteau,

noué à ses tempes par un lacet de cuir. L'étoffe, bâillant sur ses

épaules, enveloppait d'ombre son visage, et l'on n'apercevait que les

flammes de ses deux yeux. C'était par hasard qu'il se trouvait au

festin,--son père le faisant vivre chez les Barca, selon la coutume

des rois qui envoyaient leurs enfants dans les grandes familles pour

préparer des alliances. Depuis six mois que Narr'Havas y logeait,

il n'avait point encore aperçu Salammbô; et, assis sur les talons,

la barbe baissée vers les hampes de ses javelots, il la considérait

en écartant les narines, comme un léopard qui est accroupi dans les

bambous.

De l'autre côté des tables se tenait un Libyen de taille colossale

et à courts cheveux noirs frisés. Il n'avait gardé que sa jaquette

militaire, dont les lames d'airain déchiraient la pourpre du lit. Un

collier à lunes d'argent s'embarrassait dans les poils de sa poitrine.

Des éclaboussures de sang lui tachetaient la face, il s'appuyait sur le

coude gauche; et, la bouche grande ouverte, il souriait.

Salammbô n'en était plus au rythme sacré. Elle employait simultanément

tous les idiomes des Barbares, délicatesse de femme pour attendrir

leur colère. Aux Grecs elle parlait grec; puis elle se tourna vers les

Ligures, vers les Campaniens, vers les Nègres; et chacun en l'écoutant

retrouvait dans cette voix la douceur de sa patrie. Emportée par

les souvenirs de Carthage, elle chantait maintenant les anciennes

batailles contre Rome; ils applaudissaient. Elle s'enflammait à la

lueur des épées nues; elle criait les bras ouverts. Sa lyre tomba,

elle se tut;--et, pressant son cœur à deux mains, elle resta quelques

minutes les paupières closes à savourer l'agitation de tous ces hommes.

Mâtho le Libyen se penchait vers elle. Involontairement elle s'en

approcha, et, poussée par la reconnaissance de son orgueil, elle lui

versa dans une coupe d'or un long jet de vin, pour se réconcilier avec

l'armée.

«--Bois!» dit-elle.

Il prit la coupe et la portait à ses lèvres quand un Gaulois, le même

que Giscon avait blessé, le frappa sur l'épaule, tout en débitant d'un

air jovial des plaisanteries dans la langue de son pays. Spendius

n'était pas loin; il s'offrit à les expliquer.

«--Parle! dit Mâtho.

«--Les Dieux te protègent, tu vas devenir riche. A quand les noces?

«--Quelles noces?

«Les tiennes! car chez nous, dit le Gaulois, lorsqu'une femme fait

boire un soldat, c'est qu'elle lui offre sa couche.

Il n'avait pas fini que Narr'Havas, en bondissant, tira un javelot de

sa ceinture et, appuyé du pied droit, sur le bord de la table, il le

lança contre Mâtho.

Le javelot siffla entre les coupes, et, traversant le bras du Libyen,

le cloua sur la nappe si fortement, que la poignée en tremblait dans

l'air.

Mâtho l'arracha vite; mais il n'avait pas d'armes, il était nu; enfin,

levant à deux bras la table surchargée, il la jeta contre Narr'Havas

tout au milieu de la foule qui se précipitait entre eux. Les soldats

et les Numides se serraient à ne pouvoir tirer leurs glaives. Mâtho

avançait en donnant de grands coups avec sa tête. Quand il la releva,

Narr'Havas avait disparu. Il le chercha des yeux. Salammbô aussi était

partie.

Alors sa vue se tournant vers le palais, il aperçut tout en haut la

porte rouge à croix noire qui se refermait. Il s'élança.

On le vit courir entre les proues des galères, puis réapparaître le

long des trois escaliers jusqu'à la porte rouge qu'il heurta de tout

son corps. En haletant, il s'appuya contre le mur pour ne pas tomber.

Un homme l'avait suivi, et à travers les ténèbres, car les lueurs du

festin étaient cachées par l'angle du palais, il reconnut Spendius.

«--Va-t'en!» dit-il.

L'esclave, sans répondre, se mit avec ses dents à déchirer sa tunique;

puis, s'agenouillant auprès de Mâtho, il lui prit le bras délicatement,

et il le palpait dans l'ombre pour découvrir la blessure.

Sous un rayon de la lune qui glissait entre les nuages, Spendius

aperçut au milieu du bras une plaie béante. Il roula tout autour le

morceau d'étoffe; mais l'autre, s'irritant, disait: «Laisse-moi!

laisse-moi!»

«--Non! reprit l'esclave. Tu m'as délivré de l'ergastule. Je suis à

toi! tu es mon maître! ordonne!»

Mâtho, en frôlant les murs, fit le tour de la terrasse.

Il tendait l'oreille à chaque pas, et par l'intervalle des roseaux

dorés, plongeait ses regards dans les appartements silencieux. Enfin il

s'arrêta d'un air désespéré.

«--Écoute! lui dit L'esclave. Oh! ne me méprise pas pour ma faiblesse!

J'ai vécu dans le palais. Je peux, comme une vipère, me couler entre

les murs. Viens! il y a dans la Chambre des Ancêtres un lingot d'or

sous chaque dalle; une voie souterraine conduit à leurs tombeaux!»

«--Eh! qu'importe!» dit Mâtho.

Spendius se tut.

Ils étaient sur la dernière terrasse. Une masse d'ombre énorme

s'étalait devant eux, et qui semblait contenir de vagues

amoncellements, pareils aux flots d'un océan noir pétrifié.

Mais une barre lumineuse s'éleva du côté de l'Orient.

A gauche, tout en bas, les canaux de Mégara commençaient à rayer de

leurs sinuosités blanches les verdures des jardins. Les toits coniques

des temples heptagones, les escaliers, les terrasses, les remparts,

peu à peu, se découpaient sur la pâleur de l'aube; et tout autour de

la péninsule carthaginoise une ceinture d'écume blanche oscillait,

tandis que la mer couleur d'émeraude semblait comme figée dans la

fraîcheur du matin. A mesure que le ciel rose allait s'élargissant,

les hautes maisons inclinées sur les pentes du terrain se haussaient,

se tassaient, telles qu'un troupeau de chèvres noires qui descend

des montagnes. Les rues désertes s'allongeaient; les palmiers, çà

et là sortant des murs, ne bougeaient pas; les citernes remplies

avaient l'air de boucliers d'argent perdus dans les cours; le phare du

promontoire Hermæum commençait à pâlir. Tout au haut de l'Acropole,

dans le bois de cyprès, les chevaux d'Eschmoûn, sentant venir la

lumière, posaient leurs sabots sur le parapet de marbre et hennissaient

du côté du soleil.

Il parut; Spendius, levant les bras, poussa un cri.

Tout s'agitait dans une rougeur épandue, car le Dieu, comme se

déchirant, versait à pleins rayons sur Carthage la pluie d'or de

ses veines. Les éperons des galères étincelaient, le toit de Khamon

paraissait tout en flammes, et l'on apercevait des lueurs au fond des

temples dont les portes s'ouvraient. Les grands chariots arrivant de

la campagne faisaient tourner leurs roues sur les dalles des rues. Des

dromadaires chargés de bagages descendaient les rampes. Les changeurs

dans les carrefours relevaient les auvents de leurs boutiques.

Des cigognes s'envolèrent, des voiles blanches palpitaient. On

entendait dans le bois de Tanit le tambourin des courtisanes sacrées,

et à la pointe des Mappales, les fourneaux pour cuire les cercueils

d'argile commençaient à fumer.

Spendius se penchait en dehors de la terrasse; ses dents claquaient, il

répétait:

«--Ah! oui... oui... maître! je comprends pourquoi tu dédaignais tout à

l'heure le pillage de la maison.»

Mâtho fut comme réveillé par le sifflement de sa voix, il semblait ne

pas comprendre; Spendius reprit:

«--Ah! quelles richesses! et les hommes qui les possèdent n'ont pas

même de fer pour les défendre!»

Alors, lui faisant voir de sa main droite étendue quelques-uns de la

populace qui rampaient en dehors du môle, sur le sable, pour chercher

des paillettes d'or:

«--Tiens! lui dit-il, la République est comme ces misérables: courbée

au bord des océans, elle enfonce dans tous les rivages ses bras avides,

et le bruit des flots emplit tellement son oreille qu'elle n'entendrait

pas venir par derrière le talon d'un maître!»

Il entraîna Mâtho tout à l'autre bout de la terrasse, et lui montrant

le jardin où miroitaient au soleil les épées des soldats suspendues

dans les arbres:

«--Mais ici il y a des hommes forts dont la haine est exaspérée! et

rien ne les attache à Carthage, ni leurs familles, ni leurs serments,

ni leurs dieux!»

Mâtho restait appuyé contre le mur; Spendius, se rapprochant,

poursuivit à voix basse:

«--Me comprends-tu, soldat? Nous nous promènerions couverts de pourpre

comme des satrapes. On nous laverait dans les parfums; j'aurais des

esclaves à mon tour! N'es-tu pas las de dormir sur la terre dure, de

boire le vinaigre des camps, et toujours d'entendre la trompette? Tu

te reposeras plus tard, n'est-ce pas? quand on arrachera ta cuirasse

pour jeter ton cadavre aux vautours! ou peut-être, t'appuyant sur

un bâton, aveugle, boiteux, débile, tu t'en iras de porte en porte

raconter ta jeunesse aux petits enfants et aux vendeurs de saumure.

Rappelle-toi toutes les injustices de tes chefs, les campements dans

la neige, les courses au soleil, les tyrannies de la discipline et

l'éternelle menace de la croix! Après tant de misères on t'a donné un

collier d'honneur, comme on suspend au poitrail des ânes une ceinture

de grelots pour les étourdir dans la marche, et faire qu'ils ne

sentent pas la fatigue. Un homme comme toi, plus brave que Pyrrhus!

Si tu l'avais voulu, pourtant! Ah! comme tu seras heureux dans les

grandes salles fraîches, au son des lyres, couché sur des fleurs,

avec des bouffons et avec des femmes! Ne me dis pas que l'entreprise

est impossible! Est-ce que les Mercenaires, déjà, n'ont pas possédé

Rheggium et d'autres places fortes en Italie! Qui t'empêche? Hamilcar

est absent; le peuple exècre les Riches; Giscon ne peut rien sur

les lâches qui l'entourent. Mais tu es brave, toi! ils t'obéiront.

Commande-les; Carthage est à nous; jetons-nous-y!»

«--Non! dit Mâtho, la malédiction de Moloch pèse sur moi. Je l'ai senti

à ses yeux, et tout à l'heure j'ai vu dans un temple un bélier noir qui

reculait.»

Il ajouta, en regardant autour de lui: «Où est-elle?»

Spendius comprit qu'une inquiétude immense l'occupait; il n'osa plus

parler.

Les arbres derrière eux fumaient encore; de leurs branches noircies,

des carcasses de singes à demi brûlées tombaient de temps à autre au

milieu des plats.

Les soldats ivres ronflaient, la bouche ouverte, à côté des cadavres;

et ceux qui ne dormaient pas baissaient leur tête, éblouis par le jour.

Le sol piétiné disparaissait sous des flaques rouges. Les éléphants

balançaient entre les pieux de leurs parcs leurs trompes sanglantes.

On apercevait dans les greniers ouverts des sacs de froment répandus,

et sous la porte une ligne épaisse de chariots amoncelés par les

Barbares; les paons juchés dans les cèdres déployaient leur queue et se

mettaient à crier.

L'immobilité de Mâtho étonnait Spendius; il était encore plus pâle que

tout à l'heure, et les prunelles fixes, il suivait quelque chose à

l'horizon, appuyé des deux poings sur le bord de la terrasse. Spendius,

en se courbant, finit par découvrir ce qu'il contemplait. Un point d'or

tournait au loin dans la poussière sur la route d'Utique; c'était le

moyeu d'un char attelé de deux mulets; un esclave courait à la tête du

timon, en les tenant par la bride. Il y avait dans le char deux femmes

assises. Les crinières des bêtes bouffaient entre leurs oreilles à la

mode persique, sous un réseau de perles bleues. Spendius les reconnut;

il retint un cri.

Un grand voile, par derrière, flottait au vent.

II

A SICCA

Deux jours après, les Mercenaires sortirent de Carthage.

On leur avait donné à chacun une pièce d'or, sous la condition qu'ils

iraient camper à Sicca, et on leur avait dit avec toutes sortes de

caresses:

«--Vous êtes les sauveurs de Carthage! Mais vous l'affameriez en y

restant; elle deviendrait insolvable. Éloignez-vous! La République vous

saura gré de cette condescendance. Nous allons immédiatement lever des

impôts; votre solde sera complète, et l'on équipera des galères qui

vous reconduiront dans vos patries.»

Ils ne savaient que répondre à tant de discours. Ces hommes, accoutumés

à la guerre, s'ennuyaient dans le séjour d'une ville; on n'eut pas de

mal à les convaincre, et le peuple monta sur les murs pour les voir

s'en aller.

Ils défilèrent par la rue de Khamon et la porte de Cirta, pêle-mêle,

les archers avec les hoplites, les capitaines avec les soldats, les

Lusitaniens avec les Grecs. Ils marchaient d'un pas hardi, faisant

sonner sur les dalles leurs lourds cothurnes. Leurs armures étaient

bosselées par les catapultes et leurs visages noircis par le hâle des

batailles. Des cris rauques sortaient des barbes épaisses; leurs cottes

de mailles déchirées battaient sur les pommeaux des glaives, et l'on

apercevait, aux trous de l'airain, leurs membres nus, effrayants comme

des machines de guerre. Les sarisses, les haches, les épieux, les

bonnets de feutre et les casques de bronze, tout oscillait à la fois

d'un seul mouvement. Ils emplissaient la rue à faire craquer les murs,

et cette longue masse de soldats en armes s'épanchait entre les hautes

maisons à six étages, barbouillées de bitume. Derrière leurs grilles de

fer ou de roseaux, les femmes, la tête couverte d'un voile, regardaient

en silence les Barbares passer.

Les terrasses, les fortifications, les murs disparaissaient sous la

foule des Carthaginois, habillée de vêtements noirs; les tuniques

des matelots faisaient comme des taches de sang parmi cette sombre

multitude; des enfants presque nus gesticulaient dans le feuillage des

colonnes ou entre les branches d'un palmier. Des anciens s'étaient

postés sur la plate-forme des tours; et l'on ne savait pas pourquoi se

tenait ainsi, de place en place, un personnage à barbe longue, dans

une attitude rêveuse. De loin, il semblait vague comme un fantôme, et

immobile comme des pierres.

Tous étaient oppressés par la même inquiétude; on avait peur que les

Barbares, en se voyant si forts, n'eussent la fantaisie de vouloir

rester. Mais ils partaient avec tant de confiance que les Carthaginois

s'enhardirent et se mêlèrent aux soldats. On les accablait de

serments, d'étreintes. On leur jetait des parfums, des fleurs et des

pièces d'argent. On leur donnait des amulettes contre les maladies;

mais on avait craché dessus trois fois pour attirer la mort, ou enfermé

dedans des poils de chacal qui rendent le cœur lâche. On invoquait

tout haut la faveur de Melkarth et tout bas sa malédiction.

Puis vint la cohue des bagages, des bêtes de somme et des traînards.

Des malades gémissaient sur des dromadaires; d'autres s'appuyaient,

en boitant, sur le tronçon d'une pique. Les ivrognes emportaient des

outres, les voraces des quartiers de viande, des gâteaux, des fruits,

du beurre dans des feuilles de figuier, de la neige dans des sacs de

toile. On en voyait avec des parasols à la main, avec des perroquets

sur l'épaule. Ils se faisaient suivre par des dogues, par des gazelles

ou des panthères. Des femmes de race libyque, montées sur des ânes,

invectivaient les négresses qui avaient abandonné pour les soldats les

lupanars de Malqua; plusieurs allaitaient des enfants suspendus à leur

poitrine dans une lanière en cuir. Les mulets, que l'on aiguillonnait

avec la pointe des glaives, pliaient l'échine sous le fardeau des

tentes; et il y avait une quantité de valets et de porteurs d'eau,

hâves, jaunis par les fièvres et tout sales de vermine, écume de la

plèbe carthaginoise, qui s'attachait aux Barbares.

Quand ils furent passés, on ferma les portes derrière eux, le peuple ne

descendit pas des murs; l'armée se répandit bientôt sur la largeur de

l'isthme.

Elle se divisait par masses inégales. Puis les lances apparurent

comme de hauts brins d'herbe, enfin tout se perdit dans une traînée

de poussière; ceux des soldats qui se retournaient vers Carthage

n'apercevaient plus que ses longues murailles, découpant au bord du

ciel leurs créneaux vides.

Les Barbares entendirent un grand cri. Ils crurent que quelques-uns

d'entre eux, restés dans la ville (car ils ne savaient pas leur

nombre), s'amusaient à piller un temple. Ils rirent beaucoup à cette

idée, puis continuèrent leur chemin.

Ils étaient joyeux de se retrouver, comme autrefois marchant tous

ensemble dans la pleine campagne; et des Grecs chantaient la vieille

chanson des Mamertins:

«--Avec ma lance et mon épée, je laboure et je moissonne; c'est moi

qui suis le maître de la maison! L'homme désarmé tombe à mes genoux et

m'appelle Seigneur et Grand-Roi.»

Ils criaient, sautaient; les plus gais commençaient des histoires;

le temps des misères était fini. En arrivant à Tunis, quelques-uns

remarquèrent qu'il manquait une troupe de frondeurs baléares; ils

n'étaient pas loin, sans doute; on n'y pensa plus.

Les uns allèrent loger dans les maisons, les autres campèrent au pied

des murs, et les gens de la ville vinrent causer avec les soldats.

Pendant toute la nuit, on aperçut des feux qui brûlaient à l'horizon,

du côté de Carthage; ces lueurs, comme des torches géantes,

s'allongeaient sur le lac immobile. Personne, dans l'armée, ne pouvait

dire quelle fête on célébrait.

Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de

cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de

la route; des rigoles coulaient dans le bois de palmiers; les oliviers

faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient

dans les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par

derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les

feuilles larges des cactus.

Les Barbares se ralentirent.

Ils s'en allaient par détachements isolés, ou se traînaient les uns

après les autres à de longs intervalles. Ils mangeaient des raisins au

bord des vignes. Ils se couchaient dans les herbes, et ils regardaient

avec stupéfaction les grandes cornes des bœufs artificiellement

tordues, les brebis revêtues de peaux pour protéger leur laine, les

sillons qui s'entre-croisaient de manière à former des losanges, et les

socs de charrue pareils à des ancres de navires, avec les grenadiers

que l'on arrosait de silphium. Cette opulence de la terre et ces

inventions de la sagesse les éblouissaient.

Le soir ils s'étendirent sur les tentes sans les déplier; et, tout

en s'endormant la figure aux étoiles, ils regrettaient le festin

d'Hamilcar.

Au milieu du jour suivant, on fit halte sur le bord d'une rivière, dans

des touffes de lauriers-roses. Ils jetèrent vite leurs lances, leurs

boucliers, leurs ceintures. Ils se lavaient en criant, ils puisaient

dans leur casque, et d'autres buvaient à plat ventre, tout au milieu

des bêtes de somme, dont les bagages tombaient.

Spendius, assis sur un dromadaire volé dans les parcs d'Hamilcar,

aperçut de loin Mâtho, qui, le bras suspendu contre la poitrine,

nu-tête et la figure basse, laissait boire son mulet, tout en regardant

l'eau couler. Il courut à travers la foule, en l'appelant: «--Maître!

maître!»

A peine si Mâtho le remercia de ses bénédictions. Spendius, n'y prenant

garde, se mit à marcher derrière lui, et, de temps à autre, il tournait

des yeux inquiets du côté de Carthage.

C'était le fils d'un rhéteur grec et d'une prostituée campanienne.

Il s'était d'abord enrichi à vendre des femmes; puis, ruiné par un

naufrage, il avait fait la guerre contre les Romains avec les bergers

du Samnium. On l'avait pris, il s'était échappé. On l'avait repris,

et il avait travaillé dans les carrières, haleté dans les étuves,

crié dans les supplices, passé par bien des maîtres, connu toutes les

fureurs. Un jour par désespoir, il s'était lancé à la mer du haut de

la trirème où il poussait l'aviron. Des matelots l'avaient recueilli

mourant et amené à Carthage dans l'ergastule de Mégara. Comme on devait

rendre leurs transfuges aux Romains, il avait profité du désordre pour

s'enfuir avec les soldats.

Pendant toute la route, il resta près de Mâtho; il lui apportait à

manger, il le soutenait pour descendre, il étendait un tapis, le soir,

sous sa tête. Mâtho finit par s'émouvoir de ces prévenances, et peu à

peu il desserra les lèvres.

Il était né dans le golfe des Syrtes. Son père l'avait conduit en

pèlerinage au temple d'Ammon. Puis il avait chassé les éléphants dans

les forêts des Garamantes. Ensuite, il s'était engagé au service

de Carthage. On l'avait nommé tétrarque à la prise de Drépanum. La

République lui devait quatre chevaux, vingt-trois médines de froment et

la solde d'un hiver. Il craignait les Dieux et souhaitait mourir dans

sa patrie.

Spendius lui parla de ses voyages, des peuples et des temples qu'il

avait visités, et il connaissait beaucoup de choses; il savait faire

des sandales, des épieux, des filets, apprivoiser les bêtes farouches

et cuire des poisons.

Parfois s'interrompant, il tirait du fond de sa gorge un cri rauque;

le mulet de Mâtho pressait son allure; les autres se hâtaient pour les

suivre, puis Spendius recommençait, toujours agité par son angoisse.

Elle se calma, le soir du quatrième jour.

Ils marchaient côte à côte, à la droite de l'armée, sur le flanc d'une

colline; la plaine, en bas, se prolongeait, perdue dans les vapeurs de

la nuit. Les lignes des soldats, défilant au-dessous d'eux, faisaient

dans l'ombre des ondulations. De temps à autre elles passaient sur les

éminences éclairées par la lune; alors une étoile tremblait à la pointe

des piques, les casques un instant miroitaient, tout disparaissait,

et il en survenait d'autres continuellement. Au loin, des troupeaux

réveillés bêlaient, et quelque chose d'une douceur infinie semblait

s'abattre sur la terre.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô · 第 1 / 28 段