Nous rapprocherons de ce conte d'abord un conte portugais (Braga,
nº 109). Il s'agit là aussi de deux frères, l'un riche et l'autre
pauvre. Ils sont brouillés depuis le partage de l'héritage
paternel, dont l'aîné s'est attribué la plus grosse part. Le
pauvre a beaucoup d'enfants, l'autre n'en a point. Un jour, un
bouvillon appartenant au riche tombe dans un ravin et se tue.
Les fils du pauvre l'en retirent et portent la viande chez leurs
parents. La femme du riche, qui déteste son beau-frère, se doute
de la chose; pour savoir ce qu'il en est, elle s'enferme dans une
caisse que le riche va porter chez son frère, en le priant de la
lui garder quelque temps. A peine s'est-il retiré, que les fils du
pauvre se mettent à rire et à plaisanter, à propos de l'histoire
du bouvillon. En les entendant, la femme frémit de colère dans la
caisse. A ce bruit, les jeunes gens se disent qu'il y a des rats
dans la caisse, et ils y versent de l'eau bouillante par un trou
qui avait été ménagé pour laisser respirer la femme. Le riche,
ayant repris la caisse, trouve sa femme morte, le visage tout
noir. Il croit qu'elle est morte «excommuniée», en punition de
ce qu'elle a calomnié son frère. La veille de l'enterrement, on
dépose le corps dans une église. Le pauvre va, pendant la nuit, le
dépouiller de ses bijoux, et le dresse debout contre l'autel. Le
lendemain, frayeur générale. Quand elle est enterrée, le pauvre
va la déterrer, prend les bijoux dont on l'avait encore ornée,
et trouve moyen de la substituer, dans un sac, à un porc que des
étudiants ont volé. Les étudiants, ayant ouvert le sac, veulent se
débarrasser de l'«excommuniée». Ils la mettent debout contre une
porte, et les gens de la maison la rouent de coups, croyant que
c'est un voleur. Puis, s'imaginant l'avoir tuée, ils l'attachent
sur un âne. Bref, après d'autres aventures, le riche, pour délivrer
l'âme de sa femme, rend à son frère les biens qu'il lui a pris, et
lui donne en outre beaucoup d'argent.
Dans un conte écossais (Campbell, nº 15), où il y a également deux
frères, un riche et un pauvre, le pauvre a pris à son service un
garçon pour l'aider dans son travail. Maître et serviteur n'ayant
rien à manger que du pain sec, le garçon émet l'avis qu'il faudrait
voler une vache au riche. La chose est exécutée. Le riche, se
doutant que ce sont eux qui ont fait le coup et voulant s'en
assurer, met sa belle-mère dans un coffre avec quelques provisions
de pain et de fromage, et demande à son frère de lui garder ce
coffre. La vieille femme a la consigne d'écouter tout ce qui se
dira, et d'observer par un trou du coffre tout ce qui se passera.
Le garçon trouve le moyen, pendant la nuit, de l'étouffer en la
bourrant de fromage. (Ce passage est assez obscur.) Quand le riche
reprend son coffre, il trouve dedans sa belle-mère morte. On
enterre la vieille femme. Pendant la nuit, le garçon va la déterrer
pour prendre la bonne toile qui l'enveloppe, et il porte le corps
dans la maison du riche; il l'assied auprès de la cheminée, les
pincettes entre les genoux. Grand émoi le lendemain dans la
maison. Le riche va raconter la chose à son frère. «Ce n'est pas
étonnant,» dit le garçon; «si elle revient, c'est que tu n'as pas
assez dépensé pour ses funérailles.» On fait de grandes emplettes,
dont la moitié reste chez le pauvre, et on enterre de nouveau la
vieille. Pendant la nuit, le garçon va encore la déterrer, prend
toute la bonne toile et va porter la vieille dans la cuisine du
riche, où il la met debout, auprès de la table. Nouvelle frayeur
et même refrain de la part du garçon. Le riche lui dit d'acheter
lui-même ce qu'il faudra. Après l'enterrement, le garçon va pour la
troisième fois déterrer la vieille; il la porte dans l'écurie du
riche et l'attache sur le dos d'un poulain d'un an. Le lendemain,
quand le riche fait sortir la jument, le poulain suit avec la
vieille sur son dos. Désespéré, le riche dit au garçon de dépenser
tout ce qu'il voudra pour les funérailles, pourvu qu'on ne revoie
plus la vieille. Le garçon fait faire un enterrement magnifique,
et, finalement, le frère pauvre se trouve aussi riche que l'autre.
Dans un conte souabe (Meier, nº 66), un pasteur, qui soupçonne son
sacristain de lui avoir volé un cochon, le prie, comme dans les
deux contes précédents, de lui garder quelques jours un certain
coffre, dans lequel est cachée sa belle-mère. Le sacristain,
s'apercevant de la présence de celle-ci, introduit dans le coffre
par une fente un morceau de soufre allumé. Il s'attendait à ce
que la bonne femme appellerait au secours; mais elle est aussitôt
asphyxiée. Quand le pasteur reprend son coffre, il trouve morte la
vieille. Il fait venir le sacristain et lui dit que sa belle-mère
est morte subitement et qu'il craint qu'on ne lui reproche de
ne pas avoir appelé de médecin. Bref, il le prie de l'enterrer
secrètement. Le sacristain, au lieu de l'enterrer, la porte dans
le grenier du pasteur, où une servante la trouve le lendemain,
à sa grande terreur. Le sacristain dit qu'évidemment la vieille
était une sorcière, puisqu'elle est revenue. Le pasteur le supplie
de l'enterrer une seconde fois, lui offrant cent florins de
récompense. Le sacristain porte le corps dans la forêt et le met
dans la caisse d'un marchand ambulant qui dormait; puis, quand le
bonhomme se réveille, il l'engage à aller offrir sa marchandise au
pasteur. Le marchand le fait; en ouvrant sa caisse, il y trouve le
corps de la vieille femme. Il pousse les hauts cris, et le pasteur
est obligé de lui donner deux cents florins, et deux cents florins
également au sacristain, qui, cette fois, enterre bien et dûment la
vieille[130].
* * * * *
On aura été frappé de la ressemblance que le conte lorrain offre
avec le conte arabe du _Petit Bossu_, dans les _Mille et une
Nuits_. La différence entre la marche des deux récits, c'est que,
dans le conte arabe, le corps du petit bossu est porté de maison
en maison par _différentes personnes_, qui successivement croient
l'avoir tué, tandis que, dans le conte lorrain, c'est le _même
individu_ qui porte le corps de la vieille femme de place en place,
à la demande, il est vrai, des diverses personnes chez lesquelles
il l'a subrepticement déposé.--Dans le conte écossais, c'est,
comme dans le conte lorrain, le même homme qui prend et reprend le
cadavre; mais c'est toujours dans la même maison qu'il le rapporte.
Il n'y a donc plus guère, en réalité, dans ce conte écossais, de
lien avec les _Mille et une Nuits_.
Presque tous les contes que nous allons avoir encore à mentionner
sont construits sur le même plan général que le conte arabe. Le
principal est un vieux fabliau qui, sous différentes formes, _la
Longue nuit_, _le Sacristain de Cluny_, etc., appartient à la
classe trop nombreuse des fabliaux «anticléricaux», si l'on peut
appliquer au moyen âge cette expression de notre temps. (Voir
_Histoire littéraire de la France_, t. XXIII, p. 141.)--Ce fabliau
revit actuellement dans un conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales
of the Fjeld_, p. 184), et aussi dans un conte sicilien (Pitrè,
nº 165) et dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 9).
On remarquera que, dans ces deux: derniers contes, c'est, comme
dans le nôtre, la même personne que chacun appelle successivement
pour se débarrasser du cadavre; mais, dans le conte sicilien,
la personne en question n'est pas celle qui a été cause de la
mort.--Un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 58) présente la
même histoire, mais fort habilement débarrassée de sa teinte
«anticléricale[131].»
Les contes suivants, qui ressemblent beaucoup, pour le plan, au
_Petit Bossu_, ne se rapprochent plus du fabliau du moyen âge; ce
sont: un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 36)[132], un
conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 61, p. 292), un
conte roumain, également de Transylvanie (dans la revue _Ausland_,
1856, p. 716), un conte hongrois (G. von Gaal, p. 283).
* * * * *
Il a été recueilli, dans l'Extrême-Orient, un conte, qui, sur
certains points, se rapproche plus du conte lorrain que le conte
arabe, et sur d'autres s'en écarte davantage. C'est un conte
annamite, faisant partie de la collection de M. A. Landes (nº 80):
A la suite d'aventures plus ou moins grotesques, quatre bonzes
ont été tués à la fois auprès d'une auberge. La vieille qui tient
l'auberge craint d'être impliquée dans une affaire d'homicide, et
veut se débarrasser des cadavres. Elle en cache trois et en fait
enterrer un, comme étant le corps d'un sien neveu, par un bonze qui
passe et à qui elle donne bien à boire. Le bonze, étant de retour à
l'auberge, voit, à sa grande stupéfaction, un cadavre tout pareil
à celui qu'il vient d'enterrer. La vieille lui dit qu'il n'y a là
rien d'étonnant: son neveu l'aimait tant, qu'il ne veut pas la
quitter; il faudra l'enterrer plus profondément. Le bonze emporte
le corps, et la même aventure se renouvelle avec le troisième et
le quatrième cadavres, que la vieille tire successivement de leur
cachette. Comme notre homme reprend une dernière fois le chemin de
l'auberge, il voit, en passant sur un pont, un bonze accroupi, bien
vivant celui-là. «Voilà tout un jour que je t'enterre,» dit-il,
«et tu reviens te faire enterrer encore!» Et il le pousse dans le
fleuve.
Ce conte annamite se retrouve presque identiquement dans un vieux
fabliau allemand. L'introduction seule diffère, en ce qu'elle fait
jouer à des moines, qui remplacent ici les bonzes, un rôle non
plus simplement ridicule, mais odieux, comme cela a lieu dans les
fabliaux dont nous parlions tout à l'heure. Voici, en quelques
mots, ce fabliau allemand (Von der Hagen, _Gesammtabenteuer_,
nº 62): Une femme, avec l'aide de son mari, se débarrasse
successivement de trois mauvais moines, en les amenant à se cacher
dans une cuve remplie d'eau bouillante. Le mari fait jeter dans le
Rhin, l'un après l'autre, les trois corps par un écolier ivre, en
lui reprochant, la seconde et la troisième fois, de n'avoir pas
fait ce à quoi il s'est engagé moyennant salaire. Après avoir jeté
le dernier cadavre à l'eau, l'écolier voit un moine parfaitement
vivant. Croyant que c'est toujours le même qui est revenu pour le
contrarier, il l'empoigne et le jette dans le Rhin.--Comparer un
conte sicilien (Pitrè, nº 164).