JEAN LE PAUVRE & JEAN LE RICHE

Une veuve, qui a deux fils, a donné tout son bien au plus jeune, qu'on

appelle Jean le Riche. L'aîné, Jean le Pauvre, a femme et enfants,

et pas grand'chose pour les nourrir. Un jour qu'il n'a plus de lard

à mettre au pot, il dit en lui-même, comme s'il parlait à son frère:

«Tu m'as volé, mais je t'attraperai.» Son frère avait deux porcs; Jean

trouve moyen d'en faire mourir un, puis il se le fait donner par son

frère.

Leur mère étant tombée malade, Jean le Riche fait dire à son frère de

venir la voir. Jean le Pauvre y va. Il avait dans sa poche une croûte

de pain qui y était bien depuis sept ans; il la donne à la vieille

femme; la voilà qui étrangle, la voilà morte.

Jean le Pauvre dit à son frère: «Il faut lui mettre ses beaux

ornements, son beau bracelet pour l'enterrer. Tu m'as volé,» disait-il

en lui-même, «mais je t'attraperai.» Pendant la nuit, il va déterrer la

vieille femme et la porte chez son frère, près de l'auge des chevaux.

Le lendemain, Jean le Riche, effrayé, dit à son frère: «Voilà notre

mère revenue; il faut que tu m'en débarrasses.»

Jean le Pauvre promet de s'en charger si son frère lui donne de

l'argent. Il porte la vieille femme sur le mur d'un baron, auprès d'un

poirier, et met à côté d'elle des poires et des pommes. Le baron, étant

venu à passer par là, aperçoit cette femme sur le mur. «Comment!»

crie-t-il, «tu es bien effrontée de voler mes fruits en ma présence!»

Il la jette en bas du mur; mais, quand il la voit morte, il est bien

effrayé. «Qu'est-ce qu'on va dire?» Comme il a entendu parler de la

misère de Jean le Pauvre, il pense que pour quelque argent celui-ci

le sortira d'embarras. Il fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte

l'histoire et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme.

Jean le Pauvre se fait donner quatre-vingt mille francs; puis, à

minuit, il prend la vieille femme et la porte devant la maison d'un

curé. Il se met à crier d'une voix lamentable: «Confession, Monsieur le

curé, confession pour l'amour de Dieu!» Le curé finit par se lever, et

il trouve la femme morte. «Qu'allons-nous faire de cette femme?» dit-il

à sa servante Marguerite.--«Tirez-la bien vite dans la maison,» dit

Marguerite; «je connais un homme très pauvre qui nous en débarrassera

volontiers.»

Le lendemain soir, le curé fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte

la chose, et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme

morte. «Je ferai bien cela pour vous,» dit Jean le Pauvre. Il se fait

donner dix-sept mille francs; puis il achète un âne, lie la vieille

femme dessus, et conduit l'âne au marché. Arrivé là, il le laisse aller

tout seul, et l'âne s'en va droit au milieu d'un étalage de poteries.

Les poteries sont cassées; la marchande, furieuse, lance une pierre à

la vieille femme; puis, croyant l'avoir tuée, elle est bien désolée.

(_La fin nous manque._)

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 209 / 309 题