REMARQUES

Nous rapprocherons d'abord de notre conte un conte hessois (Grimm,

nº 89), dont voici les principaux traits: Une princesse part avec

sa femme de chambre pour le pays d'un roi qu'elle doit épouser;

sa mère lui a donné dans un linge trois gouttes de son sang, qui

parlent, comme la pomme d'or. Tandis que la princesse boit à une

rivière, le linge glisse dans l'eau, et la princesse tombe au

pouvoir de sa suivante. A la cour de son fiancé, elle garde les

oies. La suivante, qui se fait passer pour la princesse, fait tuer

le cheval de celle-ci, parce qu'il sait parler et qu'il pourrait

révéler ce qui s'est passé, et l'on suspend la tête sous la porte

de la ville; la princesse lui parle tous les jours en passant avec

son troupeau d'oies, et la tête répond. C'est ainsi qu'on découvre

la trahison de la suivante. (Dans notre conte, l'épisode de l'âne

présente un souvenir affaibli de cette forme plus complète.)

Il faut encore citer un conte albanais (Hahn, nº 96): Une jeune

fille part avec sa servante pour aller trouver ses sept frères

qu'elle n'a jamais vus. En chemin, pressée par la soif, elle

descend de son cheval pour boire. Pendant ce temps, la servante

monte sur le cheval, et la jeune fille doit la suivre à pied.

Arrivée chez ses frères, elle passe pour la servante; on l'envoie

garder les poules et les oies, tandis que la servante est assise

sur un trône d'or et joue avec une pomme d'or. «Et la jeune fille

pleurait pendant qu'elle gardait les poules et les oies, et elle

envoyait ses saluts à sa mère avec le soleil de midi. Au bout de

quelques jours, les frères apprirent qu'elle était leur sœur, et

ils l'assirent sur le trône d'or, et elle jouait avec la pomme

d'or.» Quant à la servante, elle est châtiée, et on l'envoie garder

les poules et les oies.

On a sans doute remarqué que la dernière partie de ce conte

albanais est écourtée; il n'est pas dit comment les sept frères

reconnaissent que la gardeuse d'oies est leur sœur. Un conte

lithuanien (Schleicher, p. 35) est plus complet sous ce rapport.

Dans ce conte, une jeune fille s'en va toute seule vers le pays

où sont ses neuf frères les soldats, qu'elle n'a jamais vus.

Arrivée sur le bord de la mer, elle rencontre des _laumes_ (êtres

malfaisants sous forme de femmes) qui l'invitent à venir se baigner

avec elles. Malgré les conseils d'un lièvre, elle finit par les

écouter. Alors une _laume_ s'empare de ses habits et se donne aux

neuf frères pour leur sœur. Quant à la jeune fille, on l'envoie

garder les chevaux. Mais le cheval du frère aîné ne veut pas

manger. La jeune fille lui demande pourquoi; il répond: «Pourquoi

mangerais-je l'herbe de la prairie? pourquoi boirais-je l'eau du

fleuve? Cette _laume_, cette sorcière, boit du vin avec tes frères,

et toi, la sœur de tes frères, il faut que tu gardes les chevaux!»

Le frère aîné entend ce que dit son cheval. Il s'approche et voit

au doigt de la jeune fille un anneau que jadis il avait acheté à sa

petite sœur. Il lui demande où elle a eu cet anneau. La jeune fille

lui raconte son histoire, et les neuf frères châtient cruellement

la _laume_.

* * * * *

En dehors des trois contes que nous venons de résumer, nous ne

connaissons, parmi les contes recueillis en Europe, rien qui se

rapporte positivement au thème du conte lorrain. Sans doute, dans

divers contes, on trouve la substitution d'une jeune fille à une

autre et la découverte finale de l'imposture; mais les traits

caractéristiques de notre conte font défaut. En revanche, nous

pouvons citer de ce thème une forme très curieuse, recueillie chez

les Kabyles; ce qui, par l'intermédiaire des Arabes, rattache notre

conte à l'Inde.

Dans ce conte kabyle (Rivière, p. 45), une fillette veut aller

trouver ses sept frères,--on se rappelle les sept frères du conte

albanais,--qui habitent un pays lointain et qu'elle n'a jamais vus.

Nous reproduirons ici le récit kabyle:

«L'enfant dit à sa mère: «Prépare-moi des vivres.--Ton père va

arriver,» répondit la mère. Le père entra; sa fille lui demanda de

lui acheter une perle enchantée. Il lui acheta une perle enchantée,

et lui donna aussi une chamelle et une esclave. «Va où bon te

semblera,» dit-il à sa fille. L'enfant se mit en route et arriva à

un endroit où elle trouva deux fontaines. Elle se lava dans celle

des esclaves; l'esclave se lava dans celle des hommes libres.

«Après avoir marché longtemps, l'esclave dit à la jeune fille:

«Descends (de la chamelle), je monterai.--Ecoute, écoute, ô mon

père, l'esclave qui dit: Descends, ô Dania, je monterai.--Marche,»

répondit la perle enchantée. Trois jours après, l'esclave dit de

nouveau: «Descends, ô Dania, je monterai.--Ecoute, écoute, ô mon

père, l'esclave qui dit: Descends, ô Dania, je monterai.--Marche,»

répondit la perle enchantée, «et ne crains rien.» Elles marchèrent

longtemps encore. L'esclave répéta: «Descends, ô Dania, je

monterai.--Ecoute, écoute, ô mon père, l'esclave qui dit: Descends,

ô Dania, je monterai.» La perle ne répondit pas. L'esclave saisit

l'enfant par le pied, la tira à terre, et elle monta. L'enfant

suivit à pied[70].

«Dans l'après-midi, elles arrivèrent chez les sept frères. «C'est

moi qui suis votre sœur,» leur dit l'esclave, «je viens auprès de

vous.» Ils lui souhaitèrent la bienvenue. Le lendemain, ils la

gardèrent à la maison: quant à la jeune fille, ils l'envoyèrent

mener paître les chameaux et ils lui donnèrent un pain. Arrivée aux

pâturages, l'enfant déposa son pain sur un rocher et dit: «Monte,

monte, ô rocher, je verrai le pays de mon père et de ma mère. On

garde l'esclave à la maison, et moi, on m'envoie aux champs avec

les chameaux.» Et les chameaux broutaient, et elle pleurait; et

les chameaux pleuraient, excepté un seul qui, étant sourd, ne

l'entendait pas et ne faisait que brouter. Ainsi se passaient ses

jours[71].

«Quelque temps après, ses frères lui dirent: «Esclave, fille de

Juif, gardes-tu bien les chameaux dans le champ que nous t'avons

montré?--Ah! Sidi (seigneur),» répondit-elle, «c'est bien là que

je les mène; mais ils pleurent tous, excepté un seul qui, étant

sourd, ne fait que brouter.» Le lendemain, le plus jeune des frères

suivit la jeune fille et reconnut qu'elle disait vrai. Il courut

trouver ses frères et leur dit: «Celle-ci n'est pas notre sœur.--Tu

nous dis un mensonge,» répondirent-ils. Ils allèrent consulter un

vénérable vieillard et lui racontèrent leur embarras. Le vieillard

leur dit: «Découvrez-leur la tête, vous les reconnaîtrez à leur

chevelure; celle de votre sœur est brillante.» De retour à la

maison, ils dirent aux enfants: «Nous allons vous découvrir la

tête.--Ah! Sidi,» s'écria l'esclave, «j'ai honte de me découvrir.

Ils lui ôtèrent sa coiffure, la reconnurent pour l'esclave et la

tuèrent.»

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 129 / 309 题