LA POMME D'OR

Il était une fois une reine et sa belle-sœur, qui avaient chacune une

fille. Celle de la reine était belle; l'autre ne l'était pas.

Quand la fille de la reine fut déjà grandelette, elle dit un jour à

sa tante: «Me mènerez-vous bientôt voir le roi mon frère?--Quand vous

voudrez,» répondit la tante.

Au moment du départ, la reine, qui était fée, mit dans la manche de

sa fille une petite pomme d'or, afin que, si l'enfant venait à courir

quelque danger, elle pût en être aussitôt avertie. La tante prit un âne

avec des paniers, mit sa nièce dans l'un des paniers et sa fille dans

l'autre, et les voilà parties.

Quand elles furent un peu loin, la fille de la reine demanda à

descendre pour boire à une fontaine. Tandis qu'elle se baissait, la

pomme d'or glissa de sa manche et tomba dans l'eau. La petite fille

voulut la retirer avec un bâton, mais elle ne put y parvenir. «Allons,»

dit la tante, «dépêche-toi! Crois-tu que je vais t'attendre?»

Au même instant, la pomme d'or se mit à dire: «Ah! j'entends,

j'entends!--Comment, ma mie, ma belle enfant,» dit la tante, «votre

mère vous entend de si loin? Venez que je vous fasse remonte: sur

l'âne.»

Au bout de deux lieues, la petite fille demanda encore à descendre pour

boire. Sa tante la fit descendre de fort mauvaise grâce. «Dépêche-toi!»

lui dit-elle. «Me crois-tu faite pour t'attendre toujours?--Ah!

j'entends, j'entends!» dit la pomme d'or.--«Comment,» dit la tante,

«votre mère vous entend de si loin? Venez, ma belle enfant, que je

vous fasse remonter sur l'âne.»

Un peu plus loin, la petite fille demanda encore à descendre, car

elle avait grand'soif. «Tu ne feras donc que t'arrêter tout le long

du chemin?» lui dit la tante, d'un ton de mauvaise humeur. Au même

instant, la pomme dit tout doucement: «Ah! j'entends, j'entends!--Elle

n'entendra plus longtemps,» pensa la tante.

Lorsqu'on fut près d'arriver chez le roi, elle dit à la petite fille:

«Si tu dis que tu es la sœur du roi, je te tue.»

Le roi vint à leur rencontre: «Bonjour, ma tante.--Bonjour, mon

neveu.» Il ne cessait de regarder la plus belle des deux enfants.

«Voici deux belles petites filles,» dit-il. «Laquelle est ma

sœur?--C'est celle-ci,» dit la tante en montrant sa fille.--«Et cette

enfant-là?--C'est ma fille,» répondit-elle. «Il faudra la faire

travailler.--Oh!» dit le roi, «quelle besogne donner à une enfant?--Si

vous n'avez point d'ouvrage à lui donner, je m'en retourne demain.--Eh

bien! elle pourra garder les dindons.»

Le soir, la tante ne donna rien à manger à la pauvre enfant et la fit

coucher à l'écurie sur un peu de paille. Le lendemain, elle lui donna

un morceau de pain, sec comme allumette, fait d'orge et d'avoine,

où elle avait mis du poison. Voilà la petite fille partie avec les

dindons; elle arrive dans un champ.

«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné

pour mon déjeuner. Voilà déjà un jour que je suis arrivée chez le roi

mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé.»

Les dindons ne mangeaient pas le pain: ils sentaient bien qu'il y avait

du poison. A la fin de la journée, l'enfant revint bien crottée, bien

mouillée, et alla se coucher à l'écurie auprès de l'âne.

La tante, l'ayant vue, dit au roi qu'il fallait tuer cet âne. «Vous

voulez que l'on tue cette pauvre bête qui vient de nos parents!--Si

vous ne le faites pas, je ne resterai pas ici plus longtemps.» Le roi

fit donc tuer l'âne, et l'on cloua la tête à la porte de la grange.

Cependant, la petite fille était partie aux champs avec les dindons: sa

tante lui avait donné un morceau de pain comme la veille; elle était

bien triste et mourait de faim.

«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné

pour mon déjeuner. Voilà déjà deux jours que je suis arrivée chez le

roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé.»

Le lendemain, sa tante lui donna encore un morceau de pain d'orge et

d'avoine, où il y avait de la paille et du poison, et elle retourna aux

champs avec les dindons. Le roi s'était caché derrière un arbre pour

écouter ce qu'elle dirait.

«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné

pour mon déjeuner. Voilà déjà trois jours que je suis arrivée chez

le roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé. Ah! si le roi mon frère

savait comme je suis traitée!»

«Venez, ma mie,» s'écria le roi, «je suis votre frère.» Il la prit dans

ses bras et la ramena au château. Puis il commanda à six hommes de

dresser un grand tas de fagots et y fit brûler sa tante. La fille de

celle-ci devint femme de chambre de la jeune princesse, et ils vécurent

tous heureux.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 128 / 309 题