REMARQUES

Voici la première partie d'une variante, également recueillie à

Montiers-sur-Saulx:

Il était une fois une femme qui avait un fils qu'on appelait Jean

Bête. Elle lui dit un jour: «Nous allons entasser la lessive; tu

apporteras l'eau, moi je mettrai le linge dans le cuvier. De cette

façon nous aurons vite fait.»

A ce moment, on vint dire à la femme que quelqu'un la demandait.

«Jean,» dit-elle, «tu mettras dans le cuvier tout ce que nous avons

de noir (de sale); ensuite tu jetteras la lessive de haut.--Oui,

maman.» La mère étant partie, Jean ramassa dans la maison les

chapeaux, les habits des dimanches, tout ce qu'il put trouver de

noir, et les entassa dans le cuvier. Puis il monta au grenier, fit

un trou au plancher et de là il jeta la lessive dans le cuvier.

La mère revint pendant qu'il était à sa besogne. «Vous voyez,

maman,» cria-t-il, «je la jette de haut.--Malheureux!» dit la mère,

«que fais-tu? et qu'as-tu mis dans le cuvier?--J'y ai mis tout ce

que nous avons de noir.--Ah!» dit la mère, «voilà un bel ouvrage!

maintenant ma toile est toute gâtée. Tu iras me la porter à la

foire; mais tu ne la vendras pas à des babillards: ils attireraient

le monde, et l'on remarquerait les taches.»

Suit une histoire analogue à celle que nous avons donnée dans notre

texte.

Dans une autre variante de Montiers, Jean va à la foire pour

acheter un pot. En revenant, arrivé à un endroit où le chemin se

partage en deux, il met le pot par terre à l'entrée d'un des deux

chemins et lui dit: «Tu as trois pattes; moi, je n'ai que deux

pieds; tu peux bien marcher. Nous verrons qui sera le plus tôt

arrivé.» Et il s'en va par l'autre chemin.

Dans une troisième variante, la grand'mère de Jean voudrait le

marier; mais personne ne veut de lui. Elle lui recommande de se

poster un dimanche à la porte de l'église, à la sortie de la messe,

et de «lancer des œillades» aux jeunes filles qui passeront devant

lui, dans l'espoir que quelqu'une le trouvera de son goût. Jean va

dans l'étable, arrache les yeux de tous les moutons et les lance

aux jeunes filles[59].

Dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 203), Cadet Cruchon est

aussi envoyé par sa mère vendre de la toile au marché, avec

recommandation de ne pas entrer en pourparlers avec des gens

bavards. Ainsi que notre Jean Bête, il renvoie tous ceux qui lui

demandent le prix de sa toile et la vend finalement à une statue

de saint. Comme, malgré ses réclamations, la statue ne veut pas le

payer et qu'il ne peut pas reprendre sa toile, qui a disparu, il

donne des coups de bâton à la statue; elle est brisée, et Cadet

Cruchon trouve dans le socle un trésor.

Cette forme est plus complète; car le dernier trait (la découverte

du trésor) fait partie de presque tous les contes que nous avons à

citer[60].

Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 57), dans un conte

toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 32), dans un conte

italien de Rome (miss Busk, p. 371), dans un conte napolitain

(p. 14 de la revue _Giambattista Basile_, année 1884), dans un

conte sicilien (Pitrè, t. III, nº 190, 1), dans un conte de la

Basse-Autriche (_Zeitschrift für deutsche Philologie_, VIII, p.

94), c'est, comme dans notre conte et dans le conte bourguignon,

une pièce de toile qu'une mère envoie son fils vendre. Dans un

conte allemand (Simrock, nº 18),--le seul, avec notre conte et les

contes autrichien, breton et basque dont nous allons parler, où il

ne soit pas question de trésor,--au lieu du fils, c'est un valet,

et il est envoyé vendre du beurre.

Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, p. 224), Jean le

Diot vend la vache de sa mère à une statue de saint, qu'il brise

ensuite à coups de bâton après lui avoir vainement réclamé ses

vingt écus. Puis, voyant une poignée de liards et de sous dans une

petite tasse auprès de la statue, il les met dans sa poche et s'en

retourne à la maison (ce dernier trait est évidemment un souvenir

affaibli du trésor).--Dans un conte basque (Vinson, p. 95), où le

niais vend également une vache à la statue, ce souvenir lui-même a

disparu complètement.

Un autre conte breton, celui-ci de la Bretagne bretonnante (Luzel,

3e rapport), est fort altéré: Jean de Ploubezre est envoyé par

sa mère à la ville pour vendre une pièce de toile et acheter un

trépied. Sur le bord de la route, il s'agenouille dans une chapelle

de saint Jean, et il lui semble que son patron grelotte de froid.

Il enroule toute sa pièce de toile autour de la statue. Près de la

statue de saint Jean était la statue d'un autre saint, qui avait

l'air de tendre la main; une vieille femme y ayant mis un sou, Jean

se dit que ce saint paiera le trépied. Il prend le sou, va chez un

quincaillier, où il choisit un trépied, puis il. jette le sou sur

le comptoir et s'enfuit à toutes jambes avec le trépied. En montant

une côte, il se dit: «Il faut que je sois bien bête de porter ainsi

celui qui a trois pieds, tandis que moi je n'en ai que deux.» Et il

pose son trépied à terre au milieu de la route.--Il y a ici, comme

on voit, une combinaison de l'épisode de la statue avec celui du

pot de notre seconde variante lorraine.

Ce second épisode se trouve aussi dans le conte bourguignon: Cadet

Cruchon, ennuyé de voir un pot qu'il a acheté remuer constamment

dans sa voiture, le met par terre, pensant qu'avec ses trois pieds

le pot pourra toujours le rattraper.--En Picardie, on raconte aussi

une histoire analogue de Gribouille et de sa marmite (Carnoy, pp.

179-180); dans la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p.

98), de Jean le Fou et de son trépied.

L'épisode de la statue reparaît, sous une forme un peu différente,

dans un conte russe (Ralston, p. 49): Le plus jeune de trois

frères, garçon plus que simple, n'a eu qu'un bœuf pour sa part

d'héritage. S'en allant pour le vendre, il passe devant un vieil

arbre, que le vent agite. Il s'imagine entendre l'arbre lui

demander à acheter le bœuf; il laisse là sa bête et dit qu'il

reviendra le lendemain chercher l'argent. Quand il revient, le bœuf

a disparu. Le jeune homme réclame son paiement, et, ne recevant

pas de réponse, il prend sa hache et commence à couper l'arbre,

quand soudain d'un creux s'échappe un trésor que des voleurs y

avaient caché.--Même histoire dans un conte wende de la Lusace

(Veckenstedt, p. 64), dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie

(Haltrich, nº 61), dans un conte valaque (Schott, nº 22, 3), et

aussi, en Sibérie, dans un conte des Ostiaks (A. Ahlqvist, _Ueber

die Sprache der Nord-Ostjaken_, Helsingfors, 1880, p. 15).

* * * * *

Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son

_Pentamerone_ (nº 4) un conte qu'il faut rapprocher des précédents:

Vardiello vend sa toile à une statue, puis, en la brisant, il

découvre un trésor. Sa mère, craignant son indiscrétion, s'avise

d'une ruse; elle lui dit d'aller s'asseoir devant la porte de la

maison. Pendant ce temps, elle fait pleuvoir d'une fenêtre des

figues et des raisins secs, que Vardiello s'empresse de ramasser.

Plus tard, ayant parlé imprudemment du trésor, il est conduit

devant les juges. On lui demande quand il a trouvé les ducats; il

répond que c'est le jour où il a plu des figues et des raisins

secs. Les juges le croient encore plus fou qu'il ne l'est, et

l'affaire en reste là. (Comparer le conte napolitain moderne, déjà

cité.)

Dans un conte sicilien, se rattachant à cette famille de contes

(Gonzenbach, nº 37), la mère de Giufà s'y prend d'une façon

analogue pour infirmer le témoignage de son fils au sujet d'un

trésor qu'il a trouvé. Là, Giufà a été envoyé par sa mère chez

le teinturier pour lui porter une pièce de toile à teindre en

vert. Il la laisse à un petit lézard vert, qu'il se figure être

le teinturier. Quand il revient pour reprendre sa toile, il ne la

retrouve plus, et il démolit la maison du prétendu teinturier,

c'est-à-dire un tas de pierres, dans lequel il trouve un pot plein

d'or[61].

Nous allons rencontrer la même fin dans un conte oriental, dont

la première partie a beaucoup d'analogie avec les contes que nous

étudions ici, et notamment avec le conte sicilien. Dans ce conte

arabe (_Mille et une Nuits_, trad. allemande dite de Breslau, t.

XI, p. 144), un mangeur d'opium croit vendre sa vache à une pie qui

caquète sur un arbre. Quand il revient pour toucher son argent,

il s'imagine que la pie déclare ne pas vouloir payer. Furieux,

il lui lance une bêche qu'il porte. L'oiseau effrayé s'envole et

va se poser à quelque distance sur un tas de fumier. Le mangeur

d'opium croit que la pie lui fait signe de prendre là son argent;

il fouille et trouve un pot rempli d'or. Il en prend la valeur

de sa vache et remet le pot dans le fumier. Sa femme, ayant eu

connaissance de l'histoire, va déterrer le pot et rapporte le reste

du trésor. Le mangeur d'opium la menace de la dénoncer à la police.

Alors la femme va acheter de la viande cuite et des poissons cuits,

et éparpille le tout devant la porte de la maison, pendant la

nuit. Puis elle réveille son mari et lui dit qu'il vient de faire

un grand orage et qu'il a plu de la viande cuite et des poissons

cuits. Le mangeur d'opium se lève, et voyant la viande et les

poissons jonchant le sol, il ne doute pas du prodige. Le lendemain

matin, il va dénoncer sa femme, comme il en avait manifesté

l'intention. La femme est citée devant l'officier de police; elle

nie le vol et dit que son mari est fou. «Pour vous en assurer,»

ajoute-t-elle, «demandez-lui seulement quand le prétendu vol a

été commis.» L'officier de police pose cette question au mangeur

d'opium qui répond: «Dans la nuit où il a plu de la viande cuite et

des poissons cuits.» En entendant ce langage, l'officier de police

ne croit plus un mot de ce que l'homme a dit, et il fait mettre la

femme en liberté.

Un conte kabyle (Rivière, p. 179) présente la même combinaison.

Dans ce conte, le niais vend son bouc à un coucou qui chante sur

un frêne, et laisse le bouc attaché à l'arbre, en disant qu'il

reviendra tel jour pour avoir son argent. Au jour dit, il revient.

Furieux contre le coucou qui ne veut ni le payer, ni lui rendre

son bouc (les bêtes sauvages l'ont mangé), il crie en montrant une

vieille masure qui se trouve près de là: «Eh bien! je m'en vais

démolir ta maison.» Il se met, en effet, à démolir la masure et y

découvre un trésor[62]. Il prend seulement le prix du bouc. Quand

il rentre chez lui et que sa mère entend parler du trésor, elle

lui dit qu'ils iront le prendre le lendemain. Elle prépare, sans

que son fils s'en aperçoive, des crêpes et des beignets, et ils

partent ensemble pendant la nuit. La mère marche derrière le jeune

homme et jette des crêpes en l'air. «O ma mère,» crie le niais, «il

tombe une pluie de crêpes.» Plus loin, c'est une pluie de beignets

qu'il croit voir tomber. Enfin ils arrivent à la masure et prennent

le trésor. Le lendemain, le niais va dire aux hommes du village

réunis dans la _thadjemath_: «Hier, pendant la nuit, nous avons

rapporté un trésor de tel endroit.» Les propriétaires du terrain,

l'ayant entendu, vont réclamer le trésor à la mère. «Ne le croyez

pas,» dit celle-ci, «cet enfant est niais.--Comment?» dit le jeune

garçon, «c'est si vrai, qu'il est tombé, pendant que nous étions

en route, une pluie de crêpes, puis une pluie de beignets.» En

l'entendant parler ainsi, les hommes sont convaincus qu'il ne sait

ce qu'il dit et ne s'occupent plus du trésor[63].

* * * * *

Venons au passage des «œillades» de notre variante. Ce passage se

retrouve à peu près identiquement, dans un conte picard (Carnoy,

p. 185), dans des contes basques (Webster, p. 69; Vinson, p. 97),

dans le conte bourguignon, dans un des contes de la Haute-Bretagne

(Sébillot, _Littérature orale_, p. 104), et aussi dans un conte du

Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 40) et dans trois contes toscans

(Imbriani, _La Novellaja fiorentina_, p. 595; Nerucci, nº 35;

Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 33).

Cette même histoire est racontée dans un livre allemand de 1557,

cité par Guillaume Grimm (III, p. 62) et, d'après M. Imbriani

(_loc. cit._, p. 596), dans les _Facetiarum Libri tres_ (1506), de

Henri Bebel.

Dans un conte écossais (Campbell, nº 45) et dans un conte irlandais

(Kennedy, II, p. 79), qui se rapportent l'un et l'autre au thème de

notre nº 36, _Jean et Pierre_, le valet feint, par malice et pour

amener son maître à se fâcher, de ne pas comprendre l'ordre que

celui-ci lui a donné de lancer de son côté à un certain moment une

«œillade de bœuf» ou une «œillade de brebis», pour lui faire signe,

et il lui lance de vrais yeux de bœufs ou de brebis.

Il est très probable que cet épisode des œillades, comme les

autres, doit exister en Orient. M. Thorburn, dans son livre _Bannu

or Our Afghan Frontier_, déjà cité par nous, fait allusion à

diverses histoires afghanes du genre de _Jean Bête_, mais il n'en

raconte qu'une seule, qui a son pendant en Europe et où il s'agit

aussi de l'étrange galanterie du niais (pp. 207-208). On nous

permettra de la résumer en quelques mots: Une vieille femme a un

fils à moitié fou. Elle voudrait le voir se marier et elle l'engage

à chercher à se faire bien venir de quelque jeune fille du village.

«Pour cela,» lui dit-elle, «il ne sera pas mal, au contraire, de

la bousculer un peu.» Le jeune homme se rend au puits du village,

et, quand les jeunes filles viennent tirer de l'eau, il bouscule

si bien celle qui arrive la première, qu'il la fait tomber dans

le puits. Ensuite il s'en va tout fier conter son exploit à sa

mère. Celle-ci, qui est fort avisée, tue une chèvre et la jette

dans le puits. Naturellement, grâce au bavardage de son fils,

tout le village sait bientôt l'histoire, et l'on vient au puits

pour constater le crime. Mais, quand au lieu d'une jeune fille on

retire une chèvre, tout le monde n'a plus que de la pitié pour le

pauvre fou.--La collection de contes indiens du Kamaon, publiée

par M. Minaef, contient un conte à peu près semblable (nº 15).

Ici le niais demande à sa mère comment il faut s'y prendre pour

gagner l'affection des jeunes filles. «Va t'asseoir sur le bord de

l'étang,» lui dit la mère. «Quand il viendra une jeune fille, tu

lui jetteras une petite pierre. Si elle sourit, tu sauras qu'elle

t'aime. Sinon, jette-lui une pierre un peu plus grosse, et ainsi de

suite, jusqu'à ce qu'elle rie.» Le jeune garçon suit ce conseil, et

il finit par jeter à une jeune fille une pierre tellement grosse

qu'il la tue. La jeune fille étant tombée la bouche ouverte, le

niais s'imagine qu'elle rit, et il court tout joyeux annoncer à

sa mère que la jeune fille l'aime. Sa mère fait disparaître le

cadavre. Suit la substitution d'une chèvre morte au corps de la

jeune fille.--Le conte indien du Bengale cité plus haut (miss

Stokes, nº 7) renferme à peu près le même épisode.

L'idée principale de cet épisode,--un cadavre jeté dans un puits

et remplacé par une chèvre, grâce à la prudence de la mère du fou

qui a été l'auteur du meurtre,--se retrouve, nous l'avons dit, en

Europe, et notamment dans plusieurs des contes cités plus haut: le

conte sicilien de la collection Gonzenbach, le conte napolitain

moderne, le conte breton de la collection Luzel et le conte russe.

Comparer un conte kabyle (Rivière, p. 43).

* * * * *

L'histoire de la lessive, de notre première variante, se retrouve,

à peu près, dans le conte bourguignon. La mère du niais lui a dit:

«Ce que tu verras de noir et de crasseux, tu le mettras dans la

_bue_.» Il y met les chaudières et les marmites.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 117 / 309 题