REMARQUES

Ce conte est, en raison des éléments qui le composent et des

transformations et altérations par lesquelles plusieurs de ces

éléments ont passé, un des plus curieux de notre collection. Il

présente, pour l'ensemble, le thème que M. R. Kœhler désigne

sous le nom de thème de la _Fiancée oubliée_, et dont voici

l'idée générale, sous sa forme la plus fréquente: Un jeune homme,

prisonnier de certain être malfaisant (diable, ogre, géant,

sorcier, ondine, etc.), en reçoit l'ordre d'exécuter plusieurs

tâches en apparence impossibles. Il est aidé par une jeune fille,

ordinairement la fille de son maître, laquelle ensuite s'enfuit

avec lui. Poursuivis par le diable, géant, ou autre, ou par

quelqu'un des siens, les deux jeunes gens leur échappent par

des moyens magiques, le plus souvent par des transformations.

Une fois revenu chez ses parents, le jeune homme oublie sa

fiancée,--ordinairement par suite d'un baiser que lui donne sa

mère, sa nourrice, ou autre,--et sa fiancée trouve enfin le moyenne

lui rendre la mémoire.

Ce thème s'est déjà offert à nous, écourté, dans notre nº 9,

l'_Oiseau vert_. Il a été étudié par M. Kœhler en 1862 dans la

revue _Orient und Occident_ (t. II, p. 103 seq.); en 1869, dans ses

remarques sur la collection de contes esthoniens de Fr. Kreutzwald;

en 1870, dans ses remarques sur les contes siciliens nºˢ 54, 55

et 14 de la collection Gonzenbach, et, en 1878, dans la _Revue

celtique_ (p. 374 seq.).

Nous examinerons successivement chacune des parties du conte

lorrain.

* * * * *

Prenons d'abord l'introduction.

Dans un grand nombre de contes de ce type, c'est par suite d'une

promesse extorquée à son père, qui souvent n'en a pas compris

la portée, que le héros est tombé entre les mains d'un être

malfaisant. Il en est ainsi dans un conte de la Basse-Bretagne

(Luzel, _Contes bretons_, p. 39), dans un conte irlandais (Kennedy,

II, p. 56), dans deux contes écossais (Campbell, nº 2, et _Revue

celtique_, 1878, p. 374), dans deux contes suédois (Cavallius,

nºˢ 14 A et 14 B), dans un conte esthonien (Kreutzwald, nº 14),

un conte russe (Ralston, p. 120), un conte du «pays saxon» de

Transylvanie (Haltrich, nº 26), un conte des Tsiganes de la

Bukovine (Miklosisch, nº 15), un conte grec moderne (Hahn, nº

54).--Dans un conte danois (Grundtvig, I, p. 46), c'est par ses

frères, en danger de périr sur mer, que le jeune prince a été

promis à une sorcière.

Ailleurs, le jeune homme est enlevé par un démon (conte hongrois:

Gaal-Stier, nº 3), ou par une magicienne (conte sicilien:

Gonzenbach, nº 55); il est attiré par un cerf dans un bois et fait

prisonnier par un certain roi (conte westphalien: Grimm, nº 113);

ou bien, égaré dans une forêt, il promet à une sorcière, qui a

pris la forme d'un petit chien, de revenir, si elle lui montre le

chemin (conte allemand: Müllenhoff, p. 395); ou bien il arrive chez

un ogre (conte sicilien: Gonzenbach, nº 54).--Ailleurs encore, il

entre au service d'un géant (conte norwégien: Asbjœrnsen, t. II, p.

140) ou d'un seigneur (conte de la Haute-Bretagne: Sébillot, I, nº

31), ou bien il va demander à un géant et une géante la main d'une

de leurs filles (conte catalan: _Rondallayre_, I, p. 85), etc.

Un certain nombre de contes de ce type ont à peu près la même

introduction que le conte lorrain.

Nous nous arrêterons sur ces contes, qui ont également un passage

correspondant à cet épisode si bizarre des trois «plumes» qui se

baignent et à l'une desquelles il faut enlever sa robe.

Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27), un jeune homme,

grand joueur, se trouvant un jour dans le pays des païens, perd

tout ce qu'il possède contre un aubergiste, qui est magicien,

et joue enfin son âme. L'aubergiste, ayant encore gagné, lui

laisse une année au bout de laquelle le jeune homme doit venir

le trouver. Il veut y aller avant le temps fixé, pour tâcher de

se racheter. Saint Antoine de Padoue, qu'il a invoqué devant sa

statue, lui apparaît sous la figure d'un moine, et lui dit d'aller

près d'un certain pont. Là il verra arriver à tire-d'aile trois

blanches colombes, qui déposeront leur plumage et se changeront

en jeunes filles. Le jeune homme devra s'emparer du plumage de

la plus jeune, le cacher, puis revenir le soir et le lui montrer

dès qu'elle le demandera. Il suit ce conseil, et, quand la jeune

fille cherche son plumage, il lui dit qu'il le lui montrera, mais

à condition qu'elle lui promette de venir à son aide, Alors elle

lui dit que le magicien est son père; il imposera trois tâches

au jeune homme, mais elle l'aidera, etc.--Un conte espagnol de

Séville (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_,

I, p. 187), un second conte catalan (Maspons, p. 102), un conte

portugais (Braga, nº 32) et un conte portugais du Brésil (Roméro,

nº 22) présentent beaucoup d'analogie avec ce conte tyrolien. Nous

y retrouvons, outre la partie perdue par le héros, les trois jeunes

filles au plumage de colombe (de cane, dans le conte brésilien).

Saint Antoine de Padoue qui, dans le conte tyrolien, joue le

rôle de la fée du conte lorrain, est remplacé, dans le conte

espagnol, par un seigneur, incarnation de l'âme d'un mort auquel

le héros a fait donner la sépulture[4]; dans le conte portugais,

par une pauvre femme envers laquelle le jeune homme s'est montré

charitable; dans le conte brésilien, par un ermite. Dans le conte

catalan, le jeune homme, quand il se met à la recherche de celui

contre lequel il a perdu (le diable), arrive successivement chez

la Lune, chez le Soleil, et enfin chez le Vent. C'est ce dernier

qui lui parle des vêtements de plumes, et qui le transporte près de

l'étang où doivent venir se baigner les filles du diable.

Un conte grec moderne, que nous avons mentionné plus haut (Hahn, nº

54), éclaire également cet épisode des trois «plumes», si obscur

dans le conte lorrain: Un jeune homme, promis au diable dès avant

sa naissance, se met en route pour l'aller trouver. Une source

infecte, dont il a vanté l'eau par complaisance, lui donne pour

le récompenser ce conseil: «A tel endroit, il y a un lac; trois

néraïdes (_sic_) viendront s'y baigner. Cache-toi, et, tandis

qu'elles seront dans l'eau, saisis leurs vêtements de plumes,

qu'elles auront laissés sur le rivage, et ne rends pas les siens à

la plus jeune avant qu'elle ne t'ait juré de ne jamais t'oublier,

même dans la mort.» Ces «néraïdes» sont les filles du diable, comme

le sont les trois «plumes» du conte lorrain, et aussi dans un

conte basque de ce type (Webster, p. 120), les trois jeunes filles

à l'une desquelles le héros, d'après le conseil d'un _tartaro_

(ogre), dérobe ses vêtements de colombe. (Nous avons déjà rencontré

ces «filles du diable» dans le conte catalan.)--Dans le conte russe

indiqué ci-dessus (Ralston, p. 120), le prince, qui a été promis

par son père au Roi des eaux, rencontre une _Baba Yaga_ (sorte de

sorcière ou d'ogresse). Celle-ci lui dit de prendre les vêtements

de l'aînée de douze jeunes filles qui arriveront sur le bord de

la mer sous forme d'oiseaux. Quand il le fait, la jeune fille le

supplie de lui rendre ses vêtements: elle est la fille du Roi des

eaux et elle viendra en aide au jeune homme.

On le voit: dans notre conte, l'idée première est parfaitement

reconnaissable; les éléments en existent à peu près tous, mais le

sens en est perdu; on ne sait plus ce que c'est que cette «plume»

personnifiée, à laquelle il faut enlever sa robe. Du reste, même

ce souvenir à demi effacé du thème primitif a disparu des contes

de ce type dont il nous reste à parler dans cette partie de nos

remarques. Ainsi, dans un troisième conte catalan (_Rondallayre_,

t. I, p. 41),--après une introduction où le héros joue et perd

en une nuit sa fortune et sa vie, et reçoit de celui qui a gagné

l'ordre d'aller au Château du Soleil, d'où jamais personne n'est

revenu,--on voit tout simplement trois jeunes filles qui se

baignent: le héros, suivant le conseil d'une géante, s'empare des

vêtements de la plus jeune et ne les lui rend que lorsqu'elle lui

a indiqué où est le Château du Soleil.--Dans un conte milanais

(Imbriani, _Novellaja fiorentina_, p. 411), le héros doit aussi

se rendre chez le Roi du Soleil, contre qui il a gagné une partie

de billard (_sic_), dont l'enjeu est la main d'une des filles du

roi. Un vieillard indique au jeune homme où est le palais du Roi

du Soleil, et lui conseille de dérober les vêtements des filles de

celui-ci, pendant qu'elles se baignent; il ne devra les leur rendre

que si elles consentent à le mener à leur père[5].--Dans un conte

allemand (Prœhle, I, nº 8), un prince dépense tout son argent dans

les auberges; il perd au jeu contre un étranger, au pouvoir duquel

il doit aller se remettre tel jour, à tel endroit. Il rencontre une

vieille qui lui dit qu'il trouvera un étang où se baignent trois

jeunes filles, deux noires et une blanche (on se rappelle la Plume

verte, la Plume jaune et la Plume noire de notre conte). Il faudra

prendre les habits de la blanche. Ici, de même que dans les contes

catalans, le jeune homme cherche à obtenir du père de la jeune

fille la main de celle-ci.--Comparer un conte irlandais (_Folklore

Journal_, 1883, I, p. 316), un conte portugais, extrêmement altéré

(Coelho, nº 14), le conte de la Haute-Bretagne mentionné plus haut

(où les trois jeunes filles sont vêtues l'une de blanc, la seconde

de gris, la troisième de bleu), et un conte picard (_Mélusine_,

1877, col. 446). On remarquera que ce conte breton et ce conte

picard sont les seuls de ce dernier groupe où il ne soit pas

question de jeu.--En revanche, dans un conte allemand de la même

famille (Wolf, p. 286), où ne se trouve pas l'épisode du plumage

ou vêtement dérobé, le héros est un joueur enragé qui tombe au

pouvoir du chasseur vert Grünus Kravalle, le diable. Il n'obtiendra

sa liberté que s'il trouve le château de celui-ci dans un an et un

jour.--Voir encore un conte écossais du même type (Campbell, nº

2, variante), où un jeune homme, ayant perdu une partie de cartes

contre un chien noir, se voit obligé de le servir pendant sept ans.

Vers 1815, un romancier anglais, M.-G. Lewis, devenu grand

propriétaire à la Jamaïque, entendait raconter, par des nègres de

ses domaines, un conte se rattachant au groupe que nous venons

d'étudier, et il le consignait dans son _Journal of a West India

Proprietor_ (cité dans le _Folklore Journal_, 1883, I, p. 280).

Dans ce conte,--qui évidemment a été apporté d'Europe à la

Jamaïque, comme l'ont été au Chili les contes espagnols et au

Brésil les contes portugais que nous avons eu déjà l'occasion de

citer,--le héros joue de fortes sommes contre un grand chef. Ayant

gagné, il est invité à aller se faire payer à la cour. Avant son

départ, sa nourrice lui conseille de dérober les vêtements de la

plus jeune fille du chef, pendant qu'elle se baigne.

* * * * *

Cet épisode des _Jeunes filles oiseaux_, si l'on peut s'exprimer

ainsi, qui manque dans le plus grand nombre des contes de la

famille de _Chatte blanche_, appartient en réalité à un autre

thème. Là, le héros refuse de rendre à la jeune fille le vêtement

de plumes dont il s'est emparé, et il la garde elle-même comme sa

femme; mais un jour la jeune femme trouve moyen de reprendre son

vêtement, et elle s'envole vers son pays. Après diverses aventures,

le héros parvient à la rejoindre, et désormais ils vivent heureux.

Notons que plusieurs contes de ce type, par exemple un conte du

Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 37), un conte tchèque de Bohême

(Waldau, p. 248), présentent, vers la fin, une suite d'épreuves que

les parents de la jeune femme font subir à son mari, à l'arrivée de

celui-ci dans leur pays, et dans lesquelles il est aidé par elle.

Cet épisode rapproche ce thème du thème principal du conte lorrain,

et il n'est pas étonnant qu'ayant ainsi une partie commune, ces

deux thèmes se soient parfois fusionnés.

Aux deux contes européens de ce type des _Jeunes filles oiseaux_

que nous venons d'indiquer, on peut ajouter, par exemple, des

contes allemands (Simrock, nº 65; Grimm, nº 193), un conte italien

(Comparetti, nº 50), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6), un

conte grec moderne (Hahn, nº 15), un conte du «pays saxon» de

Transylvanie (Haltrich, nº 5), un conte tchèque de Bohême (Waldau,

p. 555), un conte valaque (Schott, nº 19), un conte polonais

(Tœppen, p. 140), un conte finnois (Beauvois, p. 181), un conte

lapon (nº 3 des contes traduits par F. Liebrecht, _Germania_,

tome 15), etc.--Comparer un conte recueilli chez les Esquimaux du

Groënland méridional et du Labrador (_Tales and Traditions of the

Eskimo_, by H. Rink, 1875, nº 12).

En Orient, nous citerons d'abord, comme présentant le thème des

_Jeunes filles oiseaux_, un conte arabe des _Mille et une Nuits_

(_Histoire de Djanschah_): Après diverses aventures, Djanschah,

fils d'un sultan, arrive chez un vieillard qui le recueille dans

son château. Ayant à s'absenter, ce vieillard remet au jeune

homme toutes les clefs du château en lui défendant d'ouvrir

une certaine porte. Djanschah l'ouvre, et il se trouve dans

un magnifique jardin, au milieu duquel est un étang. Bientôt

arrivent à tire-d'aile trois gros oiseaux, en forme de colombes,

qui s'abattent sur le bord de l'étang, déposent leur plumage et

apparaissent comme des jeunes filles, qui se baignent. Puis elles

reprennent leur plumage et s'envolent. Djanschah, qui a cherché en

vain à décider la plus jeune à rester sur la terre et à devenir

sa femme, tombe dans une profonde tristesse. Le vieillard, à son

retour, voit immédiatement que le jeune homme a ouvert la porte

défendue; mais il lui pardonne et même il lui dit ce qu'il faut

faire pour arriver à ses fins. Quand les trois colombes, qui

sont les filles d'un roi des génies, reviennent se baigner,

Djanschah s'empare des vêtements de plumes de la plus jeune, et

ne consent point à les lui rendre. Après qu'il l'a épousée, elle

parvient à rentrer en possession de son plumage de colombe, et

elle s'envole en disant à son mari que, s'il l'aime, il faut qu'il

l'aille rejoindre à la Citadelle de diamant. Djanschah s'adresse

successivement au roi des oiseaux, au roi des animaux et au roi des

génies, pour savoir où est la Citadelle de diamant; mais personne

n'en a jamais entendu parler. Enfin un grand magicien lui dit

d'attendre l'assemblée générale des génies, des animaux et des

oiseaux, qui tous lui obéissent. A cette assemblée, un oiseau,

arrivé le dernier, est le seul qui sache le chemin de la Citadelle

de diamant, et il y porte Djanschah, qui est très bien accueilli

par son beau-père, le roi des génies, et retrouve sa femme[6].--Un

autre conte des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Hassan de

Bassorah_) est une variante de ce conte.

Un conte recueilli dans la Sibérie méridionale, chez les

tribus tartares du bassin de la Tobol (Radloff, IV, p. 321), a

également,--après une série préliminaire d'aventures semblables

à celles du héros du conte arabe et dont nous n'avons pas à

parler ici,--la porte défendue, les trois oiseaux (ici trois

cygnes) qui, pour se baigner, se changent en jeunes filles, et

les vêtements dérobés; mais il s'arrête là. Il est évident que ce

conte sibérien est écourté, car il dérive directement des _Mille

et une Nuits_. Recueilli chez des Tartares musulmans, il est

arrivé en Sibérie avec l'islamisme. Le nom seul du héros suffit

pour le prouver: il se nomme _Zyhanza_ ou, selon la transcription

de M. Pavet de Courteilles (_Journal Asiatique_, août 1874, p.

259), _Djihân-Châh_, ce qui est exactement le _Djanschah_ du conte

arabe[7].

Un livre persan, le _Bahar-Danush_, dont l'origine est indienne[8],

nous montre (t. II, p. 213 seq., de la traduction anglaise de

Jonathan Scott) des péris (sortes de fées) qui paraissent sous la

forme de colombes, déposent leurs vêtements de plumes et deviennent

de belles jeunes filles. Pendant qu'elles se baignent, un jeune

homme leur dérobe leurs vêtements, et il ne consent à les leur

rendre que si la plus jeune et la plus belle veut l'épouser. La

péri, ayant eu des enfants, commence à s'habituer à la vie des

hommes. Mais son mari, étant par la suite obligé de partir en

voyage, la confie à une bonne vieille, à qui il montre en grand

secret l'endroit où il a caché les vêtements de plumes. Un jour que

la vieille admire la beauté de la péri, celle-ci lui dit qu'elle

la trouverait bien plus belle encore si elle la voyait avec ses

premiers vêtements. La vieille les lui donne, et la péri s'envole.

(Il manque dans ce conte la dernière partie, où le mari se met à

la recherche de sa femme et finit par la retrouver dans un pays

lointain et mystérieux.)

Dans une «légende arabe», recueillie en 1880 à Alger, dans un café

maure

(A. Certeux et H. Carnoy, _l'Algérie traditionnelle_, t. I, Paris,

1884, p. 87), un _taleb_ (sorte d'ascète musulman) saisit un jour

la «peau de colombe» d'une _Djnoun_ (sorte de génie) qui se baigne;

il ne la lui rend que lorsqu'elle lui a promis de lui accorder

ce qu'il lui demanderait. Il lui dit alors de devenir sa femme.

Les années se passent, et la Djnoun donne à son mari plusieurs

enfants. Un jour, ceux-ci, en jouant, trouvent la peau de colombe

et l'apportent à leur mère. Elle s'en revêt aussitôt et s'en va

retrouver les Djnouns.

Dans les îles Lieou-Khieou, tributaires de la Chine, un envoyé

chinois recueillait au commencement de ce siècle et transcrivait

comme un fait historique le conte dont voici le résumé et qui

présente la même lacune que les deux contes précédents (N. B.

Dennys, _The Folklore of China_. Hong-Kong, 1876, p. 140): Un

fermier non marié, Ming-ling-tzu, avait près de sa maison une

fontaine d'eau excellente. Un jour qu'il allait y puiser, il vit

de loin dans cette fontaine quelque chose de brillant: c'était

une femme qui s'y baignait, et ses vêtements étaient pendus à

un pin voisin. Très mécontent de voir ainsi troubler son eau,

Ming-ling-tzu enleva, sans se faire voir, les vêtements, qui

étaient d'une forme et d'une couleur extraordinaires. La femme,

ayant pris son bain, se mit à crier tout en colère: «Quel voleur a

pu venir ici en plein jour? Qu'on me rende mes vêtements!» Ayant

aperçu Ming-ling-tzu, elle se jeta par terre devant lui. Le fermier

lui reprocha de venir troubler son eau. A quoi elle répondit que

les fontaines, comme les arbres, avaient été faites par le Créateur

pour l'usage de tous. Le fermier lia conversation avec elle, et,

découvrant que sa destinée était de l'épouser, il refusa absolument

de lui rendre ses vêtements, sans lesquels elle ne pouvait s'en

aller. Finalement, ils se marièrent. La femme vécut avec lui dix

ans et lui donna un fils et une fille. Au bout de ce temps, sa

destinée à elle fut accomplie; elle monta sur un arbre pendant

l'absence de son mari, et, après avoir dit adieu à ses enfants,

elle se mit sur un nuage et disparut.

En Océanie, dans l'île Célèbes, la tribu des Bantiks raconte, au

sujet de l'origine de ses ancêtres, une légende qui se rattache

à ce groupe de contes. La voici (_Zeitschrift der Deutschen

Morgenlændischen Gesellschaft_, t. VI, 1852, p. 536.--Comparer

L. de Backer, l'_Archipel indien_, 1874, p. 98): Une créature

à moitié divine, Outahagi, descendait du ciel avec sept de ses

compagnes pour se baigner dans une fontaine de l'île. Un certain

Kasimbaha les aperçoit planant au dessus de lui et les prend pour

des colombes; il est bien surpris en voyant que ce sont des femmes.

Pendant qu'elles se baignent, il prend un de leurs vêtements,

par le moyen desquels on pouvait s'élever en l'air. Outahagi est

obligée de rester sur terre; il l'épouse et en a un fils. Elle

lui recommande de prendre garde qu'un cheveu blanc qu'elle a soit

arraché. Kasimbaha l'arrache néanmoins, et Outahagi disparaît

au milieu d'un affreux ouragan et retourne au ciel. Le mari, ne

sachant comment soigner son enfant, veut aller la rejoindre. Il

essaie de grimper à un rotang qui va de la terre au ciel, mais

en vain: le rotang est tout couvert d'épines. Heureusement un

mulot vient à son aide et ronge toutes les épines. Kasimbaha peut

donc grimper avec son fils sur le dos, et il arrive au ciel, où

divers animaux,--on ne voit pas trop pourquoi,--lui rendent encore

service: un petit oiseau lui indique la demeure d'Outahagi; un

ver luisant va se poser sur la porte de sa chambre. Le frère

d'Outahagi, lequel est, lui aussi, une sorte de demi-dieu, veut

voir si son beau-frère n'est qu'un mortel. Il l'éprouve au moyen

de neuf plats couverts; mais une mouche montre à Kasimbaha le plat

qu'il ne faut pas ouvrir. On le garde donc dans le ciel, et plus

tard, il fait descendre son fils sur la terre au bout d'une longue

chaîne. C'est ce fils qui est la tige des Bantiks[9].

Cette légende de l'île Célèbes présente bien évidemment un trait

que nous avons signalé dans certaines variantes européennes du

thème des _Jeunes filles oiseaux_ et qui forme lien entre ce thème

et celui auquel se rattache plus particulièrement le conte lorrain;

nous voulons parler des épreuves auxquelles le héros est soumis.

Ce trait, qui faisait défaut dans les contes orientaux que nous

avons analysés avant cette légende, nous allons le retrouver dans

d'autres contes ou œuvres littéraires, également orientaux, du type

des _Jeunes filles oiseaux_.

Prenons d'abord un drame birman, dont l'analyse a été publiée dans

le _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, t. VIII (1839), p.

536: «Les neuf princesses de la ville de la Montagne d'argent,

séparée du séjour des mortels par une triple barrière (la première,

une haie de roseaux épineux; la seconde, un torrent de cuivre

en fusion; la troisième, un _Belou_ ou démon), ceignent leurs

ceintures enchantées qui leur donnent le pouvoir de traverser l'air

avec la rapidité d'un oiseau, et visitent une belle forêt dans les

limites de l'_Ile du Sud_ (la terre). Pendant qu'elles se baignent

dans un lac, elles sont surprises par un chasseur qui lance sur

la plus jeune, Mananhurry, un nœud coulant magique et l'amène au

jeune prince de Pyentsa. Celui-ci est si frappé de sa merveilleuse

beauté qu'il en fait sa «première reine», quoiqu'il ait épousé tout

récemment la fille de l'astrologue royal. Le prince est obligé, peu

de temps après, par ordre du roi son père, de marcher à la tête de

l'armée contre des rebelles. L'astrologue profite de son absence

pour expliquer un songe qu'a eu le roi, en lui persuadant qu'il n'a

d'autre moyen d'apaiser le mauvais génie qui en veut à son pouvoir,

qu'en lui sacrifiant la belle Mananhurry. La mère du prince, ayant

appris le danger dont la bien-aimée de son fils est menacée,

va la trouver et lui rend sa ceinture enchantée, qui avait été

ramassée par le chasseur sur le bord du lac et offerte par lui à la

reine-mère. La princesse retourne aussitôt à la Montagne d'argent;

mais, en chemin, elle s'arrête chez un vieil ermite qui s'est

retiré sur les confins de la forêt, et, après lui avoir raconté ses

aventures, elle lui confie une bague et quelques drogues magiques

qui permettent à celui qui les possède de franchir sans danger

les barrières de la Montagne d'argent. Le jeune prince, ayant

terminé son expédition, retourne à Pyentsa, et, n'y retrouvant

plus sa chère Mananhurry, il repart immédiatement pour aller à

sa recherche. Arrivé auprès de la belle forêt, il y entre seul,

visite l'ermite, qui lui remet la bague et les drogues enchantées;

puis il franchit les terribles barrières, et, après bien des

aventures, arrive enfin à la ville de la Montagne d'argent[10].

Il fait connaître sa présence à Mananhurry en laissant tomber la

bague de celle-ci dans un vase rempli d'eau que l'une des servantes

du palais va porter au bain de la princesse. La nouvelle de son

arrivée étant parvenue au roi, père de Mananhurry, celui-ci est

très irrité qu'un mortel ait l'audace de pénétrer dans son pays et

d'élever des prétentions sur sa fille; il ordonne de le soumettre

à diverses épreuves. Le prince doit d'abord dompter des chevaux

et des éléphants sauvages; il les dompte. Alors le roi promet de

lui donner sa fille s'il parvient à tirer une flèche avec un des

arcs du palais; le prince le fait avec une aisance et une adresse

merveilleuses. Le roi exige une dernière épreuve: il faut que le

prince distingue le petit doigt de Mananhurry parmi les doigts

des princesses ses sœurs qui lui sont présentés au travers d'un

écran. Grâce au roi des moucherons qui lui donne les indications

nécessaires, le prince réussit encore dans cette épreuve, et rien

ne s'oppose plus à sa réunion avec la belle Mananhurry.»

Les Birmans ayant reçu de l'Inde avec le bouddhisme la plus grande

partie de leur littérature, on pouvait affirmer d'avance que tout

le plan de ce drame devait avoir été calqué sur quelque récit

indien. Ce qui, du reste, le démontre, c'est que nous trouvons dans

un livre thibétain, le _Kandjour_, dont l'origine est indienne et

bouddhique, un récit presque identique pour le fond au drame birman

(_Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, t. XIX, nº 6, 1873,

p. XXIV seq.). L'identité va jusqu'au nom de l'héroïne: _Manoharâ_,

dans le récit thibétain; _Mananhurry_, dans le drame birman;

preuve certaine d'emprunt à une source commune, qui ne peut être

qu'indienne.

On a recueilli, dans l'île de Madagascar, un conte du même genre,

où figurent aussi les tâches que le héros doit accomplir. Dans

ce conte malgache (_Folklore Journal_, 1883, I, p. 202), un

jeune homme, appelé Andrianoro, entend parler de trois sœurs

merveilleusement belles, qui de temps en temps descendent du ciel

pour se baigner dans un certain lac. Grâce aux avis d'un devin,

il réussit à se saisir de la plus jeune, et celle-ci consent à

l'épouser.--Vient ensuite un épisode dans lequel la jeune femme,

pendant un voyage de son mari, est mise à mort par les parents de

ce dernier, puis se retrouve vivante à son retour. Alors elle dit

à Andrianoro qu'elle va aller voir son père et sa mère. Andrianoro

veut l'accompagner; elle cherche à l'en dissuader à cause des

périls qu'il courra et des épreuves qu'il aura à subir; mais il

persiste. (Tout cet épisode nous paraît une altération du passage

où, dans le drame birman et dans le conte indien de Cachemire

mentionné plus haut en note, la jeune femme, menacée d'un grand

danger, reprend son enveloppe d'oiseau et s'envole vers le pays

de son père).--Avant de se mettre en route, Andrianoro rassemble

tous les animaux et les oiseaux, et tue des bœufs pour les régaler.

Après quoi il leur raconte ce qu'il va faire, et ils lui disent

qu'ils viendront à son secours. Quand il est arrivé dans le ciel,

le père de sa femme lui impose diverses tâches: couper un arbre

énorme; retirer un grand nombre d'objets qui ont été jetés dans un

lac rempli de crocodiles, reconnaître la mère de sa femme au milieu

de ses filles toutes semblables à elle. Andrianoro vient à bout de

ces tâches, grâce à l'aide des animaux reconnaissants.

Il est à remarquer que ce trait de la reconnaissance des

animaux manque dans le drame birman et dans la légende des îles

Célèbes: aussi l'intervention de la mouche ou du moucheron ne

s'explique-t-elle pas.

Dans ce drame et cette légende,--et aussi dans le récit

thibétain,--il n'est pas question non plus d'un secours que la

femme du héros lui apporterait. Ce détail caractéristique s'est

conservé dans un conte populaire de ce type, qui a été recueilli

dans l'Inde chez les Santals et qui, sur d'autres points, est

altéré (_Indian Antiquary_, 1875, p. 10). Il s'agit là d'un berger,

nommé Toria, qui faisait paître ses chèvres sur le bord d'une

rivière. Or, les filles du soleil avaient coutume de descendre

chaque jour du ciel le long d'une toile d'araignée pour aller se

baigner dans cette rivière. Voyant un jour Toria, elles l'invitent

à se baigner avec elles, puis elles remontent au ciel. Toria, ayant

ainsi fait connaissance avec les filles du soleil, devient au bout

de quelque temps amoureux de l'une d'elles, et, pour l'obtenir, il

s'avise d'une ruse. Un jour qu'il se baigne avec elles, il leur

propose de jouer à qui restera le plus longtemps sous l'eau, et

pendant que les filles du soleil plongent, il sort de la rivière,

prend le _sârhî_ (vêtement de dessus) de sa bien-aimée et s'enfuit.

La jeune fille le suit jusqu'à sa maison; Toria lui rend le sârhî

et n'ose lui demander sa main, mais la jeune fille, voyant ses

sœurs parties, dit à Toria qu'elle restera avec lui et sera sa

femme. Malheureusement pour Toria, un mendiant, qui a été hébergé

dans sa maison, vante au roi la beauté de la fille du soleil, et le

roi, l'ayant vue, cherche un moyen de se débarrasser du mari pour

faire de la femme «sa reine». Il mande auprès de lui Toria et lui

ordonne de creuser et de remplir d'eau, en une seule nuit, un grand

étang, dont les bords doivent être plantés d'arbres; sinon, il sera

mis à mort. La femme de Toria indique à celui-ci un moyen magique

d'exécuter ce travail. Ensuite le roi fait ensemencer de graine

de senevé une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande

à Toria de récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne

l'a pas fait en un jour, il mourra. La fille du soleil appelle ses

colombes, et en une heure la besogne est terminée. Viennent ensuite

un épisode dont nous avons donné l'analyse dans les remarques de

notre nº 10, _René et son Seigneur_ (I, p. 118), et une dernière

partie extrêmement bizarre et qui ne se rapporte pas au thème que

nous examinons.--Il est inutile de relever dans ce conte indien les

altérations qu'a subies le thème des _Jeunes filles oiseaux_, les

lacunes qui s'y rencontrent et la manière toute particulière dont

est amené le passage relatif aux tâches imposées au héros.

Un autre conte populaire indien, recueilli dans le Bengale, et

dont nous avons résumé tout l'ensemble à propos de notre nº 19,

_le Petit Bossu_ (I, p. 219), contient épisodiquement une partie

du thème des _Jeunes filles oiseaux_ (_Indian Antiquary_, 1875,

p. 57): Parti à la recherche de l'_apsara_ (danseuse céleste) que

son père a vue en songe, le prince Siva Dâs consulte un ascète

qui lui dit: «Dans la forêt il y a un étang: la nuit de la pleine

lune, cinq apsaras viendront s'y baigner; elles descendront de

leur char enchanté et déposeront leurs vêtements sur le bord de

l'étang; pendant qu'elles seront dans l'eau, tu prendras leurs

vêtements et tu resteras caché.» Et il lui indique à quel signe il

reconnaîtra l'apsara Tillottama, dont le roi a rêvé. Siva Dâs suit

les instructions de l'ascète, et les apsaras s'engagent, s'il leur

rend leurs vêtements, à le laisser choisir pour femme parmi elles

celle qu'il voudra[11].

Un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 1), que nous avons

eu également à rapprocher de notre conte _le Petit Bossu_ (I, p.

217), a un épisode analogue. Ce sont les trois filles du Roi de la

mer qui, chaque jour, à midi, arrivent sous forme de colombes pour

se baigner dans la mer. Le héros s'empare des vêtements de plumes

de la plus jeune, et elle est forcée de rester sur la terre. Nous

reviendrons sur cet épisode du conte avare et sur les aventures

qui le suivent, dans les remarques de notre nº 73, _la Belle aux

cheveux d'or_.

Dans un conte samoyède publié par M. Ant. Schiefner dans les

_Ethnologische Vorlesungen über die altaischen Vœlker_, d'Alexander

Castren (Saint-Pétersbourg, 1857, p. 172), une vieille dit à un

jeune homme d'aller auprès d'un lac qui est au milieu d'une sombre

forêt. Il y verra sept jeunes filles se baignant; leurs vêtements

seront déposés sur le bord du lac. Il faudra qu'il prenne les

vêtements de l'une d'elles et les cache. Le jeune homme suit ce

conseil. La jeune fille dont il a pris les vêtements le supplie

de les lui rendre. «Non,» répond-il, «car si je te les rends, tu

t'envoleras de nouveau vers le ciel.» (Cette réflexion montre bien

que ces vêtements sont, en réalité, un plumage.) Il finit pourtant

par les lui rendre, et elle devient sa femme.

La littérature européenne du moyen-âge présente aussi ce même

thème, sous une forme incomplète. Ainsi, d'après M. Liebrecht

(_Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p.

59), dans le poème allemand de _Frédéric de Souabe_, le héros,

qui, par sa faute, a vu s'éloigner de lui la princesse Angelburge,

trouve ensuite l'occasion de dérober à celle-ci, pendant qu'elle se

baigne, ses vêtements de colombe, et il ne les lui rend qu'après

lui avoir fait promettre de l'épouser.--Dans les _Nibelungen_

(aventure 25), Hagen s'empare des vêtements de deux ondines pendant

qu'elles se baignent, et il ne consent à les leur rendre que si

elles lui révèlent l'avenir.--Enfin, dans l'_Edda_ scandinave

(_Les Eddas_, traduction de Mlle R. du Puget, 2e éd., 1865, p.

275), trois frères, fils de roi, étant à la chasse, rencontrent

sur le bord d'un lac trois femmes qui filaient du lin; «auprès

d'elles étaient leurs formes de cygnes.» Ces femmes étaient des

Valkyries. Les trois frères les emmènent chez eux: ils passent sept

hivers ensemble; «puis les femmes s'envolèrent pour chercher les

batailles, et ne revinrent pas[12].»

Ce que nous venons de dire sur le thème des _Jeunes filles

oiseaux_, l'examen des formes complètes de ce thème montrera, nous

le croyons, que, comme nous l'avons dit, l'épisode des «trois

plumes qui se baignent», des jeunes filles mystérieuses et de leurs

vêtements de plumes, n'appartenait pas originairement au thème

principal du conte lorrain et des contes analogues, mais à un thème

distinct, dont il constitue l'élément principal, celui auquel se

rattache nécessairement toute la suite des aventures: là, en effet,

on l'a vu, les vêtements de plumes ne sont pas simplement enlevés

à la jeune fille, sans qu'il en soit désormais question davantage;

ils sont repris par elle, et il faut que son mari aille la chercher

dans le pays où elle s'est envolée.

* * * * *

Arrêtons-nous maintenant un peu sur le passage où il est question

des épreuves imposées au héros. Ce trait, que nous avons rencontré

dans le drame birman, dans le récit thibétain, dans le conte

populaire du Bengale et dans le conte malgache,--se rattachant tous

au thème des _Jeunes filles oiseaux_,--nous allons le trouver dans

un conte indien du type de _Chatte Blanche_. Voici le résumé de ce

conte, qui fait partie de la grande collection formée par Somadeva

de Cachemire, au XIIe siècle de notre ère, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_,

l'«Océan des Histoires» (voir la traduction anglaise de C. H.

Tawney, t. I, p. 355, ou l'analyse donnée dans les Comptes rendus

de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 225 seq.): Le jeune prince

Çringabhuya arrive un jour au château d'un _râkshasa_ (ogre), situé

au milieu d'une forêt. Ce râkshasa, nommé Agniçikha, a une fille

nommée Rûpaçikhâ. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre,

et la fille du râkshasa déclare à son père qu'elle mourra, si

celui-ci ne la donne pas pour femme au prince. Agniçikha consent

au mariage, mais à la condition qu'auparavant le prince exécutera

tous les ordres qu'il lui donnera. Ce que le prince a d'abord à

faire, c'est de reconnaître sa bien-aimée au milieu de ses cent

sœurs qui toutes lui ressemblent absolument, et de lui poser sur

le front la couronne de fiancée. Rûpaçikhâ a prévu cette épreuve,

et le prince sait d'avance qu'elle portera autour du front un

cordon de perles. «Mon père,» lui a-t-elle dit, «ne le remarquera

pas; comme il appartient à la race des démons, il n'a pas beaucoup

d'esprit.» Çringabhuya, s'étant bien tiré de cette première

épreuve, reçoit ensuite l'ordre de labourer assez de terrain pour

y semer cent boisseaux de sésame; labour et semailles doivent

être terminés pour le soir. Grâce à Rûpaçikhâ et à son pouvoir

magique, le soir le tout se trouve fait. Alors le râkshasa exige

que Çringabhuya ramasse en un tas toutes les graines qu'il vient de

semer; en un instant, Rûpaçikhâ fait venir d'innombrables fourmis,

et les graines sont vite ramassées. Enfin le prince doit aller

inviter au mariage le frère du râkshasa, un autre râkshasa, nommé

Dhûmaçikha. Sa fiancée lui donne un cheval très rapide et divers

objets magiques, et elle lui dit de s'enfuir à toute bride une fois

son invitation faite. Suit l'épisode de la poursuite et des objets

magiques, que nous avons étudié à propos d'un passage de notre

nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p. 152 seq.). Le râkshasa

Agniçikha, fort étonné de voir le jeune homme échappé à un si grand

péril, se dit qu'il doit être un dieu et lui donne sa fille. Au

bout de quelque temps, le prince désire retourner dans son pays,

mais sa femme lui conseille de quitter secrètement le château

du râkshasa. Le lendemain donc, les deux jeunes gens s'enfuient

sur leur bon cheval. Bientôt Agniçikha, furieux, se met à leur

poursuite. Quand il est près d'eux, Rûpaçikhâ rend invisibles son

mari et le cheval, et elle se change elle-même en paysan; elle

prend la hache d'un bûcheron et se met à fendre du bois. Agniçikha

demande au prétendu bûcheron s'il n'a pas vu les fugitifs. «Nous

n'avons vu personne,» répond Rûpaçikhâ; «aussi bien nos yeux sont

remplis de larmes à cause de la mort du prince des râkshasas,

Agniçikha, qui est trépassé aujourd'hui. Nous sommes en train de

couper du bois pour son bûcher.--Ah! malheureux,» se dit Agniçikha,

«je suis donc mort! Maintenant que m'importe ma fille? Je retourne

à la maison et je vais demander à mes gens comment la chose est

arrivée.» Il retourne chez lui; mais, ses gens lui ayant dit qu'il

est encore en vie, il reprend sa poursuite. Alors sa fille se

change en un messager, tenant une lettre à la main, et quand le

râkshasa lui demande des nouvelles des fugitifs, le messager lui

dit qu'il a bien d'autres choses en tête: le prince des râkshasas

Agniçikha vient d'être mortellement blessé dans une bataille et

il l'envoie en toute hâte appeler son frère auprès de lui, pour

qu'il lui transmette son royaume. Voilà le râkshasa de nouveau tout

bouleversé; il retourne vite à son château, où ses gens parviennent

à le convaincre qu'il est en parfaite santé; mais il renonce à

poursuivre les jeunes gens, et ceux-ci arrivent heureusement dans

le pays de Çringabhuya.

Nous réservant de revenir sur quelques traits de ce curieux conte

indien, nous dirons un mot de chacune des diverses tâches imposées

au jeune homme dans notre conte.

La première se retrouve exactement dans un conte westphalien de

même type (Grimm, nº 113), où le héros reçoit l'ordre de couper

une grande forêt et n'a d'autres outils qu'une hache, un coin et

une cognée de verre. Dans un autre conte allemand (Grimm, nº 193),

où notre thème et celui des _Jeunes filles oiseaux_ se mélangent

très intimement, le jeune homme n'a qu'une hache de plomb et des

coins de fer-blanc, et il doit, comme dans notre conte, mettre tout

le bois en cordes. De même dans le conte de la Haute-Bretagne, où

les instruments donnés au valet sont une hache en plomb et une

scie en papier. Dans l'un des contes catalans indiqués ci-dessus

(_Rondallayre_, I, p. 85), dans le conte basque, dans le conte

transylvain, le prince doit non seulement abattre une grande

forêt, mais, dans les deux premiers, y semer du blé et faire la

moisson; dans le dernier, la mettre en cordes et planter à la place

une vigne qui donne déjà du raisin.--Voir encore le conte picard

mentionné plus haut (_Mélusine_, 1877, col. 446), un conte breton

du même type, assez altéré (Luzel, 5e rapport, p. 26), un conte

allemand (Müllenhoff, p. 395), le conte grec moderne également

mentionné (Hahn, nº 54) et un conte du Tyrol allemand, du type des

_Jeunes filles oiseaux_ (Zingerle, I, nº 37).

En Orient, dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, p. 162),

déjà cité à propos de notre nº 3 (I, p. 48), une des épreuves

imposées au prince qui demande la main de la princesse Labam, est

de couper en deux un énorme tronc d'arbre avec une hache de cire.

Le prince indien est aidé par la princesse Labam, comme Jean est

aidé par Chatte Blanche.

Dans le conte westphalien, l'une des tâches est, comme dans

notre conte, de bâtir un château (comparer Grimm, nº 186); mais

il n'y est pas question du singulier moyen qu'il faut employer

pour avoir la «belle flèche». Ce bizarre passage se retrouve sous

diverses formes dans plusieurs autres contes de ce type. Ainsi,

dans le conte du Tyrol italien nº 27 de la collection Schneller,

l'enchanteur ayant ordonné au jeune homme d'enlever un rocher qui

est au milieu d'un lac, sa fille indique au jeune homme ce qu'il

faut faire: il prendra une épée et un seau, coupera la tête à la

jeune fille et fera couler le sang dans le seau; mais il aura

soin qu'il n'en tombe point par terre. Il en tombe trois gouttes;

la jeune fille disparaît, mais bientôt après elle revient et dit

au jeune homme que, par son inattention, il avait rendu la chose

presque impossible, mais enfin elle a réussi. (Comparer le conte

portugais de la collection Coelho).

Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre, cet incident

n'entraîne pas de conséquences pour la suite du récit. Il n'en

est pas de même dans les contes dont nous allons parler. Dans un

des contes catalans déjà mentionnés (_Rondallayre_, I, p. 41),

le héros doit retirer un anneau du fond de la mer. Sa bien-aimée

lui dit de la couper en morceaux, en prenant bien garde de rien

laisser tomber par terre, et de jeter le tout à la mer. Malgré

tout le soin du héros, il tombe par terre une goutte de sang.

Néanmoins la jeune fille retire l'anneau. Ensuite son père dit au

jeune homme qu'il lui faudra reconnaître sa fiancée entre ses deux

sœurs: elles seront placées toutes les trois derrière une cloison

et passeront à travers un trou le petit doigt de leur main droite

(c'est tout à fait, on le voit, le drame birman). Comme, depuis

que la goutte de sang est tombée par terre, il manque une phalange

au petit doigt de la jeune fille, le héros n'a pas de peine à la

reconnaître. (L'autre conte catalan du _Rondallayre_, I, p. 85,

le conte espagnol de Séville et le conte basque sont, pour tout

ce passage, à peu près identiques à ce conte.)--Le conte picard

présente cet épisode d'une autre façon. Le diable ayant ordonné au

jeune homme d'aller chercher un nid au sommet d'une haute tour de

marbre, la fille du diable dit à son ami de la couper en morceaux,

qu'il fera cuire dans une chaudière. Avec ses os il fera une

échelle et il pourra grimper à la tour. Quand le jeune homme remet

les os à leur place, il oublie ceux du petit doigt du pied. C'est

ce qui lui permet de distinguer sa fiancée quand le diable lui dit

de choisir par la nuit noire parmi ses trois filles couchées l'une

près de l'autre. (Comparer le conte de la Haute-Bretagne).--Dans

le conte écossais nº 2 de la collection Campbell, la fille du

géant fait au prince une échelle avec ses propres doigts, pour

qu'il puisse dénicher un nid, et, comme elle y a perdu son petit

doigt, le prince peut ensuite la distinguer entre ses deux sœurs.

(Comparer le second conte écossais).--Le conte milanais cité plus

haut a aussi cet épisode, mais incomplet. Le vieillard qui enseigne

au jeune homme comment il devra se comporter chez le Roi du Soleil,

lui dit que ce dernier lui bandera les yeux, quand il s'agira de

choisir une de ses filles; il faudra que le jeune homme leur prenne

à chacune les mains, et celle qui aura un doigt coupé, ce sera la

plus belle.

Il y a donc à cet endroit, dans notre conte, une lacune, très

facile du reste à combler. Le jeune homme, qui a les yeux bandés,

reconnaît évidemment la «Plume verte», en lui prenant la main, à

l'os qu'il lui a mal remis.

Dans divers autres contes, le héros doit aussi reconnaître sa

fiancée; mais les circonstances sont différentes.

La transformation de la «Plume verte» en chatte blanche rappelle

de loin le passage du conte suédois _le Prince et Messéria_ (nº 14

de la collection Cavallius) où Messéria dit au prince, qui doit la

reconnaître au milieu de ses sœurs, métamorphosées comme elle en

animaux, qu'elle sera changée en petit chat.

* * * * *

Quant au conseil donné à Jean par la «Plume verte» de ne

pas accepter la chaise que le diable lui offrira, il faut,

croyons-nous, pour le comprendre, le rapprocher d'un trait d'un

autre conte suédois du même genre (Cavallius, nº 14 B). Dans un

épisode où le héros est envoyé par l'ondine chez une sorcière, sa

sœur, sous prétexte d'en rapporter des cadeaux de noce (comparer

plus haut le conte indien de Somadeva), il s'abstient, d'après les

conseils de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises qui lui

sont offertes; car si l'on s'assied sur telle ou telle chaise, on

est exposé à tel ou tel danger.--Dans le conte picard, la fille du

diable recommande au jeune homme de ne pas manger de viande et de

ne pas boire de vin chez le diable; sinon il serait empoisonné. (Le

conte suédois renferme également le conseil de ne rien manger, sous

peine de mourir.)

* * * * *

Nous ne sommes pas encore au bout des altérations que présente

notre conte. Dans le passage où le diable se met à la poursuite des

deux jeunes gens, l'idée première est encore tout à fait obscurcie.

Dans le thème primitif, ce ne sont pas des personnages étrangers

jusqu'alors à l'action,--casseur de pierres, laboureur,--qui, on

ne sait pourquoi, répondent au diable tout de travers et l'amènent

à renoncer à sa poursuite; c'est l'un des deux jeunes gens,

après que, grâce au pouvoir magique de la fille du diable, ils

ont pris l'un et l'autre diverses formes, comme on l'a vu dans

notre nº 9, l'_Oiseau vert_. Ainsi, dans le conte allemand de la

collection Wolf (p. 293), la fille du diable se change en rocher

et transforme le jeune homme en casseur de pierres qui feint

d'être sourd et parle de son travail et de sa misère en réponse

à toutes les questions qu'on lui adresse; dans le conte du Tyrol

italien (Schneller, nº 27), la fille de l'enchanteur change son

mari en jardin et prend elle-même la forme d'une vieille jardinière

qui répond: Achetez de la belle salade, etc.; puis viennent les

transformations suivantes: lac et pêcheur qui offre sa marchandise,

église et prêtre qui demande à l'enchanteur de lui servir sa messe.

Voir encore un conte toscan (_Rivista di letteratura popolare_,

vol. I, fasc. II, Rome, 1878, p. 83); les contes siciliens nºˢ

54 et 55 de la collection Gonzenbach, nº 15 de la collection

Pitrè; le conte picard publié dans _Mélusine_, le conte de la

Haute-Bretagne, etc.--Le conte indien de Somadeva présente cette

même idée sous une forme particulière[13].

D'autres contes de ce type (conte russe, conte esthonien) ont,

comme notre _Oiseau vert_, les transformations, mais non les

réponses de travers.

Enfin, dans plusieurs (par exemple dans le conte écossais, le conte

norwégien, le conte danois, le conte espagnol de Séville, un des

contes catalans du _Rondallayre_, I, p. 41, le conte tsigane, le

conte portugais nº 6 de la collection Braga, le conte des nègres

de la Jamaïque), au lieu des transformations, se trouve l'épisode

des objets magiques qui opposent des obstacles à la poursuite,

épisode dont nous avons parlé, nous le rappelions tout à l'heure,

à propos de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_, et que nous

venons de rencontrer, différemment encadré, dans le conte indien

de Somadeva.--Le conte italien des Abruzzes et un autre des contes

catalans (_Rondallayre_, I, p. 85) présentent successivement

l'épisode des transformations et celui des objets magiques.

* * * * *

Vers la fin de _Chatte Blanche_, la défense faite à Jean par la

«Plume verte» de se laisser embrasser par ses parents, sous peine

de perdre sa beauté, amène un épisode qui semble assez inutile.

C'est que, là aussi, la donnée primitive est altérée. Dans les

contes de ce type où elle a été fidèlement conservée, quand le

jeune homme va revoir ses parents, sa fiancée le supplie de

ne se laisser embrasser par personne; sinon, il l'oubliera et

l'abandonnera. Sa mère ou une autre femme l'ayant embrassé pendant

qu'il n'y prend pas garde, les choses arrivent, en effet, comme

la jeune fille l'a prédit, et le jeune homme est au moment d'en

épouser une autre, quand la vraie fiancée trouve moyen de mettre

fin à cet oubli (souvent en faisant paraître devant lui deux

oiseaux enchantés qui, par les paroles qu'ils échangent entre

eux, réveillent ses souvenirs). Voir, parmi les contes ci-dessus

mentionnés, le conte bas-breton, le conte écossais, les contes

allemands de la collection Müllenhoff et de la collection Wolf,

le conte basque, le conte espagnol de Séville, le conte du Tyrol

italien, le conte toscan, le conte italien des Abruzzes, les contes

siciliens nºˢ 14 et 54 de la collection Gonzenbach, le conte grec

moderne nº 54 de la collection Hahn, et, de plus, deux autres

contes grecs (B. Schmidt, nºˢ 5 et 12), deux contes italiens de

Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Pitrè, nº 13).--Comparer

aussi le conte portugais nº 6 de la collection Braga.

* * * * *

La fin de notre conte est encore défigurée. La forme véritable se

trouve, par exemple, dans le conte suédois nº 14 B de la collection

Cavallius: Trois seigneurs font à Singorra, la fiancée oubliée,

réfugiée chez de pauvres gens, des propositions déshonnêtes. Elle

les laisse venir chacun une nuit, l'un après l'autre, et dit au

premier qu'elle a oublié de fermer sa fenêtre; au second, que sa

porte est restée ouverte; au troisième, que son veau n'est pas

enfermé. Ils s'offrent à aller fermer l'un la fenêtre, l'autre la

porte, le troisième à enfermer le veau; mais, par l'effet magique

de quelques paroles prononcées par Singorra, ils restent attachés,

l'un à la porte, l'autre à la fenêtre, l'autre au veau, et passent

la nuit la plus désagréable.--Cet épisode existe dans les contes

suivants de ce type: le conte sicilien nº 55 de la collection

Gonzenbach, le conte norwégien, les deux contes islandais, le conte

écossais, les contes allemands p. 395 de la collection Müllenhoff

et nº 8 de la collection Curtze, le conte du Tyrol italien, le

conte toscan, le conte espagnol de Séville, les contes portugais

nº 4 de la collection Consiglieri-Pedroso et nº 6 de la collection

Braga, le conte basque, le conte de la Basse-Bretagne et le conte

picard. Dans ces quatre derniers, il est altéré, surtout dans le

conte picard, où il est presque méconnaissable. Comparer encore

un conte irlandais (Kennedy, I, p. 63), un conte allemand résumé

par Guillaume Grimm (t. III, p. 330), et aussi (_ibid._ p. 154)

un autre conte allemand (variante du nº 88 de la collection

Grimm).--Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 16),

cet épisode forme à peu près tout le conte à lui seul.

* * * * *

Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son _Pentamerone_ (nºˢ 17

et 29) deux contes du genre de _Chatte Blanche_. Dans le premier

se trouve l'épisode des tâches, parmi lesquelles celle de fendre

et scier un tas énorme de bois, et aussi l'épisode de la fiancée

oubliée et de la colombe qui reproche cet oubli au prince, comme

dans les contes indiqués plus haut. Dans le second, l'oubli

seulement et l'aventure des trois seigneurs mystifiés.

* * * * *

Il semble naturellement indiqué de rapprocher de notre conte l'idée

générale du mythe grec de Jason et Médée, qui, du reste, a bien

l'air d'un conte populaire: Jason, pour obtenir la toison d'or,

doit accomplir plusieurs travaux; Médée, fille de celui qui les

lui a imposés, vient à son secours par des moyens magiques. Ils

s'enfuient ensemble et échappent à la poursuite du père de Médée.

Plus tard,--bien des années après, il est vrai, et tout à fait

de gaîté de cœur,--Jason abandonne sa libératrice (_Apollodori

Bibliotheca_, I, 9, 23 seq.).

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 17 / 309 题